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	<title>InternetActu.net &#187; Tribune</title>
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	<description>InternetActu.net est un site d&#039;actualité consacré aux enjeux de l&#039;internet, aux usages innovants qu&#039;il permet et aux recherches qui en découlent.</description>
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		<title>Big Data : la nécessité d’un débat</title>
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		<pubDate>Fri, 23 Sep 2011 05:00:06 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Il nous a semblé intéressant de traduire, de façon collaborative (via Framapad), l’essai original que viennent de publier danah boyd et Kate Crawford présentant &#8220;Six provocations au sujet du phénomène des Big Data&#8221;.
Ces chercheuses, orientées vers l’ethnographie des usages des technologies de communication, s’interrogent &#8211; en toute connaissance de cause [cf. cette étude sur les tweets des révolutions tunisiennes&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Il nous a semblé intéressant de traduire, de façon collaborative (via <a href="http://framapad.org/">Framapad</a>), <a href="http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=1926431#122782">l’essai original</a> que viennent de publier <a href="http://www.zephoria.org/thoughts/">danah boyd</a> et <a href="http://www.katecrawford.net">Kate Crawford</a> présentant &#8220;Six provocations au sujet du phénomène des Big Data&#8221;.</p>
<p>Ces chercheuses, orientées vers l’ethnographie des usages des technologies de communication, s’interrogent &#8211; en toute connaissance de cause [cf. <a href="http://ijoc.org/ojs/index.php/ijoc/article/viewFile/1246/613">cette étude sur les tweets des révolutions tunisiennes et égyptiennes à laquelle a participé danah boyd</a>]- sur les limites épistémologiques, méthodologiques, mais aussi éthiques des Big Data : champ d’études qui s’ouvre aujourd’hui sur la base des énormes jeux de données que fournit internet, en particulier celles générées par l’activité des usagers des sites de réseaux sociaux, que seuls des systèmes informatiques ont la capacité de collecter et de traiter. </p>
<p>Les analyses des graphes relationnels de Facebook ou des flux de tweets de Twitter sont des exemples bien connus de cette rencontre des sciences humaines et de l’informatique en réseau. Dans cet essai, les deux chercheuses personnifient ce champ de recherche en un Big Data faisant écho à Big Brother, et le confrontent à quelques principes méthodologiques des sciences humaines. Elles pointent également les dangers qu’une hégémonie mal anticipée de l&#8217;analyse automatisée des données risque de faire courir à la compréhension d’internet et de ses usages. </p>
<p><a href="http://www.nature.com/nature/journal/v455/n7209/"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/09/cover_natureBigData.jpg" alt="cover_natureBigData" title="cover_natureBigData" width="150" height="200" class="alignright size-full wp-image-14732" hspace="6" vspace="6" align="right" /></a>Répétons avec elles qu’un corpus n’est pas plus scientifique ou objectif parce que l’on est en mesure d’aspirer toutes les données d’un site. D’autant qu’il existe de nombreux biais (techniques avec les API, mais aussi organisationnels) dans l’accès même à ces données qu’on aurait tort de considérer comme totales. Cet accès ne repose en effet que sur le bon vouloir de sociétés commerciales et sur les moyens financiers dont disposent chercheurs et universités. </p>
<p>Ainsi, le phénomène des Big Data risque, d’une part, de créer une nouvelle fracture numérique entre universités pauvres et riches, mais il peut aussi conduire à une vassalisation de la recherche scientifique par des sociétés commerciales et leurs services de marketing, utilisant eux aussi les Big Data pour profiler leurs produits. </p>
<p>Ce virage computationnel des sciences humaines menace également de pérenniser inutilement le sempiternel clivage entre deux cultures scientifiques, l’une mathématique, objective par nature, et l’autre littéraire &#8211; subjective forcément. A moins qu’il ne soit vu comme une occasion de guérir enfin une partie des sciences humaines de leur pêché  interprétatif originel et de leur achiffrisme congénital. </p>
<p>Les Science Studies féministes, Donna Haraway [<i>Le Manifeste Cyborg et autres essais. Sciences, Fictions, Féminismes</i>, Exils, 2007] par exemple, ont démontré comment, du lexique jusqu’aux instruments d’observation utilisés, les pratiques scientifiques ne cessent d’être liées à la Culture et à la Société au sein desquelles elles sont pensables, et que leur travail d’explication chiffrée et de prévision des phénomènes naturels implique toujours une part d’interprétation. Les auteures soulèvent enfin les problèmes éthiques qu’implique l’usage des données personnelles des utilisateurs, lorsque celles-ci, bien que produites en public, sont loin d’être explicitement destinées aux usages scientifiques. </p>
<p>Internet supporte aujourd’hui l’émergence d’une société de “citoyens-interprètes” [Yves Citton, <i>L’Avenir des humanités : Économie de la connaissance ou cultures de l’interprétation ?</i>, La Découverte, 2010], c’est à dire potentiellement en capacité de produire et de traiter leurs propres données et connaissances dans les champs de la santé, de l’énergie ou encore de la politique. Cette diffusion des compétences interprétatives au sein de sociétés d’individus connectés, et l’accroissement de leurs capacités d’agir à partir des données qu’ils partagent volontairement, bref la dimension profondément politique de ces activités en ligne, ne doivent pas se trouver noyées dans l’océan de données de Big Data. </p>
<p>Ce texte suggère aussi que cette ère des Big Data doit être accompagnée d&#8217;une réflexion politique au sein des <i>Digital Humanities</i>. Pour parodier Spiderman, avec danah boyd et Kate Crawford, n’oublions pas que <i>&#8220;With big power come big responsabilities”</i>.</p>
<p>Laurence Allard, Pierre Grosdemouge &#038; Fred Pailler.</p></blockquote>
<h3>6 provocations à propos des Big Data</h3>
<p><i>Traduction : Pierre Grosdemouge (@cultord) &#038; Fred Pailler (@Sociographie) à l’initiative de Laurence Allard. Merci à Samuel Ripault et Laëtitia Tin pour leur aide précieuse. </i></p>
<p><i>L&#8217;article original à été présenté lors du Symposium sur les dynamiques de l&#8217;internet et de la société : <a href="http://microsites.oii.ox.ac.uk/ics2011/content/home">&#8220;Une décennie avec Internet&#8221;</a>, organisé par l&#8217;Oxford Internet Institute, le 21 septembre 2011</i></p>
<blockquote><p>&#8220;La technologie n&#8217;est ni bonne, ni mauvaise, ni neutre&#8230; L&#8217;interaction entre la technologie et l&#8217;écosystème social est telle que les développements techniques ont des conséquences environnementales, sociales, et humaines qui dépassent de loin les objectifs des appareils techniques et des pratiques elles-mêmes.&#8221;<br />
Melvin Kranzberg (1986, p. 545) </p>
<p>&#8220;Nous devons ouvrir le débat &#8211; alors qu&#8217;il n&#8217;en existe aucun de sérieux actuellement &#8211; à propos des différentes temporalités, spatialités et matérialités que nous sommes susceptibles de représenter grâce à nos bases de données, avec, en vue, une conception permettant une flexibilité maximum, et autorisant, autant que possible, l&#8217;émergence d&#8217;une polyphonie et d&#8217;une polychronie. L&#8217;expression &#8220;données brutes&#8221; est un oxymore autant qu&#8217;une mauvaise idée; au contraire, les données devraient être cuisinées avec soin.&#8221;<br />
Geoffrey Bowker (2005, p. 183-184) </p></blockquote>
<p>L&#8217;ère de Big Data a commencé. Les informaticiens, physiciens, économistes, mathématiciens, politologues, bio-informaticiens, sociologues, et beaucoup d&#8217;autres réclament l&#8217;accès aux quantités massives d&#8217;informations produites par et à propos des gens, des choses, et de leurs interactions. Divers groupes discutent des coûts et des bénéfices de l&#8217;analyse de l&#8217;information issue de Twitter, Google, Verizon, 23andMe, Facebook, Wikipedia, et de tous les espaces dans lesquels de grands nombres de personnes laissent des traces numériques et déposent des données. D&#8217;importantes questions émergent. Les analyses de l&#8217;ADN à grande échelle aideront-elles à guérir les maladies ? Ou bien cela aboutira-t-il à une nouvelle vague d&#8217;inégalités médicales ? L&#8217;analyse des données rendra-t-elle l&#8217;accès des gens à l&#8217;information plus efficace et effectif ? Ou sera-t-elle plutôt utilisée pour pister les manifestants dans les rues des grandes villes ? Améliorera-t-elle la manière dont nous étudions la communication et la culture humaine, ou va-t-elle rétrécir la palette des options qui s&#8217;offrent à la recherche et altérer ce que &#8220;recherche&#8221; veut dire ? Tout ou partie de ces possibilités ? </p>
<p>Parler en termes de Big Data est, de bien des manières, restrictif. Comme l&#8217;observe Lev Manovitch (2011), ce terme a été utilisé en sciences pour désigner les ensembles de données suffisamment grands pour nécessiter des super-ordinateurs, et bien que, désormais, de grands ensembles de données puissent être analysés sur des ordinateurs de bureau avec des logiciels standards. Il n&#8217;y a aucun doute sur le fait que les quantités de données disponibles aujourd&#8217;hui soient en effet très grandes, mais ce n&#8217;est pas la caractéristique la plus pertinente de ce nouvel écosystème des données. Les Big Data sont remarquables, non en raison de leurs tailles, mais pour leurs capacités à être articulées à d&#8217;autres données. En raison des efforts pour exploiter et agréger les données, Les Big Data sont fondamentalement liées aux réseaux. Leurs valeurs viennent des <i>patterns</i> qui peuvent être tirés du fait de connecter entre eux des jeux de données, concernant un individu, des individus liés à d&#8217;autres, des groupes de gens, ou simplement concernant la structure de l&#8217;information elle-même. </p>
<p>Plus encore, les Big Data sont importantes parce qu&#8217;elles renvoient à des analyses ayant cours à la fois à l&#8217;université et dans l&#8217;industrie. Au lieu de suggérer un terme nouveau, nous utilisons le terme Big Data ici en raison de sa prégnance populaire et parce que c&#8217;est le phénomène entourant les Big Data que nous souhaitons aborder. Ces Big Data amènent certains chercheurs à croire qu&#8217;ils peuvent tout voir d&#8217;une hauteur de 30 000 pieds. C&#8217;est le genre de données qui encourage la pratique de l&#8217;apophénie : voir des tendances là où il n&#8217;y en a aucune, simplement parce que des quantités massives de données peuvent offrir des connexions qui irradient dans toutes les directions. Pour cette raison, il est crucial de commencer à interroger les hypothèses qui vont gouverner l&#8217;analyse, les cadres méthodologiques, et les préjugés qui sous-tendent le phénomène Big Data. </p>
<p>Alors que les bases de données ont agrégé des données sur plus d&#8217;un siècle, le champ des Big Data n&#8217;est plus exclusivement le domaine des actuaires et des scientifiques. De nouvelles technologies ont rendu possible pour un grand nombre de personnes &#8211; incluant les chercheurs en humanités et en sciences sociales, les marketeurs, les organisations gouvernementales, les institutions éducatives, et les individus motivés &#8211; le fait de produire, partager, interagir avec, et organiser des données. Des jeux massifs de données autrefois illisibles et distincts, se trouvent articulés et aisément accessibles aujourd&#8217;hui. Les données deviennent chaque jour davantage notre &#8220;atmosphère numérique&#8221; : l&#8217;oxygène que nous inspirons et le dioxyde de carbone que nous expirons. Cet air est à la fois source de nourriture et de pollution. </p>
<p>La manière dont nous nous engageons dans l&#8217;ère des Big Data est cruciale : alors qu&#8217;elle s&#8217;installe dans un environnement d&#8217;incertitudes et de changements rapides, les décisions prises aujourd&#8217;hui auront un impact considérable dans le futur. Face à l&#8217;automatisation croissante de la collecte et de l&#8217;analyse des données &#8211; tels les algorithmes qui peuvent extraire et nous renseigner sur des <i>patterns</i> massifs dans le comportement humain &#8211; il est nécessaire de se demander quels systèmes dirigent ces pratiques, et lesquels les régulent. Dans <i>Code</i>, L. Lessig (1999) soutient que les systèmes sont régulés par quatre forces : le marché, la loi, les normes sociales, et l&#8217;architecture &#8211; ou, dans le cas de la technologie, le code. </p>
<p>Quand il s&#8217;agit des Big Data, ces 4 forces entrent en jeu, et, fréquemment, en conflit . Le marché voit les Big Data comme une pure opportunité : les marketeurs les utilisent pour orienter leurs campagnes, les assureurs veulent optimiser leurs offres, et les banquiers de Wall Street les utilisent pour améliorer leurs analyses des comportements  du marché. Une législation a d&#8217;ores et déjà été proposée pour freiner la collecte et la rétention de données, généralement plutôt motivée par des questions de vie privée (par exemple, le <i>Do Not Track Online Act</i> de 2011 aux États-Unis). Des fonctionnalités comme la personnalisation permettent un accès rapide aux informations les plus pertinentes, mais elles entrainent de difficiles questions éthiques et divisent l&#8217;opinion de manière problématique (Pariser 2011). </p>
<p>Des études significatives et pertinentes sont actuellement réalisées qui s&#8217;appuient sur les méthodologies des Big Data, en particulier des études concernant les pratiques des sites de réseaux sociaux comme Facebook et Twitter. Néanmoins, il est impératif que nous commencions à poser des questions cruciales sur ce que signifient toutes ces données, qui y ont accès, comment elles sont déployées, et à quelles fins. La montée des  Big Data amène aussi de grandes responsabilités. Dans cet essai, nous proposons six provocations dont nous espérons qu&#8217;elles pourront éveiller les conversations sur les problèmes de Big Data. Il y a un enjeu pour les chercheurs du domaine des sciences sociales au cœur de la culture computationnelle du champ des Big Data, précisément dans la mesure où beaucoup de leurs questions centrales sont des questions fondamentales de nos disciplines. Aussi, nous croyons qu&#8217;il est temps de commencer à interroger de manière critique ce phénomène, ses hypothèses, ses partis-pris. </p>
<h3>1. L&#8217;automatisation de la recherche change la définition du savoir</h3>
<p>Durant les premières décennies du 20e siècle, Henry Ford a imaginé un système de production pour la fabrication de masse, utilisant des machines spécialisées et des produits standardisés. Simultanément, il est devenu la vision dominante du progrès technologique. Impliquant des chaînes d&#8217;automatisation et d&#8217;assemblage, le fordisme est devenu l&#8217;orthodoxie de la production pour les décennies suivantes : adieu les artisans compétents et le travail lent, bienvenue dans une ère du &#8220;fait à la machine&#8221; (Baca 2004). Mais il s&#8217;agissait de bien plus que d&#8217;un nouvel ensemble d&#8217;outils. Le 20e siècle fut profondément marqué par le fordisme : ce dernier a produit une nouvelle compréhension du travail, de la relation humaine au travail et plus largement de la société. </p>
<p>Les Big Data ne renvoient pas uniquement aux très grands jeux de données et aux outils et procédures utilisés pour les manipuler et les analyser, mais aussi au tournant computationnel de la pensée et de la recherche (Burkholder 1992). Tout comme Ford a changé la manière dont nous fabriquons des voitures &#8211; et ainsi transformé le travail lui-même &#8211; les Big Data font émerger un système de savoir qui est déjà en train de transformer les objets du savoir, tout en ayant aussi le pouvoir d&#8217;informer la manière dont nous comprenons les réseaux humains et les communautés. <i>&#8220;Changez les instruments, et vous changerez toute la théorie sociale qui va avec&#8221;</i>, nous rappelle Latour (2009, p. 9). </p>
<p>Nous dirions que les Big Data créent un changement radical dans la manière dont nous pensons la recherche. Commentant la science sociale computationnelle, Lazer et al. affirment qu&#8217;elle offre <i>&#8220;la capacité de collecter et d&#8217;analyser des données avec une ampleur, une profondeur et à une échelle sans précédents&#8221;</i> (2009, p. 722). Mais ce n&#8217;est pas qu&#8217;une question d&#8217;échelle. Pas plus qu&#8217;il ne suffit de considérer cela en termes de proximité, ou de ce que Moretti (2007) évoque comme une analyse proche ou distante des textes. Il s&#8217;agit plutôt d&#8217;un profond changement au niveau de l&#8217;épistémologie et de l&#8217;éthique. Sont reformulées des questions clés concernant la constitution du savoir, le processus de recherche, la manière dont nous devons traiter l&#8217;information, et la nature et la catégorisation de la réalité. Tout comme du Gay et Pryke ont noté que <i>&#8220;les outils comptables&#8230; n&#8217;aident pas seulement à mesurer l&#8217;activité économique, ils donnent forme à la réalité qu&#8217;ils mesurent&#8221;</i> (2002, pp. 12-13), les Big Data posent les bases de nouveaux terrains d&#8217;objets, de nouvelles méthodes de connaissance, de nouvelles définitions de la vie sociale. </p>
<p>Louant ce qu&#8217;il appelle &#8220;l&#8217;âge des Petabits&#8221;, Chris Anderson, rédacteur en chef de <i>Wired</i>, écrit : <i>&#8220;C&#8217;est un monde dans lequel des quantités massives de données et les mathématiques appliquées remplacent tous les autres outils qui pourraient être utilisés. Exit toutes les théories sur les comportements humains, de la linguistique à la sociologie. Oubliez la taxinomie, l&#8217;ontologie, et la psychologie. Qui peut savoir pourquoi les gens font ce qu&#8217;ils font ? Le fait est qu&#8217;il le font, et que nous pouvons le tracer et mesurer avec une fidélité sans précédent. Si l&#8217;on a assez de données, les chiffres parlent d&#8217;eux-mêmes.&#8221;</i> (2008) </p>
<p>Les chiffres parlent-ils d&#8217;eux-mêmes ? La réponse, pensons-nous, est un retentissant &#8220;NON&#8221;. </p>
<p>Le fait qu&#8217;Anderson congédie toutes les autres théories et disciplines est significatif : cela révèle l&#8217;existence d&#8217;un courant arrogant dans nombre de débats sur les Big Data dans lesquels toutes les autres formes d&#8217;analyses peuvent être écartées au profit d&#8217;une production à la chaîne de chiffres, privilégiés comme étant en lien direct avec la connaissance brute. Les raisons pour lesquelles les gens font des choses, écrivent des choses, ou fabriquent des choses sont effacées au profit du volume des répétitions numériques et de vastes modélisations. Ce n&#8217;est pas un lieu pour la réflexion, ni pour les formes plus anciennes d&#8217;habiletés intellectuelles. Comme David Berry (2011, p. 8 ) l&#8217;écrit, les Big Data fournissent <i>&#8220;des quantités déstabilisantes de connaissances et d&#8217;informations auxquelles il manque la force régulatrice de la philosophie.&#8221;</i> En lieu et place de la philosophie &#8211; que Kant voyait comme la base rationnelle de toute institution &#8211; <i>&#8220;la computationalité pourrait alors être envisagée comme une onto-théologie, créant une nouvelle &#8220;épochè&#8221; ontologique en tant que nouvelle constellation historique de l&#8217;intelligibilité&#8221;</i> (Berry 2011, p. 12). </p>
