Le défi numérique des territoires : Corinne Zerbib, Jobetic, « le marché de l’emploi sur l’internet, entre fluidité et opacité »

La couverture du livreCette interview est le troisième texte d’une série d’articles consacré à quelques questions nées de la préparation de l’ouvrage Le Défi numérique des territoires qui vient de paraître aux éditions Autrement (Amazon, Fnac). Ce livre, dirigé par Christian Paul, député de la Nièvre et animateur de la commission TIC de l’Association des Régions de France, a été initié et réalisé en partenariat avec l’Association des Régions de France (ARF) et la Fondation internet nouvelle génération (Fing), qui a largement contribué à son contenu. Sans se substituer à sa lecture, il nous semblait intéressant de vous faire partager certains des éclairages qui l’alimentent et qui ne manqueront pas d’alimenter vos propres réflexions.

Aujourd’hui, l’internet est le lieu privilégié de la recherche d’emploi : entre la moitié et les trois-quart des offres passent exclusivement par l’internet. Or le marché numérique de l’emploi est un désert d’initiatives locales. Alors que se développent des maisons de l’emploi, manifestation tangible de béton prouvant l’action publique sur l’emploi, le vrai marché, numérique celui-là, reste un désert d’initiatives publiques. Peut-on laisser le marché de l’emploi se piloter et organiser ses flux seul, au risque de considérer les personnes comme des stocks de ressources humaines, au détriment des réalités sociales et territoriales à l’oeuvre ? Si les TIC ont fluidifié les démarches de recherche d’emploi, n’ont-elles pas aussi engendrées des usages non maîtrisés par les recruteurs comme par les candidats, usages qui tendent aujourd’hui à rendre plus opaque le fonctionnement du marché de l’emploi ? Ce sont les questions que nous avons souhaité poser à Corinne Zerbib, qui a collaboré à cet ouvrage, journaliste et créatrice de Jobetic, un site dédié à la recherche et à l’éthique de l’emploi.

InternetActu.net : Qu’est-ce que l’internet a modifié au marché de l’emploi ?

Corinne Zerbib : Aujourd’hui, 85 % des annonces sont publiées sur internet. L’internet est devenu le média leader pour les offres d’emploi, loin devant le papier et le téléphone mobile, dont une note une récente progression avec des sites comme Mobiljob.com qui proposent déjà plus de 15 000 offres. Les journaux papiers ne sont bien souvent et de plus en plus que des copies d’annonces déjà en ligne. L’internet véhicule aujourd’hui toutes les formes du marché et pas seulement le marché apparent des petites annonces, mais aussi les nouvelles formes de mise en relation entre offre et demande (le recrutement via les blogs), les candidatures spontanées, les nouvelles formes de réseautage (plate-formes communautaires comme LinkedIn ou Viadeo…)…

InternetActu.net : Quelle est la part du web privé et du web public dans le domaine de l’emploi ?

Corinne Zerbib : Le site Anpe.fr voit reculer depuis plusieurs mois le nombre de ses offres d’emploi en ligne, alors que les sites privés continuent de progresser ; et ce alors même que le dépôt d’offre est gratuit sur les sites publics et payant sur les sites privés (rappelons que si le dépôt d’offre peut être payant, la loi a rendu l’accès à l’offre gratuit pour tous). Or déposer une annonce sur Monster coûte 500 euros ! Tout n’est pas si noir et le site de l’Apec poursuit sa croissance – mais rappelons qu’il ne concerne que les cadres, et donc à peine 10 % de la population active !

Il est vrai que le site de l’ANPE rencontre un problème majeur de classification des offres qui empêche d’y mener une recherche pertinente (absence de recherche sémantique, intitulés métier obsolètes, proéminence du code ROM difficilement compréhensible par les usagers…). Sur les sites privés, les intitulés sont moins rigides et l’internaute a la possibilité de combiner plusieurs critères ou mots clefs.

Aujourd’hui le web privé de l’emploi est important et tend à se développer fortement. Les investisseurs voient dans le marché de l’emploi sur internet un secteur lucratif, en pleine croissance. Une douzaine de grands sites généralistes cohabitent avec plusieurs centaines de sites de niche : jeunes diplômés, industrie, service à la personne, offres locales….(cf. l’annuaire de Jobetic). Le recruteur paye le dépôt d’offres, l’abonnement à des CVthèques, etc. : sur Monster, toujours, cet abonnement peut s’élever à 15 000 euros par an. Ces recruteurs « prêts à payer » sont soit des grands groupes, soit des agences d’intérim, soit les sites d’emploi eux-mêmes.

Le web public en matière de marché de l’emploi est lui constitué des sites de l’ANPE et de l’APEC, à dimension nationale certes, mais il n’y a pas de sites publics locaux par exemple. En région, deux grands sites occupent le terrain : RegionsJob et EmploiRegions. Il n’existe pas de site emploi édité par les collectivités territoriales par exemple. Il semble que les collectivités territoriales n’aient absolument pas conscience de la place qu’elles pourraient prendre, particulièrement les conseils régionaux, et ce alors qu’on connaît leur importance dans la recherche d’emploi qui se fait le plus souvent à l’échelle de sa région.

Sans compter qu’il y a un constat majeur et révoltant à faire : c’est le désengagement du service public de l’emploi vis-à-vis des populations les plus fragilisées, relevant des problématiques de discrimination, de handicap, de retraite anticipée. Ces nouvelles « chaînes » auraient dû être gardées particulièrement par le Service public de l’emploi. Or elles ont été « bradées » à Monster.

