Retour sur le Xerox PARC : la machine à inventer

Alan KayIntervenant – en visioconférence – lors du dernier symposium du Sony CSL, Alan Kay a expliqué comment de multiples conditions favorables à l’expression d’une forte créativité avaient été réunies au PARC (Palo Alto Research Center) de Xerox, dans les années 1970.

(Pour mémoire, Alan Kay est l’un des pionniers de l’informatique mondiale. Il fût à l’origine, de façon directe ou indirecte, de la plupart des innovations qui se sont imposées aujourd’hui comme autant de standards, qu’il s’agisse des images 3D, des langages orientés objet, des interfaces graphiques ou d’Arpanet (ancêtre de l’internet). Au sein du PARC, dont il fût l’un des fondateurs, il a supervisé les projets de recherche qui ont conduit aux premières interfaces graphiques, à l’impression laser ou au protocole Ethernet. Après avoir tenu des postes de responsabilité chez Atari, Apple et Disney, Alan Key a rejoint le laboratoire Hewlett-Packard et dirige le Viewpoints Research Institute)

Morceaux choisis :


Des égos et des règles

« Tout le monde au PARC avait un ego surdimensionné. C’est la seule manière d’avoir confiance en soi tout en restant réaliste. » […]

« Bob Taylor, le directeur du Computer Science Lab du PARC, a imposé que tout postulant au PARC soit coopté par tous les autres. Si un seul membre du PARC s’opposait à l’entrée d’un nouveau, celui-ci n’entrait pas. Cela c’est produit plusieurs fois. Le résultat de cette politique très restrictive fût que tout le monde était forcément heureux quand un nouveau ‘petit génie’ entrait dans l’équipe. » […]

« Taylor a également instauré la réunion hebdomadaire de toute l’équipe, qui démarrait par un déjeuner. Tout le monde devait absolument assister à cette réunion. Toutes les affaires importantes y étaient traitées. Quelques fois, la réunion durait deux heures, d’autres fois, elle durait 12 ou 15 heures. Personne ne quittait la pièce tant que tous les points importants n’avaient pas été traités. » […]

« Une autre idée forte consistait à ne jamais travailler sur une idée qui ne puisse servir à au moins une centaine d’utilisateurs. C’était très important, et cela a joué un rôle considérable dans les succès du PARC. » […]

« Un autre principe fort était de ne pas marquer de séparation entre matériel (hardware) et logiciel (software). Les deux cultures étaient totalement mélangées. Tout le monde au PARC savait faire les deux, c’est-à-dire écrire un système d’exploitation ou un compilateur, et fabriquer un ordinateur si c’était nécessaire. » […]

« Nous avons également choisi, pour éviter les querelles, de n’avoir aucune politique en matière de logiciel. Chacun pouvait écrire le système qu’il voulait, à partir des briques de son choix. A la fin, nous utilisions quatre ou cinq systèmes d’exploitation et quatre ou cinq langages de programmation différents, tous écrits par différentes personnes, en fonction de leurs propres choix. Les seules choses sur lesquelles nous étions d’accord était le formatage des disques en secteurs et le protocole Ethernet. » […]

« Au PARC, il y avait 10 fois la concentration de talents qu’on trouvait ailleurs, mais il y avait surtout 10 fois plus de possibilités d’imaginer des choses risquées. » […]

« Il existait aussi, non pas une règle, mais une sorte de licence, selon laquelle n’importe qui pouvait passer 40 % de son temps à travailler sur le projet d’un autre. Un peu comme des vacances, pendant lesquelles vous laissiez les autres vous expliquer leur projet, et ce qu’ils essayaient de faire. C’était aussi un bon moyen de connaître les autres et de faire en sorte que tout le monde soit au courant de tout ce qui se faisait. […] Le fait de voir son projet critiqué par les autres, qui n’hésitaient pas à soulever des doutes ou des problèmes, fut aussi un facteur essentiel. Je n’ai jamais retrouvé cela ailleurs : aujourd’hui un groupe de chercheurs se compose en général de sept à huit personnes, avec très peu de regards extérieurs, alors qu’au PARC, chaque groupe restait en rapport direct avec tout le reste du laboratoire. » […]

« Taylor se battait férocement, à la fois pour maintenir la cohésion sociale de l’ensemble, mais aussi, au détriment de sa carrière, pour que Xerox n’intervienne jamais dans les recherches que nous menions. Ses supérieurs le détestaient pour cela, et d’ailleurs, malgré tous les succès, il a fini par se faire renvoyer au bout de six ans. Après cela, le PARC n’a plus rien produit. Même s’il n’était pas doué pour la technique, Taylor était la personne clé du PARC. » […]

Accepter l’erreur et l’incertitude

« Lorsqu’on base une stratégie sur le talent, il faut savoir accepter l’erreur. […] Quand j’étais chez Disney, un groupe de travail portait le nom ridicule de ‘Planification stratégique’. […] On sait que sur sept films, deux vont gagner de l’argent, trois vont parvenir à l’équilibre et deux vont perdre de l’argent. Un jour, en réunion, quelqu’un a demandé : pourquoi ne pas faire juste les deux qui gagnent de l’argent ? On aurait du le virer pour ça… Bien sûr tout le monde essaie de faire des films qui rapportent, mais il est impossible de tout contrôler. La seule solution est de faire en sorte que les plus gros succès compensent les pertes de tous les autres. Xerox n’a jamais vraiment compris cela. […] Nous avons eu de la chance, car 80 % de qui s’est inventé au PARC a réussi. Mais nous aurions été très heureux avec un taux de réussite d’un tiers. Cela aurait fait déjà beaucoup d’inventions. »

