L’ouverture des données publiques, et après ?

Tous ceux qui, comme nous dans le cadre du programme Réutilisation des données publiques de la Fondation internet nouvelle génération, s’engagent en faveur de l’ouverture et de la réutilisation des données publiques, en espèrent des résultats féconds en termes de qualité de vie, de cohésion sociale, d’innovation et de croissance. Mais les choses pourraient se passer tout autrement. Nous devons commencer à penser aux conséquences de l’ouverture des données, pour nous assurer qu’elles soient majoritairement positives.

Ceux qui militent en faveur de l’ouverture des données publiques (ou non, d’ailleurs) et de leur réutilisation par les citoyens, les chercheurs et les entrepreneurs, espèrent qu’il en sortira quelque chose de bon. Ils ont sans doute une idée différence de ce qu’est ce « quelque chose », et de ce que « bon » veut dire : je peux considérer qu’il est bon de créer de la valeur marchande à partir de données publiques gratuites, alors que d’autres ne le penseront pas. Je peux détester les « crime maps » qui se multiplient dans les pays anglo-saxons, parce qu’elles stigmatisent sans rien résoudre, mais d’autres espèrent qu’elles sauveront des vies. Jusqu’ici, tout va bien. C’est même une bonne raison de soutenir l’ouverture des données : parce qu’elle crée le terreau commun sur lequel différents acteurs, avec des motivations différentes, créeront des choses différentes – et Dieu (ou Darwin) reconnaîtra les siens au bout du compte.

crimemapping
Image : CrimeMapping : le crime est partout !

Explorer les conséquences

Mais les choses ne s’avéreront pas forcément aussi simples. L’ouverture des données publiques est un processus vaste, complexe, sans fin, qui implique des milliers d’acteurs. Elle redistribue l’information, le pouvoir, les responsabilités, selon des lignes difficiles à anticiper. Ses conséquences se feront probablement sentir dans de très nombreux domaines : les métiers des opérateurs de services, les logiciels de gestion, la démocratie participative, les fiches de postes des fonctionnaires, le budget des organismes publics spécialisés dans la production de données (comme l’IGN ou l’Insee), l’économie et le contenu des médias, etc.

Et, selon la manière dont nous ouvrirons l’accès aux données, et selon ce que nous ferons après avoir ouvert cet accès, certaines de ces conséquences pourraient être moins positives que nous ne le souhaiterions.

Commençons donc à penser aux conséquences. Imaginons que nous avons gagné : une part très significative des « données de service public » sont désormais accessibles et réutilisables, brutes, en un format lisible par des machines, à un coût faible, voire (le plus souvent) nul. Avançons de quelques années : en quoi cela a-t-il changé la vie quotidienne des citoyens et des entreprises ? Et notre potentiel d’innovation et de croissance ? Et la capacité des acteurs publics à atteindre des objectifs collectifs (environnementaux ou sociaux, par exemple) ? Et la démocratie, l’esprit public ?

Un avenir radieux

Le récit dominant de l’ouverture des données publiques décrit un avenir radieux. Des groupes de citoyens mettent à jour les abus de pouvoir, et participent de manière active à des débats publics où l’échange d’avis informés permet d’aboutir à de meilleures décisions. Ils contribuent même à enrichir le stock des données publiques, comme ils le font déjà aujourd’hui sur Open Street Map. Des grandes entreprises comme des jeunes pousses créent toutes sortes de nouveaux services et contribuent à la croissance et à la qualité de la vie. Chercheurs et « data-journalistes » passent en revue des masses de données pour enrichir la compréhension, par exemple, des changements climatiques ou des dynamiques urbaines. Les institutions publiques collaborent entre elles pour éliminer des procédures redondantes ; et avec les entreprises et les associations pour produire de meilleurs services publics. Nourrie par un aller et retour constant d’informations, d’évaluations et d’échanges, la démocratie trouve une nouvelle jeunesse.

dpa-radieux

Nous pouvons bien sûr produire plusieurs exemples et quelques études à l’appui de ce récit. Mais si nous décidons au contraire de nous concentrer sur le côté sombre, il devient assez facile, à partir du même point de départ, de raconter une histoire tout à fait différente.