<p>Nous devons poser de difficiles questions sur les modèles d&#8217;intelligibilité des Big Data avant qu&#8217;elles ne se cristallisent en nouvelles orthodoxies. Si nous en revenons à Ford, son innovation utilisait la chaine de montage pour fragmenter des tâches globales, interconnectées en tâches simples, atomisées et mécaniques. Il l&#8217;a fait en concevant des outils spécialisés qui prédéterminaient et limitaient fortement l&#8217;action du travailleur. De même, les outils spécialisés des Big Data intègrent également leurs propres limitations et restrictions. L&#8217;une d&#8217;elles concerne le temps. <i>&#8220;Les Big Data portent sur le présent exclusivement, sans le contexte historique qui est un facteur prédictif&#8221;</i>, observe Joi Ito, le directeur du MIT Media Lab (Bollier 2010, p. 19). Par exemple, Facebook et Twitter sont des exemples de sources de Big Data qui n&#8217;offrent que des fonctions limitées d&#8217;archivage et de recherche, et pour lesquelles les chercheurs auront tendance à se concentrer sur des choses présentes ou sur le passé immédiat &#8211; traçant les réactions à une élection, une finale télévisée ou un désastre naturel &#8211; en raison de la difficulté même, voire de l&#8217;impossibilité, d&#8217;accéder à des données plus anciennes. </p>
<p>Si nous observons l&#8217;automatisation de certains types particuliers de fonctions de recherche, alors nous devons considérer les défauts intégrés de ces machines-outils. Il ne suffit pas de simplement demander, comme le suggère Anderson <i>&#8220;Qu&#8217;est-ce que la science peut apprendre de Google ?&#8221;</i>, mais il faut se demander comment Google et les autres moissonneurs de Big Data peuvent changer le sens même d&#8217;apprendre, et quelles nouvelles possibilités et limites pourraient accompagner ces systèmes de connaissance. </p>
<h3>2. Les revendications d&#8217;objectivité et d&#8217;exactitude sont trompeuses</h3>
<p><i>&#8220;Des nombres, des nombres, des nombres&#8221;</i>, écrit Latour (2010). <i>&#8220;La sociologie a été obsédée par l&#8217;idée de devenir une science quantitative&#8221;</i>. Et pourtant, elle n&#8217;a toujours pas atteint ce but, selon Latour, puisqu&#8217;il dépend de l&#8217;endroit où l&#8217;on fait passer la ligne séparant la connaissance quantifiable de celle qui ne l&#8217;est pas en matière de social. </p>
<p>Les Big Data offrent aux Humanités une nouvelle opportunité de revendiquer le statut de science quantitative aux méthodes objectives, en rendant quantifiables de plus en plus d&#8217;espaces sociaux. En réalité, travailler avec les Big data reste une affaire subjective, et ce qui est quantifié ne peut forcément prétendre à une plus grande proximité avec une vérité objective &#8211; en particulier lorsque l&#8217;on considère les messages provenant des sites de médias sociaux. Pourtant, persiste la croyance erronée que les recherches qualitatives sont affaires d&#8217;interprétation de récits, et que les recherches quantitatives sont affaires de production de faits. Et c&#8217;est ainsi que les Big Data risquent de remettre à l&#8217;ordre du jour les divisions qui organisent les éternelles querelles sur les méthodes scientifiques. </p>
<p>La notion d&#8217;objectivité a constitué une question centrale pour la philosophie des sciences comme ce fut le cas lors des premiers débats sur les méthodes scientifiques (Durkheim 1895). D&#8217;un côté, la revendication de l&#8217;objectivité suggère une adhésion de la recherche à la sphère des objets, aux choses existant en elles-mêmes et pour elles-mêmes. D&#8217;un autre côté, la subjectivité est considérée avec suspicion, toute colorée qu&#8217;elle est par les diverses formes de conditionnements individuels et sociaux. La méthode scientifique s&#8217;efforce de se déprendre de toute subjectivité grâce l&#8217;application d&#8217;un processus dépassionné par lequel des hypothèses sont proposées et testées, aboutissant au final à une amélioration des connaissances. Néanmoins, les revendications d&#8217;objectivité sont nécessairement celles de sujets et sont fondées sur des observations et des choix subjectifs. </p>
<p>Tous les chercheurs sont des interprètes de données. Comme Lisa Gitelman (2011) l&#8217;observe, les données doivent d&#8217;abord être imaginées, conçues comme des données, et ce processus d&#8217;imagination des données se base sur une forme d&#8217;interprétation : <i>&#8220;chaque discipline institutionnalisée possède ses propres normes et standards concernant l&#8217;imagination des données&#8221;</i>. Depuis que les chercheurs en informatique ont commencé à prendre part à la recherche en sciences sociales, il existe une tendance à considérer leurs travaux comme étant affaire de faits et non d&#8217;interprétations. Un modèle peut avoir l&#8217;air mathématiquement solide, une expérience peut sembler valide, mais dès lors que le chercheur tente d&#8217;en saisir le sens, le processus d&#8217;interprétation a commencé. Les décisions de conception, qui déterminent ce qui sera mesuré, découlent elles aussi d&#8217;un processus interprétatif. </p>
<p>Par exemple, dans le cas des données issues des médias sociaux, il existe un processus de &#8220;nettoyage des données&#8221; : des décisions sont prises pour savoir quels attributs et quelles variables vont être pris en compte, et lesquels vont être ignorés. Ce processus est intrinsèquement subjectif. Comme Bollier l&#8217;explique : <i>&#8220;En tant que grande masse de données brutes, les Big Data ne s&#8217;expliquent pas d&#8217;elles-mêmes. Qui plus est, les méthodologies spécifiques permettant d&#8217;interpréter les données sont soumises à toutes sortes de débats philosophiques. Les données peuvent-elles représenter une &#8220;vérité objective&#8221; ou bien est-ce que toute interprétation est forcément biaisée par une forme de filtrage subjectif, ou encore par la manière dont les données sont &#8220;nettoyées&#8221; ?&#8221;</i> (2010, p.13) </p>
<p>Il faut ajouter à ces questions le problème des erreurs dans les données elles-mêmes. Les grands jeux de données récoltés sur Internet sont souvent peu fiables, à la merci des pannes ou des pertes, et ces erreurs et lacunes sont décuplées quand on croise de multiples jeux de données. Les sociologues ont une longue histoire en termes de critique de la collecte des données et de vigilance à la façon  dont un ensemble de  biais peuvent influencer leurs données (Cain &#038; Finch, 1981; Clifford &#038; Marcus, 1986). Une telle critique implique de comprendre les propriétés et les limites d&#8217;un jeu de données, quelle que soit sa taille. Ce dernier peut contenir des millions et des millions de petits morceaux d&#8217;informations, mais cela ne signifie ni qu&#8217;il soit aléatoire ni qu&#8217;il soit représentatif. Pour avoir des prétentions statistiques face à un jeu de données, nous avons besoin de savoir d&#8217;où celles-ci proviennent ; et il est tout aussi important de connaître les faiblesses de ces données, et d&#8217;en rendre compte. Une telle démarche implique d&#8217;admettre que l&#8217;identité d&#8217;une personne et son point de vue informent les analyses qu&#8217;elle peut produire (Behar &#038; Gordon, 1996). </p>
<p>Des erreurs spectaculaires peuvent survenir lorsque les chercheurs tentent de faire des trouvailles en sciences sociales au sein des systèmes technologiques. Un exemple classique est né du choix de Friendster d&#8217;appliquer les travaux de Robin Dunbar (1998). Analysant la pratique du commérage chez les humains et de l&#8217;épouillage chez les singes, Dunbar trouva que les gens ne pouvaient entretenir activement plus de 150 relations, et défendait l&#8217;idée que ce nombre représentait la taille maximale du réseau personnel de quelqu&#8217;un. Malheureusement, Friendster a cru que les gens reproduiraient sur le site leur réseau personnel préexistant, et en a déduit que personne n&#8217;aurait une liste d&#8217;amis supérieure à 150. Il a donc bloqué le nombre &#8220;d&#8217;amis&#8221; que les gens pouvaient avoir sur ce service (boyd, 2006). </p>
<p>L&#8217;interprétation est au cœur de l&#8217;analyse de données. Quelle que puisse être la taille d&#8217;un jeu de données, il est sujet à des limitations et à des partis-pris. Si ces limites et ces partis-pris ne sont pas compris et soulignés, il faut s&#8217;attendre à des problèmes d&#8217;interprétation. Les Big Data atteignent le sommet de leur efficacité lorsque les chercheurs prennent en compte le processus méthodologique complexe qui sous-tend l&#8217;analyse de données sociales. </p>
<h3>3. De plus grosses données ne sont pas toujours de meilleures données</h3>
<p>Les chercheurs en sciences sociales ont longtemps affirmé que la rigueur de leur travail s&#8217;enracinait dans leur approche systématique de la collecte et de l&#8217;analyse de données (McClosky, 1985). Les ethnographes s&#8217;attachent à rendre compte réflexivement des préjugés que peuvent contenir leurs interprétations. Ceux qui travaillent sur la base d&#8217;expérimentations contrôlent et standardisent la conception de leurs expériences. Les sociologues creusent la question des mécanismes de l&#8217;échantillonnage et des biais potentiellement contenus dans les questionnaires qu&#8217;ils utilisent dans leurs enquêtes. Les chercheurs quantitativistes soupèsent la représentativité statistique&#8230; Ce ne sont que quelques-unes des manières par lesquelles les chercheurs en sciences sociales essaient d&#8217;évaluer, chacun, la validité de leurs travaux respectifs. Malheureusement, certains de ceux qui abordent la question des Big Data supposent que ces questions au cœur des méthodologies des sciences sociales ne sont désormais plus pertinentes. On constate qu&#8217;un ethos sous-jacent pose ici problème, selon lequel plus gros signifie meilleur, quantité signifie nécessairement qualité. </p>
<p>Twitter fournit un bon exemple, dans le contexte d&#8217;une analyse statistique. Tout d&#8217;abord, Twitter ne représente pas &#8220;tout le monde&#8221;, bien que beaucoup de journalistes et de chercheurs emploient &#8220;les gens&#8221; et &#8220;les usagers de Twitter&#8221; comme des synonymes. La population utilisatrice de Twitter n&#8217;est pas davantage représentative de la population globale. Et nous ne pouvons pas affirmer non plus qu&#8217;un compte Twitter équivaille à un utilisateur : certains utilisateurs ont plusieurs comptes, certains comptes sont utilisés par plusieurs personnes. Certaines personnes ne créent jamais de comptes, mais accèdent à Twitter via le web. Certains comptes sont en fait des &#8220;robots&#8221;, qui produisent du contenu automatisé sans impliquer la présence d&#8217;une personne. Plus encore, la notion de compte &#8220;actif&#8221; est problématique. Tandis que certains usagers postent régulièrement du contenu sur Twitter, d&#8217;autres participent en tant &#8220;qu&#8217;écoutants&#8221;  (Crawford 2009, p. 532). La société Twitter Inc. a révélé que 40% des utilisateurs actifs ne se connectent que pour écouter (Twitter, 2011). Le sens véritable des termes &#8220;utilisateur&#8221; et &#8220;participation&#8221; et &#8220;actif&#8221; doit donc être examiné de façon critique. En raison des incertitudes sur ce que représente véritablement un compte et sur les diverses formes que peut prendre l&#8217;engagement dans des activités liées au site, il serait aventureux de prendre un échantillon de comptes Twitter et d&#8217;en tirer des conclusions sur &#8220;les gens&#8221; ou &#8220;les utilisateurs&#8221;. Seul Twitter Inc. peut revendiquer un regard sur l&#8217;ensemble des comptes ou l&#8217;ensemble des tweets ou d&#8217;un échantillon aléatoire, dans la mesure où ils ont accès à la base de données centrale. Mais même ainsi, ils ne peuvent pas facilement comptabiliser les &#8220;voyeurs&#8221;, ni les gens utilisant de multiples comptes ou les groupes de gens qui utilisent le même compte à plusieurs. Qui plus est, la base de données centrale est également sujette à des pannes, et les tweets sont fréquemment perdus et effacés. </p>
<p>Twitter Inc. rend accessible au public une fraction de son matériel, via ses API (<a href="#ndbp01">1</a>). Le plus gros des flux offerts ainsi par Twitter, appelé par la firme elle-même le <i>firehose</i> (&#8221;la lance à incendie&#8221;, ndlt), permet d&#8217;accéder théoriquement à tous les tweets publics qui ont été postés et exclut explicitement tout tweet qu&#8217;un utilisateur aurait choisi de rendre privé ou &#8220;protégé&#8221;. Pourtant, certains tweets publiquement accessibles manquent encore dans le <i>firehose</i>. Bien qu&#8217;une poignée d&#8217;entreprises et de start-ups puissent ainsi aspirer l&#8217;intégralité des tweets, très peu de chercheurs bénéficient d&#8217;un tel niveau d&#8217;accès. La plupart ont plutôt accès à ce que Twitter appelle le <i>gardenhose</i> (&#8221;le tuyau d&#8217;arrosage&#8221;, ndlt) (qui représente environ 10% des tweets publics), soit même seulement au <i>spritzer</i> (&#8221;vin délayé&#8221;, ndlt) (environ 1% des tweets publics), ou encore ont eu recours à une &#8220;liste blanche&#8221; de comptes grâce auxquels ils ont pu utiliser les API pour avoir accès à différents sous-ensembles de contenus tirés du flux public (<a href="#ndpb02">2</a>). On manque donc d&#8217;informations permettant de savoir quels tweets sont exactement inclus dans ces différents flux de données et comment est construit leur échantillonnage. Il se peut que l&#8217;API n&#8217;extraie qu&#8217;un échantillon aléatoire de tweets, ou qu&#8217;elle ne retienne que les quelques premières centaines de tweets émis chaque heure, ou encore qu&#8217;elle ne retienne que les tweets issus d&#8217;un segment particulier du graphe du réseau. Étant donnée cette incertitude, il est difficile pour des chercheurs de revendiquer la qualité des données qu&#8217;ils sont en train d&#8217;analyser. Ces données sont-elles représentatives de tous les tweets ? Non, dans la mesure où elles excluent les tweets des comptes protégés (<a href="#ndpb03">3</a>). Ces données sont-elles représentatives de tous les tweets publics ? Peut-être, mais pas nécessairement. </p>
<p>Ce ne sont là que quelques-unes des inconnues auxquelles les chercheurs font face lorsqu&#8217;ils travaillent sur les données de Twitter, pourtant ces limites sont rarement reconnues. Même ceux qui fournissent la procédure par laquelle ils ont construit leur échantillon à partir du <i>firehose</i> ou du <i>gardenhose</i> évoquent rarement ce qui pourrait manquer ni comment leurs algorithmes ou l&#8217;architecture du système de Twitter peuvent introduire des distorsions dans le jeu de données. Certains chercheurs se concentrent simplement sur le nombre brut de tweets : mais un grand nombre de données (<i>big data</i>) et la totalité des données (<i>whole data</i>), ce n&#8217;est pas la même chose. Si l&#8217;on ne peut prendre en compte le mode d&#8217;échantillonnage d&#8217;un jeu de données, sa taille n&#8217;est d&#8217;aucune importance. </p>
<p>Par exemple, un chercheur pourrait chercher à comprendre la fréquence de réactualisation des tweets en fonction des sujets abordés, mais si Twitter retire du flux tous les tweets qui contiennent certains mots ou informations problématiques &#8211; des références à la pornographie par exemple &#8211; cette fréquence sera finalement complètement erronée. Indépendamment du nombre de tweets, un échantillon n&#8217;est pas représentatif si les données sont biaisées dès le départ. Twitter est devenu une source très populaire lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;exploiter dans le champ des Big Data, mais travailler avec les données de Twitter pose de sérieux défis méthodologiques, rarement abordés par ceux qui s&#8217;y aventurent. Lorsque des chercheurs se mettent à travailler sur un jeu de données, ils ont besoin de comprendre &#8211; et de pouvoir expliquer publiquement &#8211; non seulement les limites de ce jeu de données, mais aussi  les limites des questions qui peuvent se poser et quelles interprétations sont appropriées pour y répondre. </p>
<p>C&#8217;est particulièrement vrai lorsque les chercheurs combinent de multiples grands jeux de données. Jesper Anderson, le cofondateur du système de stockage de données financières ouvert FreeRisk, explique que le fait de combiner des données issues de multiples sources confronte à des défis particuliers : <i>&#8220;Chacune de ces sources est sujette à des erreurs&#8230; Je pense que nous ne faisons qu&#8217;amplifier ce problème [quand on combine de multiples jeux de données]&#8220;</i> (Bollier 2010, p.13). Cela ne signifie pas pour autant que combiner des données n&#8217;aie pas d&#8217;intérêt &#8211; certaines études, comme celle menée par Alessandro Acquisti et Ralph Gross (2009) qui montrait comment les bases de données pouvaient être croisées pour révéler de très sérieuses violations de la vie privée sont cruciales. Il est donc impératif que de telles combinaisons de données se fassent avec rigueur méthodologique et transparence. </p>
<p>Finalement, au tournant de l&#8217;ère computationnelle, il devient de plus en plus important de reconnaître la valeur du <i>&#8220;small data&#8221;</i>. Les intuitions de recherche peuvent apparaître à n&#8217;importe quel niveau, y compris à très petite échelle. Dans certains cas, se concentrer sur un seul individu peut s&#8217;avérer extraordinairement riche. On peut prendre pour exemple le travail de Tiffany Veinot (2007), qui a suivi un seul travailleur &#8211; un inspecteur des voûtes dans une entreprise de services hydroélectriques &#8211; afin de comprendre les pratiques informationnelles des travailleurs en col-bleu. En menant cette étude peu commune, Veinot a été amenée à déplacer la définition des &#8220;pratiques informationnelles&#8221;, en s&#8217;écartant du regard porté habituellement sur leurs premiers usagers, les cols blancs, et en se rendant dans des espaces situés hors des contextes de l&#8217;entreprise ou de la ville. L&#8217;histoire que son travail nous raconte n&#8217;aurait pu être découverte en exploitant des millions de comptes Facebook ou Twitter, et si elle contribue de manière significative au champ de recherche, c&#8217;est en portant un regard sur le plus petit nombre possible de participants. La dimension des données reprises devrait ainsi correspondre à la question posée : dans certains cas, plus c&#8217;est petit, mieux c&#8217;est. </p>
<h3>4. Toutes les données ne sont pas équivalentes</h3>
