L’oeil de la vie privée

Intéressante réflexion du journaliste free-lance Ben Valentine (@Bennyv) sur l’excellent New Inquiry qui dissèque la métaphore de nos vies actuelles que constitue la caméra GoPro. Conçue pour être portée (via son attirail de fixations, cannes et harnais) plutôt que pointée (comme les caméras de nos smartphones), elle est l’aboutissement logique de notre insatiable désir à emprisonner la réalité et à s’y engager à la fois. Avec la GoPro, la photographie désormais ne vise plus seulement à documenter nos mémoires, mais également à établir notre identité.


Vidéo : La performance de Chorégraphie verticale des danceurs Amelia Rudolph et Roel Seeber sur les murs de la mairie d’Oakland lors du dernier Art + Soul Festival, sur la chaîne GoPro.

« Nous naviguons le monde non seulement à la première personne, nous observant nous observer, mais également en ligne, comme part de réseaux. Les plates-formes nous montrent les médias à travers et par qui nous sommes connectés comme aussi important que de tirer un sens de ce que nous y voyons. Les caméras GoPro s’accommodent parfaitement du changement sociétal en cours, hésitant entre une vue à la première personne et le voyeurisme. La façon dont GoPro nous situe dans le monde, comme toujours au centre, mais également toujours au milieu d’une foule implicite montre combien la vie est devenue un jeu en ligne massivement multijoueur. »

GoPro, lancée en 2004, réalise 21 % du marché du caméscope numérique aux Etats-Unis en 2013. Les images et vidéos que nous publions en ligne ne cessent de se démultiplier, tant et si bien qu’elles sont en concurrence pour attirer notre attention. Se démarquer devient alors un enjeu social. Désormais, comme le souligne Nick Woodman, le fondateur de GoPro, du fait de la connexion permanente, partager ses images est aussi important que de les prendre… peut-être même plus.

Nous avons intégré l’oeil de Facebook

Les images panoramiques à la première personne des GoPro occupent un créneau négligé par les smartphones et répondent parfaitement au besoin social d’aujourd’hui. Elles correspondent parfaitement à ce que le sociologue Nathan Jurgenson (@nathanjurgenson) a appelé l’oeil de Facebook en référence à l’oeil de la caméra des photographes : voir les choses en fonction de leur « partageabilité ». Pour le sociologue, nous avons un attachement différent au présent quand nous ne sommes pas préoccupés par sa documentation. A l’inverse, à l’heure des réseaux sociaux, la documentation est toujours une préoccupation. C’est pourquoi quand nous vivons une expérience, nous avons désormais tendance à la prendre en photo et à la partager. Pour paraphraser Susan Sontag qui disait que « tout existe pour aboutir à une photographie », on peut dire que de plus en plus ce que nous faisons existe pour finir sur Facebook. « J’ai été habitué à voit le monde en termes de ce que je peux poster sur l’internet ».

Par nature, GoPro génère des avatars de son porteur, qui le mettent en avant, qui mette en avant ses actions plus que l’esthétique, sa performance plus que son environnement. Avoir une GoPro, c’est être un héros, un aventurier de l’extrême clame le marketing de la société…

Pour l’entreprise, le risque est de demeurer cantonnée aux sports extrêmes. Pour élargir son emprise, elle va devoir élargir le sens de l’héroïsme au quotidien. Le nouveau slogan de la marque ‘Etre un héros » prend appuie sur des aventuriers robustes pratiquants des sports extrêmes pour diminuer notre préoccupation concernant le respect de notre vie privée, comme si leur audace pouvait désinhiber les autres utilisateurs. « Les nouveaux héros de l’âge de la surveillance sociale sont assurément ceux qui oseront être surveillés tout le temps. »

Mais pour cela, il va falloir trouver une réponse à la surveillance que la documentation de soi en continu instaure. Alors que les Google Glass sont souvent l’objet de répréhension et vécues comme intrusives, la GoPro, qui fait pourtant le même travail, échappe largement à cette accusation. Le grand angle de la GoPro est-il le seul facteur explicatif ? Il serait intéressant de regarder plus avant si d’autres raisons expliquent cette différence.

Qu’est-ce que la vie privée pour un lifelogger ?

Ca tombe bien, Apu Kapadia, chercheur spécialisé dans la vie privée de l’université de l’Indiana et responsable d’un laboratoire dédié à ces questions, s’est intéressé à comment ceux qui sont amenés à tout enregistrer d’eux-mêmes via des caméras qui se portent (les lifeloggers), gèrent leur rapport à la vie privée, rapporte FastCo Exist. Quand tout le monde portera des Google Glass, comment gérerons-nous notre intimité ?

