De la monnaie à la valeur et de l’économie au Sacré

Par le 07/10/11 | 3 commentaires | 2,369 lectures | Impression

J’étais un peu effrayé à l’idée d’assister à la conférence du groupe de travail sur “l’innovation monétaire” de la Fing qui avait lieu le 27 septembre au Lieu du Design. Dans ce domaine, mes compétences dépassent à peine celle d’un joueur de Monopoly. Surprise, il a été assez peu question d’emprunts, de dettes, d’obligations ou de warrants ce jour-là. Au contraire, les trois orateurs, Laurent Gille, Patrick Viveret et Clarisse Herrenschmidt, chacun à sa manière, ont insisté sur le caractère profondément symbolique de la monnaie. Tous se sont aventurés sur des terres bien éloignées des préoccupations d’un économiste classique, pour aborder des questions essentiellement anthropologiques et parfois métaphysiques.

Comprendre la hiérarchie des valeurs

L’économiste Laurent Gille s’est interrogé sur les “régimes de la valeur”. Nous vivons aujourd’hui sous un régime spécifique, celui de la valeur marchande. Il est pourtant assez récent. Son règne ne date que du 18e siècle.

Jusque-là, et pendant les millénaires précédents, les gens vivaient principalement selon un autre régime. “Ce qui importait alors ce n’était pas la valeur des choses, mais celle des êtres”. Attention, ne rêvez pas ! Ce “régime de la valeur des êtres” était loin d’être parfait, du moins selon nos critères moraux contemporains.

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Image : Laurent Gilles.

Les sociétés qui nous ont précédés étaient holistes : autrement dit, chacun se considérait d’abord comme un élément déterminé de la société. Un élément ayant une place et une fonction précise, comme un organe dans un corps. L’économie de telles sociétés ne s’exprime pas par l’échange, mais par le partage et l’attribution. Dans ces civilisations, l’autorité fonctionne selon des normes relativement figées, et ce qui compte c’est l’adéquation de chacun à une place déterminée dans la communauté en tant que tout, pas le contrat entre les individus. On attend des hommes qu’ils soient perpétuellement en situation de dépasser leur intérêt personnel. Une telle société est profondément inégalitaire. Elle compte des grands et des petits.

Sous ce régime de la valeur, le désir est banni. Du coup, selon Laurent Gille, ces sociétés deviennent des sociétés d’abondance, non pas à cause d’hypothétiques richesses disponibles, mais parce que personne ne cherche à réaliser son désir, par essence insatiable.

De même, le concept de propriété au sens moderne n’existe pas. Il est remplacé par celui, bidirectionnel, de possession : on possède sa terre, mais on est aussi possédé par elle, ainsi que par par son origine, sa lignée.

Dans cette vision du monde, ce qui préside aux rapports humains, ce n’est pas l’échange, c’est le don, qui fonde l’alliance. D’où la jolie formule de Laurent Gille “Le don est la monnaie des êtres”. Même si, comme l’a rappelé ce dernier en citant Sénèque, le “bienfaiteur doit risquer l’ingratitude”.

Cette économie du don est loin d’avoir disparu : elle préside encore les rapports au sein des cercles familiaux ou amicaux, où elle s’exprime notamment par l’échange de cadeaux. De fait, continue Gille, l’économie du don atténue la violence d’une société fondamentalement hiérarchique. Si on introduit de la monnaie dans un tel système, on le tue.

Dans le régime actuel de valeur institué par le marché, les hommes deviennent égaux entre eux. La hiérarchie est détruite. L’individu est encouragé, et avec lui le désir, car le marché serait “la concentration de nos désirs”. Et bien entendu, le nouveau modèle du monde implique la propriété des biens.

Mais le régime marchand se heurte à nombre de limites ou de résistances. Différents aspects de notre vie refusent d’entrer dans ce nouveau modèle. De même, existe-t-il de nombreux domaines où le marché se limite lui-même : les économies de marché interdisent le commerce des êtres humains, un trafic parfaitement admis dans les économies basées sur la valeur des êtres. D’autres champs lui sont apparemment fermés, comme le droit moral des auteurs en propriété intellectuelle.

Par ces exemples, on s’aperçoit qu’il est impossible de ranger toutes les activités humaines sous un même régime de valeur. S’appuyant sur les théories de Michael Walzer, Laurent Gille distingue ainsi l’existence de plusieurs “sphères de justice”, chacune générant sa propre hiérarchie de valeurs. Et ces sphères se doivent de rester étanches. Il ne doit pas exister de monnaie capable d’effectuer une conversion entre les différents systèmes de valeur car la convertibilité généralisée conduirait à la tyrannie d’un modèle unique. Introduire une monnaie, a affirmé Laurent Gille implique donc une lourde responsabilité, et les créateurs de monnaie complémentaires doivent y réfléchir à deux fois. Monétiser des systèmes de dons ne revient-il pas à les détruire ? Doit-on par exemple rémunérer les comportements éthiques et responsables, un concept à la base de bien des monnaies complémentaires ?

