Programmer nos défauts et nos névroses

cognitiveroboticsTenir la chronique des avancées de la robotique est une autre manière de parler de nous autres, les êtres humains. La dernière avancée en date est détaillée sur le site de Discovery Channel, c’est « la robotique neurobiologique ».

Le constat de base de ce champ est assez évident : les robots arrivent bien à calculer ou à jouer aux échecs, mais quand on leur demande de marcher, de parler ou de reconnaître un objet courant, il n’y a plus personne, ou presque. La robotique neurobiologique consiste à améliorer les robots en identifiant des aptitudes humaines ou animales qui pourraient être copiées, programmées sous forme logicielle et répliquées.

Une équipe, à l’université de Boston, travaille par exemple sur la vision des robots. Comment faire en sorte que les robots voient bien ? Leur hypothèse, c’est que si la perception des robots n’est pas bonne, ce n’est pas parce que les caméras ou les capteurs sont mauvais, mais parce que les robots ne font pas les micro-mouvements du globe oculaire et de la tête que nous, humains, faisons des milliers de fois par seconde.

L’idée de l’équipe de Boston, c’est d’analyser ces micro-mouvements et de les implémenter dans le robot. Ces tout petits mouvements de l’œil et de la tête changent le point de vue sur les choses. En en dotant le robot, on lui donne une idée de la structure tridimensionnelle de l’environnement, ce qui lui permet de mieux saisir, par exemple, la distance à laquelle il se trouve d’un objet.

Une autre équipe menée par Jeff Krichmar, professeur de sciences cognitives de l’université de Californie, travaille sur un projet plus singulier : créer angoisses et névroses chez le robot. Son hypothèse est que, s’il montre des signes de prudence ou de peur, le robot prendra de meilleures décisions. Avec son équipe, Krichmar travaille donc à recréer artificiellement les troubles obsessionnels compulsifs ou la peur des grands espaces. Le chercheur explique : « si vous mettez un rongeur dans une pièce vide, qui ne lui est pas familière, il va longer les murs. Il se cachera jusqu’à ce qu’il se sente bien dans l’espace, alors seulement il traversera la pièce. Nous, on a fait ça avec un robot. »

Les chercheurs utilisent donc un rongeur et jouent sur les niveaux de dopamine et de sérotonine, les deux hormones qui contrôlent les centres du plaisir et du bien-être. Ils observent les effets de l’une et de d’autre et répliquent ensuite ces effets dans le programme qui fait marcher les robots.

L’idée, c’est de mimer l’action de la chimie avec des équations. De fabriquer des modèles mathématiques de cerveau – ou de systèmes cognitifs – de les implémenter dans le logiciel qui contrôle le robot. Et Krichmar imagine déjà les applications. Un drone de secours, par exemple, pourrait ne pas bouger pendant des intempéries plutôt que de prendre des risques pour accomplir sa mission, il pourrait être… prudent.

A vrai dire, je suis bien incapable de dire si la « robotique neurobiologique » repose sur des fondements pertinents, ou même si c’est un champ aussi nouveau que ça. En revanche, je trouve passionnante l’idée que pour améliorer les aptitudes du robot, il faille implémenter les imperfections de l’humanité, qu’on puisse supposer que le robot prenne de meilleures décisions quand on lui implémente l’angoisse.

Pourquoi, c’est passionnant ? Mais parce que ça nous fait regarder différemment nos failles. Soudainement la peur, la trop grande prudence ne sont plus considérées comme des tares, mais des aides à la décision.

Ce qui me fait penser au film catastrophe. Je ne sais pas si vous vous êtes fait la même remarque que moi, mais il m’a toujours frappé que le film catastrophe est un éloge de la paranoïa : les héros, ceux qui s’en sortent, sont ceux qui, au premier signe, imaginent le pire, ceux qui vont à contre-courant, ceux qui ne vont pas accueillir les extra-terrestres à bras ouvert ou sentent que la vaguelette va devenir tsunami.

J’ai toujours trouvé assez beau que le public se presse en masse pour admirer la perspicacité des doux dingues. Et bien je trouve assez beau que la robotique devienne un autre lieu où nos névroses deviennent admirables au point que des chercheurs dépensent des millions pour trouver le moyen de les dupliquer.

J’avoue qu’imaginer des génies de l’informatique transpirer sur leurs ordinateurs pour programmer des troubles obsessionnels compulsifs ou des angoisses nocturnes me ravit. Quant à l’idée d’un robot affublé du complexe d’Œdipe, ça me réjouit d’avance.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive sur la toile à 8h45.

L’émission du 14 juin 2014 de Place de la Toile (#pdlt) était consacrée à la politique du design en compagnie de trois chercheurs interviewés par Claire Richard : la chercheuse et directrice de l’Information Law Institute, Helen Nissenbaum, le doctorant Kaiton Williams membre du groupe sur l’informatique culturelle embarquée de Cornell et l’anthropologue du MIT Natasha Schüll.

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2 commentaires

  1. Quant à l’utilité de l’angoisse, de la paranoïa, de la jalousie, et … de l’altruisme, de la tendresse, etc… voir la psychologie évolutionniste (David Buss, Dan Sperber, Steven Pinker, Frans de Waal, etc.)

  2. Très bon article.
    Mais n’est-ce pas dangereux de donner des émotions à un robot? Que se passera-t-il si le robot, pris de peur, décide de tuer l’humain qui cherche à le débrancher?

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