L’internet, réseau des petits riens

De colloque en conférence, on entend partout que les hauts débits sans contenus n’ont pas de sens, que leur croissance nécessite l’émergence d’une offre de contenus riches, publics et privés. Intervenant lors de la conférence européenne du projet Star, le 14 novembre à Milan, Giuseppe Cerbone, patron du Sole 24 Ore, comparait ainsi les réseaux haut débit à des « autoroutes sans automobiles ».

L’ennui, c’est que les utilisateurs n’ont visiblement pas remarqué qu’il manquait quelque chose aux hauts débits. Les taux de croissance oscillent, partout dans le monde, entre 100 % et 200 %. En France, selon l’Autorité de régulation des télécommunications (ART), le nombre d’abonnés sera passé de 500 000 fin 2001 à 3 millions fin 2003. Aux Etats-Unis et en Asie, ils auront mis moins longtemps à atteindre 10 % de la population que le téléphone mobile ou l’internet bas débit. L’Europe suit le même chemin. Contenus ou pas contenus, les utilisateurs plébiscitent le haut débit.

Mais alors, qu’en font-ils ?

Nous l’avons maintes fois écrit : les réseaux, tous les réseaux, servent d’abord à communiquer. En dehors du P2P (qui a quelques caractéristiques d’un usage de communication, mais pas toutes, ou pas pour tous ses utilisateurs), le courriel, la messagerie instantanée et le jeu en réseau sont les usages qui croissent le plus quand on « bascule » du bas vers le haut débit. On a raison de dire que les hauts débits sont une infrastructure essentielle pour les entreprises, l’éducation, la santé, l’e-administration, les médias… mais cela ne doit pas masquer la réalité : le besoin qui fonde, chez les individus, la dynamique de demande des hauts débits, c’est la relation, les « petits riens » échangés avec les amis, la photo envoyée aux parents, l’échange informel entre collègues et relations de travail. Si l’on veut absolument trouver de nouvelles « killer applications » des hauts débits, il ne faut pas les chercher bien loin et d’ailleurs, plusieurs fournisseurs d’accès et de services s’y attaquent : ce sont la téléphonie et l’échange de photos (ou de vidéos) personnelles. Les volumes d’information que représentent ces deux activités dépassent de très loin ceux que représentent tous les médias écrits et audiovisuels mis bout à bout, comme le démontre à nouveau l’étude « How Much Information ? » de Peter Lyman et Hal Varian.

L’autre particularité des hauts débits est qu’ils fonctionnent comme un prolongement des réseaux locaux – ou vice-versa. Autrement dit, leur utilité ne consiste pas uniquement à permettre l’usage d’applications gourmandes en bande passante, mais aussi à fédérer des petits et moyens débits. Au domicile, c’est la console de jeux, le ou les PC, bientôt la télévision et la chaîne hi-fi, en passant par l’alarme et la domotique. Dans l’entreprise, c’est la généralisation de la connexion, l’interconnexion de serveurs distants, la mise en réseau des machines et des marchandises, la gestion des bâtiments. A Saigon, capitale économique du Vietnam, la densité de deux-roues suffit à elle seule à provoquer des embouteillages : les petits flux font (aussi) les grands débits.

Enfin, les utilisateurs se servent de plus en plus des hauts débits pour… créer leurs propres « contenus », seuls ou à plusieurs. L’Association des fournisseurs d’accès et de services internet (AFA) comptait 3,3 millions de sites personnels en France en juin 2002. Perseus dénombre 4 millions de blogs dans le monde. Les constructeurs d’appareils photos numériques et d’autres fournisseurs spécialisés multiplient les services d’albums photos en ligne… Il n’y a pas de précédent à un tel développement de l’auto-publication, qui est par ailleurs (à notre connaissance, et si l’on excepte peut-être les blogs) l’un des phénomènes les moins bien étudiés de l’internet – ceci est un appel à contributions ! Beaucoup de ces sites sont inactifs, ou mal fichus, ou bien ils n’intéressent qu’un tout petit cercle de proches : et alors ? Ce qui compte, c’est le formidable désir qu’ils révèlent chez les utilisateurs.

Cela signifie-t-il que les autres « contenus » n’ont aucune importance ? Bien sûr que non. La vitalité de la création, la solidité et la diversité des médias d’information, la pertinence et la disponibilité de ressources pédagogiques et documentaires, la qualité des services publics en ligne… sont essentiels à notre avenir. Les hauts débits sont à la fois un défi et une chance à saisir pour les acteurs des contenus, privés et publics. Mais à se croire indispensables au développement des hauts débits, ces mêmes acteurs prennent le risque de se tromper d’objectifs et de négliger les transformations profondes auxquelles ce nouvel âge des réseaux les soumettra dans les années à venir.

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