Frédéric Soussin : “Plus il y aura d’ADSL, moins y’aura de réseau local”

Par le 09/11/05 | 12 commentaires | 3,242 lectures | Impression

Co-auteur, en 1998, d’Internet @ visages humains, Comment échanger, communiquer, travailler, réfléchir, former, enseigner ou vivre sur le Web“, Frédéric Soussin, responsable du développement au Conservatoire national des Arts et Métiers de Pau, a participé au lancement de microlearning.net, consacré à l’e-learning et à la micro-pédagogie. Spécialiste du travail coopératif en réseau et co-fondateur de Kanari, un outil de groupware en peer to peer, il est également conseiller de Pau Broadband Country (PBC), le projet de déploiement du très haut débit par fibre optique de la Communauté d’Agglomération de Pau, depuis cet été.

Cette interview fait suite à notre article “Pau Broadband Country : c’est (re)parti”.

InternetActu.net : Quel est votre rôle au sein de Pau Broadband Country ?

Frédéric Soussin : Rien ne sert de déployer une technologie moderne si en même temps on ne modernise pas les comportements et les idées. Ainsi, et depuis l’été 2005, j’ai une mission de conseil auprès de la Communauté d’Agglomération (CDA) de Pau afin d’aider à l’émergence de nouveaux usages des technologies, et plus particulièrement celles ayant recours au très haut débit. Je travaille ainsi avec un certain nombre de grandes associations paloises, culturelles, seniors ou citoyennes et qui, comme 99,9% des associations françaises, fonctionnent de manière un peu ringarde, sans utiliser les NTIC. Notre objectif est de moderniser leurs fonctionnements, de leur montrer à quel point cela peut constituer un colossal gisement d’économie, de dynamisme et de rayonnement, si on l’utilise bien.

On doit pouvoir faire passer la modernité dans les faits, sachant qu’on trouve toujours en tête du peloton le citoyen, qui teste et s’accapare les NTIC, que les entreprises sont derrières, en retard de deux guerres, et que les associations sont plutôt dans le rôle de la voiture balais, alors que ce sont elles qui en ont le plus besoin. En termes d’économie d’échelle, la communication y occupe souvent le plus gros poste budgétaire, alors même que les NTIC permettent de limiter le nombre de timbres, de papiers et prospectus, qui coûtent très chers, et tout ce temps perdu en mains d’oeuvres. On constate également, en France, une crise de la démocratie au sein des associations : les gens ont l’impression, comme en politique, que ceux qui les représentent ne finissent par représenter qu’eux mêmes, et la technologie est une possibilité de retrouver une forme de démocratie, mais aussi de transparence.

Concrètement, on table sur l’émergence d’une multiplicité de blogs thématiques multimédia, voire de podcastings, visant à mieux servir les gens, à leur proposer une information plus en continu, vivante et interactive. Nous tablons aussi sur le développement de plateformes communautaires permettant de mieux fonctionner en interne, d’arrêter de s’envoyer des mails, de rendre une asso plus simple et plus vivable. Nos actions ne seront cela dit visibles qu’à partir de 2006 : faire bouger une association, ça prend du temps, même si ça ne coûte rien. Il faut rencontrer les responsables, qui doivent eux-mêmes répercuter l’info auprès de leurs bureaux et de leurs adhérents, et ce n’est pas un problème d’argent, d’autant que le débit est déjà là, mais de comportement et d’organisation.

InternetActu.net : Ne risque-t-on pas de voir ceux qui ont le pouvoir technique prendre le pouvoir au détriment de ceux qui, pourtant, seraient plus représentatifs ?

Frédéric Soussin : C’est toujours le même argument, et, à mon sens, il n’est pas recevable. C’est une attitude bien française d’estimer que tant que tout le monde ne “peut” pas, on ne fait pas. A Pau, on a une vingtaine d’Etablissements Publics Numériques (EPN), des écoles, médiathèques, bars et associations qui proposent des accès, et formations, à l’internet. A l’ouverture de la cyber-base de Pau, il y a un an, une grande majorité de seniors se sont inscrits, et on y compte presqu’un millier d’utilisateurs. L’agglomération de Pau, tout comme le département, a fait un travail considérable : on doit être le département français le plus maillé en termes d’EPN, les gens peuvent être formés, et ceux qui ne le veulent pas le font par choix, pas parce qu’ils ne peuvent pas.

InternetActu.net : Mais n’y-a-t-il pas, en terme de connectique, une différence de traitement entre les entreprises et les particuliers au sein même de PBC ? Les premières ont accès à des débits et tarifs qui n’existent nulle part ailleurs, alors qu’on demande aux seconds, qui voudraient s’abonner, de payer plus cher que pour les mêmes services en ADSL ?

Frédéric Soussin : Pour l’entreprise, c’est simple, l’offre est incontournable : si elle n’y est pas c’est qu’elle n’a pas fait le calcul, il n’y a pas d’offres comparables, et la fibre est bien plus économique et confortable. Elles ont un outil de production génial parce que la fibre permet de remonter l’information très rapidement, et, pour les producteurs de flux c’est fantastique. Pour ce qui est des particuliers, les FAI traditionnels oublient de dire que l’ADSL en triple play bouffe les canaux des autres, au contraire de la fibre, où les canaux data, voix et vidéo sont séparés.

