Vers des plateformes réellement coopératives

Les professeurs Nathan Schneider (@nathanairplaine) et Trebor Scholz (@trebors, le père du concept de Digital Labor) publient sur The Next System Project (@thenextsystem) un intéressant manifeste.

L’économie solidaire nécessite un internet de la solidarité

La plupart des technologies inventées (radio, télévision, internet, blockchain…) prônent dans leurs premières versions un idéal de liberté et de démocratie, de décentralisation. Mais récupérées par « l’ordre social en place » (entreprises, gouvernements et surtout investisseurs…) elles tendent à devenir des monopoles centralisés bien loin de leurs idéaux originels. Malgré tous les discours sur le partage et la démocratisation, l’industrie de la technologie est devenue accro à un modèle d’investissement à la recherche de retour sur investissements massifs et à court terme. Les utilisateurs ordinaires pensent que les plateformes qu’ils utilisent tous les jours leur sont destinées, qu’elles sont libres, alors même que les renseignements personnels qu’ils y partagent sont vendus pour payer les investisseurs.

continentalcoop

A l’inverse, l’économie sociale et solidaire, elle, est créative et énergique. Or, trop souvent elle n’hésite pas à utiliser les outils de l’internet, comme s’ils étaient inévitables, sans voir la contradiction qu’il y a à utiliser Google Drive, Facebook ou Square… autant d’outils qui ne partagent pas les mêmes objectifs que ceux de l’économie sociale et solidaire. Pour les deux chercheurs, “l’économie solidaire mérite un internet de la solidarité”.

De l’esprit du partage… au partage réel

C’est l’enjeu de la conférence Platform cooperativism qu’ils viennent d’organiser (voir les vidéos des sessions) : répondre aux défis économiques de l’économie du partage, à savoir l’inégalité et l’insécurité que ces plateformes organisent en questionnant la façon dont elles sont administrées et possédées. “Nous ne sommes pas les seuls à vouloir un internet dont les gens partagent la propriété collective et pas seulement des mèmes de chats mignons, où les gens peuvent cocréer des liens de solidarité et pas seulement accepter les modalités des services en ligne”.

Si l’internet a répandu l’esprit du partage, il l’a pour l’instant trop peu étendu au partage de la propriété réelle des plateformes, estiment les chercheurs. L’enjeu n’est pas de croire que la technologie peut, à elle seule, démocratiser la société, mais de rassembler le mouvement coopératif et la culture technique pour qu’ils trouvent ensemble leurs points communs et leurs modalités d’action. Alors que les plateformes monopolistiques ont utilisé les zones grises de l’internet pour contourner le droit du travail, les plateformes de coopération réelles devraient, elles, permettre d’inventer l’avenir du travail selon leurs propres conditions. “Les entreprises coopératives exigent un autre type d’écosystème que celui qui alimente les monopoles d’aujourd’hui.”

Dans leur manifeste comme dans une tribune sur FastCoExist, les deux chercheurs évoquent plusieurs projets de plateformes réellement coopératives à l’image de Loconomics, une alternative à TaskRabbit, la plateforme d’emploi à la demande, sous forme de coopérative détenue par ceux qui y proposent leurs services ; Stocksy, une banque photographique gérée par des photographes ; Resonate, une coopérative de musique en streaming administrée par des musiciens ; Members Media, une coopérative de producteurs de films… Et des applications basées sur la blockchain comme Consensys, Backfeed ou Swarm. On pourrait encore évoquer l’Allemand Fairmondo, une place de marché et d’échange de produits qui appartient à ses utilisateurs, à l’image d’un eBay coopératif. Ou encore TimesFree un système de partage de temps permettant à des familles de s’échanger des temps de babysitting.

L’idéologie de domination des licornes étoiles de la mort

Sur Shareable, Neal Gorenflo revient sur la proposition de Scholz et Schneider. Pour lui, les entreprises comme Uber ou Airbnb, par leur idéologie de domination sont semblables à l’Etoile de la mort de la Guerre des étoiles : elles exploitent l’insécurité économique et le vide politique actuel de réponses autour des transformations qu’elles imposent. Leur modèle d’affaires repose sur le précariat (voir notre dossier : “Qu’est-ce que l’économie du partage partage ?”). Elles se drapent dans le manteau du progrès, du libre marché et du bien commun pour asseoir leur domination. Comme le dit l’investisseur libéral Peter Thiel pour encourager les entrepreneurs à établir des monopoles (des étoiles de la mort ou des licornes selon le vocabulaire qu’on utilise) : “la concurrence est pour les perdants”.

