#pdlt : La 3D ne sauvera pas le cinéma

Xavier de la Porte, producteur de l’émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s’agit d’un article de l’hebdomadaire américain Newsweek, un article de Roger Ebert, qui s’intitule : « Pourquoi je déteste la 3-D et pourquoi vous devriez en faire autant ». Roger Ebert est un grand critique de cinéma américain, le critique du Chicago Sun-Times notamment (mais ses papiers sont vendus à quantité d’autres journaux), et il a l’art de mettre les pieds dans le plat des nouvelles technologies. Il y a quelques semaines, il ranimait un vieux débat en affirmant que les jeux vidéo ne seraient jamais de l’art. Ces jours-ci, c’est à la 3-D qu’il s’attaque. On peut évidemment s’opposer totalement à Ebert, – et les réponses ont commencé à fuser sur la blogosphère américaine -, mais la charge a l’avantage de prendre le contre-pied de la pensée commune avec un mélange de mauvaise foi et de précision technique qui mérite lecture.

3DImax
Image : Des spectateurs d’un cinéma IMAX avec leurs lunettes 3D sur le nez par la NASA.

« Pourquoi je déteste la 3D et (vous devriez en faire autant). Telle est ma position », dit Roger Ebert. « Et je sais que c’est une hérésie de dire cela aujourd’hui quand on se place du côté business du show-business », ajoute Ebert. Après tout, constate-t-il, le 3D a non seulement apporté à Hollywood sa plus grosse recette (2,7 milliards de dollars pour Avatar) mais il lui doit bien d’autres succès. Les 3 films les plus vus cette année ont été projetés en 3D, et ça n’est que le début. « Mais, continue Roger Ebert, beaucoup de gens dans le milieu du cinéma sont d’’accord avec moi au sujet de l’avènement prochain de la 3D. […] Voici mon plaidoyer hérétique point par point » :

1. La 3D est un gâchis de dimension
Quand vous regardez un film en deux dimensions, explique Ebert, ça devient de la 3D aussitôt que votre cerveau se met en marche. Quand vous voyez Lawrence d’Arabie s’agrandir comme une tache quand il chevauche vers vous dans le désert, pensez vous « Regarde comme il grossit lentement dans l’horizon » ou vous dîtes vous « si seulement je voyais ça en 3D » ?

Notre cerveau utilise les principes de la perspective pour nous fournir la troisième dimension. En ajouter une artificiellement peut rendre l’illusion moins convaincante.

2. Cela n’ajoute rien à l’expérience
Rappelez-vous, demande Ebert, les plus belles expériences cinématographiques de votre vie. Auraient-elles besoin de la 3D ? Un grand film engage complètement votre imagination. Que serait Fargo en 3D ou Casablanca ?

3. La 3D peut être une distraction
La 3D consiste la plupart du temps à simplement séparer les plans, pour que certains objets flottent au-dessus des autres, mais individuellement, ces objets sont encore en 2D. Et ça, on le remarque, note Ebert. Avec la 2D, les réalisateurs utilisaient souvent une différence de focale pour attirer l’attention sur le premier plan ou l’arrière-plan. Avec la 3D, la technologie elle-même donne l’impression que toute la profondeur de champ est aussi nette. Je ne trouve pas cela nécessaire, explique Ebert, et cela prive les réalisateurs d’un outil qui permet de guider l’attention du spectateur.

4. La 3D peut provoquer nausées et maux de tête
Ce n’est pas le meilleur argument de Roger Ebert. En gros, il cite des études et des propos de médecins expliquant que le visionnage en 3D est une expérience visuelle qui, parce qu’elle ne répond pas aux conditions ordinaires, peut provoquer nausées et céphalées.