<p>Certains chercheurs considèrent que les recherches menées sur de petits ensembles de données peuvent être améliorées grâce aux Big Data. Cet argument présuppose que les données sont interchangeables. Au contraire, sorties de leur contexte, les données perdent leur signification et leur valeur. Le contexte est déterminant. Si deux jeux de données peuvent être modélisés de la même manière, cela ne signifie pas pour autant qu&#8217;ils soient équivalents ni qu&#8217;ils puissent être analysés de la même façon. Considérons par exemple l&#8217;intérêt croissant pour l&#8217;analyse des réseaux sociaux qui a accompagné l&#8217;émergence des sites de réseaux sociaux (boyd &#038; Ellison 2007) et l&#8217;obsession des industriels pour les &#8220;graphes sociaux&#8221;. Un nombre incalculable de chercheurs se sont rués sur Twitter et Facebook et sur d&#8217;autres médias sociaux pour analyser les graphes sociaux qui en résultaient, se découvrant des prétentions sur l&#8217;analyse des réseaux sociaux. </p>
<p>L&#8217;étude des réseaux sociaux date des débuts de la sociologie et de l&#8217;anthropologie (par ex. Radcliffe-Brown, 1940), avec l&#8217;apparition de la notion de &#8220;réseau social&#8221; en 1954 (Barnes) et l&#8217;émergence du champ de &#8220;l&#8217;analyse des réseaux sociaux&#8221; peu de temps après (Freeman 2006). Depuis lors, les universitaires de différentes disciplines ont tenté de comprendre les relations des gens entre eux en recourant à diverses approches méthodologiques et analytiques. Alors que les chercheurs commençaient à interroger les connexions entre les gens sur les médias sociaux en ligne, on a vu un véritable regain d&#8217;intérêt pour l&#8217;analyse des réseaux sociaux. Désormais, les spécialistes de l&#8217;analyse de réseaux se tournent vers l&#8217;étude des réseaux générés par les communications médiatisées, les déplacements géographiques et d&#8217;autres types de données traçables. </p>
<p>Cependant, les réseaux générés par les médias sociaux et résultant des traces communicationnelles ne sont pas nécessairement interchangeables avec les données issues des autres types de réseaux sociaux. Simplement parce que le fait que deux personnes soient physiquement co-présentes &#8211; ce qui pourrait être décelé par les antennes téléphoniques ou saisi par des photographies &#8211; ne signifie pas pour autant qu&#8217;elles se connaissent. En outre, plutôt que d&#8217;indiquer la présence de récurrences objectives et prévisibles, les sites de réseaux sociaux facilitent plutôt l&#8217;établissement de connexions qui traversent les frontières structurelles et agissent ainsi comme une source dynamique de changement : produire un instantané, ou même relever un ensemble de traces dans le temps, ne permet pas de saisir la complexité de toutes les relations sociales. Comme le notent Kilduff et Tsai (2003, p. 117) <i>&#8220;les recherches sur les réseaux tendent à se baser sur une ontologie naïve qui considère comme non-problématique l&#8217;existence et la persistance objectives de </i>patterns<i>, d&#8217;invariants et de systèmes sociaux&#8221;</i>. Cette approche produit un certain type de résultats lorsque l&#8217;analyse ne porte que sur un point déterminé dans le temps, mais elle s&#8217;effondre totalement dès lors que des questions plus vastes sont abordées (Meyer et al. 2005). </p>
<p>Historiquement parlant, lorsque les sociologues et anthropologues s&#8217;intéressèrent, les premiers, aux réseaux sociaux, les données sur les relations entre individus étaient collectées par le biais d&#8217;enquêtes, d&#8217;entretiens, d&#8217;observations et de dispositifs d&#8217;expérimentation. Utilisant ces données, les sociologues se sont essentiellement attachés à décrire les &#8220;réseaux personnels&#8221; &#8211; l&#8217;ensemble de relations qu&#8217;un individu développe et entretient (Fischer 1982). Ces connexions furent évaluées sur la base d&#8217;une série de mesures développées au fil du temps dans le but d&#8217;identifier les connexions personnelles. L&#8217;ère des Big Data introduit deux nouveaux types très populaires de réseaux sociaux, dérivés cette fois de l&#8217;étude des traces laissées par les données : les &#8220;réseaux articulés&#8221; et les &#8220;réseaux comportementaux&#8221;. </p>
<p>Les &#8220;réseaux articulés&#8221; sont ceux qui résultent du fait que les utilisateurs spécifient leurs contacts lorsqu&#8217;ils utilisent des technologies de médiation (boyd 2004). Il existe trois motifs fréquents pour lesquels les gens articulent ainsi leurs connexions : pour disposer d&#8217;une liste de leurs contacts à usage personnel ; pour afficher publiquement leurs connexions à certains autres ; et pour filtrer le contenu sur les médias sociaux. On trouve ces réseaux articulés sous la forme de carnets d&#8217;adresses mails ou téléphoniques, de listes de contacts de messageries instantanées, de listes &#8220;d&#8217;amis&#8221; sur certains réseaux sociaux, et de &#8220;followers&#8221; sur d&#8217;autres types de réseaux sociaux. Les motivations qui poussent les gens à ajouter quelqu&#8217;un à chacune de ces listes sont très variables, mais le résultat reste que ces listes peuvent inclure des amis, des collègues, des connaissances, des célébrités, des personnalités publiques, et des inconnus jugés intéressants. </p>
<p>Les &#8220;réseaux comportementaux&#8221; sont dérivés de l&#8217;analyse des modes de communication, des coordonnées téléphoniques et des interactions sur les médias sociaux (Meiss et al. 2008 ; Onnela et al. 2007). Ils peuvent inclure les personnes qui s&#8217;envoient des SMS, ceux qui sont tagués ensemble sur des photos sur Facebook, les gens qui s&#8217;envoient des emails, et les gens qui se trouvent physiquement dans les mêmes espaces, du moins si l&#8217;on se fie à ce qu&#8217;indiquent leurs téléphones portables. </p>
<p>Réseaux &#8220;articulés&#8221; et &#8220;comportementaux&#8221; ont tous deux une grande valeur aux yeux des chercheurs, mais ils ne sont pas équivalents aux réseaux personnels. Par exemple, bien que souvent contesté, le concept de &#8220;force des liens&#8221; est conçu pour indiquer l&#8217;importance des relations individuelles (Granovetter, 1973). Quand une personne choisit de lister quelqu&#8217;un parmi ses &#8220;meilleurs amis&#8221; sur Myspace, il peut s&#8217;agir véritablement, ou pas, d&#8217;un de ses amis les plus proches ; il existe toutes sortes de raisons sociales de ne pas mentionner ses plus intimes connexions au sommet de la liste (boyd 2006). De même, lorsque les téléphones mobiles permettent de repérer qu&#8217;un travailleur passe plus de temps avec ses collègues qu&#8217;avec son épouse, cela ne signifie pas pour autant qu&#8217;il entretient des liens plus forts avec ses collègues qu&#8217;avec sa femme. Mesurer la force des liens au seul prisme de leur fréquence ou des articulations publiques est une erreur courante : la notion de force des liens &#8211; et de bien des théories qui se sont construites autour &#8211; exige une estimation subtile de la manière dont les gens envisagent et valorisent leurs relations avec les autres. </p>
<p>De fascinantes analyses de réseaux peuvent être réalisées à partir de ces réseaux articulés et comportementaux. Mais il existe un risque, à l&#8217;ère des Big Data, de traiter chaque connexion comme équivalente à toutes les autres, de confondre la fréquence des contacts avec la force des relations, et de croire qu&#8217;une absence de connexion indique qu&#8217;une relation devrait être établie. Les données ne sont pas génériques. Il y a certes un intérêt à analyser des données abstraites, mais le contexte demeure crucial. </p>
<h3>5. Accessible ne veut pas dire éthique</h3>
<p>En 2006, un projet de recherche basé à Harvard a commencé par rassembler les profils de 1700 étudiants usagers de Facebook afin d&#8217;étudier comment leurs centres d&#8217;intérêts et leurs amitiés évoluaient avec le temps (Lewis et al. 2008). Ces données prétendument anonymes ont été rendues accessibles à tous, permettant à d&#8217;autres chercheurs de les explorer et de les analyser. Ces autres chercheurs ont, en revanche, rapidement découvert qu&#8217;il était possible de désanonymiser certaines parties de ce jeu de données, compromettant ainsi la vie privée des étudiants, dont aucun ne savait que ces données avaient été collectées (Zimmer 2008). Cette affaire fit les gros titres des journaux, et posa un problème épineux aux universitaires : quel statut accorder à des données soi-disant &#8220;publiques&#8221; sur les réseaux sociaux ? Peuvent-elles êtres simplement utilisées, sans en demander la permission ? Quelle serait la démarche la plus éthique pour les chercheurs ? Les militants pour la protection de la vie privée y voient d&#8217;ores et déjà un champ de bataille crucial, sur lequel l&#8217;établissement de meilleurs dispositifs de protection de la vie privée s&#8217;avère nécessaire. Toute la difficulté réside dans le fait que les brèches dans la vie privée sont délicates à spécifier &#8211; peut-on en constater les dégâts au moment même où elles ont lieu ? Et qu&#8217;en sera-t-il vingt ans après ? <i>&#8220;Tout type de donnée portant sur des sujets humains soulève des questions de protection de la vie privée, et il est difficile de quantifier les véritables risques induits par l&#8217;usage abusif de ces données&#8221;</i> (<i>Nature</i>, cité in Berry 2010). </p>
<p>Même lorsque les chercheurs s&#8217;efforcent de procéder avec précaution, ils ne sont pas toujours conscients des dommages que leurs recherches pourraient entrainer. Par exemple, un groupe de chercheurs avait noté qu&#8217;il existait une corrélation entre le fait de s&#8217;auto-mutiler (le &#8220;<i>cutting</i>&#8220;) et le suicide. Ils avaient préparé une intervention pédagogique cherchant à décourager les gens de s&#8217;auto-mutiler ainsi, pour finir par apprendre que cette intervention induisait une augmentation des tentatives de suicide. Pour certains, en effet, les auto-mutilations servaient de soupape de sécurité et tenaient à distance le désir de se suicider. Les scientifiques cessèrent immédiatement leurs interventions (Emmens &#038; Phippen, 2010). </p>
<p>Les comités d&#8217;éthique dédiés à la recherche sont apparus dans les années 1970 pour superviser la recherche sur l&#8217;humain. Bien que leur mise en œuvre ait incontestablement été problématique (Schrag, 2010), le but de ces comités est de fournir un cadre permettant d&#8217;évaluer les dimensions éthiques de certaines recherches par enquêtes, et de s&#8217;assurer que de bons contrepoids sont mis en place pour protéger les personnes. Des pratiques comme le &#8220;consentement éclairé&#8221; et la protection de la vie privée des informateurs sont destinées à donner du pouvoir aux participants, compte tenu des abus qui ont pu avoir cours au sein des sciences médicales et sociales (Blass, 2004; Reverby, 2009). Bien que les comités d&#8217;éthiques ne soient pas toujours en mesure de prévoir les méfaits d&#8217;une étude en particulier &#8211; et viennent, trop souvent, empêcher les chercheurs de se lancer dans des recherches pour des motifs autres qu&#8217;éthiques &#8211; l&#8217;intérêt de l&#8217;existence de ces comités reste d&#8217;inciter les universitaires à une pensée critique quant à l&#8217;éthique de leurs recherches. </p>
<p>Alors que les Big Data commencent à émerger en tant que champ de recherche, on comprend encore bien peu de choses quant aux implications éthiques des recherches mises en œuvre. Sur quelles bases inclure quelqu&#8217;un dans un vaste ensemble de données ? Que se passe-t-il si un billet &#8220;public&#8221; sur le blog de quelqu&#8217;un est sorti de tout contexte et analysé d&#8217;une manière que son auteur n&#8217;aurait jamais imaginée ? Que signifie pour quelqu&#8217;un le fait d&#8217;être mis sous les projecteurs ou d&#8217;être &#8220;étudié&#8221; sans même le savoir ? Qui est responsable de s&#8217;assurer qu&#8217;un processus de recherche ne s&#8217;avère pas nuisible pour des individus ou des communautés ? Que devient le consentement ? </p>
<p>Il ne serait pas raisonnable de demander aux chercheurs d&#8217;obtenir le consentement de chacune des personnes qui poste un tweet, mais il n&#8217;est pas éthique, de la part de  chercheurs, de légitimer leurs actions par le simple fait que les données sont accessibles (boyd &#038; Marwick, 2011). La déontologie de la collecte et de l&#8217;analyse des données en ligne révèle de très sérieuses problématiques (Ess, 2002). Le processus d&#8217;évaluation éthique de la recherche ne peut pas être simplement ignoré parce que les données sont apparemment accessibles. Les chercheurs doivent continuer à s&#8217;interroger &#8211; et à interroger leurs collègues &#8211; sur la déontologie de leurs collectes de données, de leurs analyses, et de leurs publications. </p>
<p>S&#8217;ils souhaitent agir de manière éthique, il est important que les universitaires réfléchissent à l&#8217;importance de leur responsabilité. Dans le cas des Big Data, cela renvoie à la fois à une responsabilité devant le champ de recherche et à une responsabilité devant les sujets de la recherche. Lorsqu&#8217;ils travaillent avec des participants humains, les chercheurs académiques sont tenus au respect de standards professionnels spécifiques afin que soient protégés leurs droits et leur bien-être. Néanmoins, le problème est que beaucoup d&#8217;instances de supervision éthique ne comprennent pas les processus d&#8217;exploitation et d&#8217;anonymisation des Big Data, sans parler des erreurs qui peuvent rendre les données personnelles identifiables. La responsabilité devant le champ et devant les sujets humains requiert une pensée rigoureuse de toutes les ramifications des Big Data, plutôt que la seule supposition que les comités d&#8217;éthique vont nécessairement faire ce qu&#8217;il faut pour s&#8217;assurer que les gens sont protégés. La responsabilité est ici utilisée dans un sens plus large que la simple protection de la vie privée, comme Troshynski et al. (2008) l&#8217;ont souligné, dans la mesure où le concept de responsabilité peut s&#8217;appliquer même lorsque les attentes conventionnelles en terme de vie privée ne sont pas remises en cause. La responsabilité renvoie ici davantage à une relation multi-directionnelle : il peut y avoir responsabilité devant des supérieurs, des collègues, des participants et devant l&#8217;opinion publique (Dourish &#038; Bell 2011). </p>
<p>Les études de Big Data recèlent d&#8217;importantes questions sur la vérité, le contrôle et le pouvoir : les chercheurs disposent des outils et des accès, tandis que les utilisateurs des médias sociaux, dans leur ensemble, n&#8217;en disposent pas. Leurs données ont été produites dans des espaces dont le contexte s&#8217;avère particulièrement sensible et déterminant, et il est fort probable que certains utilisateurs de médias sociaux n&#8217;accorderaient pas leur permission pour que leurs données soient utilisées ailleurs. Beaucoup n&#8217;ont pas conscience de la multiplicité d&#8217;agents et d&#8217;algorithmes qui collectent et stockent leurs données pour des usages ultérieurs. Les chercheurs sont rarement le public qu&#8217;un utilisateur s&#8217;imagine avoir, pas plus que les utilisateurs ne sont nécessairement conscients des multiples usages, profits et autres bénéfices qui peuvent être tirés des informations qu&#8217;ils ont mises en ligne. Les données peuvent être publiques (ou semi-publiques), mais cela ne doit pas être pris, de façon simpliste, comme une permission totale, donnée pour toute forme d&#8217;utilisation. Il existe une différence considérable entre le fait d&#8217;être en public et celui d&#8217;être public, différence qui est rarement reconnue par les chercheurs du champ des Big Data. </p>
<h3>6. L&#8217;accès limité aux Big Data crée de nouvelles fractures numériques</h3>
<p>Dans un essai sur les Big Data, Scott Golder (2010) cite le sociologue Georges Homans (1974) : <i>&#8220;Les méthodes des sciences sociales sont coûteuses en temps et en argent et deviennent plus coûteuses encore chaque jour&#8221;</i>. Historiquement, la collecte de données a effectivement toujours été difficile, chronophage et coûteuse. L&#8217;essentiel de l&#8217;enthousiasme autour des Big Data provient de l&#8217;impression qu&#8217;elles offrent au contraire un accès facile à un grand nombre de données. </p>
<p>Mais qui y a accès ? Avec quels objectifs ? Dans quels contextes ? Et avec quelles contraintes ? Bien que l&#8217;explosion de la recherche utilisant des jeux de données tirés des médias sociaux donne à croire que l&#8217;accès est devenu simple et direct, c&#8217;est tout sauf vrai. Comme Lev Manovich (2011) le fait remarquer, <i>&#8220;seules les entreprises de médias sociaux ont accès à des bases de données sociales véritablement conséquentes &#8211; et plus particulièrement aux données concernant les interactions et les échanges. Un anthropologue travaillant pour Facebook ou bien un sociologue travaillant chez Google accéderont à des données auxquelles le reste de la communauté scientifique n&#8217;accédera jamais&#8221;</i>. Certaines entreprises empêchent complètement l&#8217;accès à leurs données. D&#8217;autres vendent à bon prix ce privilège de l&#8217;accès. Et d&#8217;autres encore cèdent de petits jeux de données aux chercheurs travaillant pour des universités. Tout ceci produit des écarts de niveaux considérables dans le système de la recherche : ceux qui ont des moyens financiers &#8211; ou bien ceux qui travaillent au sein des entreprises &#8211; peuvent conduire des recherches de types très différents de ceux qui sont dehors. Ceux qui n&#8217;ont accès à rien ne peuvent ni reproduire ni donc évaluer les affirmations méthodologiques de ceux qui bénéficient d&#8217;un accès privilégié. </p>
<p>Il est également important de reconnaître que la classe des &#8220;riches&#8221; des Big Data se trouve renforcée par le système universitaire : les universités les mieux cotées et les mieux dotées sont les seules capables d&#8217;acheter l&#8217;accès aux données, et les étudiants des grandes universités sont les plus susceptibles d&#8217;être invités à travailler pour les grandes entreprises de médias sociaux. Ceux qui restent en périphérie se verront moins probablement proposer ces invitations et trouveront donc moins l&#8217;occasion de développer leurs compétences. lI en résulte que l&#8217;écart entre ceux qui sont allés dans les universités prestigieuses et les autres se creusera significativement. </p>
<p>Au-delà des questions d&#8217;accès, il y a également des questions de compétences. Batailler avec les APIs, fouiller et analyser de grands pans de données est une compétence généralement réservée aux personnes expérimentées en informatique. Lorsque les compétences informatiques deviennent les plus valorisées, émerge la question de savoir qui se trouve avantagé ou désavantagé par un tel contexte. Cela crée de nouvelles hiérarchies tournant autour de &#8220;qui saura lire les chiffres&#8221;, plutôt que de reconnaître qu&#8217;informaticiens et sociologues peuvent offrir chacun des points de vue valables. De façon significative, il s&#8217;agit également d&#8217;une différence entre les genres. La plupart des chercheurs qui ont des compétences en informatique aujourd&#8217;hui sont des hommes, et, comme les historiens féministes et les philosophes des sciences l&#8217;ont montré, l&#8217;identité de celui qui pose les questions détermine les questions qui seront posées (Forsythe 2001; Harding 1989). C&#8217;est un point difficile que d&#8217;évaluer le type de compétences de recherche qui seront valorisées dans le futur, et la manière dont ces compétences seront enseignées. Que faut-il enseigner aux étudiants pour qu&#8217;ils soient  aussi à l&#8217;aise avec les algorithmes et l&#8217;analyse de données qu&#8217;avec l&#8217;analyse sociologique et la théorie ? </p>