D’autre part, quand vous avez quelqu’un sur l’ADSL, vous ne l’avez pas en réseau local, c’est comme si vous aviez un modem dans votre bureau, mais que vous n’étiez pas connecté à votre immeuble. Et plus il y aura d’ADSL, moins y’aura de réseau local. Sur un réseau local, il y a 10 000 choses à faire, que ce soit pour de la vidéo, de l’audio, on peut avoir des logiques d’applications en ligne, des services d’échange, de réunion, de ventes de particuliers à particuliers, etc. Et on n’a pas besoin de passer par l’extérieur pour communiquer.

La notion de réseau local est la principale plus-value d’un réseau fibre par rapport à l’ADSL, mais elle n’est pas mise en avant parce qu’il n’y a pas encore assez de monde : la masse critique, de l’ordre de 4 à 5 000 personnes, n’est pas encore atteinte, mais ça va arriver, et là ça deviendrait significatif. Parce qu’une ville qui fonctionne avec la fibre atteint des performances qu’elle ne pourrait atteindre sans, et le défi qui attend Pau est de savoir ce que permet de faire une ville en réseau local. On peut en effet utiliser 100% du débit, rien n’est bridé, on ne consomme pas de bande passante, contrairement à ce qui peut se passer lorsque l’on se connecte à l’extérieur du réseau. Les choses ne sont pas comparables et n’ont pas les mêmes finalités, et à terme les échanges locaux vont exploser.

InternetActu.net : Par exemple ?

On ne pense pas assez au usages collectifs de l’internet. On a l’exemple brillantissime des villages d’Etsaut et Borce, au fond de la vallée d’Aspe, qui ont fait montre d’un vrai travail de créativité, en termes d’usages sociaux et collectifs des nouvelles technologies, qu’il s’agisse d’accompagner des personnes âgées, d’organiser un zapping du Net collectif dans un bar, avec des gens qui ne savent pas se servir d’un clavier.

Imaginez par exemple que vous ayez vos vidéos, votre musique, vos livres, en réseau local : vous pouvez partager votre propre bibliothèque de sorte que les gens puissent la consulter (et non la rapatrier, ce qui est interdit). La logique de p2p appliquée à un réseau local, c’est formidable ! La prochaine vraie médiathèque d’une ville en réseau devrait se faire en p2p. Pourquoi créer des lieux physiques, un “serveur” central”, alors qu’on peut tout partager en réseau local ?

On pourrait aussi imaginer qu’une Université du Temps Libre, comme celle de Pau, mette à disposition, sous forme de podcasting, les enregistrements audios de leurs meilleurs cours et conférences. Il suffirait dès lors d’installer un logiciel comme iTunes dans les maisons de retraite pour permettre à leurs pensionnaires de pouvoir y accéder, sans avoir à se déplacer dans l’auditorium.

InternetActu.net : En attendant, on a d’un côté des discours positivistes, de l’autre une réalité plus terre à terre, et pas encore beaucoup d’abonnés.

Frédéric Soussin : Il y a eu un petit retard à l’allumage, mais le vrai problème, c’est que quand les gens ont entendu parler de PBC, ils ont pensé que tout le monde y aurait accès le mois suivant… Il y a donc de la lassitude et il va falloir remotiver un certain nombre d’acteurs : beaucoup de gens avaient été contacté, mais trop tôt, alors que ce n’est que maintenant que tout devient possible, et que tout est à faire. Le projet a été mené tambour battant d’un point de vue technique, mais sociologiquement ça prendra beaucoup plus de temps, peut-être 10 ans.

2005 a été une année d’expérimentation commerciale, mais obligatoirement la CDA va être amenée à induire des actions en 2006 pour profiter des actifs, à savoir les 25 000 prises raccordables. Mais, et c’est toute la difficulté de l’action entre puissance publique et opérateurs privés, la première ne peut pas faire le boulot des seconds.La maturité commerciale est plus longue à obtenir que la maturité technologique, et si le geste technique a été complexe, il est bien maîtrisé aujourd’hui.

Nous sommes également victimes du syndrome Canal+ qui, soit-disant, était un échec 12 mois après son lancement. En attendant, le réseau est installé, les opérateurs aussi, et vu le niveau de mécontentement face à l’ADSL, il ne reste plus qu’à convaincre les gens de remigrer vers la fibre optique. Par ailleurs, il nous faut aller plus loin que de de se contenter d’offrir une simple connexion, et la seule façon d’aller plus loin avec le grand public est de leur proposer une solution clef en main (matériel + connexion + usages) pour passer de “j’ai rien” à “j’ai tout“.