5. Avez-vous remarqué que la 3D a l’air un peu terne ? (et là, Ebert est nettement plus intéressant)
Lenny Lipton (voir son blog), qui est connu pour être le père de la stéréoscopie électronique dans l’industrie du cinéma, nous explique Rober Ebert, écrit à propos des projecteurs utilisés actuellement qu’ils sont « intrinsèquement inefficaces ». La moitié de la lumière, explique Lipton, va à un oeil, l’autre moitié va à l’autre, ce qui a pour effet immédiat une réduction de 50 % de l’illumination. Et puis, précise Ebert, les lunettes elles-mêmes absorbent la lumière. Ce à quoi il ajoute le fait que si les projecteurs construits sous la norme IMAX permettent une projection satisfaisante de lumière sur l’écran, beaucoup de salles qui revendiquent la norme IMAX n’y obéissent pas dans les faits, ce qui a pour effet de réduire nettement la qualité de la projection.

6. Il y a de l’argent à se faire dans la vente des nouveaux projecteurs digitaux
Ebert explique ici qu’il y a évidemment des mobiles économiques dans cette diffusion de la 3D, la vente de projecteurs en est un des principaux. Il dénonce par ailleurs les pressions qui sont exercées sur les propriétaires de salles pour qu’ils adoptent ces technologies.

7. Les salles facturent les films en 3D entre 5 et 7 dollars 50 de plus
Ces augmentations sont-elles définitives ou disparaîtront-elles quand les projecteurs seront remboursés ? « Qu’en pensez-vous ? » demande Ebert. « Je pense », reprend-il en réponse à sa propre question, « que la 3D est une forme d’extorsion faite aux parents dont les enfants sont formatés par la publicité à désirer la 3D ». Ebert explique par exemple que le Choc des Titans diffusé en 3D, n’a pas été filmé en 3D, et qu’il n’est montré en 3D que dans le but d’ajouter 5 dollars au prix du ticket.

8. Je n’arrive à imaginer certains films sérieux, comme Up in the Air ou Démineurs, en 3D
Les réalisateurs non plus, précise Ebert. Alfred Hitchcock, rappelle-t-il, avait tourné Le crime était presque parfait en 3D et il fut si insatisfait du résultat qu’il le fit passer en 2D pour sa sortie à New York. Ce médium, la 3D, semble être fait pour les films pour enfant, pour l’animation et des films comme Avatar de Cameron, des films qui sont en grande partie fabriqués par ordinateur. Le film de Cameron est évidemment l’arbre qui cache la forêt : « C’est un film splendide. Avatar a utilisé la 3D de manière très efficace. […] J’ai adoré, dit Ebert. Cameron est un génie de la technique qui a planifié sont film pour la 3D et a dépensé 250 millions de dollars pour en tirer le maximum. C’est un maître du cinéma […]. Les autres réalisateurs sont poussés à utiliser la 3D par les commerciaux. Le but est avant tout d’augmenter le prix des billets. »

Et Ebert prend l’exemple de Tim Burton qui, selon lui, a été obligé pour des raisons marketing de faire son film en fausse 3D. Oui, ça a été un gros succès. Mais ses effets 3D sont minimaux et contingents : des simples appâts pour justifier l’augmentation des billets.

« J’ai dit une fois que je me réconcilierais avec la 3D le jour où un réalisateur comme Martin Scorcese l’utiliserait. Je pensais être tranquille, écrit Ebert, et voilà que Scorcese a annoncé qu’en 2011, son film The Invention of Hugo Cabret, serait en 3D. Eh bien Scorcese connaît le cinéma et il a un amour intense pour les possibilités qu’il donne. J’attends qu’il adapte la 3D à ses besoins. Et mon héros, Werner Herzog, reprend Ebert, est en train d’utiliser la 3D pour filmer les peintures rupestres de grottes françaises, il le fait pour mieux montrer les anfractuosités des grottes préhistoriques. Il m’a dit que rien n’irait vers le public, et que son film resterait derrière le plan de l’écran. Autrement dit, aucune image ne jaillirait en direction du public et la 3D nous donnerait l’illusion de pouvoir occuper l’espace avec les peintures et de regarder en elles, de les considérer comme l’aurait fait un artiste préhistorique depuis l’intérieur de la caverne. »

9. A chaque fois qu’Hollywood s’est senti menacé, il s’est tourné vers la technologie : le son, la couleur, l’écran large, le cinérama, le son stéréophonique, et maintenant la 3D
En terme marketing, détaille Ebert, ça signifie offrir une expérience qui ne peut pas être vécue chez soi. Récemment, le fossé entre l’expérience vécue dans les salles et dans son salon s’était considérablement réduit. Avec la 3D, il s’était élargi à nouveau. Mais avec les écrans individuels configurés pour la 3D, il se réduit à nouveau.

