Cybermilitants ou Cybersupporters ?

De partout, l’engagement en ligne progresse. Pourtant par sa nature différente, parce qu’il est confronté à des structures au mode d’organisation plus traditionnel, il peine à s’intégrer pleinement. Souvent mal-considéré, le cybermilitant est souvent cantonné à être un cybersupporter… Est-il vraiment venu là pour cela ?

Les nouveaux volontaires de l’internet
Le volontariat en ligne progresse à mesure que l’accès internet se développe, nous explique Associated Press. Selon l’association VolunteerMatch de San Francisco, 14 % des offres de bénévolat en 2005 étaient virtuelles (contre seulement 1 % en 1998). Plutôt que de construire des maisons, les volontaires en ligne bâtissent des sites web, traduisent des documents, préparent des manuels ou enseignent à des enfants, à distance. « Si je pouvais envoyer un volontaire au Chili pour enseigner comment construire un site, cela serait 10 fois mieux que de le construire pour eux, mais ce serait aussi dix fois plus coûteux », explique Charles Brennick d’InterConnection, un groupe de web designers impliqué dans l’aide internationale.

Si tout n’est pas idéal avec ces nouveaux bénévoles, les organisations y trouvent quelques bénéfices : ces militants ont fait des études, ont souvent de nombreux talents et coûtent peu d’argent puisqu’ils ne nécessitent pas de bureaux ou de déplacements pour travailler par exemple. Pour Elise Bouvet, spécialiste des programme de volontariat en ligne des Nations Unies, le volontariat en ligne nécessite le même engagement et le même management que le volontariat traditionnel. « Il n’y a que l’outil qui change ».

Pas si sûr, serais-je tenté de lui répondre. Les missions ne sont pas les mêmes et l’engagement lui-même est certainement d’une nature une peu différente, ce que les organisations traditionnelles ont encore du mal à comprendre. Pas facile de faire une place dans des structures et des fonctionnements qui n’y sont pas adaptés à des pratiques nouvelles. Il en est ainsi de l’accueil des nouveaux militants, venus à un parti politique via l’internet, par exemple : comment les intégrer aux sections locales quand ils souhaitent essentiellement accomplir une action en ligne ? Quelle place leur donner par rapport aux militants traditionnels – doivent-ils d’ailleurs avoir un rôle, une action distincte et donc une reconnaissance ou un statut différent ?

Il y a engagement et engagement
En janvier, l’UMP totalisait 30 000 nouveaux adhérents via l’internet, si l’on en croit le discours de Nicolas Sarkozy – un peu moins si l’on en croît les chiffres de News.fr. Le PS revendiquerait 85 000 nouveaux adhérents grâce au lancement de la carte à 20 euros selon Libération, dont seulement 55 000 auraient concrétisé leur adhésion selon Election Présidentielle.fr (combien viennent du Net ?… ). Les chiffres restent toujours le nerfs de la guerre. ;-)

Malgré ce flou, les nouveaux militants sont là. Reste à savoir pour quelle pratique militante : « Les 18-30 ans, les natifs du numérique, ne se reconnaissent ni dans ces structures verticales ni dans les notables. Les partis politiques, qui cherchent à rajeunir leurs troupes, le savent et se sont adaptés. Place au cybermilitant, recruté sur Internet ou via un téléphone mobile, dont les liens avec l’UMP ou le PS sont par essence ténus, distants et révocables à tout instant, d’un simple clic », ironise Bertrand Le Gendre. Adaptés, vraiment ? Est-ce qu’ouvrir des commentaires dans un blog suffit pour adapter son discours, son message et son action aux nouveaux militants ? Leur propose-t-on une nouvelle logique ou un nouveau message, comme l’a fait le syndicat hollandais De Unie récemment ?

Pourquoi l’engagement électronique serait-il donc forcément moins « impliqué » que l’engagement traditionnel ? Peut-être, si l’on en croit Thierry Vedel, parce que « l’usage de l’internet en soi (c’est à dire de façon générale, sans intérêt particulier pour les sites citoyens) affecte peu le rapport au politique. Ainsi, bien que désormais 70 % des 18-34 ans utilisent assidûment l’internet (selon Médiamétrie 2006), leur tendance à l’abstention n’a pas diminué. Lors du référendum de 2005, et alors même qu’un intense débat avait eu lieu sur le Web, seulement 57 % des 18-34 ans (d’après le SSU Ipsos) ont voté (un taux de participation voisin, voire inférieur, à ceux qu’on observe pour cette classe d’âge depuis une vingtaine d’années). » Mince, et nous qui pensions que l’internet politique était porteur d’espoirs, qu’il avait revivifié le débat politique en laissant de côté les faux semblants, comme l’analyse Versac dans cet exemple sur le programme socialiste.

Cybermilitant ou cybersupporter ?
Nous avons du nous tromper. Le cybermilitant n’aura donc droit qu’à ouvrir son blog pour relayer la pensée de son parti. Venir prendre part aux discussions éphémères (sitôt commentées, sitôt oubliées), zapper, d’un sujet l’autre, sur les blogs des candidats ou ceux officiels de son parti, démultiplier l’impact d’une vidéo pour essayer de faire plus de bruit que l’autre camp.

