Les Communs, une brèche politique à l’heure du numérique – Open Edition

Dans le livre Les débats du numérique, publié en 2013 aux Presses des Mines par Maryse Carmes et Jean-Max Noyer, on trouve notamment l’intéressante contribution de Valérie Peugeot, en charge des questions de prospective au sein du laboratoire de sciences humaines et sociales d’Orange Lab, sur le thème des Communs.

La chercheuse développe 3 scénarios pour l’avenir des Communs : l’affrontement des Communs avec le capitalisme, leur absorption par le capitalisme, ou l’alliance des Communs avec la puissance publique pour reconquérir leur puissance mise à mal par le néo-libéralisme. Lequel l’emportera ? 

“la profondeur et la durée de la triple crise qui secoue actuellement les pays occidentaux, sera à l’évidence un facteur particulièrement déterminant.

L’incapacité des gouvernements à construire une gouvernance mondiale susceptible de prendre en charge le devenir écologique de la planète, constitue un révélateur de ce que devient un Commun lorsqu’il est laissé libre cours aux logiques d’enclosure.

Les politiques de récession, en plongeant des populations entières dans des logiques de survie, poussent également celles-ci à s’auto-organiser à la fois politiquement et économiquement : les monnaies locales fleurissent en Grèce, les prêts interpersonnels informels explosent, les pratiques économiques alternatives se multiplient… Le sociologue Manuel Castells, indique qu’en Catalogne, 97 % de la population est engagée d’une manière ou d’une autre dans une activité non capitalistique, à la recherche d’autres formes de vie : activités à but non lucratif, réseaux de trocs, monnaies sociales, coopératives, réseaux agricoles, etc.

Côté démocratie, les mouvements de type Occupy, Indignés ou Printemps d’Érable, après avoir refusé d’entrer dans l’arène politicienne, se transforment en une série de communautés décentralisées qui s’investissent dans des campagnes plus ciblées : abolition de la dette médicale avec Occupy Rolling Jubilee, et des dettes individuelles en général – emprunts étudiants, hypothèques, etc. – avec Strike Debt !, reconstruction après le passage de l’ouragan avec Occupy Sandy, Banque de temps en forme coopérative à Madrid, soutien à la plate-forme des victimes des hypothèques en Espagne… Ces innovations démocratiques en réseau ne se limitent d’ailleurs pas à l’Occident : l’Amérique Latine voit également fleurir une série d’initiatives alternatives, qui participent d’une même aspiration au « buen vivir ».

Nombre de ces pratiques s’appuient sur les réseaux numériques à la fois dans la conception du design distribué et participatif de leurs actions et pour l’organisation pratique de ces dernières. Dès leur création les Indignés espagnols – le M-15 – ont choisi d’ouvrir des lieux de délibération dans l’espace public, de donner la parole et le droit de vote à chacun, d’interdire le véto, avec l’objectif de construire une « démocratie réelle ». La banque de temps du quartier de La Concepcion au Nord de Madrid est entièrement coordonnée en ligne. Le mouvement Occupy Wall Street a tenu en mars 2013 un Hackaton autour des données ouvertes de la ville pour mesurer et visualiser l’impact de l’ouragan Sandy etc.

Dans les faits, les réseaux, du fait de leur horizontalité et souplesse, constituent des terrains d’expérimentation et d’innovation sociale et politique autant qu’économique. Ils sont de formidables facilitateurs d’auto organisation et de coopérations, des outils de conception de production de pair à pair qui s’intègrent dans l’évolution globale d’une économie toujours plus immatérielle, des révélateurs de pratiques sociales de partage qui en retour suscitent des aspirations nouvelles. Il est encore trop tôt pour savoir si ces formes de socialisation et d’organisation inédites amèneront une réorganisation durable des sociétés. Mais leur vivacité et leur inventivité ouvrent une brèche dans une pensée économique et politique figée et constituent une invitation à l’audace.”

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