Un tour du côté sombre

Supposons, par exemple, que la plupart des services innovants fondés sur l’usage de données publiques sont proposés par des entreprises, et financés soit par leurs utilisateurs, soit par la publicité. Pour vivre, ces entreprises se focalisent sur les territoires et les populations les plus solvables. Après avoir montré que leurs services sont bien meilleurs que ceux des institutions, elles obtiennent que celles-ci n’aient plus le droit de leur faire concurrence. Le secteur public se retrouve cantonné à servir les populations délaissées par le marché, et les inégalités devant les services fondamentaux s’accroissent.

dpa-sombre

Supposons ensuite que les instituts publics dont le métier consiste à produire des données, géographiques ou statistiques par exemple, ne parviennent plus à tirer de revenus significatifs de la vente de ces données. Elles tentent, sans y parvenir, de concurrencer les cabinets d’étude ou les éditeurs professionnels. L’état des finances publiques ne permettant pas d’augmenter leur dotation budgétaire, elles doivent réduire leurs activités. Beaucoup de données cessent d’être produites, ou bien le sont par des entreprises. L’ouverture des données publiques réduirait ainsi le stock de données publiques…

La transparence peut également produire des conséquences problématiques. On peut imaginer qu’au lieu de s’engager dans des discussions ouvertes et constructives sur des sujets d’intérêt général, les groupes d’intérêt s’en servent pour contester la moindre décision, la moindre ligne de dépense publique. Au lieu d’aboutir à des décisions plus sages et plus largement soutenues, la transparence totale dresse les intérêts particuliers les uns contre les autres, inhibe la prise de décision et réduit la confiance. La nouvelle visibilité des données invite même à les trafiquer à la source, pour faire en sorte que même des analyses indépendantes, fondées sur des moyens informatiques massifs, produisent les conclusions qu’attendent les producteurs de données. L’ouverture des données publiques réduirait ainsi la fiabilité des données publiques…

Imaginons enfin que la capacité à extraire du sens à partir des masses de données disponibles demeure très inégalement distribuée – ce qui n’apparaît pas invraisemblable. Dans un article intitulé « Du pouvoir à ceux qui l’ont déjà ? » (« Empowering the empowered ? »), Mike Gurstein cite l’exemple d’une recherche sur la numérisation des registres fonciers de Bangalore (Inde) : « La mise en accès de l’information sur la propriété foncière à Bangalore a principalement permis aux personnes les plus aisées à quelques entreprises à évincer les populations pauvres et marginalisées de leurs terres. » Et ici, en Europe, des lobbies bien financés ne sauront-ils pas, aussi, faire un usage plus efficace des données que de petits groupes locaux ? Les chercheurs qui voudront traiter des données ne devront-ils pas chercher leurs financements chez des acteurs qui auront intérêt à leurs résultats ? Peut-être la « sagesse des foules » corrigera-t-elle ces déséquilibres, mais rien n’est moins sûr.

Data lassitude

Lorsque j’ai présenté ces deux premiers scénarios à l’équipe de la Fing, elle en a immédiatement produit un troisième, qui décrit une adoption modeste des données publiques, produisant des résultats anecdotiques ou décevants.

Les données publiques sont si nombreuses, complexes, hétérogènes, difficiles à interpréter, que très peu d’acteurs parviennent à réunir le courage ou les ressources pour les travailler sérieusement. Les premières applications que nous voyons aujourd’hui candidater à des concours tels qu’Apps for Democracy ou Show Us a Better Way en restent à l’état d’aujourd’hui, celui de prototypes, rarement exploitables par des citoyens ordinaires. La plupart ne se convertissent jamais en services opérationnels. De magnifiques visualisations font plus pour la célébrité de leurs concepteurs que pour créer une compréhension partagée de phénomènes complexes. Seuls quelques lobbies plongent dans les données, pour en ramener les résultats qu’ils savaient vouloir y trouver, et sans grand risque de trouver contradicteur. Après quelques contributions sur des sites comme FixMyStreet, les citoyens se fatiguent de faire le boulot qu’ils attendent de leurs municipalités, surtout quand celle-ci est plus indifférente que réactive. L’ouverture des données publiques ne fait pas beaucoup de mal, mais pas beaucoup de bien non plus.

dpa-deception

Bifurcations

Chacun pourra croire qu’un de ces scénarios (ou d’autres encore) a plus de chances de se réaliser que les autres. Mais sur quelles bases ? Quelles actions, décisions, conditions, ont le plus de chances de nous engager dans une voie plutôt que l’autre ? Peut-on avoir des conséquences positives sur certains plans, négatives ailleurs, nulles ailleurs encore ?

Nous commençons à peine à envisager ces questions. Et pourtant, il faut le faire, maintenant, ou courir le risque de graves déconvenues. Il y a plusieurs manières d’ouvrir les données publiques, et beaucoup de manières d’accompagner cette ouverture. Si, par exemple, on n’ouvre les données que dans l’espoir de réduire les dépenses publiques en transférant la fourniture de nombreux services au privé (voire au secteur associatif), alors la probabilité de voir s’engager les cercles vicieux décrits dans le scénario « sombre » devient très élevée.