3035705-inline-lanyardPour cela il a demandé à 36 étudiants de se doter de ce type d’outils pendant une semaine, comme Narrative Clip ou Autographer, des appareils qui se portent autour du cou et qui prennent à intervalle régulier plusieurs centaines d’images par heures. Le but d’Apu Kapadia : comprendre quelles images les utilisateurs considèrent comme sensibles et construire un logiciel intelligent capable de savoir quand ne pas prendre une image. Pour cela, il avait besoin d’avoir une meilleure compréhension de ce qu’est la vie privée pour les porteurs de tels dispositifs. D’où l’expérience.

Comme le détail le compte rendu de l’étude (.pdf), chaque porteur d’un tel dispositif se signalait aux autres avec un sticker précisant « expérience en cours, photos prises toutes les 5 minutes ». Via une application disponible sur leurs smartphones, les élèves avaient la possibilité de mettre le système en pause pendant 15, 30 ou 60 minutes ou de supprimer les données enregistrées sur ces mêmes périodes. A la fin de chaque journée, ils répondaient à une enquête pour expliquer pourquoi ils avaient arrêté le dispositif et s’ils se sentaient à l’aise avec le partage de chaque photo prise, une à une.

Au final, le chercheur a collecté près de 15 000 images, soit environ 500 par participants. Force est de reconnaître que la plupart n’ont éprouvé aucun remords à partager la grande majorité de leurs images (90 % des images prises). Très peu de participants ont eu un comportement actif pour effacer le flux de photo et éliminer toutes celles sans grand intérêt, c’est-à-dire la grande majorité d’entre elles (certainement parce que l’opération est longue et fastidieuse, comme le soulignait Cathal Gurrin, un chercheur qui porte ce type d’appareil depuis 7 ans lors de la conférence Quantified Self Europe en 2013).

L’un des enseignements majeurs de l’étude montre que les utilisateurs ont plutôt contrôlé les images prises sur le moment en arrêtant le dispositif ou en supprimant des photos sur l’instant, mais aussi, souvent, en masquant l’objectif, plutôt que de devoir les trier en fin de journée.

Dans les images effacées, les élèves se sont montrés préoccupés de la confidentialité des gens pris en photo. Ils se sont révélés assez sensibles aux préférences de leurs proches et notamment de ceux qui ne souhaitent pas être pris en photos ou aux images des autres prises avec des expressions peu flatteuses ou dans des situations ou des poses embarrassantes.

Le caractère sensible d’une image dépend de plusieurs facteurs dans lesquels entrent en compte le temps, la localisation et bien sûrs les objets et les personnes qui apparaissent sur les photos, rappelle Apu Kapadia. Les raisons pour ne pas partager reposent d’abord sur leur qualité (une grande majorité n’a pas beaucoup d’intérêt), mais surtout sur l’intimité de ce qui est pris en photo… L’essentiel des photos sensibles effacées ne montrait pas tant d’autres personnes que des choses que les utilisateurs considéraient comme intime : des images dans des situations intimes (salle de bain, nudité…) bien sûr, mais plus encore des images présentant un écran d’ordinateur !

Pour les chercheurs, cela indique que nos appareils photographiques doivent être capables de détecter la présence d’écrans, de détecter les poses ou les expressions du visage ou du corps embarrassantes pour signaler le caractère sensible de ces images, et qu’ils doivent être capables d’identifier certains lieux sensibles. Mais surtout, soulignent-ils, ces appareils doivent permettre un contrôle physique simple, car les participants ont toujours préféré contrôler consciemment la prise de vue, en masquant le capteur, plutôt qu’a posteriori. Comme si l’ultime respect de l’intimité était de couvrir l’objectif… c’est-à-dire de fermer les yeux.

Hubert Guillaud

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2 commentaires

  1. Désolé, mais nombre de vos remarques me choquent.
    Vous écirvez « Comme si l’ultime respect de l’intimité était decouvrir l’objectif… C’est à dire fermer les yeux ».
    Lorsque je suis aux toilettes, pour préserver mon intimité, j’empêche les autres de me voir en fermant la porte, pas en fermant mes yeux.
    Il me semble qu’il y a une confusion entre « ce que je vois » et « ce qui est à la vue de tous ».

  2. Bonjour,
    pour information pour poursuivre la réflexion in french, drone, google glass, GoPro, video mobile, ces nouveaux engins d’expressivité visuelle connectée seront au coeur du colloque « Arts et Mobiles » co-organisé par Laurence Allard, Laurent Creton et Roger Odin du laboratoire IRCAV-Paris 3, les 4 et 5 décembre 2014 à l’Institut National d’Histoire de l’Art, 75002 : http://www.mobilecreation.fr/
    Bienvenue aux curieux!

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