Où leur donne-t-on vraiment l’impression de les écouter, mieux, de les impliquer ? Car un volontaire, un militant, qu’il soit cyber ou pas, ce qu’il souhaite, c’est mener des actions avec d’autres personnes qui pensent comme lui. Il vient pour partager, échanger… et surtout agir de concert. Mais quel espace leur offre-t-on pour construire des choses ensemble ? Les partis, les élus, les sections sont-ils prêts à reconnaître et à accepter des actions qui viennent de citoyens, là où l’organisation justement structure les choses de bas en haut ? Quelle écoute est faite des propositions des militants qui s’expriment sur les blogs, quelle réplique est donnée aux militants déçus qui le disent, quelles réponses apporte-t-on à cette parole qui s’échange pour qu’elle se concrétise en action ?

On a un peu l’impression que le cybermilitant ne peut être qu’un cybersupporter. C’est un peu court comme façon d’organiser la cybermilitance des adhérents. Comme le dit très bien Nadia Tiourtite, « le cybermilitant, n’est qu’un militant qui profite des opportunités du net pour diffuser ses idées ». Dommage, je suis persuadé que ceux qui viennent apporter leur contribution, même via l’internet, ne sont pas tous venus pour être le relai de discours qu’on entend déjà très bien, mais pour construire des actions et participer pleinement, c’est-à-dire prendre part aux décisions.

Sur l’internet aussi, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Hubert Guillaud

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5 commentaires

  1. Certainement Hubert, les lendemains déchanteront sur le web pour l’avenir de la e-démocratie, si notre démocratie essentiellement représentative, ne se dirige davantage vers une démocratie participative. Car c’est bien ce débat, vieux comme la démocratie, qui sous-tend ta distinction entre cybermilitant, que tu imagines participant aux décisions, et le cybersupporter.

  2. Surtout que sur les blogs de l’UMP les commentaires ne sont pas totalement ouvert, ils doivent être accepté par « l’auteur »

  3. Pourquoi s’obstiner à voir dans la démarche des cyber-militants un copier-coller des actions de la vie réelle. Lorsque Vedel dit : « L’usage de l’internet en soi affecte peu le rapport au politique », parle-t-il du politique ou de la chose politique ? Car on ne peut nier que la victoire du non au TCE a eu parmi ses causes une appropriation du débat sur le web (il y a une excellente étude du Cevipof sur la question).
    Pareillement, le fait de « pirater » des millions d’oeuvres audiovisuelles via les réseaux de p2p est un acte politique, puisqu’il remet en cause les règles de la société et force à des évolutions législatives. Enfin, la crise des banlieues a elle aussi « bénéficié » du réseau du réseau pour s’offrir une vitrine médiatique – elle a produit et diffusé son contenu – et s’imposer dans l’agora.
    La démarche de l’UMP – ouvrez votre blog gratuitement – est une démarche quantitative (il faut poster 3 news par semaine), de type descendant. Or, Internet a permis de s’affranchir de la hierarchisation pyramidale, et les usages y sont de type ascendants.
    Je rejoints le sentiment de Mathieu Picano sur la démocratie participative; les suisses y arrivent très bien…

  4. Pour l’instant néanmoins il existe encore la place pour des voix particulières, et l’avantage actuel d’Internet est qu’il draine beaucoup de gens (il y a ceux qui lisent, ceux qui écrivent et en général ces derniers lisent plus que les premiers). Nous n’avons pas encore compris comment Internet va bousculer – pas forcément révolutionner au sens français de 1789 [quoique au final nous sommes revenus au point de départ] – notre manière de penser, notre organisation collective, vous voulez des cybermilitants, allez du côté des OGM, des nanotechnologies, là vous aurez des gens qui ne s’en laisse pas compter

    bien à vous et très bon article

  5. Si la distinction entre cybermilitant et cybersupporter semble pertinente, on peut aussi supprimer le préfixe « cyber » aux deux locutions. N’y-a-t’il pas déjà, chez les adhérents des partis et des organisations des « supporters » contents de l’être? La question est aussi de savoir si ce n’est pas un souhait assumé par certains d’entre eux. Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse forcément d’un choix de tous les dirigeants de cantonner les adhérents dans un rôle de supporter.

    Cependant, je vois un intérêt réel à internet : le débat, la confrontation, les idées, peuvent rapidement passer des frontières géographiques, de structures ou sociales. On a vu par exemple comment des gens qui auraient été passablement « inutiles » dans le mouvement contre le Cpe, ont pu nourrir le débat de leur expertise (droit du travail pour des juristes, projections économiques,…) et surtout permettre à un grand nombre de bénéficier de leur apport très rapidement.

    Il y a aussi, j’en suis convaincu, un espace particulier au net, qui vise à s’affranchir des lourdeurs réelles des organisations, à zapper les contraintes pour ne garder que les bénéfices. Reste posée la question : qui assure les tâches ingrâtes de l’intendance?…

    Mais d’une façon plus particulière, on a assisté à un débat significatif autour de la démarche de Ségolène Royal : ses adversaires comme ses « amis » lui reprochaient de vouloir être porteuse de la « parole recueillie » par internet notamment, et donc de « n’avoir pas d’idée ».
    Or, on assiste, après qu’ils eurent investi les premiers internet, à un retard significatif de l’usage du net par les organisations les plus militantes à gauche. Comment construire un militantisme de contributions et d’engagements cybermilitants tout en « gardant le cap »?
    N’est-ce pas cette mise en tension qui nourrit aussi le débat sur le « cybermilitantisme »?

    Enfin, milite-t’on avec internet ou sur internet? Sûrement les deux. Et je partage pleinement l’idée que de nombreux « cybermilitants » sont plus des militants qui veulent construire et être entendus avec d’autres, espérant y parvenir moins difficilement sur le net et pas seulement des « cybers » coupés des autres.

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