L’avenir de la présence

Le Dott07 Festival (Designs of the time 2007), qui vient de se terminer, à l’initiative du Design Council et de l’agence de développement régionale One NorthEast du Nord Est de l’Angleterre, rassemblait une conférence et un salon pour « explorer ce que la vie dans une région ‘durable’ pourrait signifier, et comment le design pourrait nous aider à y parvenir ». L’une des tables rondes qui y était organisée s’interrogeait sur les déplacements, c’est-à-dire comment rendre le transport et le déplacement touristique durable. Des designers ont par exemple travaillé sur un parc de Durham, dans le cadre de la mission Durham 2020, afin de le faire cartographier de multiples façons par les habitants (cartographie sonore par des aveugles, en dessin par des enfants, en vidéo par des chiens… voir la vidéo).

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Si les déplacements des biens et des personnes sont à l’origine d’une part importante de la consommation d’énergies fossiles – et dans la mesure où le principal mode de transport dans les zones rurales est l’automobile -, comment imaginer alors un développement durable qui ne soit pas uniquement concentré dans les villes, s’interrogeaient les participants ? Comment imaginer que les communautés rurales aient accès aux services en utilisant plus intelligemment les ressources de transport ? De nouvelles formes de tourisme durable existent-elles ou sont-elles envisageables ?

Anthony Townsend, chercheur à l’Institut pour le Futur, s’est interrogé : « doit-on continuer à bouger ? »

« Alors que la mobilité nous a tant apporté ; nous exposant à de nouvelles idées et de nouvelles personnes qui stimulent l’innovation ; nous voyons également que la voie que nous prenons n’est pas soutenable. » Et d’expliquer : « Si le mouvement ou le voyage est un moyen, la présence est la fin. » Pour autant, nos déplacements ne cessent de progresser : « La plupart de nos messages servent à planifier une réunion ou arranger un voyage. L’internet ne va pas réduire nos déplacements. Au contraire, l’internet rend possible le modèle économique des voyages low-cost. »

« En regardant la carte de mon réseau social sur Dopplr, un site qui permet aux gens de partager leurs destinations, j’ai réalisé que les jeunes gens définissent leur identité par la mobilité. Or les réseaux augmentent et renforcent la mobilité. Nous devons réaliser combien cette mobilité intensive est constitutive de nos vies, et que cela continuera de plus belle, plutôt que de prétendre que les réseaux sociaux en ligne nous conduiront à moins bouger. Et cela pas seulement pour quelques globe-trotters de mon accabit, mais aussi pour les millions d’anglais qui passeront leurs vacances en Espagne ou en Grèce cette année. »< /em>

Bien sûr, comme le souligne Anthony Towsend, on peut réfléchir à trouver des solutions de transports plus efficaces en faisant des avions plus gros (comme l’Airbus A380) ou plus légers (comme le Boeing 787). On peut développer de nouvelles technologies pour les faire voler avec des biocarburants. On peu également diminuer l’impact de nos émissions de carbone en finançant des systèmes compensatoires. « Mais ces solutions n’envoient pas le bon message : nous devons changer nos comportements », rappelle le chercheur.

Il y a deux choses que nous ne pourrons pas faire souligne-t-il encore : la première est de dire aux gens qu’ils ne pourront plus bouger ; même si certains pensent que c’est la solution massive dont nous aurions besoin pour remettre les choses à plat.
« Je ne vois pas un endroit sur terre, ou cela deviendra possible un jour prochain. » La seconde est de croire que l’internet va devenir si formidable que nous allons tout faire depuis notre écran et que la demande de déplacement va alors diminuer. C’est une idée très populaire dans la Silicon Valley, mais tout le monde prend l’avion ou sa voiture pour s’y rendre, ironise Anthony Towsend.

proppaulos.jpgTransformons la question de « Doit-on continuer à nous déplacer ? » à « pouvons-nous combiner nos déplacements avec d’autres choses pour moins nous déplacer ? » Dans un spectre de présence qui s’étend d’une mobilité intensive à la rencontre de deux joueurs dans World of Warcraft, pouvons-nous créer des combinaisons, aider au développement de technologies qui vont modifier nos façons de bouger – même si nous ne substituerons jamais radicalement le mouvement numérique au mouvement physique ? Et de distinguer 3 technologies qui devraient jouer un rôle majeur dans la redéfinition de la présence.