Nous devons soulever quelques questions difficiles. Comment le rôle des acteurs publics doit-il évoluer si les entreprises et les citoyens gagnent en capacité d’action grâce aux données qu’ont produites ces mêmes institutions ? Que faudrait-il faire pour élever la capacité de tous de lire et exploiter des données, et qui doit-il le faire ? Quelles sont les limites de la transparence : la vie privée, la sécurité, la possibilité de peser tranquillement des décisions difficiles – ou bien n’y a-t-il pas de limite ? Comment financerons-nous demain la production de données du domaine public ? Comment développer une « culture des données » qui nous rendra même capables de discuter comment les données « brutes » elles-mêmes sont produites – puisque nous savons (au moins depuis Einstein) qu’une donnée est toujours construite par l’observateur.

Acteurs et leviers

La liste qui précède n’est pas close. Bien d’autres défis se feront jour à mesure que les Etats, les collectivités locales, les laboratoires et même des entreprises livreront leurs données, et que ces citoyens, des entreprises, des chercheurs, des activistes, des lobbyistes ou des artistes s’en empareront.

Pour commencer à identifier et à traiter ces questions, nous avons d’ailleurs intérêt à les penser à partir des acteurs : qui est concerné, qui a intérêt à la production, la circulation, la compréhension ou l’exploitation de quelles données ? Ouvertes ou non, les données n’existent pas toutes seules, elles ne circulent pas en apesanteur, mais au contraire dans un espace parcouru de courants, de champs de force, où des intérêts, des habitudes, des capacités, coopèrent ou luttent entre eux. Personne ne tire le même pouvoir des mêmes données, dans les mêmes circonstances.

OpenPublicData_Scenarios_Tableau

Nous pouvons également penser en termes de leviers, c’est-à-dire des décisions, des structures et des actions qui peuvent influer sur les résultats de l’ouverture des données publiques.

Certains de ces leviers sont déjà connus, parce qu’ils émergent naturellement dès que l’on pense à ouvrir les données : les conditions d’accès (licences et tarifs), le financement des producteurs spécialisés de données, les manières de stimuler l' »écosystème » des réutilisateurs de données publiques… Tout le monde organise des concours afin de stimuler l’inventivité des entrepreneurs et développeurs, mais comment aller chercher d’autres groupes, moins motivés a priori ? Faut-il organiser des ateliers ou des sessions de formation à destination d’associations, de PME non numériques, de médias locaux ? Faut-il aider certains réutilisateurs plutôt que d’autres ? Faut-il, comme le propose Tim Davies, travailler sur des interfaces communes qui facilitent l’accès aux données de la part de non-spécialistes, sans trop influer sur l’interprétation possible de ces données ?

D’autres leviers ont un caractère plus politique, plus large. Comment diffuser une « culture des données » et éviter que la fracture sociale ne passe par la capacité à comprendre les données ? Cette « culture » doit-elle inclure une réflexion sur le bon niveau de transparence à obtenir des acteurs publics (et privés) ? Et d’ailleurs, certaines données produites par les acteurs privés doivent-elles devenir publiques ? – je pense à Adam Greenfield, s’étonnant que les données que produisent des capteurs privés installés dans l’espace public demeurent entièrement invisibles. Quel est, aussi, le statut des données produites par les citoyens ? En définitive, verrons-nous émerger une fonction de régulation du paysage des données ouvertes ?

A nouveau, la liste n’est pas close. Cet article a précisément pour but de l’ouvrir. Commençons dès aujourd’hui à explorer ensemble ce qu’il se passe après l’ouverture des données publiques. Pour pouvoir, dans quelques années, nous montrer fiers d’avoir contribué à engager ce mouvement.

Daniel Kaplan

rennes_banner
La Fing, l’ePSIplateform (la plateforme d’information du secteur public européen), la Métropole de Rennes, la Région Bretagne, e-megalis et le GFII organisent le 29 novembre à Rennes une journée d’échanges européenne autour des bonnes pratiques d’ouverture et de réutilisation des données publiques. Elle présentera de nombreuses initiatives locales européennes en provenance du Royaume-Uni, de Finlande, d’Espagne, de Pologne et de France… Si le sujet vous intéresse, ne manquez pas cet évènement !

À lire aussi sur internetactu.net

0 commentaires

  1. Merci par l’article, vraiment trés intérésant.

    A la question:

    « Faut-il […] travailler sur des interfaces communes qui facilitent l’accès aux données de la part de non-spécialistes, sans trop influer sur l’interprétation possible de ces données ?  »

    je pense que la réponse est: au moins on dôit essayer!