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Après avoir souligné l’intense lobbying que réalisent les étoiles de la mort pour asseoir leur pouvoir économique et politique, Gorenflo estime que les plateformes coopératives défendues par Scholz et Schneider lui apparaissent comme le seul espoir pour dépasser le développement de ces nouveaux monopoles. Certes, les défis à lever sont nombreux, comme nous le pointions dans les résultats du groupe de travail de la Fing, Sharevolution, et mettre en place ces nouvelles formes d’organisation prendra certainement beaucoup de temps, mais Scholz et Schneider espèrent pouvoir réussir à canaliser un mouvement, où les pilotes – plus que les investisseurs – exercent le pouvoir par la possession et le contrôle de leurs moyens de production.

Pour Gorenflo, leur développement nécessite néanmoins d’améliorer l’incubation des modèles coopératifs, d’améliorer les services comme le niveau de coopération (notamment au niveau de la gouvernance de ces structures), de créer un écosystème qui distribue la richesse plutôt que de la retenir et enfin de construire un mouvement de masse. Pas si simple, bien sûr. Mais, comme il en fait la remarque en conclusion : pour vaincre les étoiles de la mort, nous devons utiliser la force, pas une énergie mystique qui viendrait d’on ne sait où, mais celle qui est en nous.

Coopératives ou services publics 2.0 ?

Sur le blog du Centre du MIT pour les médias civiques, Nathan Matias (@natematias), est revenu en plusieurs billets sur la conférence elle-même.

En évoquant la conférence introductive de Trebor Scholz, celui-ci a rappelé que l’économie du partage n’est rien d’autre qu’un système de travail à la demande, où les plateformes sont avant tout des monopoles de la logistique qui restructurent le travail organisé comme les infrastructures mises en place pour le réguler en déplaçant les risques (chômage, santé, vieillesse…) sur les travailleurs eux-mêmes. Pour Scholz, cette économie à la demande n’est pas une part mineure de l’économie américaine. Un travailleur américain sur trois est un entrepreneur indépendant rappelant quand ils sont sans emploi, ils ne sont que des travailleurs sans droits. Pour Scholz, les entreprises qui profitent de cet état de fait ne célèbrent ni l’innovation ni l’efficacité : elles favorisent l’érosion des droits, esquivent les régulations, contournent les lois du travail. Pour le chercheur, les universitaires qui travaillent sur ces questions doivent dépasser les constats pour imaginer des alternatives. Ce qui nécessite de réinventer la propriété, la gouvernance démocratique et la solidarité pour que chacun puisse récolter les fruits de son travail.

plateformcooperativism

Le « coopérativisme des plateformes » consiste à utiliser le modèle de la plateforme sous une forme bien plus coopérative qu’elle ne l’est. L’enjeu va jusqu’à imaginer développer des services publics participatifs, comme ceux initiés par la ville de Séoul pour construire ses propres services de partage. Il évoque également les plateformes mises en place par des associations de taxis dans le New Jersey ou en Californie, comme d’autres formes de réponses d’initiatives privées. Il évoque également le besoin d’écosystèmes pour le développement de coopératives à l’image du WorkersLab qui organise le développement de coopératives aux Etats-Unis ou l’espagnol Mondragon qui fonctionne comme une banque d’investissement pour les projets coopératifs.

Comment favoriser l’essor des coopératives ?

Le développement de cet écosystème nécessite donc du financement et de l’investissement. Des développements logiciels open source et coopératifs, comme l’explique très bien Felix Weth de Fairmondo, racontant la difficulté à développer leur site web pour qu’il ait les mêmes fonctionnalités que les sites web des meilleurs commerçants en ligne. De systèmes pour bâtir la gouvernance et le consensus entre participants à l’image de Loomio et Intertwinkles. De protocoles favorisant la décentralisation, comme la chaîne de bloc. Enfin, il a besoin de licences adaptées à son développement, à l’image des licences à réciprocité, visant à établir un mécanisme de réversion comme l’explique très bien le juriste Lionel Maurel à la suite de Michel Bauwens. « Les plateformes coopératives ne sont pas une solution miracle pour la société », conclut Trebor Schulz. « Mais elles sont un véhicule pour que les personnes qui ont des vues similaires puissent organiser et lutter pour les droits fondamentaux des travailleurs ».