  • Les mondes virtuels : dans Second Life, les gens expérimentent de nouvelles formes de présence : bureaux, magasins et conférences virtuelles. Et demain, les données et les objets pourront être projetés en temps réel dans ces univers (ainsi, en juin 2007, IBM a recréé dans Second Life, le court central de Wimbledon en utilisant un capteur pour suivre la position de la balle, explications détaillées).
  • La télérobotique : il y a 10 ans, Eric Paulos, avec son Personal Roving Presence, a exploré le potentiel d’une projection physique à distance, au travers d’un robot que l’on piloterait. Les premières versions commercialisables ne sont pas si loin, comme l’iRobot Connectr de Roomba ou Giraffe.
  • La vidéoconférence haute-définition : en utilisant la taille réelle, les micros directionnels pour créer une pièce ou une partie des gens sont physiquement présents et l’autre seulement virtuellement, comme la solution de Cisco ou comme le système Halo d’HP (qui a été conçu pour le studio Dreamworks afin de faciliter le travail collaboratif entre Los Angeles et San Francisco). L’intégration pour renforcer l’illusion de la co-présence (en créant 2 pièces distantes similaires) et le coût de l’ensemble de l’équipement est encore élevé. Mais HP comme Cisco prétendent que de tels systèmes permettent de réduire de 20 % les déplacements et d’augmenter la productivité. Reste à savoir si ces systèmes seront un jour disponibles pour la maison ? Les ingénieurs de Cisco pensent que d’ici 5 ans, ils seront capables de compresser la vidéo haute définition suffisamment pour la faire passer par le DSL ou le réseau câblé.

halohp.jpgPour autant, si ces technologies sont excitantes, il faut se confronter à la réalité de ces 50 dernières années, rappelle encore Anthony Townsend. Est-ce que ces applications peuvent réellement se substituer, en partie, aux voyages ? La réponse peut être oui, mais nous devons rester sceptiques : les ingénieurs qui testent les dispositifs de Cisco représentent des organisations qui croient en ces systèmes et qui sont profondément décentralisées dans leur fonctionnement. « Je pense qu’il est important de reconnaître que comme le télégraphe, le téléphone ou l’internet, ces technologies sont intrinséquement des technologies de la mondialisation. Elles ont été crées par des sociétés mondiales pour gérer des opérations mondiales. Reste que s’ils en libèrent les ressources, celles-ci pourront peut-être être utilisées par d’autres. Comme le disait déjà Paul Saffo il y a 10 ans : « La vidéoconférence peut peut-être nous empêcher de nous rendre deux fois par semaine à Singapour, mais si nous n’avons pas commencé par nous y rendre régulièrement, la relation peut n’avoir jamais émergé. Quand la relation existe et est soutenue par des liens de communication, nous sommes libres de modifier nos voyages trans-Pacifique. Mais en rendant le voyage plus gérable, nous voyageons plus que jamais. ». Comme il le dit lui-même : « Je ne suis pas sûr de voir quoique ce soit à l’horizon qui nous dériverait de cette tendance. Il y a plutôt le risque que la prochaine génération d’outils de vidéoconférence – en intégrant mieux les équipes au niveau mondial – créé une nouvelle explosion du business du voyage. »

Anthony Townsend souhaite pourtant rester optimiste. Ces technologies sont encore relativement récentes. Peut-être que nous pourrions satisfaire le « désir de mouvement » par une mobilité locale plus intense. Les gens aiment se déplacer alors, peut-être faut-il imaginer des moyens d’accroître la mobilité entre immeubles, dans son voisinage, dans sa région. Peut-être que cela signifie également que nous avons aussi à mieux concevoir les espaces publics, de travail…

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2 commentaires

  1. C’est vrai  » Second Life  » c’est comme une autre forme de réalité , c’est futuriste , j’y vais tout les jours !

  2. Trés intéressant, surtout pour (enfin) redonner du grain à moudre sur le rôle des TIC dans le développement durable.
    Il a déjà été démontré que – contrairement aux idées reçues – plus les gens développent des usages numériques (donc distants), plus ils socialisent dans le réel. Tout blogueur ou praticien des réseaux sociaux voit se développer ses échanges et relations et avec elles les rencontres et donc les déplacements que cela implique (d’ailleurs Hubert, il faut qu’on se voit). Les TIC facilitent surtout la mise en relation, donc créent du besoin de rencontre. Ce sont des accélérateurs et j’ai bien peur, en effet, que le développement de nouveaux moyens présentiels distants ne génère pas plus de déplacements en ouvrant la voie à plus de relations distantes.
    Comme tu le soulignes, Hubert, le sens de l’histoire n’est pas à de grands sites centraux, mais bien à des modèles distribués et surtout à la mobilité.
    Cela étant posé, de quels déplacements est-ce que l’on parle ? il me semble que le gros de la consommation dans les transports se fait sur les trajets domicile-travail de tout un chacun, ceux qui ne sont pas directement financés par les organisations, accessoirement.

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