    C’ est justement cette motivation la base du projet Impure (né il y a une semaine): http://www.impure.com , http://infosthetics.com/archives/2010/10/impure_a_new_visualization_programming_language_for_non-programmers.html

    santiago

  2. Ce tour d’horizon est très juste, la question est complexe et les outils de datamining ne sont pas encore grand publique.
    Pour le pendant négatif, même s’il est nécessaire de ne pas l’occulté. Est il préférable de fermer les accès à la connaissance car celle ci pourrait être mal utilisée? c’est une vision élitiste et rétrograde que de procéder ainsi. Oui il y aura des détournements, des choses mal honnêtes de produites, mais parce que l’on aura la connaissance on pourra la contester. Si on ne donne pas accès à ce savoir, ces mêmes chiffres seront produit sans possibilité de contestations par des personnes ayants moins de pouvoir..

    Merci pour ce petit exercice de futurologie

  3. Un autre manière de formuler la chose serait de dire que la plupart des données publiques, réputées en cours de « libération », ont été agrégées dans une perspective territoriale (et donc spatiale) trouvant comme centre (points de fuite) les métropoles des territoires en question. L’irruption des réseaux depuis deux siècles, qui s’est accélérée de manière exponentielle depuis les vingt dernières années, met à jour deux perspectives nouvelles en rupture avec la précédente : l’une « temporelle » trouvant comme points de fuite des serveurs et centre de calcul qui sont souvent situés aux antipodes, l’autre « numérique » admettant comme « codes de fuite » les logiciels et protocoles permettant aux devices (mobiles, capteurs, etc) de se reconnaitre et de fonctionner ensemble. Ces deux nouvelles perspectives se déploient suivant des règles de légitimité qui n’ont rien à voir avec celles de « perspective légitime » inventée à la Renaissance.

    Conséquence : dans beaucoup de cas, les données « libérées » issues de l’ancienne perspective n’auront tout simplement aucun intérêt en regard des nouvelles. Elles sombreront tout simplement dans l’oubli, tout comme le système qui les engendrées et qui y reconnaissait sa propre image. Par contre, les nouvelles perspectives vont générer une quantité sans commune mesure de nouvelles données dans lesquelles elles vont se refléter à leur tour.

    Cela veut-il dire qu’il faut jeter le bébé avec l’eau du bain? Non! Les territoires portent en eux une longue expérience humaine et politique. Ils ont su avec le temps inventer tant bien que mal, la démocratie, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, celle d’aller et venir, et surtout certaines formes de solidarité. Ils ont donc beaucoup à apprendre aux tenants des nouvelles perspectives (par exemple la libre portabilité des données d’une plateforme à une autre).

    Les processus actuels d’ouverture des données publiques que l’ont peut observer font ressembler beaucoup d’organismes de l’ancien monde à des bêtes malades qui se videraient de leur sang en espérant que les prédateurs rôdant autour d’eux voudront bien le leur rendre sous une forme régénérée. De plus, ces pauvres bêtes, victimes qu’elles sont de la doxa de l’innovation et de la fable de la compétitivité, gaspillent leur peu de ressources restantes, à subventionner ceux-là mêmes qui leur font la peau (les start-up locales et indirectement les majors de l’internet situées à l’autre bout du monde).

    Dans un tel processus de délitement des territoires, où est l’intérêt général? Où sont les valeurs humaines et politiques qu’ils ont conquises siècle après siècle? Nulle part! L’ouverture des données publiques, alliée avec les actuelles pratiques de subventionnement de l’innovation numérique conduisent dans un mur. Et ce mur est caché derrière la « bulle sécuritaire » que l’on voit enfler partout en France et en Europe aujourd’hui, dont on peut prévoir sans peine qu’elle ne laissera derrière elle qu’une quincaillerie inutile de bidules obsolètes (caméras de vidéo-surveillance, dispositifs de filtrage du net, etc.).

    Si les territoires veulent trouver un brin de légitimité dans le nouveau monde des réseaux, ce n’est pas en subventionnant ses structures ou ses infrastructures intermédiaires, c’est en mettant directement leurs citoyens en capacité intellectuelle et financière de co-construire ce monde (par leur temps, leur travail et et leurs données) et d’apporter leur propre soutien financier aux structures intermédiaires de leur choix. Bref, une option qui peut sembler assez radicale aujourd’hui, mais qui pourrait s’imposer demain, serait pour les territoires se reconvertir une bonne part de leurs subventions en « chèques numériques » à destinations de tous les citoyens, leur permettant de consacrer une partie de leur temps de leur argent en ce sens, et leur reconnaissant la légitimité de le faire.

  4. @ Karima et rilax, si l’article commence par citer le programme de la Fing (que j’anime) sur la réutilisation des données, c’est bien que (1) Nous ne faisons pas qu’en parler, et que (2) Nous croyons également que l’ouverture est préférable à la fermeture.