Enfin, une technologie de pointe ne peut pas se déployer s’il n’y a pas une modernité des mentalités, et c’est le problème dans lequel se trouve Pau, qui n’est pas Grenoble -même si l’EISTI nous a apporté ses 150 étudiants, et la dynamique qui va avec-, mais une vraie ville de province avec ses forces et ses faiblesses. PBC est à la fois en avance sur les mentalités des habitants, et un formidable moteur pour aider Pau et la CDA à se moderniser. Mais la modernité ne se décrète pas, c’est un gros boulot.

Propos recueillis par Jean Marc Manach.

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Rétroliens

  1. Le blog-notes de Ben » Archive du blog » Microlearning

11 commentaires

  1. “Pourquoi créer des lieux physiques, un “serveur” central”, alors qu’on peut tout partager en réseau local ?”

    Ben tout simplement car la rencontre physique favorise les échanges… on y peut rien c’est comme ça.

  2. par Régnier

    Pourquoi s’exprimer de façon ringarde, snob et incompréhensible par la majorité des gens (“Pau Broadband Country”) alors qu’on pourrait faire comme ces chauvins d’américains qui eux, causent bêtement dans leur propre langue, et dire, par exemple (mais on peut trouver mieux avec un peu d’e-magination !) : “Haut débit sur Pau” ou “Ca débite à Pau !” ou “Débit palois”.

    JJR

  3. je partage l’analyse sur le retard des associations et des villes alors qu’il y a tant à communiquer. Sur le podcasting, 100% d’accord aussi.
    100% d’accord que c’est une évolution des comportements et tant que les “gens” ne l’ont pas expérimenté, mon expérience est qu’ils ne “pigent” pas. On peut parler autant qu’on veut des blogs et de leur utilité, tant que la personne n’en a pas créé un qui lui sert cela n’aboutira pas.
    Take care
    aussi
    http://www.voiceofbainbridge.org et http://www.ecotalkblog.com

  4. Tout cela est brillant, pertinent et respire le bon sens. Cela étant, pourquoi faut-il toujours attendre les problèmes pour agir sur les usages ?
    Il serait plus logique de travailler la question au plus tôt, ne serait-ce que pour identifier les associations pilotes et les mettre en ordre de bataille, mais je sais bien par expérience, que cela ne se passe jamais comme ça.

  5. par Miklos

    Ah, l’utopie des encore-nouvelles technologies, qui nous promet un paradis sur terre tandis que les guerres se déchaînent un peu partout…

    Ce n’est pas la technologie qui palliera le manque de communication, d’attention à l’autre, de considération. Elle ne suscitera pas plus la démocratie que le terrorisme, elle ne fait que donner des moyens aux uns et autres autres.Quant à la transparence absolue et le tout-à-un-clic, ils noieront sous un trop-plein d’information tous ceux qui n’auront pas su apprendre à chercher et filtrer (à l’instar de ceux qui savent ne pas allumer leur poste de télévision si ce n’est que pour regarder ce qu’ils auront choisi à bon escient).

    C’est un de ces Grands Bonds en Avant dans lesquels tu marches ou tu crèves. Une efficacité redoutable, réellement redoutable.

  6. par florence meichel

    Bonjour,
    Dans la mesure où ce projet repose sur la volonté d’accompagner le développement du lien social au travers d’usages pertinents, il n’y a rien “à redouter” à priori mais il y a “à agir” avec “l’intelligence de la complexité” …

  7. en tant que dirigeant de société je suis entièrement d’accords, mais les mentalités changent et je pense que 2006 sera un enorme tremplin pour les NTIC. surtout dans les régions et les départements agricole. Par exemple en ardeche ou a moindre echelle dans la drome.

  8. par Filus

    Merci aux “Palois” de jouer les éclaireur et les défricheurs. Il en faut ! Ils en prennent pas mal sur le coin de la tronche ! Mauvais moment à passer. L’avenir leur donnera raison. C’est innéluctable.

  9. par mauvaise connection sur PAU

    Voici déja un mois que ma connection internet se trouve perturbée…..Je suis abonné à Club-internet en haut débit jusqu à 8 Méga en ADSL, je vis a environ 12 Kms de PAU, donc relativement éloigné de l’ emetteur. Ma connéction étant anormalement basse, j’ ai pensé qu’ un virus caché s’ était glissé sur mon disque dur, mais aprés avoir formaté mon disque dur, re installé WINDOWS XP2, et remis tout à jour, je constate que mon probleme reste intact. J’ ai appris que des travaux importants touchant les réseaux informatiques étaient en cours actuellement sur la région paloise, pourriez vous me confirmer que ces travaux seraient la cause (provisoire je l’ espere) de mon mauvais debit et si oui retrouverais je un jour un debit acceptable……..QUAND? (Pentium(R) 4CPU 2.66GHz, 768 Mo de RAM.) merci pour tous vos renseignements….

  10. Est-ce vous qui m´avez contactée sur mon blog ? Je ne suis pas encore très familiarisée avec la “bestiole”, j´ai encore du mal à suivre le parcours ; ceci dit et, quoiqu´il en soit, vous lire m´a intéressée bien que cela “date” quelque peu… Salut de mary1

  11. interview interessant