Pour Janelle Orsi (@janelleorsi), directrice du Centre pour l’économie durable, les plateformes comme Uber ne possèdent pas réellement grand-chose d’autre que notre attention. Les « reprendre » pourrait être plus facile qu’on le pense. Les démocratiser permettrait de dégrouper la relation de pouvoir entre le travailleur et ses supérieurs. Mais le principal défi consiste à convaincre les gens que les coopératives sont possibles et bénéfiques pour tous et qu’elles ne se résument pas à la dilution de la décision comme on l’entend trop souvent, mais de donner une voix à tous pour rééquilibrer les pratiques (voir par exemple ce qu’expliquait Carrie Gleason du Centre pour la démocratie populaire sur les logiciels de planification d’horaires de travail des employés).

Vers des plateformes responsables pour organiser le bien commun

Pour Frank Pasquale (@frankpasquale), l’auteur de Black Box Society, rapporte Nathan Matias dans un autre billet (qui s’appuie sur les derniers travaux de Tom Slee (@whimsley) contre l’économie du partage), les plateformes ont tendance à se positionner seulement comme des plateformes, déclinant toute responsabilité et tout contrôle sur le fonctionnement de ce qu’elles administrent (notamment en matière de discrimination, comme nous le soulignions il y a peu). Les coopératives, elles, pourraient se développer en assumant ces responsabilités.

Pour Yochai Benkler, « les coopératives sont similaires à l’idéologie du logiciel libre » : elles consistent à construire et posséder leurs moyens de production, c’est-à-dire à changer le pouvoir en changeant les structures de propriété. Mais elles ne sont pas magiques et ne réussiront peut-être pas dans tous les domaines. Uber ne sait pas comment générer un revenu constant à ses auto-entrepreneurs. Les coopératives de consommateurs reposent sur des gens avec des niveaux d’engagements très différents. Plutôt que de développer des applications en concurrence les unes des autres, il semble plus important de réfléchir à un écosystème pour créer des coopératives sous forme de bien commun ouvert, estime le chercheur.

Demain, le syndicalisme coopératif

L’une des sessions de la conférence sur les plateformes coopératives était consacrée aux nouvelles formes de syndicalisme, rapporte Nathan Matias. Walmart, la chaîne de grands magasins américaine, compte 1,2 million de salariés aux Etats-Unis répartis en plus de 4000 magasins. En 2010, Daniel Schlademan, a lancé Our Walmart pour rassembler les employés du géant américain. En utilisant la force des réseaux sociaux (et en s’appuyant sur les 400 000 utilisateurs de Facebook déclarant Walmart comme employeur), Our Walmart a mobilisé des milliers d’employés dans de vastes mouvements de protestation demandant une revalorisation des salaires et est parvenu à ce que Wallmart augmente le salaire horaire minimum de ses employés de 7,5 dollars à 9 dollars. Plus récemment, les employées enceintes de Wallmart ont lancé un mouvement appelé « Respectez le bidon » pour changer les règlementations concernant les femmes enceintes chez Wallmart. Alors que les médecins peuvent demander à leurs patientes de faire attention à elles, la politique de l’entreprise était jusqu’à présent plutôt de pousser les femmes enceintes à prendre un congé sans solde, au risque de perdre leur emploi. La pression sociale exercée par la mobilisation a conduit l’entreprise à enfin reconnaître l’aménagement de conditions de travail spécifiques pour les femmes ayant des grossesses avec des risques de complications médicales. Pour Daniel Schlademan, via les réseaux sociaux, les travailleurs apprennent de nouvelles formes de coordination qui interrogent les syndicats traditionnels à la fois dans l’effet mobilisateur tout en destructurant la capacité de contrôle des structures très organisées qu’étaient les syndicats jusqu’alors.

Michelle Miller de Coworker.org présente cette infrastructure destinée à la coordination des travailleurs d’une même entité, leur permettant d’organiser des campagnes en ligne et d’organiser le réseau d’information de leurs collègues. Mis en place il y a 3 ans, il a permis à des employés d’American Airlines ou de la Wells Fargo de s’organiser. 15 000 employés de Starbucks ont réussi ainsi à se coordonner pour que leur entreprise revoie sa politique consistant à demander à ses employés de cacher leurs tatouages.