    Mais ça n’empêche pas de commencer à penser aux coups d’après. Au contraire : si nous ne le faisons pas, alors on se condamne à subir. L’ouverture des données publiques change la donne pour les acteurs publics comme pour les entreprises, les associations, les chercheurs… En réfléchissant aux conséquences possibles, on se met en position d’agir pour que ce mouvement soit le plus fécond possible, économiquement, socialement, politiquement.

  5. Le monde est plein de formidables décisions, sincères et collectives qui sont, par les évolutions (sociales, technos, bêtise !), devenues caduques et aberrantes… Pour autant il faut du courage pour innover (versus figer). Les élus, les acteurs territoriaux institutionnels et professionnels, la société civile sont (nous sommes) dans un amoncellement de priorités (A, AA, AAA) qui rendent chaque décisions plus difficiles, aléatoires et risquées dès lors qu’elles engagent les uns et les autres, les tous quoi. Donc la mise à disposition des données et leur (potentielle) ré-utilisation est à ce jour une bonne idée… Nous avons une responsabilité collective sur la façon dont nous alertons les élus, usagers, utilisateurs… sur ces sujets. Nous avons, implicitement, laissé croire à une nouvelle révolution, notamment économique, émergente… chercherions-nous notre Google ? Pourquoi pas. Il faut accepter que les choses puissent être différentes, partant de là, si on se « plante »… on fera autre chose. Merci Daniel, la FING et tous ceux qui cherchent à faire de leur mieux pour favoriser le développement numérique des territoires… et pas que ! En tous cas je suis pour.
    Philippe

  6. Bonjour,

    Enfin une utile analyse qui cherche derrière le merveilleux blanc et l’épouvantable noir failles et contradictions, avant de relever l’irrépressible réalité (déjà révélée pour bien des innovations numériques) : la résignation consumériste des destinataires, l’incapacité distinctive de la majorité de la population devant le trop-plein, la capacité récupératrice des acteurs du marketing pour le plus grand profit de managers chargés de générer encore plus de profit.

    J’ai lu avec attention cet article, et les différents commentaires. A la réflexion, je résiste à la tentation du jeu ternaire qui consisterait à choisir son camp entre les trois scénarios. En effet, si la mise face à face de la population et des données (publiques ou non : ce n’est qu’une question de liberté de connaissance et de réutilisation) pose efficacement les termes des scénarios présentés, elle semble négliger l’hypothèse d’organismes publics de médiation. Curieuse analyse cette fois-ci que celle qui présuppose (de façon moderne ?) cette étrange relation exclusive entre des individus plus ou moins cérébrés et des acteurs – proactifs ou simplement cupides, mais nécessairement intéressés – qui les manipuleraient.

    Ce qui me gêne dans ces scénarios, c’est qu’à aucun moment on n’imagine que la ‘libération’ des données publiques puisse être accompagné d’un appareil d’accompagnement lui aussi public : les acteurs publics de la connaissance (enseignants, bibliothécaires, et bien d’autres) sont là aussi pour tirer parti des données publiques, en constituer des dossiers, en éclairer la pertinence, en construire l’approche critique et éclairée.

    Non, décidément, la liberté de réutilisation des données publiques (ou non) n’est pas qu’une question réglementaire relative au droit d’auteur. Quelles que soient les décisions finales la concernant (ah, le beau serpent de mer…), reste une question plus importante de place apportée à la légitimité d’une sphère publique dans toutes ses composantes critiques.

    Ceci dit, merci à Daniel Kaplan d’avoir attiré l’attention sur toutes les faces d’une médaille emblématique !!

  7. Merci Bertrandc de ces remarques très riches. Vous avez saisi la manière dont nous entendons ces scénarios : non pas comme une description de 3 directions qui les épuiseraient toutes, et entre lesquelles il faudrait choisir, mais comme une invitation à réfléchir aux bifurcations possibles. Autrement dit, une invitation à en écrire d’autres !

    Je partage complètement l’idée que l’ouverture des données publiques aura besoin d’un accompagnement public, ainsi que de médiations. Je pensais l’avoir dit dans l’article, mais je n’ai pas du être clair – et ceci reflète peut-être l’insuffisance de notre réflexion sur ce point. Car il ne suffit pas de le dire, il faut commencer à dire comment, et avec qui. La piste que vous évoquez, celle des « acteurs publics de la connaissance », est évidemment intéressante : comment les mobiliser, les impliquer ?

