Biologisation de la technologie : le code d’une chaise est-il une chaise ?

Pierpaolo Andriani (@pierAndriani) est professeur à la Kedge Business School de Marseille. C’est un spécialiste de la complexité et il s’est intéressé sur la scène de Lift France 2013 à la manière dont les nouvelles technologies de production qui étaient au coeur de cette édition transforment notre rapport à la technologie.

Comme nous l’a montré Magritte, l’image d’une pipe n’est pas une pipe. Celle d’un cheval n’est pas un cheval. L’embryon ou le génome d’un cheval, qui contient pourtant toute l’information nécessaire au développement de l’animal, est-il un cheval ? Le génome est pourtant à la fois le code et la machine qui lit le code ADN, rappelle Pierpaolo Andriani (voir sa présentation)…


Présentation : Makers, design & Expectations par Pierpaolo Andriani.

Désormais, la technologie a sur les produits et les services, le même effet que la biologie a sur l’organisme. Le schéma d’une chaise est-il une chaise ? Le code qui permet d’imprimer une chaise sur une imprimante 3D est-il une chaise ?

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Image : Pierpaolo Andriani sur la scène de Lift France, photographié par la Fing, nous explique « Qu’est-ce qu’une chaise ? ».

Grâce aux logiciels, nous sommes en train de « biologiser la technologie », affirme le spécialiste de la complexité. Le code fonctionne comme une série d’information biologique qu’une machine peut lire pour créer le produit ou le service correspondant, comme le fait la biologie du code ADN. « Nous sommes passées de formes intégrées à des atomes à des formes intégrées aux bits d’information. Mais les deux représentent des structures et les deux sont exécutables. Reste que les programmes qui peuvent faire les uns et les autres ne sont pas exactement les mêmes… » La forme physique est devenue une instanciation de la forme numérique. Comme en biologie, l’évolution de la forme se fait aux deux niveaux et surtout permet de séparer la conception de la fabrication, « parce que toute l’information nécessaire pour imprimer un objet est désormais incluse dans la conception », comme l’expliquait Carl Bass, le patron d’Autodesk, le fameux logiciel de conception 3D, dans une tribune publiée par le Washington Post sur l’avenir de l’impression 3D.

Pour passer des atomes aux bits, il nous bien sûr imprimer les bits, comme le permettent les imprimantes 3D, mais également scanner le monde réel. Les scanners 3D autoentretiennent la longue traîne des formes que l’on peut désormais générer. Plus rien ne semble capable de limiter le nombre de formes que nous allons pouvoir imaginer… puisque non seulement nous pouvons scanner le monde réel, mais nous pouvons également le façonner, le modifier et l’instancier via des logiciels et des imprimantes capables de créer des formes que nous ne savions pas nécessairement créer auparavant.

Ce nouveau paradigme a bien sûr des conséquences en terme de design. La limite des formes est liée à leur fonction. Et Pierpaolo Andriani d’en revenir à l’origine de la théorie du design, en convoquant l’anthropologue et architecte Christopher Alexander et son ouvrage de 1964, Notes on the synthesis of form qui définissait le design comme le « processus d’inventer des objets physiques qui déploient un nouvel ordre physique, une forme, en réponse à une fonction ».

« Qui contrôle la fonction ? Les fonctionnaires ? », ironise le chercheur. « On ne sait pas. On n’a pas de mots pour cela, car les fonctions viennent des formes, des objets eux-mêmes… » Le processus par lequel on découvre des formes à partir de fonctions se nomme l’exaptation, rappelle le chercheur. Et bien souvent, ce processus résulte d’erreurs. C’est par erreur qu’on invente le micro-ondes, c’est par erreur que les chercheurs découvrent la première drogue de synthèse (tirée d’un colorant de l’industrie textile), le premier antidépresseur d’un médicament antituberculeux… « On n’invente pas toujours la fonction, le plus souvent, elles existent dans les formes qui nous entourent », explique Pierpaolo Andriani en évoquant de nombreux autres exemples, comme la manière dont l’allume-cigare de nos voitures a été détourné pour désormais fournir de l’électricité à une multitude d’autres choses, ou la manière dont des designers présentés à l’exposition Lift Experience (voir le .pdf des projets exposés et la galerie des projets) utilisaient le chocolat pour en faire des petits pots pour faciliter la prise de médicament (les Medibons de la Fabrique à innovation), ou celle dont Nicolas Buclin transformait des bonbonnes de gaz en instrument de musique ou encore l’appareil photo numérique à faire soi-même de Coralie Gourguechon et Stéphane Delbruel… pour n’évoquer que quelques-uns des projets présentés à Lift Experience. Mais les détournements et réinventions sont nombreux, à l’image de la manière dont on réinvente l’usage des bouteilles en plastique dans les pays en développement pour éclairer l’intérieur des maisons dans les bidonvilles (vidéo du projet Solar Bottle Bulb)… Tout l’enjeu bien souvent repose sur le fait de devoir trouver la fonction cachée, la fonction adaptée d’une innovation, qui n’est pas toujours celle qui a été imaginée à l’origine…

Quelles vont être les conséquences de la séparation de la conception et de la production, telle que l’annonce la biologisation de la technologie ? Cette séparation risque de remettre toutes nos activités dans des garages pour les réinventer. Va-t-on trouver des fonctions cachées ? Ce nouveau cycle de conception-production-utilisation va-t-il créer une opportunité d’innovation incrémentale ou radicale ? Va-t-il permettre de découvrir des fonctions préadaptées dans les formes ?

Alors que la conception traditionnelle traduit des fonctions en formes, les makers exaltent les formes pour leur apporter de nouvelles fonctions, résume Pierpaolo ANdriani. C’est ce que le chercheur appelle la conception exaptive. Le premier outil « inventé » par les premiers hominidés, cet os qui devient outil comme le suggère la fameuse scène de 2001 l’odyssée de l’espace est la première exaptation, la première recherche pour apporter une fonction à une forme. Le codage de la réalité risque juste demain de les démultiplier.

Hubert Guillaud

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2 commentaires

  1. Remarque critique : si les modifications spontanées de l’ADN par mutation ou brassage génétique sont sélectionnées naturellement aboutissant à la création de nouvelles espèces (théorie de l’évolution), un mécanisme similaire d’évolution des codes-sources n’existe pas (à ma connaissance, encore).
    La « biologisation » proposée trouve là sa limite aussi longtemps que l’évaluation adaptative des objets ainsi nouvellement créés sera extrinsèque au processus évolutif, précisément tant qu’elle sera le fait « conscient » de designers ou d’utilisateurs.

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