<p>En définitive, la difficulté et le coût de l’accès aux données des Big Data aboutissent à une culture étriquée des résultats de recherche. Les grandes entreprises de données n&#8217;ont aucune obligation de rendre leurs données disponibles, et ont un contrôle total sur le choix de ceux qui y accèdent. Les chercheurs du champ des Big Data qui ont accès à ces jeux de données propriétaires sont moins susceptibles de choisir des questions qui pourraient être litigieuses pour une société de médias sociaux, par exemple, s&#8217;ils pensent que cela peut aboutir à  l&#8217;interruption de leur droit d&#8217;accès. Les effets dissuasifs sur les types de questions de recherche qui peuvent être posés &#8211; en public comme en privé &#8211; sont une chose dont nous devons tous tenir compte pour évaluer l&#8217;avenir des Big Data. </p>
<p>L’écosystème qui entoure actuellement les Big Data crée un nouveau type de fracture numérique : des Big Data de riches et des Big Data de pauvres. Les chercheurs de certaines grandes entreprises sont même allés jusqu&#8217;à suggérer que les universitaires ne devraient pas venir entraver l’étude des médias sociaux &#8211; les  &#8220;chercheurs-maisons&#8221; pouvant s&#8217;en occuper tellement plus efficacement (<a href="#ndpb04">4</a>). De tels efforts pour distinguer des chercheurs initiés de chercheurs étrangers et profanes  &#8211; ce qui n&#8217;a rien de nouveau &#8211; mettent à mal la rhétorique utopiste des évangélistes des valeurs des Big Data. <i>&#8220;Une démocratisation effective peut toujours se mesurer à ce critère essentiel&#8221;</i>, affirmait Derrida, <i>&#8220;la participation et l’accès aux archives, à leur constitution et à leur interprétation&#8221;</i> (1996, p. 4). Chaque fois que les inégalités sont explicitement inscrites au sein même d&#8217;un système, elles produisent des structures qui reconduisent des différences de classes. Manovich décrit trois classes d&#8217;individus au royaume des Big Data : <i>&#8220;ceux qui créent les données (que ce soit consciemment ou en laissant des traces numériques), ceux qui ont les moyens de les recueillir, et ceux qui ont la compétence de les analyser&#8221;</i> (2011). Nous savons que ce dernier groupe est le plus restreint, mais aussi le plus privilégié : ce sont également ceux qui arrivent à déterminer les règles selon lesquelles les Big Data seront exploitées, et à choisir qui pourront y participer. Bien que les inégalités institutionnelles puissent parfois être considérées comme inéluctables par le monde universitaire, elles doivent néanmoins être examinées et interrogées, dans la mesure où elles orientent les données comme les types de recherches susceptibles d&#8217;en émerger. </p>
<p>Affirmer que le phénomène des Big Data participe de certains des plus grands changements historiques et philosophiques ne revient pas à suggérer qu&#8217;il en soit le seul responsable. Le monde académique n&#8217;est en aucun cas l&#8217;unique moteur du tournant computationnel. Il existe un mouvement de fond, gouvernemental et industriel, pour récolter et extraire le maximum de valeur des données, qu&#8217;il s&#8217;agisse d&#8217;informations qui permettront de mieux cibler les publicités, du design de produits, de la planification du trafic ou de la lutte contre le crime. Mais nous croyons réellement qu&#8217;il existe de nombreuses et sérieuses conséquences à l&#8217;opérationnalisation des Big Data, et à ce que cela va signifier pour l&#8217;agenda scientifique. Comme Lucy Suchman (2011) l&#8217;observe, via Levi-Strauss, <i>&#8220;nous sommes nos outils&#8221;</i>. Lorsque nous les utilisons, nous devrions donc également prendre en considération la manière dont ils participent à la construction du monde. L&#8217;ère des Big Data vient à peine de commencer, mais il est d&#8217;ores et déjà important que nous nous mettions à interroger les hypothèses, les valeurs, et les partis-pris de cette nouvelle vague de recherches. En tant qu&#8217;universitaires investis dans la production de la connaissance, de telles interrogations constituent une part essentielle de ce que nous faisons. </p>
<p>danah boyd<br />
Microsoft Research<br />
dmb@microsoft.com  </p>
<p>Kate Crawford<br />
University of New South Wales<br />
k.crawford@unsw.edu.au  </p>
<p><i>Traduction : Laurence Allard, Pierre Grosdemouge &#038; Fred Pailler.</i></p>
<p><strong>Remerciements</strong><br />
Nous voulons remercier Heather Casteel pour son aide dans la préparation de cet article. Nous sommes aussi profondément reconnaissantes envers Eytan Adar, Tarleton Gillespie, et Christian Sandvig pour leurs conversations inspirantes, leurs suggestions et leurs retours sur ce texte. </p>
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<p><strong>Notes</strong><br />
<a name="ndpb01" id="ndbp01"></a>1. API signifie <i>Application Programming Interface</i> (ndlt : interface de programmation) ; cela désigne un jeu d&#8217;outils que les développeurs utilisent pour accéder à des ensembles structurés de données. </p>
<p><a name="ndpb02" id="ndbp02"></a>2. Les détails des outils de développement fournis par Twitter peuvent être trouvés à l&#8217;adresse <a href="https://dev.twitter.com/docs/streaming-api/methods">https://dev.twitter.com/docs/streaming-api/methods</a><br />
Les comptes sur liste blanche constituaient au départ un mécanisme d&#8217;acquisition des autorisations d&#8217;accès, mais ils ne sont plus disponibles actuellement. </p>
<p><a name="ndpb03" id="ndbp03"></a>3. Le pourcentage de comptes protégés est inconnu. Dans une étude  à travers laquelle ils ont tenté de repérer les comptes protégés et publics sur Twitter, Meeder et al. (2010) ont déterminé que 8,4% des comptes identifiés étaient protégés. </p>
<p><a name="ndpb04" id="ndbp04"></a>4. Durant son discours à la Conférence internationale sur les blogs et les médias sociaux (ICWSM), à Barcelone, le 19 juillet 2011, Jimmy Lin &#8211; chercheur travaillant chez Twitter &#8211; décourageait les chercheurs de se lancer dans des projets de recherche pouvant être menés à bien plus facilement par les chercheurs travaillant chez Twitter, compte tenu de leur accès privilégié aux données de Twitter. </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/algorithmie/" title="algorithmie" rel="tag nofollow">algorithmie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/complexite/" title="complexité" rel="tag nofollow">complexité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/humanites-numeriques/" title="humanités numériques" rel="tag nofollow">humanités numériques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/intelligence-des-donnees/" title="intelligence des données" rel="tag nofollow">intelligence des données</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/opendata/" title="opendata" rel="tag nofollow">opendata</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/reseaux-sociaux/" title="réseaux sociaux" rel="tag nofollow">réseaux sociaux</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/science/" title="science" rel="tag nofollow">science</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web-20/" title="web 2.0" rel="tag nofollow">web 2.0</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web%c2%b2/" title="Web²" rel="tag nofollow">Web²</a><br />
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		<title>From Here On : L&#8217;or du temps</title>
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		<pubDate>Mon, 18 Jul 2011 09:41:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Xavier de la Porte</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>La lecture de la semaine n&#8217;est pas une traduction, mais <a href="http://www.rencontres-arles.com/A11/C.aspx?VP3=CMS3&#038;VF=ARL_3_VForm&#038;FRM=Frame:ARL_76">un manifeste</a> publié à l&#8217;occasion de <a href="http://www.rencontres-arles.com">l&#8217;édition 2011 des Rencontres de la photographie d&#8217;Arles</a> qui se tiennent du 4 juillet au 18 septembre. Le texte signé par Clément Chéroux, conservateur au Cabinet de la photographie du Centre Pompidou – Musée national d&#8217;art moderne et directeur de la revue <i><a href="http://etudesphotographiques.revues.org/">Études photographiques</a></i> a été été cosigné par les cinq commissaires de l&#8217;exposition : Clément Chéroux, l&#8217;artiste <a href="http://www.fontcuberta.com/">Joan Fontcuberta</a>, Erik Kessels, fondateur et directeur artistique de <a href="http://www.kesselskramerpublishing.com/">KesselsKramer</a>, <a href="www.martinparr.com">Martin Parr</a>, photographe de l’agence Magnum Photos et l&#8217;artiste <a href="http://schmid.wordpress.com">Joachim Schmid</a>. Il s&#8217;intitule From Here On : l&#8217;or du temps. </p></blockquote>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/07/ARLMSC110.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/07/ARLMSC110.jpg" alt="ARLMSC110" title="ARLMSC110" width="544" height="778" class="alignnone size-full wp-image-14298" /></a></p>
<h3>Ma voiture s’appelle Picasso</h3>
<p>Ceux qui naissent aujourd’hui de par le monde ont sans doute plus de chance d’entendre, pour la première fois, prononcer le nom de &#8220;Picasso&#8221; à propos d’une voiture que de l’un des peintres les plus influents du XXe siècle. C’est là le signe de l’extrême porosité actuelle entre l’art et la culture populaire. C’est aussi le résultat d’une longue partie de yo-yo entre High and Low entamée il y a près d’un siècle.</p>
<p>On fêtera, en effet, bientôt le centenaire de l’invention du ready-made par Marcel Duchamp. Depuis, le principe qui consiste à s’emparer d’un objet de consommation courante pour l’introduire dans la sphère de l’art a fait florès. La plupart des avant-gardes historiques – Dada, le Surréalisme, le Pop Art, l’Internationale situationniste, la Picture Generation et le postmodernisme – ont largement éprouvé les inépuisables ressources plastiques de l’appropriation, à tel point que celle-ci est aujourd’hui devenue un médium à part entière. On a maintenant recours à la technique de l’appropriation comme un artiste du quattrocento utilisait la camera obscura, ou comme un peintre du dimanche ferait de l’aquarelle. Tout le monde la pratique désormais : l’artiste vers lequel tous les regards se tournent, l’étudiant des Beaux-Arts, ma voisine ou mon cousin et même les directeurs artistiques des grandes compagnies automobiles.</p>
<h3>Eau, gaz et images à tous les étages</h3>
<p>Le développement d’Internet, la multiplication des sites de recherche ou de partage d’images en ligne – Flickr, Photobucket, Facebook, Google Images, eBay, pour ne citer que les plus connus – permettent aujourd’hui une accessibilité aux ressources visuelles qui était encore inimaginable il y a dix ans. C’est là un phénomène comparable à l’installation, au XIXe siècle, dans les immeubles des grandes villes, des réseaux d’eau courante puis de gaz. On sait combien ces nouvelles commodités de l’habitat moderne ont modifié en profondeur les modes de vie, le confort et l’hygiène. Nous avons désormais à domicile un robinet à images qui bouleverse tout aussi radicalement nos habitudes visuelles. Dans l’histoire de l’art, les périodes où l’accessibilité aux images était facilitée par une innovation technologique ont toujours été marquées par d’importantes avancées plastiques. Les progrès des procédés d’impression photomécaniques et l’essor subséquent de la presse illustrée dans les années 1910 et 1920 ont ainsi permis l’apparition du photomontage. De semblables bouleversements dans le champ de l’art peuvent être observés avec le développement de la gravure populaire au XIXe siècle, avec l’avènement de la télévision dans les années 1950, et celui d’Internet aujourd’hui.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/07/ARLMSC16.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/07/ARLMSC16.jpg" alt="ARLMSC16" title="ARLMSC16" width="540" /></a><br />
<i>Image : 8.799.661 Soleils de Flickr (Détail) par <a href="http://www.penelopeumbrico.net/">Penelope Umbrico</a>, l&#8217;une des 36 artistes exposée cette année aux <a href="http://www.rencontres-arles.com">Rencontres d&#8217;Arles</a>.</i></p>
<h3>Appropriationnisme digital</h3>
<p>Banalisation de l’appropriation d’une part, hyperaccessibilité aux images de l’autre, la conjonction de ces deux facteurs est particulièrement féconde. Elle crée les conditions d’une stimulation artistique. Et, en effet, depuis les premières années du nouveau millénaire – Google Images date de 2001, Google Maps est lancé en 2004, Flickr la même année –, les artistes se sont emparés des nouvelles technologies. Depuis, ils sont chaque jour un peu plus nombreux à mettre à profit les richesses que leur offre Internet. De la manière la plus décomplexée, ils s’approprient ce qu’ils découvrent sur leur écran, éditent, transforment, déplacent, ajoutent ou retranchent. Ce que les artistes cherchaient autrefois dans la nature, en déambulant dans les villes, en feuilletant les magazines, ou en fouillant dans les cartons des marchés aux puces, ils le trouvent aujourd’hui sur la Toile. L’Internet est une nouvelle source de langage vernaculaire, un puits sans fond d’idées et d’émerveillements.</p>
<h3>Pour une écologie des images</h3>
<p>Ce ne serait guère favoriser l’intelligibilité du phénomène que de l’aborder à travers le seul prisme de la nouveauté. Les travaux qui résultent de ces pratiques d’appropriation digitale ne sont pas fondamentalement nouveaux, au sens où le modernisme concevait ce terme : ils ne cherchent à être ni originaux ni révolutionnaires. Mais ils poussent en revanche beaucoup plus loin des logiques qui étaient à l’oeuvre depuis quelques décennies. Ils recherchent l’intensité, radicalisent les positions et, ce faisant, ils commencent à faire bouger les lignes. Les artistes réunis ici s’inscrivent par exemple tous dans le grand mouvement de désacralisation du savoir-faire artistique entamé au début du XXe siècle au profit d’une célébration du choix de l’artiste. Plutôt que d’ajouter des images aux images, ils préfèrent également recycler l’existant. Ils revendiquent une forme de principe écologique appliqué aux images. Cela confère au processus créatif un caractère beaucoup plus ludique qui fait la part belle à la trouvaille, à la sérendipité et à la poésie involontaire. Ils partagent aussi le désir de rendre encore un peu plus caduques les critères d’évaluation qui permettaient autrefois de déterminer ce qui est de l’art et ce qui n’en est pas.</p>
<h3>Le suicide simulé de l’auteur</h3>
<p>Les artistes présentés dans cette exposition ont aussi en commun de revaloriser la figure de l’amateur tout en dépréciant celle de l’auteur. Leur héros n’est plus le technicien, l’ingénieur ou le professionnel qui possède un savoir-faire, une expertise ou un métier et recherche une certaine qualité, mais bien plutôt l’amateur ou le collectionneur qui pratique sa passion en dilettante. Ce qui est en jeu ici, ce n’est plus &#8220;la mort de l’auteur&#8221; telle que Roland Barthes l’avait décrite en 1968, mais bien plutôt son suicide simulé. Pour l’appropriationniste qui travaille à l’ère du tout numérique, il ne s’agit plus de nier son statut d’auteur, mais plutôt de jouer, ou de faire croire, à sa propre disparition tout en sachant que ce jeu ne trompe désormais plus personne. On conviendra aisément que le problème ne se pose pas ici en termes de nouveauté, mais bien d’intensité.</p>
<h3>La petite monnaie de l’art</h3>
<p>Le grand mouvement d’appropriationnisme digital, dont cette exposition dresse encore maladroitement les premiers éléments de cartographie, nous révèle une chose essentielle. Nous vivons sur des filons d’images. Ces gisements se sont accumulés depuis maintenant près de deux siècles. Leur sédimentation progresse désormais de manière exponentielle. À l’instar de ces ressources dont notre planète est naturellement dotée, c’est là une énergie à la fois fossile et renouvelable. C’est aussi une extraordinaire richesse. Il suffit de creuser un peu, de tamiser doucement l’eau du ruisseau, pour voir apparaître les premières pépites. La ruée vers l’or a d’ailleurs déjà commencé. Sur la tombe d’André Breton, au cimetière des Batignolles à Paris, son épitaphe indique &#8220;je cherche l’or du temps&#8221;. Il fut parmi les premiers à comprendre que les images analogiques constituaient une source intarissable de merveilleux et étaient, de ce fait, notre plus grande richesse. Son ami Paul Éluard disait des cartes postales photographiques, dont il faisait passionnément la collection, qu’elles n’étaient pas de l’art, &#8220;tout au plus la petite monnaie de l’art&#8221;, mais qu’elles donnaient &#8220;parfois l’idée de l’or&#8221;. Les artistes qui exploitent, depuis quelques années déjà, toutes les ressources des technologies numériques ont suivi ce filon. Ils agissent eux aussi en éclaireurs et nous montrent du doigt le chemin de la fortune.</p>
<p>Clément Chéroux</p>
<blockquote><p>Xavier de la Porte, producteur de l’émission <a href="http://www.franceculture.com/emission-place-de-la-toile.html-0">Place de la Toile</a> sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d’un article de l’actualité dans le cadre de son émission.</p>
<p><a href="http://www.franceculture.com/emission-place-de-la-toile-organiser-le-web-carte-d-identite-biometrique-et-commerciale-2011-07-17.h">L’émission du 17 juillet 2011</a> était consacrée à la &#8220;curation&#8221;, c&#8217;est-à-dire à comment organiser le web, avec <a href="http://www.cratyle.net/fr/">Patrice Lamothe</a>, le fondateur de <a href="http://www.pearltrees.com/">Pearltrees</a> et au <a href="http://owni.fr/2011/07/05/carte-identite-biometrique-fichage-generalise-gens-honnetes/">projet de loi sur la Carte nationale d&#8217;identité sécurisée</a> avec <a href="http://www.ldh-france.org/_Jean-Claude-Vitran_">Jean-Claude Vitran</a> responsable du groupe de travail Libertés et technologies de l&#8217;information et de la communication de la Ligue des Droits de l&#8217;Homme (LDH). </p></blockquote>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/ecriture/" title="écriture" rel="tag nofollow">écriture</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/culture-libre/" title="culture libre" rel="tag nofollow">culture libre</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/pdlt/" title="pdlt" rel="tag nofollow">pdlt</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>Du discours aux données : vers la fin de la rhétorique ?</title>
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		<pubDate>Fri, 13 May 2011 05:00:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[L&#8217;essor du mouvement open data induit-il une perturbation de &#8220;l&#8217;ordre du discours&#8221; à l&#8217;heure où celui-ci est lui-même perturbé par le storytelling ? Comment comprendre l&#8217;essor concomittant et opposé de ces réagencement de l&#8217;ordre du discours ?