    Du coup, tout en reconnaissant la richesse des « perspectives » d’Olivier Auber, je reste en désaccord partiel avec sa conclusion. Ne s’adresser qu’aux individus, sans médiations construites (émanant ou non des acteurs publics), c’est donner du pouvoir à ceux qui disposent déjà des compétences, du temps et des moyens nécessaires, et qui ne s’intéressent pas forcément aux autres. Guère mieux, à mon avis, que de se livrer aux grands et petits prédateurs d’aujourd’hui. Entendons-nous bien : je n’ai rien contre le fait de donner plus de capacités d’agir à tous ces individus et acteurs. Les entrepreneurs nouveaux et installés, les geeks, les activistes, les chercheurs, ont beaucoup à apporter. Ce qui me préoccupe, c’est d’éviter qu’ils soient les SEULS à bénéficier de l’ouverture des données publiques.

  8. Daniel, je me suis mal fait comprendre, faute sans soute du format limité du commentaire. Je suis absolument d’accord avec toi sur le fait qu’il faut un accompagnement extrêmement pointu et réfléchi pour mettre les gens en « capacité intellectuelle » de contribuer. Cela passe à mon sens par une alliance qui peut sembler encore incongrue aujourd’hui, entre les pouvoirs publics et les geeks, activistes, et autre chercheurs. Il me semble que beaucoup parmi ces derniers sont mûrs pour ça depuis longtemps. Ils attendent juste un signal politique clair…
    Après 2012?

  9. Cette exercice est fondamental. On ne peut pas être dans la pensée magique et ne pas regarder la par d’ombre. La libération des données est un moyen, une modalité, peut-être un modèle, mais il est avant tout au service d’une politique ou de stratégies. Je pense pour ma part qu’il est du registre des convictions.
    Il me semble qu’on ne fera pas l’économie de se poser des questions de gouvernance. Une question qui se pose déjà. On parle assez peu des CIL et de la gouvernance de l’information (la FING en parle, je te rassure, Daniel), des choses qui avancent sous la surface, avec des enjeux monstrueux dans certaines industries (je pense à la Pharmacie ou aux Télécoms).
    Bref, c’est bien de libérer et j’aime beaucoup l’idée qu’il faut laisser jaillir, mais le pragmatique qui est en moi et les constats que je tire des discussions pour LE FAIRE, montre qu’il faut accepter de tempérer ses ardeurs, de fixer des limites, d’encadrer, de superviser ou de réguler (à vous de choisir du mot qui vous convient).
    De toute façon, dans la formule de Nicolas Gruen, qui parle de diffuser, sauf s’il ne faut pas le faire, il y a bien la question de savoir ce que l’on veut, ou pas.
    On est cependant d’accord qu’en contexte de perte de contrôle malgrès tout, on ne peut pas tout verrouiller. Mais on peut quand même anticiper, évaluer les risques et faire preuve de précaution. L’observation des usages me paraît vitale. L’organisation et l’animation de communauté des exploitants surtout.
    La vraie question n’est pas de libérer des données, mais ce que l’on en attend et surtout de ce que l’on n’attend pas, de comment on gouvernera cette histoire. Je ne vois pas de modèle sur étagère pour ma part …

  10. @Olivier: « Je suis absolument d’accord avec toi sur le fait qu’il faut un accompagnement extrêmement pointu et réfléchi pour mettre les gens en “capacité intellectuelle” de contribuer. Cela passe à mon sens par une alliance qui peut sembler encore incongrue aujourd’hui, entre les pouvoirs publics et les geeks, activistes, et autre chercheurs. »

    Cette alliance existe déjà sous certains aspects (l’emploi des logiciels libres dans les services publiques est née aussi d’un lobbying fort des libristes). Il me semble néanmoins qu’il existe d’autres acteurs tout aussi légitime (acteurs culturels, économiques, asso citoyennes, etc.)

    J’ai aussi du mal à saisir la notion de « gens en ‘capacité intellectuelle’ de contribuer ».

    @Bertrandc: « Enfin une utile analyse qui cherche derrière le merveilleux blanc et l’épouvantable noir failles et contradictions, avant de relever l’irrépressible réalité (déjà révélée pour bien des innovations numériques) : la résignation consumériste des destinataires, l’incapacité distinctive de la majorité de la population devant le trop-plein, la capacité récupératrice des acteurs du marketing pour le plus grand profit de managers chargés de générer encore plus de profit. »

    Il existe un constat inquiétant face à la volumétrie d’information aujourd’hui et la difficulté bien réelle pour l’individu de s’y retrouver effectivement. Mais j’ose espérer (en lisant la suite de votre commentaire), que quand vous parlez d’incapacité des individus, vous ne stigmatiser pas une quelconque limite des individus en général mais que vous faites référence au fait que:

    1. L’éducation à toutes ces questions n’est toujours pas prise au sérieuse par l’éducation nationale (je ne stigmatisme pas les profs mais je souhaite refléter un manque du système ici). C’est là que l’on devrait aussi apprendre dès le plus jeune âge que la vie privée sur Internet est toute relative. Ou encore, puisque nous faisons des études de textes en cours de français, ne devraient-on pas avoir des études de situation sur Internet pour une prise de conscience au plus tôt.