« Il y a d’ailleurs un mythe selon lequel Xerox n’a jamais gagné d’argent avec le PARC. C’est absolument faux. Rien qu’avec l’impression laser, les investissement que représentaient le PARC ont été très largement compensés (le retour sur investissement fut très probablement d’un facteur 100). Mais Xerox a loupé un retour sur investissement d’un facteur 10.000, car la valeur des innovations issues du PARC se chiffre en milliers de milliards de dollars. Xerox a choisi de n’utiliser qu’une seule de ces technologies, celle qu’ils comprenaient. » […]

« La direction de Xerox a confondu responsabilité et contrôle. Plus les gens sont haut placés ou ‘responsables’, plus ils veulent contrôler. Or le contrôle étouffe la vie. Voilà ce que je trouve d’admirable chez Taylor : il était responsable de nous tous, mais il acceptait que ce que nous faisions soit totalement incontrôlé. » […]

« Il y a deux formes de créativité. L’une consiste à partir de ce qui existe, l’autre à tenter de s’en échapper. Et la spécificité du PARC, que l’on n’a retrouvée nulle part ailleurs, fût d’encourager des gens qui ne pensaient qu’à sortir des sentiers battus. » […]

Pour un romantisme de la recherche

« Dans les années 60, quand il était encore très compliqué de fabriquer un ordinateur, toutes les universités américaines construisaient le leur. Il existait plusieurs milliers de langages de programmation différents. […] Aujourd’hui, alors qu’il est plus facile que jamais de fabriquer un ordinateur, aucune université américaine ne le fait, pas plus qu’elle ne cherche à développer son propre OS ou son propre compilateur. Que vous alliez au HP Labs, au Sony Labs, à l’université de Standford ou au MIT, vous voyez des gamins qui travaillent sur les ordinateurs portables d’aujourd’hui, avec les logiciels d’hier. Je ne vois pas comment ils pourraient inventer le futur en travaillant avec les outils d’hier. » […]

« Quand nous sommes arrivés au PARC, nous voulions un PDP-10 de Digital Equipment, parce la communauté Arpa utilisait ce système. Mais Xerox nous a imposé un de ses ordinateurs, un Sygma, pour ne pas qu’on puisse dire que le PARC n’utilisait pas les ordinateurs Xerox. Or il nous est apparu qu’il faudrait trois ans pour écrire un bon OS pour l’ordinateur de Xerox, et un an pour fabriquer un ordinateur comme le PDP-10. Donc nous avons décidé de fabriquer nous-mêmes le mainframe ! […] L’ordinateur que nous avons construit s’est avéré bien meilleur que le PDP-10. Il n’a jamais planté, pendant 10 ans – simplement parce qu’il avait été conçu pour ne pas planter. Ce ‘faux PDP-10’ était également le premier ordinateur au monde doté de circuits intégrés. C’est parce que nous avions fait ça que les autres ordinateurs qui ont suivi ont été faciles à fabriquer. Plus tard, nous avons fabriqué le Alto en trois mois, ce qui était un véritable miracle, et la chose la plus fantastique que j’ai vu dans ma vie. » […]

« Dans beaucoup de domaines, on aime voir les chercheurs écrire des papiers. Mais l’idéal serait d’avoir des chercheurs qui n’ont pas le temps d’écrire des papiers. » […]

« Il faut créer un nouveau champ de recherche, comparable à ce qui se faisait dans les années 60, centré sur les personnes. Le premier mot dans l’expression ‘PC’ est ‘personne’. Il nous faut revenir à une vision humaine des choses, en donnant naissance à de nouveaux ‘amplificateurs humains’ qu’ont été les pionniers de l’informatique il y a quelques décennies. » […]

« La raison pour laquelle le PARC a fonctionné n’était pas liée à nos salaires, croyez-moi, mais plutôt au fait que tout le monde aurait été très heureux de travailler là, même pour une bière. […] Nous savions tous que c’était une opportunité unique, et que tout ce à quoi nous pouvions penser, en termes de hardware ou de software, nous avions la possibilité de le construire. »

« Je ne crois pas que la prochaine révolution informatique sortira d’un grand laboratoire industriel. Tout simplement parce qu’ils ont perdu le sens du ‘romantique’. » […]

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6 commentaires

  1. « papers », dans le contexte ci-dessus, se traduit plutôt par « articles » ou « communications » 😉

  2. Xwilly : ce n’est pas un article, mais la retranscription d’une (longue) intervention audio, assurée en direct par Kay…

    Luc : vous avez raison pour « papiers », qui est la version un peu familière de « articles », au sens « articles de recherche ou scientifiques ».

  3. Cela devrait servir d’exemple pour bon nombre de gestions de la recherche et développement en france et dans les entreprises.
    Certains points peuvent être discutés et cela donnerait de bons débats

  4. Juste pour dire que des universités qui font faire des compilos, des processeurs et des OS il y en a encore beaucoup..

    Les ‘milliers’ de langages auxquels fait référence le chercheur étaient en réalité des assembleurs… Des ‘langages’ au sens moderne, comme le C, il n’y en avait pas des masses, comme le FORTRAN je crois.

    Enfin affirmer que l’on travaille sur les logiciels d’hier me parait une négation totale du logiciel libre qui est une façon on ne peut plus vivante de concevoir les logiciels de ‘demain’…

    J’ai eu l’impression en lisant l’interview que ce monsieur a un peu romancé son passé, à l’image des anciens qui nous content souvent comment cela se faisait à leur époque… En tout cas je pense sincèrement que les visionaires comme eux, il y en a encore à venir dans nos centres de recherche, simplement il faudra le temps…

    Et ils auront eux aussi romancé l’histoire entre temps 🙂

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