Pierre Mounier directeur adjoint du Centre pour l&#8217;édition électronique ouverte et animateur de Homo-Numericus, co-auteur de L&#8217;édition électronique avec Marin Dacos, tente de&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>L&#8217;essor du mouvement <i>open data</i> induit-il une perturbation de &#8220;l&#8217;ordre du discours&#8221; à l&#8217;heure où celui-ci est lui-même perturbé par le <i>storytelling</i> ? Comment comprendre l&#8217;essor concomittant et opposé de ces réagencement de l&#8217;ordre du discours ?</p>
<p>Pierre Mounier directeur adjoint du <a href="http://cleo.cnrs.fr">Centre pour l&#8217;édition électronique ouverte</a> et animateur de <a href="http://www.homo-numericus.net/">Homo-Numericus</a>, co-auteur de <a href="http://www.amazon.fr/Lédition-électronique-Marin-Dacos/dp/2707157295/internetnet-21"><i>L&#8217;édition électronique</i></a> avec Marin Dacos, tente de comprendre comment ces deux mouvements s&#8217;interpénètrent et s&#8217;éclairent l&#8217;un par l&#8217;autre. </p></blockquote>
<p>Qu’est-ce qu’un discours ? C’est une certaine manière d’agencer entre eux des faits, des idées, l’expression de sentiments afin de les ordonner, de leur donner une cohérence, de les faire résonner les uns avec les autres, ou encore de susciter chez ceux à qui il s’adresse tel ou tel effet. Les différentes sociétés ont élaboré, au cours de leur histoire, différents types de discours &#8211; religieux, politique, philosophique, scientifique, commercial, amoureux, discours particuliers, dotés de leurs propres lois, de leur propre histoire. Mais précisément, sommes-nous arrivés à la fin de cette histoire des ou plus généralement du discours ? C’est ce qu’on pourrait penser à première vue en mesurant l’impact que la révolution numérique semble imposer à ce type particulier de production intellectuelle. Roger Chartier avait annoncé il y a quelques années une “perturbation de l’ordre du discours” par l’Internet et les nouveaux supports de lecture numérique mélangeant tout : livres, revues, courriers personnels, journaux et carnets intimes dans le grand entonnoir numérique. A l’heure du “Web 3” faut-il parler d’une disparition de l’ordre du discours ? C’est ce qu’il semblerait tant ce nouveau credo porte l’accent et manifeste une véritable fascination pour ce qui se trouve sous le discours, ce qui en constitue le soubassement et le matériau primaire, sans ordre ni construction, <a href="http://www.fredcavazza.net/2010/07/19/du-contenu-roi-aux-donnees-reines/">à savoir la “donnée brute”</a>.</p>
<h3>L&#8217;open data : la donnée comme alternative au discours</h3>
<p>Ce changement radical de perspective, on peut le voir à l’oeuvre dans plusieurs domaines ; à commencer par le politique où le mouvement pour l’<i>open data</i> commence à prendre une réelle ampleur. De quoi s’agit-il ? Lancé comme souvent aux États-Unis, le mouvement <i>open data</i> vise à inciter ou contraindre <a href="http://opengovernment.labs.oreilly.com/">les gouvernements et leurs administrations à rendre publiques les données qu’ils collectent ou produisent dans tous les domaines de leur activité</a> : données de recensement bien sûr, mais aussi qui concernent la criminalité, la santé, l’activité économique par exemple. <a href="http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/12/03/en-finir-avec-le-culte-du-secret-et-de-la-raison-d-etat_1448555_3232.html">L’objectif est double</a> : politique, il s’agit d’obtenir une meilleure transparence et donc un meilleur contrôle des citoyens sur l’activité de leurs gouvernements et sur l’efficacité des politiques publiques qu’ils mettent en oeuvre. Économique dans le contexte de l’“économie de la connaissance”, <a href="http://www.internetactu.net/2011/03/09/pourquoi-la-reutilisation-des-donnees-publiques-a-des-fins-commerciales-doit-elle-etre-gratuite/">il doit permettre à la société civile de bénéficier d’un véritable gisement d’informations lui permettant de développer de nouveaux services qui bénéficieront à la population</a>. Aux États-Unis, l’administration Obama a voulu montrer l’exemple avec l’initiative <a href="http://www.data.gov">data.gov</a> où l’on peut accéder et télécharger de nombreuses bases de données dans tous les domaines. <a href="http://www.rslnmag.fr/blog/2011/2/24/_l-open-data-n-est-plus-une-chimere_entretien-avec-nigel-shadbolt/">La Grande-Bretagne a lancé son propre programme</a>, bientôt suivi par de nombreux pays. <a href="http://www.rslnmag.fr/blog/2011/3/21/la-france-de-l-open-data_o%C3%B9-en-est-on_/">En France</a>, ce ne sont pas tant les administrations centrales qui sont les plus actives dans le domaine que les collectivités locales. <a href="http://www.zdnet.fr/blogs/l-esprit-libre/open-data-les-donnees-publiques-de-paris-ouvertes-sous-licence-libre-by-sa-39756961.htm">Plusieurs grandes villes françaises, dont Paris</a> ont ainsi commencé à ouvrir leurs bases de données au public.</p>
<blockquote><p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/data.gov4_.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/data.gov4_.jpg" alt="data.gov4" title="data.gov4" width="500" /></a><br />
<i>Image : La une du site <a href="http://www.data.gov">Data.gov</a>.</i></p></blockquote>
<p>Lancé comme un mouvement volontaire des administrations, l’<i>open data</i> est pourtant en train d’échapper au contrôle des gouvernements. Car une organisation non gouvernementale est soudainement venue perturber ce qui fut présenté comme une modernisation de la gouvernance étatique. Les révélations fracassantes venues de <a href="http://www.wikileaks.org">Wikileaks</a> ont en effet montré que la transparence des gouvernements pouvait s’exercer à plusieurs niveaux. Plus profondément, Wikileaks agit comme le révélateur du mouvement <i>open data</i> : l’un et l’autre manifestent que la tendance est à la disqualification a priori du discours politique considéré comme essentiellement mystificateur. On est ici dans une entreprise radicale qui va finalement bien plus loin que ce qu’on pu entreprendre jusqu’ici les théories critiques. Il ne s’agit même plus de déconstruire le discours pour en mettre en évidence le caractère illusoire ou manipulatoire ; il s’agit simplement de le mettre de côté pour s’intéresser aux seules données, ouvertes à tous, <a href="http://fr.readwriteweb.com/2011/03/06/a-la-une/bastille-day-amndawla-en-egypte-rvolution-par-lopen-data-radical/">permettant à chacun de construire son propre discours sur ces bases</a>.</p>
<p>On pourra objecter que Wikileaks ne relève pas de l’<i>open data</i> à proprement parler car ce qui est mis à disposition par son entremise ne relève pas de la donnée mais du document. L’objection est sans doute valable si l’on raisonne au niveau de l’unité documentaire. Ce serait pourtant manquer l’essentiel de ce qui fait l’intérêt de cette entreprise, dont le mode opératoire ne consiste pas à rendre public tel ou tel document particulièrement embarrassant ou croustillant, mais une masse documentaire qui, du fait des quantités d’information impliquées, <a href="http://owni.fr/2010/11/27/wikileaks-statelogs-diplomatic-assange-application-insurance/">se comporte comme une base de données au sein de laquelle tout un chacun est appeler à puiser les informations qui l’intéressent</a>. C’est le sens de la collaboration nécessaire entre Wikileaks et différents titres de presse (<i>New York Times</i>, <i>Le Monde</i>, <i>El Pais</i>), ces derniers venant faire une sélection de documents jugés pertinents dans la base.</p>
<h3>Quand la donnée produit son propre discours</h3>
<p>Dans le domaine scientifique, le même mouvement est à l’ordre du jour. On a d’abord assisté à une première étape incitant les chercheurs à donner accès au sein de bases ouvertes aux données produites par leurs enquêtes ou leur manipulations expérimentales et faisant l’objet d’exploitations dans les publications scientifiques. Si cette idée semble évidente à première vue et de manière théorique, sa mise en oeuvre pose tout un ensemble de problèmes concrets dans de nombreuses disciplines. Le mouvement <i>open data</i> va cependant aujourd’hui plus loin et renverse la perspective : il ne s’agit plus seulement de produire une théorie &#8211; un discours explicatif &#8211; rendant compte de données ouvertes, mais bien plutôt de laisser les données produire leur propre théorie pour ainsi dire <i>sui generis</i>. C’est tout à fait le sens de l’initiative <a href="http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2010/12/17/culturomics-comprendre-les-lois-de-la-culture/"><i>Culturomics</i></a> qui propose aux chercheurs mais aussi à tout un chacun une interface de recherche de fréquence sur l’ensemble du corpus numérisé au sein de Google books. <a href="http://dx.doi.org/10.1126/science.1199644">L’article publié dans <i>Science</i> par plusieurs chercheurs</a> et présentant ce nouveau service est tout à fait significatif : il ne porte aucune théorie forte, aucune proposition ni hypothèses particulière : il montre plusieurs types d’interactions avec une base de données qui livre des réponses statistiques à un ensemble de questions spontanées. Comme dans le cas de l’<i>open data</i> dans ses dimensions politiques et journalistiques, son équivalent scientifique donne une importance secondaire au discours et place la donnée au centre.</p>
<blockquote><p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/Gapminder.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/Gapminder.jpg" alt="Gapminder" title="Gapminder" width="500" height="391" class="alignright size-full wp-image-13533" /></a><br />
<i>Image : <a href="http://www.gapminder.org/">GapMinder</a>, l&#8217;outil de Hans Rosling pour faire que les données racontent des histoires.</i></p></blockquote>
<h3>Storytelling : la sacralisation du discours au détriments des faits</h3>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/storytelling.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/05/storytelling.jpg" alt="storytelling" title="storytelling" width="175" height="288" align="right" vspace="6" hspace="6" /></a>Il est certainement frappant de voir à quel point ce triomphe de la donnée, la dissolution du discours que l’on peut constater dans ces initiatives, s’accompagne pourtant dans le même temps d’une évolution exactement inverse, qui sacralise le discours dans sa forme la plus éloignée de la donnée : la narration. Le phénomène du <i>storytelling</i> qui touche lui aussi tous les secteurs, représente la double inversé de l’open data puisqu’il enfouit la donnée factuelle dans le défilement de l’histoire syntagmatique. <a href="http://www.amazon.fr/Storytelling-machine-fabriquer-histoires-formater/dp/2707156515/internetnet-21">Bien documentée par le célèbre ouvrage de Christian Salmon</a>, la technique de <i>storytelling</i> vise à la fois à provoquer l’adhésion de celui pour qui elle est déployée et en même temps à anesthésier son sens critique. Ce n’est plus l’exactitude mais la séduction qui est érigée en vertu cardinale.</p>
<h3>Dissolution ou transformation des formes du discours ?</h3>
<p>Entre l’<i>open data</i> d’un côté et le <i>storytelling</i> de l’autre, c’est finalement une certaine tradition rhétorique qui semble vouée à la disparition par écartèlement : construite en effet sur une collusion forte, sur un mélange presque indissociable des éléments factuels (l’invention) et des agencements qui les organisent les uns par rapport aux autres (la disposition), elle portait jusqu’à présent une certaine manière de construire une représentation partagée, socialisée du monde. Sa disparition programmée signifie une disjonction radicale entre la “réalité” d’un côté, placé du côté du factuel indépendant de sa représentation ou perception, et des relations sociales de l’autre résolument placées sous le signe de l’artifice séducteur et hypnotique. Cette évolution peut être vue comme congruente avec l’affaiblissement des institutions et de toutes les formes de médiation, phénomène bien caractéristique de notre époque. A moins que.</p>
<p>A moins que le dissolution ne soit qu’un moment de transition, la chute d’un ordre rhétorique lié à un mode obsolète d’organisation de la société et non la disparition de toute rhétorique possible. Trois exemples peuvent être évoqués qui illustrent bien comment une “renaissance rhétorique” est peut-être en train de poindre, poussant avec elle la reconstruction d’un nouvel ordre du discours établi sur de nouvelles bases.</p>
<p>Le premier exemple est le travail qui est en train d’émerger sur la notion de visualisation de données. Tandis que des ouvrages de référence commencent à être publiés sur le sujet, que d’<a href="http://infosthetics.com/">excellents blogs font état des dernières recherches en la matière</a>, ou que <a href="http://www.amazon.fr/We-Feel-Fine-Almanac-Emotion/dp/1439116830/internetnet-21">des artistes du numérique en explorent les possibilités multiples</a>, plusieurs observateurs commencent à évoquer <a href="http://www.guardian.co.uk/news/datablog/2010/oct/01/data-journalism-how-to-guide">un “journalisme de données”</a> dont le travail consisterait en grande partie à concevoir à la fois des modes de représentation, de visualisation des données, mais aussi des interfaces d’accès aux données qui soient satisfaisants pour le public. D’un certain point de vue, l’ensemble de ces travaux que l’on rassemble désormais sous la bannière de la “curation de données” peut être vu comme la construction d’une rhétorique d’un nouveau genre &#8211; rhétorique dont il reste d’ailleurs à inventorier les figures et qui attend sans doute son <i>Gradus</i>.</p>
<h3>La mise à disposition des données réinterroge leur nature</h3>
<p>De manière un peu décalée mais finalement très liée, la question de la représentation des données en science manifeste des évolutions récentes similaires. Le triomphe de la donnée au détriment du discours interprétatif pourrait s’apparenter dans le champ des sciences humaines et sociales à la domination de sciences sociales “naturalistes”, “objectivantes”, sur des sciences humaines placées sous le signe de l’herméneutique. Or, c’est justement à partir d’une réflexion sur la représentation des données que l’apport des sciences humaines et de leur souci singulier de la représentation subjective des acteurs est réintroduit dans le nouveau contexte. C’est ce qu’a brillamment démontré <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Johanna_Drucker">Johanna Drucker</a> <a href="http://18.9.60.136/video/796">dans une conférence organisée par le MIT</a> lorsqu’elle montre par exemple comment, en histoire, on peut concevoir des modes de représentation des données qui rendent justice à la perception subjective que les acteurs pouvaient avoir de la situation décrite. Le triomphe de la donnée pourrait dont s’accompagner de manière un peu paradoxale de la reviviscence de la question sémiotique, et finalement, herméneutique, via la question de sa représentation qui est loin d’être évidente. Partant d’un autre point de vue, <a href="http://owni.fr/2011/02/21/zoomer-ou-dezoomer-les-enjeux-politiques-des-donnees-ouvertes/">le sociologue Dominique Cardon pose au mouvement de l’<i>open data</i> dans sa globalité une question similaire</a> : la mise à disposition des données ne résout en rien la question de la nature des données qui vont être exploitée, et finalement de la focale qui va être privilégiée par l’analyse : l’individu ou l’agrégat ? Drucker et Cardon disent presque la même chose : la notion de donnée est dépendant du regard qui la constitue, l’agrège, l’exploite et la représente.</p>
<p>Pour revenir sur un terrain moins pointu, on pourra terminer ce tour d’horizon par le signalement <a href="http://www.knightdigitalmediacenter.org/leadership_blog/comments/20110428_storify_launches_public_beta_curation_is_a_core_news_skill/">d’un nouveau service, lancé ces derniers jours en bêta publique</a>. Significativement appelé <a href="http://storify.com/">Storify</a>, ce service en ligne qui se situe dans la lignée du Web 2.0 doit permettre à tout internaute de piocher divers documents sur Internet et les plateformes de réseaux sociaux pour les agencer ensemble au sein d’une trame narrative construisant une “histoire”. Devenu <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Rhapsode">rhapsode</a>, l’internaute est donc appelé à “coudre” les données ensemble pour produire une trame textuelle au sein de la myriade de documents disponibles. C’est ici le Web tout entier dans ses différentes composantes qui est mobilisé comme base de données ; mais il l’est dans la perspective d’une production généralisée de discours ouverte à tous et exercée dans des conditions bien différentes de ce qui était connu jusque-là. Le simple fait qu’une telle offre existe peut-être la manifestation d’un retour au discours après une courte période de réduction à la donnée. L’avenir dira si Storify rencontre les usages espérés.</p>
<p>Car le mouvement <i>open data</i> ne peut échapper à la question que doivent affronter toutes les innovations : <a href="http://www.uic.edu/htbin/cgiwrap/bin/ojs/index.php/fm/article/view/3316/2764">celle de son adoption par le plus grand nombre</a>. Or celle-ci ne peut se faire que si les données trouvent moyen de nourrir l’activité de production symbolique des utilisateurs ; autrement dit si elles font sens pour eux et s’articulent à une activité discursive socialisée dont on voit mal comment toute société pourrait se passer.</p>
<p>Pierre Mounier</p>
<p><i>Pierre Mounier directeur adjoint du <a href="http://cleo.cnrs.fr">Centre pour l&#8217;édition électronique ouverte</a> et animateur de <a href="http://www.homo-numericus.net/">Homo-Numericus</a>, est le co-auteur notamment de </i><i><a href="http://www.amazon.fr/Lédition-électronique-Marin-Dacos/dp/2707157295/internetnet-21">L&#8217;édition électronique</a></i>. <a href="http://www.homo-numericus.net/breve1008">Cet article est paru originellement sur Homo-Numericus le 1er mai 2011</a>.</p>
<blockquote><p><i>Infographie : <a href="http://storify.com/nicoleyeary/data-20-conference">exemple de réalisation sous Storify</a> présentant une intégration de multiples éléments provenant de la conférence <a href="http://data2con.com">Data 2.0</a> qui se tenait début avril à san Francisco.</i><br />
<script src="http://storify.com/nicoleyeary/data-20-conference.js"></script><noscript>[<a href="http://storify.com/nicoleyeary/data-20-conference" target="blank">View the story "Data 2.0 Conference" on Storify]</a></noscript>
</p></blockquote>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/donnees-publiques/" title="données publiques" rel="tag nofollow">données publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/humanites-numeriques/" title="humanités numériques" rel="tag nofollow">humanités numériques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/langage/" title="langage" rel="tag nofollow">langage</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/opendata/" title="opendata" rel="tag nofollow">opendata</a><br />
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		<title>Pourquoi la réutilisation des données publiques à des fins commerciales doit-elle être gratuite ?</title>
		<link>http://www.internetactu.net/2011/03/09/pourquoi-la-reutilisation-des-donnees-publiques-a-des-fins-commerciales-doit-elle-etre-gratuite/</link>
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		<pubDate>Wed, 09 Mar 2011 05:00:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<guid isPermaLink="false">http://www.internetactu.net/?p=12796</guid>
		<description><![CDATA[L’association nantaise LiberTIC, une source indispensable en France sur la question de l’ouverture des données publiques, a publié la semaine dernière un billet qui explique pourquoi la réutilisation des données publiques à des fins commerciales doit demeurer gratuite. Cette position argumentée, appuyée sur une conviction et une vision, n’est pourtant pas si simple à tenir, d’autant plus que la Ville&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>L’association nantaise <a href="http://libertic.wordpress.com">LiberTIC</a>, une source indispensable en France sur la question de l’ouverture des données publiques, <a href="http://libertic.wordpress.com/2011/02/25/pourquoi-la-reutilisation-des-donnees-publiques-a-des-fins-commerciales-doit-etre-gratuite/">a publié la semaine dernière un billet</a> qui explique pourquoi la réutilisation des données publiques à des fins commerciales doit demeurer gratuite. Cette position argumentée, appuyée sur une conviction et une vision, n’est pourtant pas si simple à tenir, d’autant plus que la Ville de Nantes vient justement d’annoncer une décision différente. Libre à chacun de tester le modèle de son choix, mais il faut bien mesurer les tenants de l’équation économique en cours, <a href="http://www.internetactu.net/2007/06/14/limmateriel-sera-t-il-payant/">comme nous le disions il y a quelques années déjà à la lecture du rapport sur l’économie de l’immatériel</a>. Les arguments de LibertTIC méritent en tout cas d’être écoutés avec attention, notamment parce qu’ils font avancer le débat. Pour ceux qui ne les auraient pas déjà lus, les voici. </p></blockquote>