Nous avons besoin d’une « entraide mutuelle responsable »

Kristy Milland travaille pour le Mechanical Turk d’Amazon. Elle a fondé la communauté de ses utilisateurs, la Turker Nation, notamment via la plateforme WeAreDynamo, qui permet à tout utilisateur de la plateforme d’Amazon de dire et parler de ses griefs vis-à-vis des microtâches qui lui sont assignées (voir « le prolétariat du web accède à la conscience de classe »). Comme l’expliquait Nathan Matias dans The Atlantic en juin dernier, l’auto-organisation des « turcs » d’Amazon, notamment via le Turkopticon, créé par des chercheurs, était la seule solution pour noter les employeurs et les tâches proposées et répondre aux conditions de travail précaires établies par Amazon. Un moyen pour que la technologie rende des comptes. L’entraide mutuelle responsable est une réponse aux problèmes sociaux auxquels les gens sont confrontés en ligne, estime Nathan Matias, à l’image de Block Together ou du Block Bot pour aider les victimes de harcèlement sur Twitter à bloquer leurs harceleurs ou encore de Snuggle, un robot qui aide les Wikipédiens à distinguer les nouveaux éditeurs coopératifs des vandales pour rendre l’encyclopédie plus ouverte aux nouveaux arrivants. « Si le code est la loi en ligne et les concepteurs de plateformes ses législateurs, qui identifie les problèmes et définit les objectifs de ces lois ? »

Pour répondre à la montée des inégalités, il va y avoir besoin d’une diversité de stratégies, comme le montrent bien ces initiatives, conclut Yochai Benkler. Reste que l’enjeu n’est pas de contourner les Etats, mais à nous engager avec lui pour changer les institutions. Pas si simple. Comme le souligne encore Nathan Matias : l’entraide mutuelle responsable imaginée par ceux qui ont conçu le Turkopticon, il y a déjà 7 ans, n’a eu aucun impact sur la plateforme développée par Amazon. La surveillance citoyenne est efficace lorsqu’elle parvient à convaincre les puissants de la prendre au sérieux. Et pour cela, développer des plateformes, même « réellement coopératives », ne suffit pas.

Hubert Guillaud

Pour information, Trebor Scholz de passage par Paris, animera l’une des session du séminaire du sociologue Antonio Casilli, le 7 décembre à Telécom ParisTech, dans le 13e à Paris. Inscriptions.

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6 commentaires

  1. Je sais bien que tu en avais parlé… J’ai ajouté une note sur le sujet dans mon journal de novembre… Les gens qui s’opposent au digital labor pratique un « reputation labor » 🙂

    On doit pas tomber dans leur piège. Tout a été dit sur le digital labor avant Scholz et même Casilli… le seul truc intéressant est de savoir comment on en sort.

    Je vais inviter Antonio à boire un verre 😉

  2. Shareable.net revient également sur l’événement. Pour Scholz, les plateformes collaboratives embrassent la technologie pour remplacer le modèle de propriété. A l’heure où les travailleurs numériques sont invisibles, nichés entre les algorithmes, les deux auteurs en ont appelé à des « algorithmes pour les 99% ». Pour Nathan Schneider, le terme de démocratisation que l’on entend tout le temps quand on parle de révolution numérique est un détournement pour désigner l’élargissement de l’accès à quelque chose plutôt que leur appropriation.

  3. @tcrouzet « Tout a été dit sur le digital labor … »
    Ce n’est pas parce qu’on dit les choses qu’elles sont entendues 😉
    La pédagogie c’est l’art de répéter. Beaucoup de choses ont déjà été dites par les philosophes grecs … et sont régulièrement recyclées à la sauce du moment pour être audibles et recevables à leur époque.

    @Hubert Guillaud « le terme de démocratisation … est un détournement pour désigner l’élargissement de l’accès … plutôt que leur appropriation. »
    Bien d’accord. C’est toute la différence qu’il y a entre deux slogans différents « Internet pour tous » ou « Internet pour chacun ». Pour ne pas avoir su insister davantage sur la différence, les espaces publics numérique se sont largement fait instrumentaliser par les vendeurs de technologie …

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