Ce dont Hollywood a besoin, c’est d’une expérience premium qui serait de façon évidente meilleure que tout ce qu’on peut vivre chez soi, et fonctionnerait pour tous les types de films et justifierait le fait de payer. « Depuis des années, explique Ebert, j’appelle de mes voeux un procédé inventé par Dean Goodhill, appelé MaxiVision48 (Wikipédia) qui utilise la technique avec laquelle les films sont tournés aujourd’hui, mais projette à la vitesse de 48 images secondes et permet une image exempte du moindre tressautement. » Les films contemporains sont projetés en 24 images par seconde, car c’est la vitesse qui permettait de supporter un son analogique au début du cinéma parlant. Mais le son analogique a été remplacé par le son numérique. En projetant à la vitesse de 48 images par seconde MaxiVision 48 double la qualité de l’image. Selon Ebert, le résultat est infiniment meilleur que celui de la 2D actuelle. « Ceux qui n’ont jamais vu un film projeté de cette façon ne peuvent pas avoir idée du gain, ajoute Ebert. Si le public pouvait voir ça, il oublierait aussi vite la 3D. »

La conclusion de Roger Ebert est plus mesurée que ne le faisait penser le titre de l’article : « Je ne suis pas opposé à la 3D si elle reste une option. Je suis opposé à ce qu’elle devienne le standard d’Hollywood […]. Les commerciaux ont raison quand ils pensent que le public ne viendra dans les salles que si l’expérience est meilleure que celle qu’il vit chez lui. Mais ils parient sur la mauvaise expérience. »

Xavier de la Porte

L’émission du 7 mai 2010 était consacrée à l’identité numérique, avec Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation internet nouvelle génération (Fing) et Arnaud Belleil, cofondateur et vice-président d’honneur de l’Association française des correspondants à la protection des données à caractère personnel (AFCDP), à l’occasion de la sortie du livre Informatique, Liberté, Identités chez Fyp éditions. Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile.

placedelatoile

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4 commentaires

  1. Bonjour, et bravo pour votre site toujours aussi intéressant.

    Je pense qu’appeler la stéréoscopie de la 3D c’est tout simplement prendre les gens pour des idiots, ce qui ne marche qu’un temps, généralement 🙂 Imaginez que l’on fasse la même chose avec la peinture, que l’on appèle peinture 3D une peinture donnant une impression de relief grâce au procédé stéréoscopique. C’est idiot, la peinture en 3 dimension, ça s’appèle de la sculpture et c’est un autre art.

    De même, au cinema, le réalisateur impose le point de vue, c’est lui qui choisit l’emplacement de la caméra, le cadrage et la profondeur de champ. Un cinéma en vraie 3D, ce ne serait tout simplement plus du cinéma, mais autre chose, car la 3D implique que l’œuvre soit représentée dans les 3 dimensions et donc visible selon n’importe quel point de vue. D’une certaine manière, cette dimension supplémentaire implique un degré de liberté supplémentaire pour le spectateur. On la retrouve dans le jeu vidéo, même sans lunettes de vision stéréoscopique, mais surement pas au cinéma.

  2. bonjour hubert
    pour avoir fait ma Ba avec ma petite fille en l emenant voir :alice au pays des merveilles en 3 d , mon impression les lunettes font mal sur le nez et la vision cinématographique ne me laisse pas un bon sentiment sur cette nouvelle technique… personnellement je prefere voir un film sur grand écran en stéreo et autres O

  3. je suis désolé mais l argument que la 3d donne de maux de têtes est le plus fort des arguments car ayant vu trois film en 3d dont avatar je témoigne que pour les personnes ayant tendances a avoirs des migraines
    les films en 3d sont une castastrophe et pour la 3d j ai déja une grande expérience ayant utilisée les logiciels de CAO comme CATIA v5 et j ai jamais eu de problémes avec les jeux et logiciels 3d alors que les films en 3d c est le mal de crâne assuré.

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