Les défis de l’interconnexion des systèmes (2/2) : jusqu’où automatiser le monde ?

Si beaucoup de développeurs nous expliquent que l’intégration n’est pas si simple, ce n’est pas le discours des sociétés qui proposent des solutions clefs en main. Celles-ci cherchent plutôt à nous projeter dans la prochaine génération de services…

Pour Louis Dorard (@louisdorard), le fondateur des conférences Papis.io sur les services web prédictifs (voir sa présentation), l’intelligence artificielle est déjà dans la plupart des applications que nous utilisons, de Siri, aux applications de prédiction météorologiques, à celles qui déterminent le prix des voyages, à Tranquilien, qui prédit la possibilité de s’asseoir dans les trains de banlieue, ou encore à la startup française ChurnSpotter qui propose un système pour prédire quand vos clients risquent de vous quitter… Plus de la moitié des applications installées sur la plupart des iPhone sont prédictives. 

APIdays 2015. Tapis Rouge. Paris. 9 décembre 2015.
Image : Louis Dorard sur la scène des APIdays, photographié par Benjamin Boccas.

Ces technologies d’apprentissages automatiques fonctionnent à partir d’exemples référents, nous explique Louis Dorard. Par exemple, une application capable d’estimer le prix de votre bien immobilier va se baser sur une base de données comprenant de multiples critères comme sa localisation, sa surface, la date de construction, le nombre de pièces et les prix… A partir des différences entre les biens évalués, les modèles vont apprendre à remplir les informations manquantes et donc évaluer les prix. « On entraîne les modèles avec les données et on s’en sert ensuite pour prédire les données manquantes ». Et tout l’enjeu est que le système comprenne les critères qui fonctionnent le mieux ou qui sont le plus déterminants.

Le problème est que ces décisions sont appelées à devenir de plus en plus décisives dans nos vies quotidiennes, comme l’illustre le problème de la moralité des algorithmes, par exemple dans le cas de la voiture autonome. Celle-ci pourra-t-elle prendre la décision de tuer son conducteur pour éviter un accident plus grave, comme l’expose le fameux dilemme du tramway ? Faudra-t-il demain intégrer une éthique des algorithmes ? Quelle en sera la formule ? Pour Louis Dorard, nous ne savons pas encore ce que le public va tolérer en la matière. Le contexte est essentiel. Le taux d’erreur également. Pour savoir jusqu’où le public sera capable de tolérer les décisions des machines, il va nous falloir encore beaucoup expérimenter, estime-t-il. Pas sûr que cela suffise, ajouterai-je. La question de la compréhension et de la transparence de ce qui est programmé sera tout aussi capitale.

L’avenir des API : l’intelligence ou le business ?

Pour Andy Thurai, responsable des API et de l’Internet des objets chez IBM, l’avenir de l’automatisation, c’est l’intelligence, la cognition. Chez IBM, l’économie des API est déjà là. Les plateformes permettent déjà de tout combiner et leur enjeu est déjà de travailler à la prochaine génération de services web, ceux qui vont utiliser l’intelligence : les API cognitives qui distribuent l’intelligence artificielle dans tous les systèmes.

IBM Watson Developer Cloud

L’enjeu, depuis Watson, est de proposer des services web permettant de distribuer l’intelligence, de permettre de bâtir des services prédictifs, de construire des nouvelles formes de traitements à l’image de Alchemy API, qui permet de faire de la détection de langage, de construire des données sémantisées, de faire de l’extraction et de l’analyse textuelle… ou encore de Personality Insights, qui permet de faire de l’analyse de personnalités sur les profils des usagers. La gamme de services en nuage proposée par IBM est certainement l’une des plus avancées…

APIdays 2015. Tapis Rouge. Paris. 8 décembre 2015.
Image : Andy Thurai sur la scène des APIdays, photographié par Benjamin Boccas.

Pour sa collègue la designer Ashley Hathaway, en charge de l’évangélisation de Watson, ces solutions vont permettre de distribuer l’Intelligence artificielle et les solutions d’apprentissage automatique (machine learning), en permettant de construire des outils travaillant sur l’analyse du langage, de la parole, de l’image… IBM n’est pas le seul acteur dans le domaine, KDnuggets recense déjà une cinquantaine de services web.

Même assurance pour Kristin Moyer, la vice-présidente chargée de la recherche au Gartner. Pour elle non plus, l’enjeu n’est plus l’intégration des services entre eux, mais de franchir l’étape suivante : celle des modèles d’affaires programmables.

APIdays 2015. Tapis Rouge. Paris. 9 décembre 2015.
Image : Kristin Moyer sur la scène des APIdays, photographiée par Benjamin Boccas.