    2. Si il y a trop plein, il faudrait se demander en amont si il existe une pertinence à ce déluge d’information. Nous sommes conditionnés par en avoir toujours *plus* mais nous ne nous rendons plus compte que nous n’avons pas *mieux* qualitativement parlant.

    Je rejoins au final votre assertion sur la réflexion qu’il faut apporter à la pertinece de la libération des données et par quels vecteurs et acteurs devrions nous le faire.

  11. @Sylvain Hellegouach,

    Evidemment, je ne veux pas « stigmatiser une quelconque limite des individus en général », mais :
    1 – je n’arrive pas à penser qu’il y aurait « trop » d’information. La différence majeure d’avec une époque pas si ancienne ne me semble pas tant être la quantité d’information en soi (même si elle a notablement augmenté) que sa capacité d’exposition universelle et immédiate grâce aux réseaux, sans passer par les filtres d’une médiation
    2 – je souscris à votre souhait d’une éducation générale à cette situation nouvelle, mais souhaite surtout rappeler que la médiation conserve un sens même au-delà de l’éducation, non pour opérer un filtre prescripteur mais pour donner des clés de découverte dans ce flot.Et j’appelle à la reconnaissance d’intérêt général d’une médiation par des acteurs publics non pilotés par des objectifs intéressés.

  12. Cher Daniel,

    Cette analyse est faite en se plaçant du côté de la perspective de Bon Dieu: voilà tout le mal et tout le bien que la mise à disposition des données publiques peut provoquer, que faire?

    Je dirais que cette approche est très française, l’état centralisé, l’intelligence des élites, et faible croyance dans les gens ordinaires. (N’oublions jamais ces deux perles: il y a 25 ans tout juste, dans un centre R&D télécoms, les hauts fonctionnaires français, ingénieurs télécoms, avaient interdit l’ethernet ainsi que l’utilisation des souris, car « trop ludiques ». On était à la religion de TTA – l’acronyme français d’ATM – et X400. Amen.)

    Si Microsoft ou Google ou smartphones BlackBerry ou Iphone et tout ceux qui ont bâti Internet avaient eu la même approche on serait resté au minitel 1B à 75 bits par seconde. Et les films en version française obligatoire, l’oreille stérilisée de capacité d’écouter les fréquences d’autres langues.

    Grâce au Google nous avons appris plein de choses, y compris la géographie, et sans l’étudier à l’école! L’accès aux journaux en ligne, dans plusieurs langues (il faut lire la presse dans au moins deux langues pour avoir un bon éclairage), nous a rendu libres de penser mieux. Les gestes quotidiens de smartphones sont devenus banaux pour tous les petits et certains grands (j’ai du mal à m’y retrouver aussi bien que mes enfants). Cette inondation des communicants nous a fait assimiler une quantité de concepts jamais imaginés ni par l’éducation nationale, ni par les grandes écoles.

    Laissons les données publiques vivre, et regardons comment elles vont survivre.
    N’ayons pas peur. « N’ayez pas peur » a dit et redit Jean-Paul II.

    Il y a sans doute des données collectées de peu d’intérêt (ou peu d’intérêt visible aujourd’hui), so what? Elles vont dormir.
    Il y en a d’autres qui sont soigneusement gardées dans les frontières politico – communales, si elles sont mises à dispo, cela va interpeller, et, peut-être, nous obliger de faire face.

  13. @Sylvain Hellegouarch
    Mettre en « capacité intellectuelle » est une formule trop rapide. Cette capacité, les gens l’ont. Tout le monde l’a. Il s’agit juste de la reconnaître, symboliquement d’abord, concrètement ensuite : c’est par exemple la proposition de « chèque numérique » que faite ci-dessus. Cela n’a rien à voir avec la « carte jeune » de l’actuel gouvernement. Les jeunes, pas plus que les vieux, ne peuvent être considérés comme de simples tubes digestifs.

  14. @Elisabeth, c’est drôle que cette analyse « très française » ait à ce point passionné les participants européens de PICNIC (Amsterdam) avec lesquels je l’ai partagée en septembre, et l’Open Knowledge Foundation britannique, etc. Qui, étant plus avancés que nous dans la pratique de l’ouverture des données, mesurent mieux (et de manière pragmatique, donc je suppose « pas française ») les enjeux qui émergent une fois qu’on a ouvert l’accès aux données à des fins de réutilisation.