La monnaie est-elle une langue ?

Comme les deux autres intervenants, l’anthropologue et philologue Clarisse Herrenschmidt a insisté sur la profonde révolution cognitive instaurée par la monnaie, et qui va bien au-delà de “l’économique” : dans les sociétés antiques, on ne pense pas que les êtres ont un rapport de grandeur arithmétique, a-t-elle expliqué. Or, la monnaie fait entrer des populations dans le domaine du calcul. C’est la monnaie plus que l’école qui a permis cette corrélation. Depuis 1971, nous sommes désormais complètement engagés dans la voie de la monnaie arithmétique.

Mais elle s’est surtout penchée sur la sémiologie de la monnaie, ou plus exactement de la monnaie frappée, qui implique la gravure de certains symboles sur la pièce (ou sur le billet) pour marquer sa valeur et surtout indiquer l’autorité émettrice.

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Image : Clarisse Herrenschmidt.

La monnaie frappée est créée en Ionie, environ 600 ans avant Jésus-Christ. On l’invente pour apaiser la déesse Artémis, afin qu’elle épargne la santé des femmes en couche. On utilise pour cela un mélange d’or et d’argent, nommé électrum, sur lequel on frappe un coin indiquant sa valeur en fonction d’un étalon.

“La monnaie frappée”, nous explique-t-elle ,“nait dans une situation d’échange entre les vivants et les invisibles”. Il est d’ailleurs intéressant de noter, pour aller dans le sens de Clarisse Herrenschmidt, que cette pratique ne semble pas appartenir au passé, puisqu’aujourd’hui encore, dans les temples de Taiwan, on brûle la “monnaie du destin fondamental” constituée des billets de banque factices spécialement conçus pour favoriser la négociation avec les ancêtres…

Dès ses débuts la monnaie recourt à tout un système de communication symbolique : chez les anciens Grecs, les images figurant sur les pièces fonctionnent souvent à la manière de rébus, faisant référence à la puissance émettrice par un jeu de mots ou une allusion symbolique. Parfois, le décryptage de ces emblèmes se révèle source d’interprétation multiple. Ainsi cette pièce antique qui représente un cerf et qui porte l’inscription : “Je suis le signe de Phanès”. Qui parle ainsi ? La pièce, le cerf (symbole d’Artémis), ou la puissance émettrice ? Quant au mystérieux patronyme Phanes, il s’agirait du nom secret d’Artémis…

Le nom d’une monnaie lui-même est porteur de connotation symbolique, ou culturelle, et n’est pas innocent. Ainsi le franc, qui a été frappé pour la première fois en 1360 pour payer la rançon du roi Jean II signifie-t-il “libre” en vieux français. Si on doit créer une monnaie complémentaire, a-t-elle insisté, il ne faudra pas négliger le pouvoir des images, car celles-ci se trouvent au fondement de la monnaie en question.

Clarisse Herrenschmidt s’est attachée à savoir si on pouvait considérer la monnaie comme un langage. Elle a noté de nombreux liens entre monnaie et parole. A commencer par le fait que la monnaie encourage la discussion comme le signale Hérodote. En effet dans la relation d’échange de biens contre de l’argent, on bavarde… Ainsi, selon l’historien grec, les Perses ne veulent-ils pas de monnaie “parce qu’elle conduit à mentir”. Clarisse Herrenschmidt a signalé, en contraste, l’existence dans certaines sociétés de systèmes d’échange extrêmement ritualisés, et complètement muets, qui sont eux basés sur le troc.

Par ailleurs, la monnaie frappée peut être considérée comme un langage dans la mesure où on y représente des choses non visibles, comme l’Etat. Toutefois si la monnaie pourrait être un langage, elle n’est pas une langue (voir notre compte rendu de la conférence “Parlez-vous HTML ?”). En effet, toute langue peut décrire ce qu’est une langue. C’est le seul système sémiologique qui s’explique lui-même. C’est ce qui se passe lorsque nous apprenons la grammaire à l’école par exemple ! Or, le langage de la monnaie serait un langage qui ne peut s’expliquer lui-même. La monnaie ne peut être comparée à une langue, mais pour Clarisse Herrenschmidt elle reste “quelque chose comme une langue”. Si on suppose qu’une langue est formée de mots, les pièces et les billets sont “comme des mots”, des mots qui aident au rapport entre les choses, comme c’est le cas d’éléments grammaticaux tel les conjonctions de coordination ou de subordination.

