UpFing07 : Vers une innovation durable

Par le 07/06/07 | 1 commentaire | 3,525 lectures | Impression

En conclusion de cette cinquième université de printemps de la Fing, Alain d’Iribarne, chercheur au Laboratoire d’économie et de sociologie du travail et directeur de la Fondation Maison des sciences de l’homme a essayé de souligner les contradiction de notre monde moderne : où l’on veut à la fois être dans une société d’innovation tout en étant dans une société d’assurance. Comment trouver la voie d’une innovation durable ? Verbatim (vidéo).

diribarne.jpgPour pouvoir traiter cette question de l’innovation durable, il est utile de comprendre la mise en relation des rapports entre la techné des Grecs et la cosmogonie (c’est-à-dire le récit mythique de la construction de l’univers) , ou plus précisément de comprendre les relations existantes entre le monde matériel et le monde idéel.

Au fond, quels rapports entretiennent l’innovation, le sorcier, et l’apprenti sorcier ? L’innovation – dans le monde du rationnel – se fonde sur une logique qui existe à la fois dans un élargissement et un approfondissement. Par essence, pour qu’il y ait innovation, il faut qu’il y ait subversion d’ordre. Le sorcier quant à lui sert de médiateur entre le monde réel et le monde supranaturel : il est un personnage des sociétés pré-moderne. De fait, notre société moderne rationaliste est percutée par la logique de l’irrationnel. Au-delà de Fantasia, la notion d’apprenti sorcier nous renvoie à quelque chose qui échappe à son créateur et dont les conséquences sont néfastes, non prévues, non voulues, alors que les actions de départ se veulent positives.

La société du risque reste extrêmement présente, parce qu’en réalité, on nous demande d’être dans une société de l’innovation tout en étant dans une société d’assurance. De ce fait, le risque naît de la relation entre logique d’innovation (dont les conséquences ne sont pas nécessairement maîtrisées) et une logique de l’assurance qui renvoie effectivement au risque majeur.Nous sommes tous confrontés aux gardiens de la société d’assurance que sont les juristes, les productions de lois. Il est donc difficile d’évacuer la notion de risque de notre société contemporaine, ce dont on a pourtant besoin pour décrypter les séquences actuelles de la relation entre la techné et la cosmogonie.

Quel est le sens des technologies dans nos sociétés ?
Pour appréhender le fonctionnement de nos sociétés, il faut “articuler les technologies entre elles”. Ce qui suppose qu’il y aitdes technologies amies, les friendly technologies, qui supposent également l’existence de “technologies méchantes”. Or, une des difficultés de composer avec l’apprenti sorcier résulte dans le fait que les technologies sont ambivalentes : elles ne sont ni gentilles ni méchantes, elles sont les deux à la fois !Nous sommes donc obligés de conjuguer une union qui inclut une opposition.

Les technologies sont également présentées comme étant massivement des technologies d’intermédiation. Des intermédiations sont également des transmédiations dans la relation humaine. Mais, si l’on prend le mouvement inverse, celui de la réunification de l’homme, cela revient à humaniser d’une part les animaux (on est en train de fabriquer le “droit légitime des animaux”), et d’autre part on a une personnalisation des objets naturels, une humanisation de la nature .

L’innovation durable renvoie également à chercher le bonheur pour tous. Autrement dit, il y a l’idée que l’activité humaine régénérée et amplifiée va permettre d’atteindre sur terre le Graal du bonheur pour tous dans une lutte du bien et du mal.

Les acteurs de l’innovation durable
Les acteurs de l’innovation, dit autrement les protagonistes du processus d’apprenti sorcier sont à la fois acteurs et producteurs de la diffusion de connaissances mais aussi, de l’appropriation de l’innovation et du produit de celle-ci. Les différentes désignations que sont le savant, le décideur, l’expert ou le citoyen sont toutes des inventions de nos sociétés modernes.

“Le savant ou le décideur (public ou privé) est celui qui effectue des choix, qui décide de financer ou non, enfin, celui qui a le pouvoir de lancer mais aussi celui d’arrêter. L’expert quant à lui n’est en aucun cas une figure obsolète. Il est parfois amené à jouer ce rôle, y compris dans des domaines où il n’a aucune compétence d’expert, mais seulement la réputation de l’être”, ajoute non sans malice Alain d’Iribarne. Quant au citoyen, tantôt il s’invite, tantôt il est invité. Si il est invité, c’est en tant qu’expert ; si il s’invite (autrement dit il va considérer que le processus de décision est un processus qui ne lui convient pas) il va se considérer lui-même comme expert susceptible d’avoir son mot à dire. Nous sommes alors en présence des processus classiques de constitution de rapports de force, avec d’une part les questions de légitimation (“je m’invite dans les processus et pour pouvoir m’inviter de manière satisfaisante, je m’autoproclame légitime pour pouvoir discuter”), et d’autre part un principe d’institutionnalisation.”