    Bien sûr qu’il faut commencer par ouvrir pour travailler aux conséquences, bien sûr qu’on n’a pas à trier a priori quelles sont les données ou les usages qui présentent un intérêt et les autres : mais derrière, c’est tout le système qui change, et donc on a intérêt à réfléchir à comment il change.

  15. Bonjour.

    C’est bien beau de décréter la gratuite des données publiques, mais qui va payer pour la production et le maintien de ces donnes? Contrairement a ce qui est souvent dit, les agences de cartographie ne sont que faiblement financés par les états (en tout cas en France), et il faudra encore de longues décennies de formation pour que les citoyens produisent des données fiable capables de remplacer celles des professionnels. Ceux qui y croient sont, a mon avis, soit naïfs, soit incompétents, voire peut-être aussi de mauvaise foi. J’aimerai sincèrement y croire mais j’ai une impression persistante sur le fait que produire de ‘vraies’ donnes vraiment utilisables, c’est un métier.

    Autrement, pourquoi ne pas décréter également la gratuité, par exemple, des tomates? On pourrait produire de superbes schéma montrant tous les pans de l’économie qui se verraient encouragés par une telle mesure !

    La gratuite ne se décrète pas.

  16. @Bertrandc: J’imagine qu’il faudra déjà un jour se mettre d’accord sur la notion de: données et information. Que nous en produisions plus ou pas n’est peut-être pas le soucis effectivement, mais plutôt le fait qu’elle est livrée de manière brute. Je souscris à votre point de vue en ce sens.

    @Olivier: Je me suis mis à lire votre étude que vous liez ci-dessus, cela me donnera un autre éclairage sur votre réflexion.

    @bradou: Vous vous méprenez entre ouverture et gratuité. La libération des données n’oblige en rien qu’elle soit fournie gratuitement. On peut très bien y appliquer une redevance par exemple.

  17. Un point de vue synthétique très intéressant ! Avec un exemple immédiat inclus de ce qu’on peut faire tout en restant exhaustif, et objectif, un simple et discret intitulé de colonne : quelle différence entre intérêt public et intérêt économique ?
    Pourquoi cette question qui est déjà une réponse ? reconnaissance implicite que l’intérêt de l’économie n’est pas celui des peuples… nécessitée reconnue de protéger l’un de l’autre ! comme souvent une partie de la réponse est dans la question !
    L’information publique en tout cas ne saurait être une marchandise.

    @ Elisabeth il n’y à pas de « mérite d’exister » Cette « approche très française » comme vous dites, à finalement été supplantée par une approche très américaine, capitaliste et « ludique », dont il serait bon de mesurer les inconvénients; cela permettrait sans doute d’avoir une vision critique de l’existant et de comprendre comment les choses auraient pu être différentes. Quand à la croyance dans les gens ordinaires, elle est comme toute croyance largement abusive. Les gens ordinaires sont simplement ordinaires, ni stupides ni géniaux mais limités comme vous et moi, accessible à la propagande et aux contre vérités. L’ouverture ne consiste pas à placer l’individu lambda en position d’expert mais à lui rendre accessibles de façon claire et honnête les résultats de l’expertise existante.

  18. Mais d’abord qu’est-ce qu’une donnée publique?
    Qui décrète son statut de publique ou pas?
    Et qui décide de les envoyer au public justement?
    Celui qui envoie l’information est toujours celui que ça intéresse de le faire.
    Et il n’envoie que ce qu’il veut puisqu’il est le seul à savoir ce qu’il a.

    Plus simplement nous n’aurons comme données publiques que celles que les collectivités, l’état voudront bien nous laisser en pâture, et comme le soulignent justement les contributions antérieures, elles seront à nos frais, ou pillées du travail des employés du secteur public.

    Que l’info soit livrée de manière brute pose certes le problème essentiel de l’incapacité à traiter l’information, mais cela est déjà vrai pour l’internet en général.

    Tant que la chose publique ne sera pas vraiment sous contrôle démocratique du citoyen, on assistera impuissants à des politiques de pseudo-information, partielles, tendancieuses, manipulatrices et commerçantes. mais on pourra quand même s’amuser avec, comme on le fait déjà.

  19. « Open Street Map » s’écrit en un seul mot, sans espaces. Un peu comme « Face Book »… Malheureusement, il n’y a qu’en France qu’on constate cette curieuse manie du découpage. Je sais que cette erreur est apparue il y a quelques temps déjà sur des documents français visiblement très lus et cela devient difficile de corriger cette (mauvaise) habitude.