La transformation numérique repose entièrement sur la transformation des modèles d’affaires. Or, la plupart des entreprises ont des modèles d’affaires fermés, où la valeur vient de l’intérieur, de celui qui propose le service. Pour IBM, l’enjeu stratégique des entreprises consiste à les ouvrir pour acquérir un avantage compétitif. Mais l’ouverture ne suffit pas. « Il faut permettre aux autres entreprises, aux utilisateurs de créer leurs produits, leurs services, leurs modèles d’affaires et de générer de la valeur depuis vos propres plateformes ». Pour le Gartner l’avenir est aux « plateformes de modèles d’affaires » pour désigner le fait que des tiers viennent utiliser les plateformes des autres pour développer leurs marchés. Et c’est cela que permettent les API.

Kristin Moyer donne plusieurs exemples comme Udemy dans l’éducation qui permet aux profs d’échanger leurs cours, FirstBuild dans l’industrie qui permet de créer des prototypes de produits, Algorithmia, une place de marché d’algorithmes ou AgX, une place de marché de données pour l’agriculture…

Algorithmia

Si le discours marketing est rodé, la démonstration concrète peine à convaincre. Les exemples semblent bien loin de modèles d’affaires véritablement « programmables ». Nous sommes là plutôt dans des formes de places de marchés ouvertes.

Que doit-on automatiser et que ne doit-on pas automatiser ?

Pour l’ingénieur philosophe (@christianfaure), d’Ars Industrialis et d’Octo Technology (que nous avons souvent évoqué), l’automatisation technologique est souvent présentée d’une manière angoissante, comme une lutte entre l’homme et la machine. Mais ces représentations sont simplistes. Nous devons penser l’automatisation non pas en opposition, mais « en composition », c’est-à-dire en symbiose, comme quand nous pilotons nos voitures : nous conduisons nos voitures en mode automatique, sans avoir complètement besoin d’y penser. C’est en cela que l’automatisation du monde nous concerne. Nous sommes nous-mêmes des automates quand nous faisons les choses sans y penser, pleinement, et quand c’est le cas, nous sommes aussi pleinement nous-mêmes. Cela montre que l’automatisation est partout, même en nous-mêmes. Que l’enjeu n’est pas de s’y opposer, mais de composer avec ces différentes formes d’automatisation.

APIdays 2015. Tapis Rouge. Paris. 8 décembre 2015.
Image : Christian Fauré sur la scène des APIdays, photographié par Benjamin Boccas.

L’éducation elle-même consiste à acquérir des automatismes. Apprendre à lire, c’est apprendre à ne plus penser qu’on lit. Nombre de nos comportements ne sont rien d’autre que des automatismes sociaux. C’est ce qui fait dire au philosophe-ingénieur qu’avec les API, il n’a pas que des défis technologiques ou marketing, mais aussi un défi culturel à relever qui nécessite de comprendre comment l’on construit sa propre culture, de distinguer ce qui s’automatise, ce qui se ritualise, de ce qui ne doit pas en faire l’objet. Hacker sa culture d’entreprise par exemple, introduire des changements dans son organisation nécessite d’introduire de nouveaux rituels, repose sur l’introduction de nouveaux automatismes…

Les automatismes sont également environnementaux comme nous le rappelle le changement climatique dont l’enjeu est de nous amener à modifier nos comportements. Pas seulement des utilisateurs, mais jusque dans nos systèmes techniques, qui doivent apprendre à être toujours plus économes et à informer les utilisateurs des impacts carbones des systèmes qu’ils utilisent.

Nos automatismes sont également technologiques, à l’image des innombrables techniques auxquelles nous avons eu recours pour écrire (peintures rupestres, hiéroglyphes, écriture cunéiforme, alphabétique, imprimerie, machine à écrire, systèmes analogiques puis numériques…). Le philosophe Peter Sloterdijk ne nous rappelle-t-il pas que les racines de l’humanisme ont reposé sur les pratiques épistolaires des savants de la Renaissance, c’est-à-dire sur la correspondance, sur le fait de pouvoir envoyer et recevoir des messages. L’humanisme est né d’une technologie. « Est que les architectures techniques des API, permettant les échanges entre les systèmes techniques, vont donner naissance à un courant culturel de ce type ? Si dans les API, le message est l’interface, il est fondamental de concevoir le message », souligne Christian Fauré. « Les API sont peut-être aux racines d’un « humanisme numérique ». Qui nous invite à prendre soin de ce que nous faisons, de ce que nous introduisons dans les systèmes techniques que l’on construit ».

Concevoir des API nécessite de la créativité. Les stratégies numériques ne flottent pas dans les nuages, elles existent dans le code des systèmes. « Une stratégie numérique pose la question de savoir ce qu’il faut automatiser et ce qu’il ne faut pas automatiser ou dé-automatiser. » Elle consiste à différentier les activités qui vont gagner à être automatisées de celles qui ont besoin de créativité, qui, elles, ne peuvent pas l’être. A l’heure où les sciences de l’ingénieur ont un énorme impact sur le monde, ceux-ci doivent plus que jamais composer avec la philosophie et l’anthropologie pour saisir ce qu’ils modifient et l’impact de leurs programmes.