<p><a href="http://www.lagazettedescommunes.com/56429/nantes-va-ouvrir-ses-donnees-publiques/">L’annonce de la ville de Nantes de rendre ses données publiques payantes pour ceux qui en feraient une réutilisation commerciale a relancé le débat</a> : faut-il faire payer les entreprises ?</p>
<p>Cette question a été tranchée à l’étranger où les plates-formes nationales et locales présentent des licences d’exploitation gratuites pour tous. Certains pays comme la Nouvelle-Zélande ont d’ailleurs mis en place <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/3.0/nz/legalcode">des systèmes de licence unique gratuite</a>. Si plusieurs licences coïncident en France, les deux initiatives Opendata françaises, <a href="http://www.data.rennes-metropole.fr/notre-demarche/licence-d-utilisation/">Rennes</a> et à <a href="http://opendata.paris.fr/opendata/jsp/site/Portal.jsp?page_id=10">Paris</a>, affichent bien des licences d’exploitation gratuites, y compris à des fins commerciales.</p>
<p><a href="http://libertic.wordpress.com/libertic/">A Libertic</a>, nous soutenons que l’accès et la réutilisation des données publiques, y compris à des fins commerciales, doivent être gratuits et voici pourquoi.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/opendatafrancelibertic.png"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/opendatafrancelibertic.png" alt="opendatafrancelibertic" title="opendatafrancelibertic" width="580" height="489" class="alignright size-full wp-image-12800" /></a><br />
<i>Image : La carte des villes, conseils généraux et régions impliqués dans un programme d&#8217;ouverture des données publiques en France, <a href="http://www.flickr.com/photos/46243777@N07/5422451858/">maintenue par LiberTIC</a>.</i></p>
<h3>Le mouvement Opendata défend la gratuité</h3>
<p>L’Opendata n’est pas une quelconque pratique de mise à disposition de données. L’Opendata est un mouvement international qui repose sur une philosophie et des principes.</p>
<p>Soutenu par la communauté du libre, par les militants du droit d’accès à l’information et par les promoteurs du gouvernement ouvert, les deux acteurs principaux de l’Opendata sont la <a href="http://sunlightfoundation.com/">Sunlight Fundation</a> aux Etats-Unis et l’<a href="http://okfn.org/">Open Knowledge Fundation</a> au Royaume-Uni. <a href="http://sunlightfoundation.com/policy/documents/ten-open-data-principles/">Les 10 principes de l’Opendata</a>qui constituent les piliers de la philosophie du mouvement impliquent le respect du principe fondamental suivant : assurer que les données publiques soient accessibles, exploitables et réutilisables par tous. </p>
<p>Parmi les dix critères d’une donnée ouverte, il y a notamment les notions de non-discrimination des usagers ainsi que la notion d’abandon des licences restrictives et de la tarification qui limitent la diffusion et réutilisation des données. </p>
<p>Ces derniers points rendent explicitent  l’objectif final de l&#8217;Opendata. Il ne s’agit pas uniquement de créer des plateformes d&#8217;hébergement des données publiques (le moyen), il s’agit surtout de faciliter l&#8217;appropriation de ces données par des tiers qui leur donneront un sens à travers la création de services, de découvertes, de nouvelles informations, etc. (la fin) </p>
<p>Subordonner la réutilisation des données publiques à une licence payante est une entrave à la valorisation des données et ne relève donc pas des principes du mouvement Opendata tel qu’il se définit.</p>
<h3>La tarification des données est limitée par la loi</h3>
<p>La mise à disposition des données publiques en France est régie par un cadre légal strict.</p>
<p><a href="http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=LEGITEXT000006068643&#038;dateTexte=20101001">La loi du 17 juillet 1978</a> sur le droit d’accès à l’information permet à toute personne d’obtenir l’accès aux informations créées dans le cadre d’une mission de service public.</p>
<p>Les données sensibles, du type données nominatives, à caractère privé, relevant de la sécurité du territoire, etc. sont évidemment exclues du champ de la mise à disposition.</p>
<p>Cette loi mentionne que la réutilisation d’informations publiques peut éventuellement donner lieu à tarification, mais là encore dans un cadre précis : la redevance ne peut pas dépasser le coût de mise à disposition des données.</p>
<p>Cette législation a été adaptée à la Directive 2003/98/CE du Parlement européen et du Conseil du 14 novembre 2003 relative à l&#8217;utilisation des informations du secteur public. Transposée en droit français par <a href="http://www.legifrance.gouv.fr/html/actualite/actualite_legislative/decrets_ordo/ordo2005-650.htm">l‘Ordonnance 2005/650 du 6 juin 2005</a> et par le décret n° 2005/1755 du 30 décembre 2005 elle stipule également : <i>&#8220;Les informations publiques, non nominatives, provenant d&#8217;organismes publics ou d&#8217;entreprises privées exploitant un service public doivent pouvoir être rendues accessibles et réutilisées à des fins commerciales ou non, d&#8217;une manière non discriminatoire et non exclusive, et à des coûts qui n&#8217;excèdent pas leur coût de production.&#8221;</i></p>
<p>Les administrations ne peuvent donc pas espérer obtenir de bénéfices financiers sur la vente des données. </p>
<h3>L’investissement entre dans les budgets des collectivités</h3>
<p>Contrairement à un fantasme répandu, la démarche Opendata ne représente pas un investissement inabordable. <a href="http://libertic.wordpress.com/2011/01/19/pourquoi-lavenir-sera-opendata/">Rennes avait indiqué</a> avoir mis 20 000 € de sa poche même s’il est vrai que cela ne prend pas en compte les ressources humaines et la surcharge ponctuelle des services concernés le temps du lancement (certains l’évaluent à 25% de leur temps de travail). Mais l’investissement initial est dans l’infrastructure, pas dans la diffusion des données. L’effort est donc au début du processus avec un budget de départ à définir.</p>
<p>Or les collectivités ont déjà des lignes budgétaires pour financer des aides à l’emploi, des appels à projet pour développer l’économie et l’entrepreneuriat sur leurs territoires, elles financent la création de services d’utilité sociale, elles investissent dans la communication pour valoriser l’attractivité de leurs territoires… et l’Opendata est un facilitateur pour atteindre tous ces objectifs.</p>
<p>Il s’agit d’un levier extrêmement bon marché pour déclencher des effets perceptibles sur les territoires, ce qui devrait motiver les services publics à prendre en charge les infrastructures sources de développement économique et social.</p>
<h3>La gratuité génère des bénéfices</h3>
<p><a href="http://www.epsiplus.net/news/news/programma_epsi_platform_berlin_open_data_apps_for_everyone">Lors de la conférence européenne PSI Apps</a> à Berlin le 18 février dernier, Marc de Vries <a href="http://www.europeanaddressforum.eu/EAF/index.php?option=com_content&#038;view=article&#038;id=36:the-value-of-providing-danish-address-data-free-of-charge&#038;catid=1:latest-news">a présenté les bénéfices financiers d’un programme d’ouverture des données au Danemark</a> et dont <a href="http://www.a-brest.net/article6579.html">un résumé en français est disponible sur @-Brest</a>.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/impactdelagratuitelibertic.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/impactdelagratuitelibertic.jpg" alt="impactdelagratuitelibertic" title="impactdelagratuitelibertic" width="477" height="500" class="alignright size-full wp-image-12798" /></a></p>
<p><a href="http://inspire.jrc.ec.europa.eu/reports/Study_reports/catalonia_impact_study_report.pdf">Pour la Catalogne</a>, l’ouverture a généré des économies de 500h mensuelles de travail et un retour sur investissement en 4 mois.</p>
<p>Pour Rennes, <a href="http://www.data.rennes-metropole.fr/le-concours/le-vote-en-ligne/applications/">la création de 47 applications</a> à partir de <a href="http://www.data.rennes-metropole.fr/les-donnees/catalogue/">leurs données ouvertes</a> a été financée par des partenaires à hauteur de 50 000 €. Si la collectivité avait dû financer elle-même ces applis, sur une moyenne de 20 000 € chacune, cela lui en aurait coûté 940 000 €.</p>
<p>Et ce ne sont que quelques exemples parmi les études sur les avantages économiques et sociaux de l’Opendata. <a href="https://spreadsheets.google.com/ccc?key=0Ag-udG4NicuCdGtiOElCeEJjUlU2TFBsMEJKcDZEZlE&#038;authkey=CKuhk_oB&#038;hl=en#gid=0">Voir d’autres cas chiffrés ici</a> et <a href="http://community.ands.org.au/viewtopic.php?f=10&#038;t=381&#038;sid=9ba054b9b25272a0ba157d3afcab6f0f">études complémentaires là</a>, parmi <a href="http://wiki.linkedgov.org/index.php/The_economic_impact_of_open_data">de nombreuses études sur l’impact économique de l’OpenData</a>. </p>
<p>Il est démontré qu’un programme d’ouverture des données publiques génère des économies d’un côté et de nouvelles recettes fiscales de l’autre. Dans un contexte budgétaire toujours plus limité, la question n’est pas de savoir comment financer l’Opendata mais comment continuer à financer des procédures coûteuses qui freinent le développement économique et impactent donc les recettes fiscales.</p>
<h3>Le paiement pour la réutilisation commerciale est déjà la norme</h3>
<p>Les entreprises payent déjà pour commercialiser des données publiques, ce qui crée d’ailleurs un système oligopole dans lequel seules les structures ayant assez de moyens pour investir dans l’acquisition peuvent suivre, pénalisant les petites entreprises et les porteurs de projets dans le développement de leur activité et la création de services et usages innovants.</p>
<p>Or l’Opendata est un changement total de paradigme. Cette philosophie considère que l&#8217;ancien système d&#8217;échange n&#8217;est pas optimal et qu&#8217;il pénalise le développement des acteurs tout en impactant l&#8217;efficacité et les recettes des services administratifs. Dans cette nouvelle donne, il s&#8217;agit donc de renoncer aux revenus directs d&#8217;une commercialisation pour bénéficier de revenus indirects majorés (tel que démontré par l&#8217;exemple du Danemark). Cela implique reconsidérer la vision en silos de l&#8217;administration et considérer les bénéfices du système administratif dans sa globalité.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/opendatalibertic.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/03/opendatalibertic.jpg" alt="opendatalibertic" title="opendatalibertic" width="432" height="366" class="alignright size-full wp-image-12799" /></a></p>
<h3>Une procédure difficilement applicable</h3>
<p>Les collectivités auront-elles les moyens d’identifier tous les acteurs effectuant une réutilisation commerciale de leurs données ? Et qu’est-ce qu’une utilisation commerciale ? Si une initiative telle que <a href="http://www.nosdeputes.fr/">Nosdeputes.fr</a> devait demain financer l’hébergement de leur site via de la publicité en ligne (tandis qu’ils payent l’hébergement de leur poche actuellement), leur démarche citoyenne serait-elle alors considérée comme une réutilisation commerciale des données ?</p>
<h3>Le pragmatisme, plus efficace que l’idéologie</h3>
<p>A travers <a href="http://www.numerama.com/magazine/18110-nantes-a-t-elle-peur-que-l-open-data-aide-ses-entreprises.html">les commentaires des internautes sur la question de la licence commerciale</a>, nous constatons que la vision idéologique du rôle des entreprises dans la société semble largement influencer les positionnements de chacun. On observe un clivage dont une restitution manichéenne pourrait donner ceci :</p>
<ul>
<li>Ceux qui envisagent les entreprises comme des structures d’exploitation arbitraire ne partageant pas leurs profits “évadés aux Bahamas” et ne participant donc pas à l’effort collectif privilégient un accès payant pour les réutilisations commerciales.</li>
<li>Ceux qui envisagent les entreprises comme des entités créant de la richesse, de l’emploi et des services utiles à la communauté privilégient leur développement par l’accès gratuit pour les réutilisations commerciales.</li>
</ul>
<p>Il y a également tous ceux qui ne connaissent pas les principes de l’Opendata et qui ne sont pas étonnés par l’idée qu’une structure commerciale paye un accès, ce qui semble un réflexe français que nos voisins européens ont du mal à comprendre.</p>
<p>Lors de la conférence <a href="http://www.epsiplatform.eu/news/events/opendata_apps_for_everyone">Public Sector Information Reuse</a> qui se tenait à Berlin en février dernier, un représentant d’une organisation française en faveur des licences commerciales payantes est intervenu pour défendre sa position, ce qui a suscité de vives réactions en temps réel sur le mur de tweets comme : <i>“Mon dieu ! Do the French only think about how to get money out of public sector information ?”</i> (Mon Dieu, est-ce que les Français ne pensent seulement qu’à gagner de l’argent avec l’information publique ?) ou <i>“if you make services digital you exclude a lot of people and if you make them pay you exclude even more”</i> (Si vous faites un service numérique vous excluez beaucoup de personnes et si vous le rendez payant vous en excluez encore plus) ou <i>“Why all those rules beforehand, when gov can’t really control them ?”</i> (Pourquoi toutes ces règles à l&#8217;avance, quand les gouvernements ne peuvent pas vraiment les contrôler ?)</p>
<p>Un changement culturel reste à opérer sur le rôle d’une activité commerciale dans la société (et c’est une association qui le dit…).</p>
<h3>Notre position</h3>
<p>Monsieur F. nous a envoyé un email hier en nous demandant quelles étaient nos sources de financement et à demi-mot : quels intérêts défendons-nous et pour quel lobby travaillons- nous ?</p>
<p>Libertic est une association nantaise de loi 1901 animée par des bénévoles. Nous n’avons pas de salariés, mais nous espérons créer un emploi en 2011.</p>
<p>Nous avons fonctionné sur un budget de 5 000 € en 2010. 80% de ce budget a servi à financer l’animation d’un collectif d’acteurs du numérique social, la création de leurs supports de communication, la duplication de CD de logiciels libres, etc. 20% ont été consacrés à nos déplacements aux conférences Opendata.</p>
<p>Effectivement, Libertic ne fait pas uniquement de l’Opendata mais nous ne parlons que de cette thématique <a href="http://libertic.wordpress.com/">sur ce blog</a>, voilà pourquoi certains d’entre-vous étiez peut-être passés à côté. Mais si vous pensez toujours que notre objet est de défendre des intérêts privés, <a href="http://www.terristoires.info/societe/numerique-socil-et-solidire.html">la description de nos activités annexes risque de vous surprendre</a>.</p>
<p>Nous précisons également que si cet article s’est basé sur des arguments exclusivement financiers (alors que l’Opendata comporte évidemment un volet social), c’est tout simplement parce qu’il s’agissait de répondre à une question financière. Mais notre action au quotidien reste transversale: favoriser le déploiement de l’Opendata, vecteur de développement technologique, économique, démocratique et social.</p>
<p>Aujourd’hui Libertic fédère plus d’une centaine d’acteurs et sympathisants de l’Opendata, des citoyens, des développeurs, des entreprises, des associations, des écoles… </p>
<p>Nous sommes issus de l’économie sociale et solidaire et c’est d’ailleurs ce service de Nantes Métropole qui nous a financé sur un appel à projets. Nous sommes tombés assez tôt et un peu par erreur sur le mouvement Opendata qui nous a passionnés parce qu’il touche tous les acteurs du territoire, parce qu’il est riche de promesses sociales et économiques et parce qu’il représente un changement de paradigmes. C’est ce mouvement-là, dans sa globalité (acteurs économiques et acteurs sociaux), que nous soutenons par nos actions en défendant l’intérêt de toutes les parties prenantes et en incitant notre territoire à s’engager dans ce mouvement d’envergure qui est en marche.</p>
<h3>Le Sputnik Moment</h3>
<p>Henri Verdier, président du Pôle de compétitivité Cap Digital, <a href="http://www.henriverdier.com/2011/02/open-data-numerique-startups.html">a publié un article</a> dans lequel il rappelle que le mouvement Opendata a été lancé aux Etats-Unis par Barack Obama à partir de son discours du Sputnik Moment.</p>
<p><i>”Le “Sputnik Moment”, c’est ce moment où l’Amérique de Kennedy (sic) traumatisée par le premier succès spatial soviétique, décida de lancer à son tour un vaste programme spatial, avec la création notamment de la NASA et l’enclenchement d’une course aux étoiles qui allait culminer avec la conquête de la Lune. Mais ce Sputnik Moment allait également inaugurer un cycle d’innovation sans précédent, à l’origine, entre autres, du développement accéléré de la Silicon Valley.”</i></p>
<p>Cet investissement dans les sciences a généré la création de nouveaux matériaux, de nouvelles techniques, de nouvelles technologies, de nouvelles pratiques, dont ont tire encore des découvertes et de nouvelles applications 40 ans plus tard.</p>
<p>A l’heure actuelle, nous sommes dans un nouveau moment Sputnik.</p>
<p>Nous entrons dans l’ère des données, du web 3.0, de la sémantique. Des services, des techniques, des usages autour des données sont à découvrir dont nous avons encore peine à imaginer la nature et l’ampleur ainsi que les répercussions sur nos modes de vie des quarante prochaines années.</p>
<p>Bien sûr des questions restent en suspens, bien sûr que le tableau n’est pas idyllique, mais avançons déjà et gardons ces objectifs en tête pour lancer des initiatives ambitieuses.</p>
<p>Ne ratons pas ce tournant et levons les freins financiers. Pour mettre toutes les chances de notre côté, les licences gratuites y compris à des fins commerciales s’imposent.</p>
<p>LiberTIC</p>
<p><i><a href="http://libertic.wordpress.com/2011/02/25/pourquoi-la-reutilisation-des-donnees-publiques-a-des-fins-commerciales-doit-etre-gratuite/">Cet article a été originellement publié sur le blog de LiberTIC</a>. Une suite abordant le volet social de l’ouverture des données, doit lui être ajouté très prochainement, <a href="http://libertic.wordpress.com">à surveiller sur le blog de LiberTIC</a>.</i> </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/economie/" title="économie" rel="tag nofollow">économie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/donnees-publiques/" title="données publiques" rel="tag nofollow">données publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/immateriel/" title="immatériel" rel="tag nofollow">immatériel</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/open-innovation/" title="open innovation" rel="tag nofollow">open innovation</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/politiques-publiques/" title="politiques publiques" rel="tag nofollow">politiques publiques</a><br />
]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://www.internetactu.net/2011/03/09/pourquoi-la-reutilisation-des-donnees-publiques-a-des-fins-commerciales-doit-elle-etre-gratuite/feed/</wfw:commentRss>
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		<title>Pour un opendata des usagers</title>
		<link>http://www.internetactu.net/2011/03/08/pour-un-opendata-des-usagers/</link>
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		<pubDate>Tue, 08 Mar 2011 05:00:17 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Aujourd&#8217;hui, comme le montre le mouvement opendata, les administrations mènent la danse de l&#8217;ouverture des données. Mais cette politique de l&#8217;offre doit être remplacée par une démarche qui prenne en compte la demande, estime Nicolas Kayser-Bril, chargé du pôle datajournalisme chez Owni. Il est temps que les usagers demandent des comptes directement à leurs administrations&#8230; Et que celles-ci leurs répondent&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Aujourd&#8217;hui, comme le montre le mouvement opendata, les administrations mènent la danse de l&#8217;ouverture des données. Mais cette politique de l&#8217;offre doit être remplacée par une démarche qui prenne en compte la demande, estime Nicolas Kayser-Bril, <a href="http://owni.fr/author/nicolaskayser-bril/">chargé du pôle datajournalisme chez Owni</a>. Il est temps que les usagers demandent des comptes directement à leurs administrations&#8230; Et que celles-ci leurs répondent !</p></blockquote>
<p>Depuis mai 2009 et la mise en ligne de <a href="http://www.data.gov/">data.gov</a>, l’ouverture des données publiques a avancé à pas de géants. Les catalogues de données publiques se sont multipliés. Le Royaume-Uni a sorti <a href="http://data.gov.uk/">data.gov.uk</a>, la Suède édite <a href="http://opengov.se/">opengov.se</a> et même les gouvernements les moins transparents s’y mettent, avec, par exemple, <a href="http://opengovdata.ru/">opengovdata.ru</a> en Russie. On compte près de 60 initiatives de ce type à travers le monde, comme le montre <a href="http://maps.google.com/maps/ms?ie=UTF8&#038;hl=de&#038;msa=0&#038;msid=217530509842599260591.00048bfbba4ecb314e822&#038;source=embed&#038;ll=22.755921,-86.660156&#038;spn=81.522956,173.144531">la carte collaborative des initiatives opendata des gouvernements</a>. </p>