Aujourd’hui pour passer une annonce et recruter une personne handicapée, il faut commencer par payer 500 euros à Monster comme le signale le site de l’Association pour l’insertion sociale et professionnelle des handicapés.

InternetActu.net : Qu’est-ce que l’internet a changé pour le demandeur d’emploi ? Est-ce que le courrier papier ou le téléphone restent des médias incontournables ?

Corinne Zerbib : L’impression première du chercheur d’emploi est que la recherche est « plus facile », qu’il suffit d’un clic pour envoyer des dizaines de CV. En même temps il a le sentiment d’être face à une boîte noire, ne sachant absolument pas ce que devient son dossier de candidature une fois envoyé. Il y a dix ans, le demandeur passait un coup de fil, apprenait que sa candidature était dans la pile, avait été traité, ou pas encore etc. Aujourd’hui une grande entreprise qui poste une annonce sur le net et reçoit 300 réponses par voie numérique, gère ce retour de courrier dans une base de données, qui l’aide à sélectionner la short-list finale (d’où l’importance du format des lettres, des bons mots clés à faire apparaître, etc.). Les candidatures non retenues sont oubliées, et ne donnent pas lieu à une réponse personnalisée. C’est à la fois le phénomène de massification des réponses et la gestion automatisée qui sont à l’origine de cette situation. Ce qui conduit à une perte de confiance dans l’internet.

Par ailleurs, sur le web, tout bouge très vite, et l’annonce est plus éphémère que tout autre chose : une annonce publiée à midi peut être volontairement dépubliée une demi-heure plus tard, car dans l’intervalle 500 réponses auront déjà été enregistrées. D’où l’extrême désarroi et la déstabilisation du candidat ne trouvant plus aucune trace d’une annonce à laquelle il souhaitait répondre.

Le papier et le téléphone restent peut-être encore de mise dans les PME, mais dans les grandes entreprises, le papier aujourd’hui ne sert plus à rien : il part à la poubelle. Le multicanal est ingérable pour les recruteurs, du fait de la quantité des offres reçues. Tout passe par des bases de données. Aujourd’hui il n’existe plus de numéro de téléphone, il est impossible de joindre le service RH d’une grande entreprise, même pour les journalistes ! Mais cela est compréhensible, car ces services sont harcelés de centaines de candidatures tous les jours.

InternetActu.net : Y a-t-il un impact négatif de la technique ?

Corinne Zerbib : Les potentialités du média « internet » et des outils informatiques, telles qu’ils sont gérés aujourd’hui, amplifient, c’est sûr, le problème d’adéquation entre l’offre et la demande – qui est le problème majeur du marché de l’emploi.

Il faudrait plus d’éthique dans la gestion du recrutement comme dans les modalités de recherche d’emploi : le demandeur arrose au maximum le marché de son CV pour essayer de trouver un job, et le recruteur a une peur bleue de se tromper dans son recrutement. Cette obsession le conduit souvent à recruter le même profil qu’avant (même école, même parcours, même secteur, etc.). Ce que les outils permettent tout à fait de faire aujourd’hui, comme ils permettent de traquer les périodes d’inactivité, ou d’autres éléments pouvant donnant lieu à de la discrimination…

Il y a également un premier frein dans l’accès des annonces au marché : du fait du coût du dépôt de l’annonce (500 euros l’annonce, ce n’est pas donné à tout le monde…). Mais il y a un deuxième frein dans l’accès aux offres d’emploi sur le Net par les demandeurs d’emploi : tout le monde ne maîtrise pas l’internet, et dans les agences ANPE aujourd’hui, où l’affichage papier a été supprimé, des « médiateurs » à l’outil seraient souvent nécessaires.

L’arrivée des technologies web 2.0, en impactant la diffusion des offres, modifie encore le paysage. Les « jobboard », à la mode Google, comme OptionCarriere, Moovement ou Wanajob, sont de tous nouveaux sites d’emploi, sur lesquels la publication des annonces est gratuite. Le modèle économique repose cette fois sur la publicité. En effet ces sites sont avant tout des métamoteurs qui vont aspirer les annonces des sites d’emploi avec lesquels des partenariats ont été passés. L’idée est de disposer d’une très grande quantité d’offres, pour que la publicité soit rentable.

InternetActu.net : On a l’impression à vous entendre que le web public de l’emploi est « débarqué », comme il est « débarqué » d’ailleurs de bien des outils d’aujourd’hui qui permettrait de faire un meilleur lien entre l’usager-citoyen ; mais que le web privé ne permet pas non plus la fluidité attendue au sein du marché de l’emploi, ni une bonne adéquation entre l’offre et le demande ?Pourquoi cette situation ? Qu’est-ce qui « manque » selon vous pour y remédier ?

Corinne Zerbib : Le service offert par le web public reste de « qualité » : la mise en relation entre l’entreprise et le candidat par exemple est assurée, à la différence des sites privés, qui n’apportent pas toujours cette garantie. S’agissant de l’ANPE, c’est surtout son image « globale » qui a été entachée depuis 2, 3 trois ans, ce qui l’empêche sans doute de prendre la place qu’elle devrait.

Cette désertion de sites publics – et donc gratuits pour les recruteurs – est désastreuse. La plupart des PME, qui on le sait sont les premiers recruteurs en France, recherchent des compétences de proximité, notamment pour ce qui concerne les emplois de faible qualification, dont on parle très peu. Les municipalités et les régions devraient mettre toute leur énergie à développer ce type de service gratuit : ils en verraient certainement rapidement les effets bénéfiques sur le taux d’emploi dans leur territoire.

Propos recueillis par Amandine Brugière.

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