Ces jeux d’acteur nous ramènent à la cosmogonie et la représentation du monde, rappelle Alain d’Iribarne. Les acteurs évoluent dans un monde de croyances, d’espoirs, de craintes, de morale et d’ordre social. D’une certaine manière, cette cosmogonie articule le monde réel et le monde des imaginaires. Un système de représentation, qui nous apprend beaucoup plus sur notre monde et sur notre vision du monde que sur l’avenir du monde – tout du moins sur un avenir lointain.

Peut-on dépasser la logique de l’apprenti sorcier ?

Pour sortir de la logique de l’apprenti sorcier et donc sortir des effets pervers de l’innovation, nous devons rentrer dans une nouvelle trajectoire, et d’une certaine manière cette nouvelle trajectoire s’offre à nous par deux voies.

D’une part, une voie nietzschéenne dans laquelle l’homme augmenté et Le gai savoir réintroduisent dans les bases de la rationalité d’autres éléments qui sont le plaisir, l’imaginaire, considérés comme éléments de la vision du monde et de la prise de décision. Dans ce moment là, on voit que l’homme élargi, le citoyen, est porteur d’une vision de lui-même et d’une vision du monde qui est d’une autre nature, puisque les bases de la rationalité sont des bases qui sont ouvertes.

La deuxième approche repose elle sur la conception teilhardienne de la noosphère ; autrement dit, on ne pourra sortir du jeu de contraintes qui est le notre qu’à condition d’être en capacité de revisiter notre vision du monde. Pour cela, nous devons aller dans le sens d’une hybridation des cultures, nous mettre dans une posture d’écoute et d’acceptation de l’autre en débattant de la culture occidentale en relation avec d’autres cultures pour sortir de notre enfermement, de ce risque des effets pervers.

Ces deux voies mettent en lumière la question de l’avènement de l’homme nouveau et ce qu’il y a derrière la notion d’”homme augmenté”et les rapports qu’il entretient-par rapport à la logique de l’apprenti sorcier. La notion d’homme nouveau apparaît avec la Révolution Française (Saint-Just, Marat et Robespierre coupent les têtes pour le bien de l’humanité, “parce qu’il faut fonder un homme nouveau pour une société nouvelle”). Les marxistes, staliniens et polpotiens prennent la relève… Les philosophes allemands sont à l’origine de cette pensée et en particulier Heidegger, qui pense que pour fonder l’avenir, il faut créer une rupture qui génère un homme nouveau.

On touche là un problème en relation directe avec la notion d’effets pervers : en effet, si l’on veut un homme nouveau, réel, en œuvre, alors, selon ce raisonnement, il faudrait obligatoirement passer par une logique de destruction de l’existant – autrement dit il n’y a pas de possibilité de création d’un homme meilleur par régénération du monde tel qu’il existe. La seule possibilité de générer un monde meilleur, donc un monde élargi, est de passer par une destruction du monde.

Les notions d’homme et de monde élargis, d’apprenti sorcier ne doivent donc plus être prises comme des mythes fondateurs d’une nouvelle modernité, mais doivent être considérés simplement comme des outils qui véhiculent des images. Les technologies nous questionnent donc sur comment nous allons dépasser la société post-industrielle : en adoucissant les effets négatifs et en renforçant les effets positifs. La logique de l’apprenti sorcier joue à plein.

Juliette Dorléans et Hubert Guillaud

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1 commentaire

  1. par Jean Tresaille

    Que de confusion dans cette intervention. Tout d’abord l’innovation consiste à porter un changement dans sa propre entité (in-nover) et n’a rien à voir avec l’invention qui propose ce que son auteur pense différent de tout ce qu’il connaît. La confusion atteint l’extrême chez d’Iribarne quand il confond Robespierre, Pol Pot, les staliniens et les nazis…propagateurs de l’homme nouveau. Avec une telle confusion on se demande si la MSH est bien dirigée. Et surtout, tout cela est hors sujet car les innovations aujourd’hui sont d’ordre techno-sociales. Elles sont produites un peu partout en Asie, en Europe et aux États-Unis. En France, on suppose que c’est le lieu principal du discours, l’innovation n’est pas vue comme méchante ou gentille mais comme au service d’intérêts en conflit. Car il y en a plusieurs sortes qui peuvent coexister avec l’ancien, entre elles et se modifier en cours de route. Donc le terme “durable” est idiot dans ce contexte. Maîtrisée est plus sérieux. Décevant!