<p><iframe width="580" height="350" frameborder="0" scrolling="no" marginheight="0" marginwidth="0" src="http://maps.google.com/maps/ms?ie=UTF8&amp;hl=de&amp;msa=0&amp;msid=217530509842599260591.00048bfbba4ecb314e822&amp;source=embed&amp;ll=22.755921,-86.660156&amp;spn=81.522956,173.144531&amp;t=h&amp;output=embed"></iframe><br /><small><a href="http://maps.google.com/maps/ms?ie=UTF8&amp;hl=de&amp;msa=0&amp;msid=217530509842599260591.00048bfbba4ecb314e822&amp;source=embed&amp;ll=22.755921,-86.660156&amp;spn=81.522956,173.144531&amp;t=h" style="color:#0000FF;text-align:left">World Map of Open Government Data Initiatives</a></small></p>
<p>Ces catalogues ne sont pas que des concessions faites à quelques activistes. Ils se développent, avec le soutien de certaines administrations. Data.gov, par exemple, a <a href="http://data-gov.tw.rpi.edu/wiki/Demo:_Growth_of_Datasets_Available_on_Data.gov">multiplié par 10</a> le nombre de séries de données disponibles sur le site depuis son lancement.</p>
<p>Tim Berners Lee, père fondateur de data.gov.uk et grand défenseur de l’opendata, est revenu l’année dernière sur la croissance phénoménale du nombre de données ouvertes. Internautes, entrepreneurs et administrations se saisissent des jeux de données pour les manipuler et, <i>in fine</i>, leur ajouter de la valeur.</p>
<p><object width="580" height="326"><param name="movie" value="http://video.ted.com/assets/player/swf/EmbedPlayer.swf"></param><param name="allowFullScreen" value="true" /><param name="allowScriptAccess" value="always"/><param name="wmode" value="transparent"></param><param name="bgColor" value="#ffffff"></param><param name="flashvars" value="vu=http://video.ted.com/talks/dynamic/TimBerners-Lee_2010U-medium.flv&#038;su=http://images.ted.com/images/ted/tedindex/embed-posters/TimBerners-Lee-2010U.embed_thumbnail.jpg&#038;vw=432&#038;vh=240&#038;ap=0&#038;ti=788&#038;introDuration=15330&#038;adDuration=4000&#038;postAdDuration=830&#038;adKeys=talk=tim_berners_lee_the_year_open_data_went_worldwide;year=2010;theme=a_taste_of_ted2010;theme=the_rise_of_collaboration;theme=what_s_next_in_tech;event=TED2010;&#038;preAdTag=tconf.ted/embed;tile=1;sz=512x288;" /><embed src="http://video.ted.com/assets/player/swf/EmbedPlayer.swf" pluginspace="http://www.macromedia.com/go/getflashplayer" type="application/x-shockwave-flash" wmode="transparent" bgColor="#ffffff" width="580" height="326" allowFullScreen="true" allowScriptAccess="always" flashvars="vu=http://video.ted.com/talks/dynamic/TimBerners-Lee_2010U-medium.flv&#038;su=http://images.ted.com/images/ted/tedindex/embed-posters/TimBerners-Lee-2010U.embed_thumbnail.jpg&#038;vw=432&#038;vh=240&#038;ap=0&#038;ti=788&#038;introDuration=15330&#038;adDuration=4000&#038;postAdDuration=830&#038;adKeys=talk=tim_berners_lee_the_year_open_data_went_worldwide;year=2010;theme=a_taste_of_ted2010;theme=the_rise_of_collaboration;theme=what_s_next_in_tech;event=TED2010;"></embed></object></p>
<p>Les perspectives ouvertes par les données publiques sont vertigineuses, <a href="http://rennes.cap-com.net/?p=310">comme l’a rappelé Xavier Crouan</a> lors du CapCom de Rennes. Même à Paris, alors que le projet <a href="http://opendata.paris.fr/opendata/jsp/site/Portal.jsp">ParisData</a> et ses 19 (!) jeux de données ont essuyé de nombreuses critiques lors du lancement, des internautes ont su mettre à profit cette nouvelle matière mise à leur disposition. <a href="http://mounirsimon.com/">Mounir et Simon</a> ont produit en quelques jours <a href="http://mounirsimon.com/dequelbord/">une carte politique de la ville</a>, où l’on voit à quel point les populations de droite et de gauche se mélangent peu.</p>
<h3>Inégalités et culs-de-sac techniques</h3>
<p>Pourtant, ces initiatives ne changent pas grand-chose. Les catalogues de données représentent une avancée, mais ils ne relèvent pas vraiment d’une démarche d’ouverture et de transparence. Avec ces catalogues, l’administration décide toujours de ce qui est public et de ce qui reste sous clé.</p>
<p>L’argument selon lequel la croissance des jeux de données disponibles conduira à plus de transparence ne tient pas non plus. Il serait extrêmement cher de mettre en ligne l’ensemble des données produites par l’administration. Si chaque fonctionnaire en France n’écrivait que 10 000 signes de documents potentiellement publics par jour, on aurait déjà 50 gigas de données à mettre en ligne toutes les 24 heures. Sans compter les entreprises réalisant une mission de service public, qu’il faudrait inclure à ce total, ou encore les archives nationales.</p>
<p>L’approche par l’offre, telle qu’on la pense aujourd’hui, est également porteuse d’inégalités. On demande à l’administration de mettre en ligne des données, de préférence dans un format compréhensible par les machines, mais le citoyen est rarement le premier bénéficiaire de ces efforts. Tout le monde ne peut pas lire un tableau au format Excel ou une base de données organisée au format sémantique <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Resource_Description_Framework">RDF</a>, ce qu’exigaient certains défenseurs de l’opendata lors de l’<a href="http://opengovernmentdata.org/camp2010/">Open Government Data Camp</a> du 18 novembre dernier.</p>
<p>Pour caricaturer, on pourrait dire que les lobbyistes de l’opendata demandent à l’administration de dépenser l’argent du contribuable pour créer des bases de données. Or, celles-ci ont vocation à être utilisées en priorité par… les lobbyistes de l’opendata. Le contribuable, qui paye pour la mise en ligne des données, n’est pas le principal bénéficiaire de l’opération.</p>
<h3>Repenser l’approche de l’opendata</h3>
<p>Aujourd’hui, les administrations sont au cœur du processus de publication des données. Nous les laissons décider elles-mêmes de la direction à prendre. Nous leur laissons le soin de s’autoréguler. Mais l’autorégulation n’est pas la panacée, surtout lorsqu’elle n’est pas assortie de sanctions. Les banques nous en ont offert un bel exemple lors de la crise des subprimes (voir cet article, <a href="http://blogs.ft.com/maverecon/2008/04/self-regulation-means-no-regulation/">&#8220;Self-regulation means no regulation&#8221;</a>, pour les détails techniques). Dans l’industrie aussi, <a href="http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1002/bse.380/abstract">une étude (.pdf)</a> de plus de 4000 entreprises montre que les programmes d’auto-régulation n’ont pas beaucoup d’impact. L’administration fera peut-être exception à la règle, mais mieux vaut ne pas compter dessus.</p>
<p>L’ouverture des données publiques doit se faire par le bas, dans un processus bottom-up plutôt que <i>top-down</i>. C’est aux demandeurs de s’organiser pour transformer les données de l’administration en une base utilisable par les machines, pas aux contribuables. Mais c’est également à l’administration de s’adapter pour répondre aux besoins des demandeurs et fournir les données.</p>
<p>Les répertoires gérés par les réutilisateurs permettent déjà d’organiser les données publiques libérées, sans qu’une administration ne soit impliquée dans sa gestion. Qu’ils soient privés comme <a href="http://www.data-publica.com/">data-publica</a> ou ouverts comme <a href="http://www.nosdonnees.fr/">nosdonnées.fr</a>, ils montrent que le problème ne tient pas à l’organisation des données – ils le font déjà – mais bien à la possibilité pour les citoyens de pouvoir demander un jeu de données. Fait révélateur, presque aucun des catalogues gérés par des administrations n’invite les utilisateurs à demander des données non encore disponibles (la Suède fait exception).</p>
<p>Cette démarche, prévue par la loi, n’est pas défendue aujourd’hui. Pourtant, <a href="http://owni.fr/?p=47632">comme le montre l’enquête que nous avons réalisée auprès d’une vingtaine de collectivités</a>, l’administration n’est absolument pas en mesure de respecter la loi de 1978 relative à l’accès aux documents administratifs.</p>
<p>Lorsqu’un journaliste, un chercheur ou un citoyen demande des données à l’administration, il se heurte presque systématiquement à un refus initial. S’il a la chance de connaître l’existence de <a href="http://www.cada.fr/fr/texte/frame.htm">la loi de 1978</a>, il peut faire appel du refus de communication auprès de la <a href="http://www.cada.fr/">CADA</a> (Commission d&#8217;accès aux documents administratifs). Or, aujourd’hui, la CADA ne fait qu’appeler l’administration en question pour lui demander des explications, puis rend un avis.</p>
<p>Son budget de 1 million d’euros (6 fois moins que l’HADOPI) et ses 12 agents ne lui permettent pas de mener l’enquête lorsqu’une administration affirme ne pas détenir les données demandées. Elle n’a pas les moyens d’analyser en profondeur les 350 demandes mensuelles qu’elle reçoit (voir <a href="http://www.cada.fr/fr/rapport/Rapport2009.pdf">son excellent rapport d’activité au format .pdf</a>). Surtout, elle n’a pas de pouvoir de sanction – elle doit se borner à rendre des « avis ».<br />
On comprend alors que si les données recherchées n’ont pas été gracieusement mises en ligne par l’administration, vos chances de les obtenir sont très minces.</p>
<p>Si l’ouverture des données par le haut reste une initiative louable, la transparence ne progressera que lorsque tous les fonctionnaires seront formés pour répondre aux demandes concernant les documents administratifs. Tout comme les standardistes des administrations disposent de pense-bête lorsqu’on leur demande les pièces nécessaires à l’établissement d’un passeport ou d’une carte grise, il devrait y avoir une marche à suivre pour satisfaire les demandes de documents administratifs.</p>
<p>Les données publiques, en France, ne seront réellement disponibles que lorsque :</p>
<ul>
<li>La loi CADA sera connue du grand public, des fonctionnaires et des entreprises délégataires de service public,</li>
<li>La CADA aura le budget nécessaire pour mener des enquêtes,</li>
<li>La loi offrira à la CADA un pouvoir de sanction.</li>
</ul>
<p>D’ici là, les catalogues continueront à grossir, mais les données qui n’y figurent pas seront toujours aussi difficiles à obtenir.</p>
<p>Nicolas Kayser-Bril </p>
<p><a href="http://owni.fr/2011/02/21/pour-un-opendata-des-usagers/">Ce billet a été publié originellement sur Owni.fr</a>.</p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/citelabo/" title="citelabo" rel="tag nofollow">citelabo</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/donnees-publiques/" title="données publiques" rel="tag nofollow">données publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/hyperlocal/" title="hyperlocal" rel="tag nofollow">hyperlocal</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/journalisme/" title="journalisme" rel="tag nofollow">journalisme</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/participation/" title="Participation" rel="tag nofollow">Participation</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/politiques-publiques/" title="politiques publiques" rel="tag nofollow">politiques publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web-local/" title="web local" rel="tag nofollow">web local</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web%c2%b2/" title="Web²" rel="tag nofollow">Web²</a><br />
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		<title>Que faire du management ?</title>
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		<pubDate>Fri, 25 Feb 2011 05:00:40 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Ainsi formulée, la question peut sembler étrange ; aujourd’hui c’est plutôt le management qui nous domine dans presque tous les compartiments de la société et dans toutes les organisations, de la plus grande entreprise ou administration jusqu’à la plus petite des associations. C’est pourtant bien à un sursaut démocratique visant à reprendre la main sur des techniques de gestion devenues&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/societemanageriale.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/societemanageriale.jpg" alt="societemanageriale" title="societemanageriale" width="250" height="300" align="right" hspace="6" vspace="6" /></a>Ainsi formulée, la question peut sembler étrange ; aujourd’hui c’est plutôt le management qui nous domine dans presque tous les compartiments de la société et dans toutes les organisations, de la plus grande entreprise ou administration jusqu’à la plus petite des associations. C’est pourtant bien à un sursaut démocratique visant à reprendre la main sur des techniques de gestion devenues totalement incontrôlables, que nous invite l’essai d’Anne et Éric Pezet, <em><a href="http://www.amazon.fr/soci%C3%A9t%C3%A9-manag%C3%A9riale-nanotechnologies-l%C3%A9conomique-social/dp/2360120123/internetnet-21">La société managériale &#8211; Essai sur les nanotechnologies de l’économique et du social</a></em> aux éditions <a href="http://www.lavillebrule.com">La Ville Brûle</a>.</p>
<h3>Le management, &#8220;un récit largement fictionnel mais excessivement réel&#8221;</h3>
<p>D’un côté, la culture managériale est véhiculée depuis les années 60 par un ensemble de thèses, de penseurs, de prestigieuses écoles de commerce et de grands cabinets-conseils. On y célèbre l’entreprise comme un modèle d’efficacité incontestable pour l’ensemble de la société, et les principes du management comme &#8220;purement techniques et toujours efficaces&#8221;. De l’autre se développe depuis longtemps une critique du management, particulièrement vive à l’heure de la crise, mais essentiellement focalisée sur la rhétorique et une critique idéologique du capitalisme néo-libéral.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagement01.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagement01.jpg" alt="pezetmanagement01" title="pezetmanagement01" width="580" class="alignright size-full wp-image-12697" /></a></p>
<p>Ici, les auteurs tentent plutôt de mettre à jour les processus et la boîte à outils mobilisés par le management : on ne citera ici que les méthodes ABC (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Activity-based_costing"><em>Activity based costing</em></a>, qui s&#8217;intéresse à la formation des coûts et leurs variations), BPR (<em><a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Business_process_reengineering">Business process reengineering</a></em> ou Réingénierie des processus d&#8217;affaires, une approche qui vise à repenser les processus d&#8217;affaires de l&#8217;entreprise et à les rendre plus efficace), ou plus connues de chacun, les techniques de <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Best_practice">best practices</a> ou de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Gestion_des_connaissances">gestion des connaissances</a>. Ils décrivent de quelle façon, à l’image des nanotechnologies, les pratiques de management se diffusent progressivement et sans la moindre remise en cause dans l’ensemble de la société, et supportent matériellement une infinité de micro-décisions provoquant de maxi-effets économiques, sociaux et politiques. Ils montrent preuves à l’appui les effets souvent désastreux de techniques employées dans les choix d’investissement, les pratiques de <em>cost-killing</em>, les études de marché, les normes qualité, ou encore les perversions de la responsabilité sociale des entreprises.</p>
<h3>Nos démocraties sont-elles condamnées au managérialisme ?</h3>
<p>Alors que, comme les OGM, les nanotechnologies font l’objet d’un débat démocratique relativement vif, il est tout à fait frappant que le débat sur le management ne parvienne pas à intéresser les grandes arènes de la politique. Ainsi, les technologies &#8220;molles&#8221; ne parviendraient pas à produire les mêmes débats que les technologies &#8220;dures&#8221;&#8230; ! Pour tenter une percée, les auteurs proposent de faire entrer les techniques de management dans la critique plus générale de la technique, et de ne pas s’en tenir à une perspective fonctionnelle, mais bien de s’intéresser à leurs enjeux sociaux et politiques. Il est urgent, disent Anne et Eric Pezet, de penser les instances, les modalités et les intervenants d’un débat démocratique sur le management.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagment02.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagment02.jpg" alt="pezetmanagment02" title="pezetmanagment02" width="580" class="alignright size-full wp-image-12698" /></a></p>
<h3>L’acteur public, subjugué par le management</h3>
<p>Impossible, évidemment, de ne pas évoquer la fascination du secteur public pour l’efficacité gestionnaire du privé. Ici, c’est le règne des indicateurs de performance qui façonnent progressivement le visage du secteur public et exercent un extraordinaire pouvoir de normalisation, pratiquement sans discernement. En France, la LOLF (Loi organique relative aux lois de finances) constitue désormais l’unique programme de transformation de l’Etat. Elle vise à métamorphoser l’administration, d’une culture de moyens vers une culture de résultats. Comme le rappellent les auteurs, <em>&#8220;la LOLF pénètre tous les rouages de la gestion publique, tandis que l’Etat n’est plus tenu d’assurer les fonctions collectives au nom des principes de liberté, de justice et de fraternité, mais de remplir des missions en fonction d’objectifs statistiques&#8221;</em>. C’est ainsi qu’en novembre 2004, Dominique Bussereau, alors ministre du Budget, présentait <a href="http://www.performance-publique.gouv.fr/le-budget-et-les-comptes-de-letat/approfondir/le-tableau-de-bord-des-finances-publiques.html">les 1300 indicateurs</a> qui allaient servir à évaluer les performances de l’administration française&#8230;<br />
<a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagement03.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/pezetmanagement03.jpg" alt="pezetmanagement03" title="pezetmanagement03" width="580" class="alignright size-full wp-image-12699" /></a>  </p>
<h3>Comment faire émerger une société managériale démocratique ?</h3>
<p>Il faut repolitiser le débat, bien sûr. Le management n’est jamais analysé dans son rapport au politique ; les élus, dans les faits, n’y voient pas un sujet politique noble, mais plutôt une simple question d’intendance, et des outils que leurs services mettront en oeuvre. Or <em>&#8220;un retour sur l’existant est nécessaire dans les organisations même&#8221;</em>. C’est donc sur le terrain, dans les mêmes &#8220;cuisines&#8221; que celles où s’active le management, que les salariés et les fonctionnaires doivent <em>&#8220;repenser les usages, prévenir les effets négatifs et exercer une vigilance de tous les instants afin de les éviter&#8221;</em>.</p>
<p>En conclusion, les auteurs proposent trois pistes : développer une nouvelle approche de la recherche-action en management, qui ne tombe pas dans la critique stérile et théorique, mais s’inscrive bien dans des interventions concrètes, au sein des organisations ; repenser l’enseignement initial au management, et former les salariés et les citoyens ; enfin, plus prospectif, introduire des dispositifs de management open source, négociés par les organisations syndicales&#8230;</p>
<h3>Ré-interroger le management public régional</h3>
<p>Questionner le management public est l’un des éléments qui animent le travail de <a href="http://www.la27eregion.fr/">la 27e Région</a> depuis sa création &#8211; voir à ce sujet l&#8217;interview de Marjorie Jouen, &#8220;Comment se débarrasser du management public ?&#8221; dans le livre que nous avons publié <em><a href="http://www.amazon.fr/Design-Politiques-Publiques-27e-Région/dp/2110079959/internetnet-21">Design des politiques publiques</a></em> -, et l’ouvrage d’Anne et Eric Pezet nous offre de nouvelles clés de compréhension. Il y a dans ce travail critique et constructif un axe majeur pour mener le renouvellement des politiques publiques.</p>
<p>Sous cette perspective, on comprend mieux le climat de défiance et même de souffrance qui règne dans certaines administrations, les dysfonctionnements d’organisations où l’on ne dialogue plus à force d’avoir mis le système en silos, des populations réduites au rang de variables d’ajustement, le recours à la démocratie participative comme un dérivatif, et presque toujours, le recours à la vulgate managériale et technocentrée pour justifier de nombreux projets.</p>
<p>Quant aux conséquences macro-économiques de la &#8220;managérialisation forcée&#8221; à l’échelle nationale et européenne, elles sont édifiantes : depuis 2008, même les rapports de l’OCDE traduisent une dégradation de la qualité des services publics, ainsi qu’un accroissement de l’inégalité d’accès à ces services. Dans le domaine de l’énergie, par exemple, la privatisation a débouché sur une complexité majeure de l’offre.</p>
