Dévotion robotique… (pas si) désintéressée

Le terme robot vient du tchèque « robota » qui signifie « travail, besogne, corvée ». Si la plupart d’entre eux, aujourd’hui, sont des robots industriels et prennent surtout la forme de bras automatisés, dans l’imaginaire, nous nous les représentons plutôt sous forme d’androïdes copiant le comportement humain. Si les robots humanoïdes ont pour l’instant marginalement contribué aux progrès de la robotique, coincés qu’ils sont dans la « vallée de l’étrange », ils portent plus que les autres d’innombrables promesses pour transformer notre rapport aux machines.

Janna Avener (@janna_avener), la créatrice du festival féministe Femmebit pour l’excellent Real Life, s’est interrogée pour savoir pourquoi l’essentiel des robots humanoïdes sont des femmes (si certains sont des hommes, c’est uniquement par vanité, explique-t-elle, leurs créateurs masculins cherchant à représenter surtout leur propre génie sous couvert d’autres génies comme les robots représentant Albert Einstein ou Philipp K. Dick). A l’image de Sophia (créée par Hanson Robotics) ou de Mark 1 (qui ressemble à Scarlett Johansson). En fait, explique Janna Avener, ces robots ne sont pas neutres, au contraire : ils ont été créés avec une certaine idée de la féminité. Ils inscrivent dans les machines une certaine idée de la femme : douce, réactive, amicale, charmante. Leurs « visages » sont jeunes, leurs « voix » sont enfantines, comme l’est Erica créée par Hiroshi Ishiguro, ou comme le sont ces poupées sexuelles robotiques ou ces réceptionnistes.

« Reste à savoir si la « beauté » est un complément ou une compensation de l’intelligence du robot ? », ironise Avener. Est-ce une compétence « supplémentaire » qui ne nécessite aucune puissance de traitement ? Quelle image et quelle fonction de la femme reproduisent-ils ? Les concepteurs de robots de service de ce type s’inspirent des pratiques du monde du service, qui met en avant certains types de personnalité dont les attributs sont censés être féminins comme l’amabilité, l’attention aux autres… La féminisation du robot (ce « maquillage psychologique ») exprime des « probabilités comportementales » perçues, c’est-à-dire, finalement, des représentations assez machistes du monde. Pour Janna Avener, « les robots humanoïdes féminins me montrent comment le marché me représente », « comme un test de Turing en sens inverse » : la personnalité féminine des robots devient une forme de mesure de la manière dont sont perçues la féminité et ses compétences économiques.

Et la chercheuse d’aller plus loin encore. La robotique humanoïde nous montre que l’exploitation d’autrui fait partie de notre condition humaine. Or, si la fonction du robot est de « habiliter les gens », comme l’a affirmé le roboticien Henrik Christensen dans sa feuille de route des objectifs de la robotique américaine, doit-il être créé pour faire des humains les maîtres des machines ? Les robots doivent-ils être créés pour satisfaire notre désir de domination et d’exploitation ?

Pour Janna Avener derrière ces représentations, les roboticiens semblent surtout se préoccuper de préserver des stéréotypes. Créer des robots avec des personnalités renforcées pour nous apaiser ou nous nourrir semble surtout mettre en évidence un manque criant de ces qualités. En tentant de rendre nos machines « humaines », ne cherchons-nous pas avant tout à perpétuer nos modes d’interactions, sans chercher à les critiquer ou à les réévaluer ? Et la chercheuse de nous proposer de créer des robots féroces pour exposer la folie de nos propres comportements, comme ceux que proposent la bricoleuse Simone Giertz. Si pour Ben Goertzel de Hanson Robotics, nous voulons des machines qui se lient à nous socialement et émotionnellement, ce n’est bien sûr pas du tout l’avis de Avener. Nous avons plus besoin de modèles de robots qui ouvrent nos modèles comportementaux plutôt que robots qui renforcent de manière néfaste et limitée la manière dont nous nous traitons déjà les uns les autres.

MAJ : Un autre article de Real Life revient quant à lui sur des recherches visant à apprendre aux robots à ressentir ou plutôt exprimer de la douleur, posant la question de la manière dont sont traités les robots. Pour la sociologue Katherine Cross, le harcèlement des robots révèle la manière dont la société harcèle les minorités et les plus pauvres. D’où l’importance de la question de la manière dont on traite les robots.

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