L’automatisation doit être construite par et pour tous

Pour Steven Willmott également (@njyx), de l’entreprise 3scale, fournisseur d’infrastructures pour les API et organisateur des conférences Strategy API, il nous faut être attentif à l’impact des technologies que l’on déploie. « Les plateformes d’API sont des infrastructures pour l’automatisation du monde », pas seulement pour l’interconnexion de systèmes techniques, mais aussi, demain, pour tout ce qu’elles gèrent dans le monde réel, des transports à l’éducation, de la santé à la politique, rappelle-t-il dans sa présentation (voir ses slides). « ,Mais l’automatisation est-elle une bonne chose ? Pour les fournisseurs d’API, certainement, mais pour chacun d’entre nous ? Sont-elles consommatrices de valeurs ou permettent-elles de créer de la valeur ? Vos API permettent-elles de créer de nouvelles valeurs ? D’offrir de la valeur à d’autres ? De se faire payer et pas seulement de payer ? De permettre à chacun de développer son business et pas seulement de développer le business de celui qui met à disposition des API ? Qui sont les utilisateurs de vos API et qui en bénéficient vraiment ? »

APIdays 2015. Tapis Rouge. Paris. 8 décembre 2015.
Image : Steven Willmott sur la scène des APIdays, photographié par Benjamin Boccas.

Faisant référence au Deuxième âge de la machine et au Prix de l’inégalité, Steven Willmott rappelle que dans notre monde, si la plupart des utilisateurs obtiennent de la valeur, la richesse ne cesse de se concentrer. Les développeurs ne peuvent pas se désolidariser de l’avenir de la société. « La capacité à permettre aux gens de créer de la valeur est liée aux opportunités qu’on leur offre et aux opportunités que les logiciels et les systèmes techniques que nous mettons en place leur offrent. » Etre un consommateur ou un créateur d’une « économie des API » n’est pas la même chose.

Et l’ingénieur de nous inviter à nous intéresser, à titre d’exemple, à Echo, l’interface vocale d’Amazon. Celle-ci fonctionne entièrement via des API permettant d’interconnecter toutes ses fonctionnalités, reconnaissance et synthèse du langage, tout comme les réponses que le système est capable de délivrer. « Mais que se passe-t-il quand on lui demande quel est le fleuriste le plus proche ? » Comment le fleuriste local peut-il devenir créateur de valeur dans un système comme celui-ci ? « Etre un consommateur ou un créateur d’une « économie des API » n’est pas la même chose ». Ce que permettent les API est différent selon l’endroit où l’on se place. A-t-elle tendance à homogénéiser les produits ? Permet-elle au vendeur final de contrôler ses prix ? Auprès de qui concentre-t-elle la valeur ? …

L’enjeu n’est pas de dire que les entreprises comme Amazon qui fonctionnent depuis des API sont le diable. Ce sont des entreprises fantastiques, mais qui doivent s’interroger sur ce qu’elles font, au-delà de ce qu’elles font. A qui aident-elles à développer leur modèle économique ? Les développeurs doivent se demander qui sont les bénéficiaires réels de leurs API. « Qui sont les développeurs et qui sont les utilisateurs dans les systèmes qu’ils mettent en place ? Les gens peuvent-ils créer ou sont-ils uniquement des consommateurs ? Qui à le pouvoir ? »

Pour Steven Willmott, les opportunités d’affaires sont dans les systèmes qui distribuent la valeur, qui offrent des opportunités à créer.  Comment habiliter, donner du pouvoir aux utilisateurs ?, comme le font Zapier, IFTTT ou BlockSpring, des outils qui permettent assez simplement aux utilisateurs de créer des fonctionnalités depuis les API d’innombrables services web. « Pour favoriser la création de valeur, les outils qui rendent l’accès aux API aux non-développeurs sont les plus appréciables et les plus stimulants », car l’enjeu n’est pas d’apprendre à tout le monde à devenir ingénieur, mais de permettre à tout le monde de créer de la valeur depuis ces systèmes techniques.

Les API sont des outils puissants, surpuissants, conclut Willmott. Mais à qui bénéficient-ils ? L’automatisation bénéficiera à tous seulement si les gens peuvent créer de la valeur et pas seulement la consommer. Les entreprises elles-mêmes seront bien meilleures et développeront de meilleurs modèles d’affaires si elles « élargissent » les utilisateurs, si elles les mettent en capacité d’agir, si elles leurs permettent d’être toujours plus créateurs… Permettre au plus grand nombre de créer de la valeur est ce qui fera la différence quant à l’impact de cette technologie, termine Willmott. « Soit l’automatisation est conçue par quelques-uns à leur propre service. Soit elle est conçue par quelques-uns pour servir les plus nombreux. Soit elle est conçue par et pour tous ».

Hubert Guillaud

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