De la crise monétaire à la crise de civilisation

Le philosophe et essayiste altermondialiste, Patrick Viveret, a donné un exemple particulièrement éclairant de cette sémiologie de la monnaie frappée. Lorsqu’il s’est agit de créer l’Euro, a-t-il expliqué, il était question d’y faire figurer les grandes figures de la culture européenne, mais les Allemands se seraient opposés à ce que des Grecs ou des Italiens, furent-ils Dante ou Platon, se retrouvent sur les billets, car cela aurait décrédibilisé la nouvelle monnaie ! D’où ces images abstraites de constructions industrielles sans âme qui se retrouvent frappées sur nos billets…

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Image : Patrick Viveret.

Comme ses prédécesseurs, Viveret s’est beaucoup étendu sur la signification symbolique de la monnaie, et a été le premier à lâcher le grand mot de “religion”, déjà présent en filigrane dans les discours de Laurent Gille et Clarisse Herrenschmidt. “Derrière les comptes, il y a des contes”, a-t-il affirmé. Même dans des modèles formels comme les systèmes comptables, il y a des éléments de narration. La comptabilité nationale, selon lui, engage tout un récit basé fondamentalement sur le couple armée-industrie, et conçu après la guerre pour favoriser la reconstruction du pays et la modernisation industrielle. Ainsi, on ne retient par exemple comme possédant une valeur économique que la toute petite partie du monde rural susceptible de se couler dans le modèle industriel. On ne prend pas en compte les notions de préservation de l’environnement ou d’aménagement du territoire.

Pour lui, la situation actuelle s’éclaire si on considère les grandes mutations religieuses plutôt que les problèmes spécifiquement économiques. Il faut penser la crise foncière comme étant une crise religieuse. D’ailleurs, une crise simultanée du dollar et de l’euro serait une crise civilisationnelle qui signerait la fin des Temps modernes. Surtout si on la combine avec la crise écologique. Si on s’intéresse juste au court terme, cela peut paraitre désespérant, mais avec une vision plus large on peut voir l’hypercapitalisme contemporain comme le signe de la fin d’un monde (mais pas de la fin du monde). Dans cette ultime phase de déclin, la croyance devient de la crédulité, et les clergés de plus en plus rigides. Viveret va jusqu’à comparer les programmes d’austérité contemporains aux sacrifices humains chez les Mayas… Dans la même perspective, il se demande si le “greenwashing” ou l’usage des “bons carbones” qui nous permettent de polluer en échange d’un investissement financier, ne pourraient être comparés au trafic d’indulgences dont l’abus a fortement contribué, en réaction, à la naissance du protestantisme…

Comment entrer positivement dans cet au-delà de la modernité ? On ne peut travailler sur des perspectives positives que si on intègre des éléments traumatiques majeurs et qu’on libère un imaginaire positif (par exemple les villes en transition). Il faut savoir développer un système de valeurs plus résilient, plus susceptible de réagir en cas de catastrophe. Pendant la catastrophe de Fukushima, le Japon a été capable de résister. Si la réponse avait été conditionnée par l’individualisme dominant dans nos sociétés, affirme Viveret, les réactions de la population auraient pu s’avérer bien pires, notamment si on les compare avec les récentes émeutes anglaises par exemple.

Si notre mode de pensée a touché une limite, comment pour autant éviter une régression vers un ancien système, comme le montre la montée des fondamentalismes ? Viveret espère une synthèse entre les formes de pensée traditionnelles, pré-marchandes, et nos conceptions contemporaines basées sur les valeurs numériques, quantitatives. “Nous devons prendre en compte l’insoutenabilité du modèle de la modernité et retrouver les questions posées par les sociétés de traditions et les repenser de telle façon que le meilleur de la modernité soit intégré dans le nouveau modèle”. Autrement dit, conclut-il,“il va falloir faire une double opération de tri sélectif” sur les différentes formes de civilisation.

Toutes ces interventions posent naturellement de multiples questions, qui vont bien au delà de la monnaie, fût-elle complémentaire, pour nous interroger sur des dilemmes bien plus profonds, comme la notion d’universalité (ou de relativité) des valeurs, ou le rôle du symbole et de l’affectif dans les échanges, qui retrouvent les réflexions actuelles en économie comportementale sur la rationalité ou la non-rationalité de nos choix. Reste à savoir si ces considérations très vastes trouveront un jour leur place dans le discours économiste classique.

Rémi Sussan

Après la publication du livre de Jean-Michel Cornu De l’innovation monétaire aux monnaies de l’innovation (voir sur InternetActu), qui se voulait un point de départ pour la discussion, la Fing a animé pendant 6 mois un groupe de travail sur la question des monnaies de l’innovation. Le groupe vient d’esquisser ses conclusions sous forme de 9 pistes d’innovation monétaires qui consistent à proposer d’innover dans les indicateurs, de proposer de nouvelles approches de la dette, de favoriser des comportements et de passer à l’échelle.

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1 commentaire

  1. Excellent compte rendu qui permet à la lectrice que je suis, aussi peu compétente sur le sujet que l’auteur de ce billet (tel que vous vous présentez, cher Rémi Sussan, de découvrir de nouvelles pensées. Merci pour a clarté du propos.