Quelles sont nos responsabilités ?

Jacques Lévy, professeur de géographie et d’aménagement de l’espace à l’École polytechnique fédérale de Lausanne et directeur du Laboratoire Chôros, était chargé de faire la synthèse des deux jours de la conférence Lift et a surtout essayé de relever des points de friction et de souligner des paradoxes.

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Image : Jacques Lévy conclut Lift France 2010, photographié par Ton Zijlstra.

Gagnant/Perdant
L’idée de la fracture numérique s’estompe à l’heure où 5 milliards de mobiles sont désormais disponibles dans le monde. Bien sûr, la fracture numérique n’était pas un thème majeur de ces échanges, mais dans le domaine de l’innovation, on touche à des composantes de société en mouvement rapide. L’innovation qui concerne les habitants ordinaires va très vite, au risque que de nombreuses personnes soient oubliées. « On est vieux très jeune avec les nouvelles générations d’outils technologiques. Il y a un enjeu à s’intéresser aux effets d’innovation rapide sur les personnes mal dotées en capital d’innovation.

Mais pour aborder ce problème, il ne faut pas traiter les individus isolés comme des consommateurs, mais traiter l’ensemble comme une société interdépendante. Les gens en difficulté face à ce rythme d’innovation posent des questions non pas pour faire des politiques spécifiques comme on l’a fait jusqu’à présent, mais pour interroger comment la société peut permettre à tous ses membres d’apprendre. Les sociétés peuvent-elles continuer à prospérer sur la disparition de leurs membres les plus faibles, les moins adaptés ? Comment peut-on faire autrement ? C’est un premier défi que nous adressent les changements en cours », estime Jaques Lévy.

Analytique/Complexe
Autre paradoxe, estime le géographe, « on ne sait pas analyser ce qu’il se passe dans les TIC avec un paradigme analytique cartésien consistant à découper un gros problème en une somme de petits problèmes qu’on peut résoudre et qui finit par résoudre de gros problèmes ». Dans le domaine numérique, on ne peut pas s’éviter de penser de façon globale, holistique, tant les éléments sont interdépendants. Pourtant, le paradoxe est que les informaticiens ont été formés à une pensée très analytique et que les entrepreneurs ont également ce mode de pensée pour saisir la chaine de valeur de leurs produits et services. « Il y a des flux dont on ne contrôle ni les émetteurs ni les destinataires. Il faut s’exercer à une pensée qui intègre la complexité. En abandonnant la complication à la machine, on peut rendre le complexe simple, disait Yann Moulier-Boutang. Mais cela nécessite de réhabiliter la technique. Les technologues livrent des propositions et la société fait ce qu’elle veut en faire. Je pense que la technique n’est pas le contraire de l’humain, c’est aussi ce qui rend les humains humains », explique Jacques Lévy.

Publicité/Privacité
Dans ce milieu, il y a deux variantes de la culture anarchiste. Il y a la variante libertaire qui se méfie de l’État, mais veut distribuer les biens publics, et la variante libertarienne qui se méfie des biens communs. « Il y a une ambiguïté constante entre ces deux variantes. La paranoïa de la protection de la vie privée nous semble excessive et oublie que notre société est une société où il y a une densité de contre-pouvoirs forte ». Il n’y a pas de place pour Big Brother dans le monde actuel. Google manifeste une boulimie économique qui nous inquiète, certes. « Mais comme dans l’équilibre de la terreur, ce n’est pas l’intérêt de Google de faire des faux pas dans le domaine de l’utilisation abusive de nos vies données personnelles. Ce n’est pas tant ces gros acteurs qu’il faut craindre que de petits acteurs qui ont moins à risquer ». Dans le domaine du numérique, il y a des monopoles privés qui ont des fonctions de services publics. « Google a une “mission” comme l’affirme le discours de la firme. Or, ce sont les gens qui devraient avoir une mission, pas Google », tonne le géographe.

L’un des enjeux est certainement de travailler sur les objets intermédiaires, hybrides entre le public et le privé, d’explorer le “priblic” comme l’appelle Jacques Lévy.

Matériel/Immatériel
« Jean Piaget distinguait assimilation et accommodation, c’est-à-dire qu’il distinguait une information qu’on sait assimiler et celle pour laquelle il faut faire une nouvelle place pour l’assimiler », comme c’était le cas pour Jacques Lévy autour de la machine industrielle personnelle d’Adrian Bowyer qui nous a été présentée. « On entre dans un monde du bricolage un peu particulier, qui tisse des relations entre numérique et non numérique, pensé sous la figure de l’hybridation plutôt que de l’extension ou de l’augmentation. Et effectivement, il vaut mieux penser une cohabitation étrange plutôt que de croire que le numérique va avaler tout le reste », estime le géographe qui se fait philosophe.

Frontières
On a passé de nombreuses frontières entre des catégories très différentes, conclut Jacques Lévy. « On voit bien qu’on n’est pas que dans l’innovation technologique, mais bien aussi dans l’innovation sociale. Reste à savoir s’il faut un passeport pour franchir ces frontières. Comme le numérique est présent partout, il suffit d’être bon dans le numérique pour être bon partout, semblaient penser certains présentateurs. » Il faut se méfier des simplifications, rappelle Jacques Lévy, de ces formules magiques qui résument cerveau, réseau, innovation… dans un même ensemble. Le social est un champ disciplinaire qui existe. On peut apprendre à faire des analyses de contenu, à faire des entretiens non directifs… « Ne réinventons pas la manière dont on peut collecter de l’information sociologique ou anthropologique. »

« C’est d’autant plus important que vous êtes à la porte, à la frontière d’informations très importantes provenant des usagers eux-mêmes”, lance-t-il à l’assistance. « Nous avons la responsabilité de ne pas saboter ce potentiel de progrès dans le domaine des logiques sociales, de ce que les gens pensent, désirent, rêvent… » Comme le disait le slogan de cette édition de Lift, pour webifier le monde réel, il faut l’explorer et l’essayer pour le comprendre.

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