<p>Quid de la Région dans ce paysage ? Pour l’heure, et bien qu’elle ait été créée récemment, cette collectivité n’a pour l’instant pas vraiment réussi à se créer une culture managériale propre. A l’heure de la RGPP (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9vision_g%C3%A9n%C3%A9rale_des_politiques_publiques">Révision générale des politiques publiques</a>), quand elle ne subit pas de plein fouet les conséquences du management d’Etat, la Région donne même le sentiment d’en intérioriser elle-même les pratiques&#8230;</p>
<p>Il est sans doute possible de prolonger et d’amplifier les pistes suggérées par les auteurs, par exemple en suscitant une remise en cause du consulting de masse, en développant rapidement l’interdisciplinarité et la co-conception au sein des administrations, en accélérant la production d’indicateurs qualitatifs, en repensant totalement les formes d’ingénierie habituelles (évaluation, appels à projets, indicateurs&#8230;), en multipliant les zones d’expérimentation, etc. </p>
<p>Certes, la route est longue&#8230; mais il va bien falloir l’emprunter, poser le diagnostic et proposer de nouvelles pistes. Dans les replis de la crise financière mondiale, ce sont bien les excès de la société ultra-managériale qui sont en cause. De Goldman Sachs à l&#8217;affaire Kerviel, de Continental à Orange, de Pole Emploi au sentiment généralisé de <a href="http://www.lesechos.fr/economie-politique/france/actu/0201000513756.htm">dégradation des services publics en France</a> et en Europe, chacun, où qu&#8217;il soit, peut comprendre le risque qu&#8217;il y a à manipuler la société avec des techniques comptables. Il y a là quelque chose qui doit largement dépasser les clivages politiques et rassembler tous ceux qui croient à l&#8217;urgence de remettre la démocratie au coeur du système économique.</p>
<p>Stéphane Vincent</p>
<p><em>Grand merci à mon ami Jacques-François Marchandise de m’avoir orienté vers cet ouvrage !</em></p>
<blockquote><p>Stéphane Vincent est directeur de <a href="http://la27eregion.fr/">la 27e Région</a>, un laboratoire des nouvelles politiques publiques à l’âge numérique, initié par l&#8217;Association des Régions de France et incubé par la Fondation internet nouvelle génération. </p>
<p><a href="http://www.la27eregion.fr/Que-faire-du-management">Ce billet a été originellement publié sur le blog de la 27e Région le 17 février 2011</a>. </p></blockquote>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/la27eregion/" title="la27eregion" rel="tag nofollow">la27eregion</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/politiques-publiques/" title="politiques publiques" rel="tag nofollow">politiques publiques</a><br />
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		<title>Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Feb 2011 05:30:01 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Le journaliste, auteur de SF et blogueur, Cory Doctorow (Wikipédia) a rédigé un long, mais passionnant article dans Le Guardian qui prend appui sur une lecture (très) critique du récent mais déjà fort commenté livre The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom de Evgeny Morozov. C&#8217;est cette vibrante défense d&#8217;internet, récemment traduite par le Framablog, que nous souhaitons&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Le journaliste, auteur de SF et blogueur, <a href="http://craphound.com/">Cory Doctorow</a> (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Cory_Doctorow">Wikipédia</a>) a rédigé <a href="http://www.guardian.co.uk/technology/2011/jan/25/net-activism-delusion">un long, mais passionnant article dans Le <em>Guardian</em></a> qui prend appui sur une lecture (très) critique du récent mais déjà fort commenté livre <em><a href="http://www.amazon.fr/Net-Delusion-Dark-Internet-Freedom/dp/1586488740/internetnet-21">The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom</a></em> de <a href="http://www.evgenymorozov.com/">Evgeny Morozov</a>. C&#8217;est cette vibrante défense d&#8217;internet, récemment <a href="http://www.framablog.org/index.php/post/2011/01/27/activisme-internet-cory-doctorow">traduite par le Framablog</a>, que nous souhaitons vous donner à lire aujourd&#8217;hui. </p>
<p>Chercheur biélorusse à l’université de Georgetown et chroniqueur dans plusieurs journaux, Morozov (<a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Evgeny_Morozov">Wikipédia</a>) remet radicalement en question, dans son ouvrage, le pouvoir libérateur d’Internet.</p>
<p>On peut le voir exposer son point de vue dans cette courte conférence au format TED : <a href="http://www.ted.com/talks/evgeny_morozov_is_the_internet_what_orwell_feared.html">Comment Internet aide les dictatures</a>, qui constitue un excellent préambule à ce qui va suivre.</p>
<p>Morozov y dénonce la &#8220;cyberutopie&#8221; qui draperait la technologie de vertus émancipatrices intrinsèques, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave, comme l&#8217;explique <a href="http://www.rue89.com/2011/01/22/apres-la-tunisie-internet-sert-il-a-faire-la-revolution-186859">Rue89</a>. Une &#8220;cyberutopie&#8221; issue de l’ignorance ou de la paresse intellectuelle de nos contemporains, qui se laissent aller au &#8220;web-centrisme&#8221; en imaginant que toutes les questions qui se posent dans nos sociétés peuvent être résolues par le prisme d’internet <a href="http://www.webdorado.fr/2011/01/16/politique-lactivisme-en-ligne-illusion-ou-potentiel">comme l&#8217;explique Webdorado</a>. Cliquer sur &#8220;J’aime&#8221; ou rejoindre une cause sur Facebook, relayer frénétiquement une information non vérifiée sur Twitter, n’ont jamais révolutionné la société, <a href="http://www.internetactu.net/2010/10/11/reseaux-contre-hierachies-liens-faibles-contre-liens-forts/">disait déjà Malcom Gladwell</a>. </p>
<p>On comprendra dès lors aisément pourquoi que le &#8220;net-activiste&#8221; Cory Doctorow a pris sa plume pour répondre dans le détail à l’argumentaire de Morozov.</p>
<p><a href="http://www.lepost.fr/article/2011/01/20/2377437_l-observatoire-hebdomadaire-du-web-politique-14-special-tunisie.html">A l&#8217;heure où l&#8217;internet est vu comme le hérault de la démocratie en Tunisie</a> (<a href="http://owni.fr/2011/01/27/itw-cest-larmee-qui-a-chasse-ben-ali-du-pouvoir-pas-la-rue/">même s&#8217;il faut peut-être raison garder</a>), <a href="http://www.numerama.com/magazine/17901-egypte-pourquoi-filtrer-internet-quand-on-peut-couper-l-acces.html">à l&#8217;heure où on le coupe en Egypte, preuve de son impact</a>&#8230; Internet est-il synonyme de libération ? <a href="http://www.fondapol.org/politique-2-0/1647/">Comme le disaient fort justement Laurence Allard et Olivier Blondeau dans leur analyse de la révolution iranienne via Twitter</a> : <em>&#8220;Comme à chaque fois que ce slogan est repris, il a le principal défaut de mal poser le problème (est-ce qu’une technologique peut faire la révolution ?). Cette question renvoie ici surtout à une problématique propre aux milieux journalistiques, confrontés à l’irruption du public au cœur même de leur métier, à la faveur de la diffusion massive de technologies permettant à tout un chacun de s’exprimer.&#8221;</em></p>
<p>Reste qu&#8217;en pointant les contradictions de Morozov et des pourfendeurs d&#8217;internet, Cory Doctorow signe une vibrante et argumentée défense d&#8217;internet.</p></blockquote>
<h3>Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net</h3>
<p><strong><em>Net Delusion</em> (NdT : que l’on pourrait traduire par <em>Les mirages du Net</em> ou <em>Internet, la désillusion</em>) avance la thèse que la technologie ne profite pas nécessairement à la liberté, mais par quel autre moyen les opprimés se feront-ils entendre ?</strong></p>
<p><em>Net Delusion</em> est le premier livre de l’écrivain et blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov, dont le thème de prédilection est la politique étrangère. Morozov s’est bâti une réputation de critique pointu, et parfois mordant, d’Internet et du &#8220;cyber-utopisme&#8221;, et <em>Net Delusion</em> développe les arguments qu’il a déjà présentés ailleurs. J’ai lu avec intérêt l’exemplaire que j’ai reçu en service de presse. J’apprécie Evgeny, lors de nos rencontres et de nos échanges de courriers, il m’a donné l’impression d’être intelligent et engagé.</p>
<p>Au cœur du livre, on trouve des remarques extrêmement judicieuses. Morozov a tout à fait raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir, aussi facilement que pour contourner, libérer et partager.</p>
<p>Hélas, ce message est noyé au milieu d’une série d’attaques confuses et faiblement argumentées contre un mouvement &#8220;cyber-utopique&#8221; nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations provenant de CNN et d’autres agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyber-utopique. Dans son zèle à discréditer cette thèse, Morozov utilise tous les arguments qu’il peut trouver, quelle que soit leur faiblesse ou leur inanité, contre quiconque fait mine de soutenir que la technologie est libératrice.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/morozov.png"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/morozov.png" alt="morozov" title="morozov" width="580" height="387" class="alignright size-full wp-image-12452" /></a><br />
<em>Image : Evgeny Morozov à la conférence re:publica10 en avril 2010 <a href="http://www.flickr.com/photos/re-publica/4520035629/">photographié par Daniel Seiffert.</a></em></p>
<h3>Le rôle de Twitter</h3>
<p>Morozov tente d’abord de remettre les pendules à l’heure sur le rôle qu’a joué Twitter lors des dernières élections iraniennes. On a présenté partout le réseau de microbloging comme un outil fondamental pour les initiatives de l’opposition sur le terrain, mais par la suite, il est apparu clairement que les Iraniens d’Iran n’avaient été présents que marginalement sur Twitter, bien qu’ils aient utilisé beaucoup d’autres outils de diffusion et que ceux-ci aient été en effet essentiels dans la réaction à l’élection iranienne.</p>
<p>Morozov décrit minutieusement le fait que beaucoup des trois millions d’Iraniens expatriés sont en effet actifs sur Twitter, et que c’est ce trafic, ainsi que les messages de sympathie d’utilisateurs non-Iraniens, qui ont fait de l’élection iranienne et de ses conséquences un évènement majeur sur Twitter.</p>
<p>Il décrit également les liens étroits que ces expatriés ont avec leur famille en Iran, grâce à d’autres outils tels que Facebook. Mais il manque d’en conclure que les informations issues de Twitter ont trouvé écho sur Facebook (et vice-versa) via les Iraniens de l’étranger. Il préfère considérer que les millions d’expatriés Iraniens publiant des messages sur Twitter sont tellement isolés de leurs proches relations sur Facebook que ces messages n’ont eu presque aucun impact.</p>
<p>Presque aucun, mais un impact quand même. Morozov poursuit en citant Golnaz Esfandiari, une correspondante de Radio Free Europe en Iran, &#8220;déplorant la complicité pernicieuse de Twitter qui a permis aux rumeurs de se propager&#8221; en Iran pendant la crise. J’ai été choqué de lire cela dans l’ouvrage de Morozov : comment Twitter pourrait-il être &#8220;complice&#8221; de la propagation de rumeurs ; Esfandiari or Morozov attendaient-ils des fournisseurs de services sur Internet qu’ils censurent de façon pro-active les contributions des utilisateurs avant de les laisser se diffuser librement sur leurs réseaux ? Et si c’était le cas, Morozov pensait-il vraiment que Twitter deviendrait un meilleur soutien de la liberté sur Internet en s’auto-proclamant censeur ?</p>
<p>Cela m’a tellement stupéfait que j’ai envoyé un e-mail à Morozov pour lui demander ce que le lecteur était censé y comprendre au juste. Morozov m’a répondu que d’après lui Esfandiari ne s’était pas exprimée clairement ; elle voulait dire que c’étaient les utilisateurs de Twitter qui étaient &#8220;complices&#8221; de la propagation des rumeurs. C’est sans doute mieux, mais sans preuves que Twitter n’ait propagé de fausses rumeurs, cela ne suffit pas pour inculper Twitter. Pourquoi alors ce passage figure-t-il dans le livre – sachant que Morozov n’a cessé d’affirmer dans les pages précédentes qu’aucune information postée sur Twitter n’avait atteint l’Iran – si ce n’est comme un pan de la stratégie qui consiste à discréditer les &#8220;cyber-utopistes&#8221; en balançant tous les arguments possibles en espérant que certains tiennent debout ? Et je pense que c’est le cas : par la suite, Morozov reproche à la &#8220;culture Internet&#8221; la &#8220;persistance de nombreuses légendes urbaines&#8221;, une idée fort singulière puisque des chercheurs spécialisés en légendes urbaines, tels que Jan Brunvand, ont montré que de nombreuses légendes urbaines contemporaines proviennent du Moyen-Âge et ont prospéré sans avoir besoin d’Internet comme moyen de reproduction.</p>
<h3>Technologie et révolution</h3>
<p>Morozov est sceptique quant à la capacité de la technologie à déclencher des révolutions et étendre la démocratie. Pour renverser un régime corrompu, dit-il, avoir librement accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important – c’est une antienne des Reaganistes avec leur vision romantique de Samizdat, Radio Free Europe et autres efforts d’information remontant à la guerre froide. L’Union soviétique ne s’est pas effondrée à cause d’un mouvement politique, de courageux dissidents ou de tracts photocopiés – elle s’est écroulée parce qu’elle était devenue un cauchemar mal géré qui a chancelé de crise en crise jusqu’à l’implosion finale.</p>
<p>En effet, le libre accès aux médias étrangers (comme en bénéficiaient les citoyens de RDA qui pouvaient capter les programmes d’Allemagne de l’Ouest) a souvent contribué à désamorcer le sentiment anti-autoritaire, anesthésiant les Allemands de l’Est avec tant d’efficacité que même la Stasi avait fini par chanter les louanges de la décadente télévision occidentale.</p>
<p>L’ironie, c’est que Morozov – involontairement, mais avec vigueur – rejoint sur ce point ses adversaires idéologiques, comme <a href="http://www.shirky.com/weblog/">Clay Shirky</a>, le professeur de l’université de New York que Morozov critique lourdement par ailleurs. Les travaux de Shirky – notamment le dernier en date, <em><a href="http://www.amazon.fr/Cognitive-Surplus-Creativity-Generosity-Connected/dp/1594202532/internetnet-21">The Cognitive Surplus</a></em> – parviennent exactement aux mêmes conclusions au sujet des médias occidentaux traditionnels, et en particulier de la télévision. Shirky soutient que la télé a principalement servi à atténuer le poids de l’ennui né de l’accroissement du temps de loisirs aux premiers jours de l’ère de l’information. Pour Shirky, Internet est palpitant parce qu’il constitue justement l’antidote à cette attitude de spectateur passif, et qu’il constitue un mécanisme incitant les gens à la participation au travers d’une succession d’engagements toujours plus importants.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/doctorow.png"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2011/02/doctorow.png" alt="doctorow" title="doctorow" width="580" height="389" class="alignright size-full wp-image-12453" /></a><br />
<em>Image : Cory Doctorow <a href="http://www.flickr.com/photos/joi/2196901054/">photographié par Joi Ito en janvier 2008</a>.</em></p>
<h3>Régulation et contrôle</h3>
<p>Morozov ne discute cependant pas cette position en profondeur. En fait, quand il examine enfin Internet en tant que tel, indépendamment des réseaux téléphoniques, des programmes télé et des autres médias, il se contente de tourner en ridicule les &#8220;gourous de la technologie&#8221;, qui &#8220;révèlent leur méconnaissance de l’histoire&#8221; lorsqu’ils se lancent dans des &#8220;tirades quasi religieuses à propos de la puissance d’internet&#8221;. Il illustre cette caricature par un florilège de citations stupides, soigneusement choisies parmi deux décennies de discours sur Internet, mais il laisse soigneusement de côté tout le travail sérieux sur l’histoire du Net en tant que média pleinement original – et notamment, il oublie de mentionner ou de réfuter la critique posée par <a href="http://www.timwu.org/log/">Timothy Wu</a> dans l’excellent livre <em><a href="http://www.amazon.fr/Master-Switch-Rise-Information-Empires/dp/0307269930/internetnet-21">The Master Switch</a></em>, paru l’an dernier.</p>
<p>Wu, professeur de droit des télécommunications, retrace avec mordant l’histoire de la régulation des médias en réponse à la possible décentralisation des monopoles et oligopoles dans les télécommunications. Replacé dans ce contexte, Internet apparaît véritablement comme un phénomène original. Morozov sait bien sûr qu’Internet est différent, il le reconnaît lui-même lorsqu’il parle de la manière dont le Net peut imiter et supplanter d’autres médias, et des problèmes que cela engendre.</p>
<p>C’est là que réside la plus sérieuse faiblesse de <em>Net Delusion</em> : dans ce refus de se confronter aux meilleurs textes sur le thème d’Internet et de sa capacité extraordinaire à connecter et émanciper. Quand Morozov parle des menaces pour la sécurité des dissidents lorsqu’ils utilisent Facebook – ce qui revient à faire de jolies listes de dissidents prêtes à être utilisées par les polices secrètes des États oppresseurs – il le fait sans jamais mentionner le fait que, de longue date, des avertissements pressants sur ce sujet ont été lancés par l’avant-garde des &#8220;cyber-utopistes&#8221;, incarnée par des groupes comme l’Electronic Frontier Foundation, NetzPolitik, Knowledge Ecology International, Bits of Freedom, Public Knowledge, et des dizaines d’autres groupes de pression, d’organisations d’activistes et de projets techniques dans le monde entier.</p>
<p>Bien évidemment, presqu’aucune mention n’est faite des principaux défenseurs de la liberté du Net, tel que le vénérable mouvement des cypherpunks (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Cypherpunk">Wikipédia</a>), qui ont passé des décennies à concevoir, diffuser et soutenir l’utilisation d’outils cryptographiques spécialement conçus pour échapper au genre de surveillance et d’analyse du réseau qu’il identifie (à juste titre) comme étant implicite dans l’utilisation de Facebook, Google, et autres outils privés et centralisés, pour organiser des mouvements politiques. Bien que Morozov identifie correctement les risques que les dissidents prennent pour leur sécurité en utilisant Internet, son analyse technique présente des failles sérieuses. Lorsqu’il avance, par exemple, qu’aucune technologie n’est neutre, Morozov néglige une des caractéristiques essentielles des systèmes cryptographiques : il est infiniment plus facile de brouiller un message que de casser le brouillage et de retrouver le message original sans avoir la clé.</p>
<h3>Battre la police secrète à son propre jeu</h3>
<p>En pratique, cela signifie que des individus disposant de peu de ressources et des groupes dotés de vieux ordinateurs bon marché sont capables de tellement bien chiffrer leurs messages que toutes les polices secrètes du monde, même si elles utilisaient tous les ordinateurs jamais fabriqués au sein d’un gigantesque projet s’étalant sur plusieurs décennies, ne pourraient jamais déchiffrer le message intercepté. De ce point de vue au moins, le jeu est faussé en faveur des dissidents – qui jouissent pour la première fois du pouvoir de cacher leur communication hors d’atteinte de la police secrète – au détriment de l’État, qui a toujours joui du pouvoir de garder ses secrets ignorés du peuple.</p>
<p>La façon dont Morozov traite de la sécurité souffre d’autres défauts. C’est une évidence pour tous les cryptologues que n’importe qui peut concevoir un système si sécurisé que lui-même ne peut pas trouver de moyen de le casser (ceci est parfois appelé la &#8220;Loi de Schneier&#8221;, d’après le cryptologue <a href="http://www.schneier.com/">Bruce Schneier</a> &#8211; <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Bruce_Schneier">Wikipédia</a>). C’est la raison pour laquelle les systèmes de sécurité qui touchent à des informations critiques nécessitent toujours une publication très large et un examen des systèmes de sécurité par les pairs. Cette approche est largement acceptée comme la plus sûre, et la plus efficace, pour identifier et corriger les défauts des technologies de sécurité.</p>
<p>Pourtant, lorsque Morozov nous relate <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Haystack_(software)">l’histoire de Haystack</a>, un outil de communication à la mode censé être sécurisé, soutenu par le ministère américain des Affaires étrangères, et qui s’est révélé par la suite totalement non-sécurisé, il prend pour argent comptant les déclarations du créateur de Haystack affirmant que son outil devait rester secret, car il ne voulait pas que les autorités iraniennes fassent de la rétro-ingénierie sur son fonctionnement (les vrais outils de sécurité fonctionnent même lorsqu’ils ont fait l’objet d’une <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9tro-ing%C3%A9nierie">rétro-ingénierie</a>).</p>
<p>Au lieu de cela, Morozov concentre ses critiques sur l’approche &#8220;publier tôt, publier souvent&#8221; (NdT : <em><a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Release_early,_release_often">Release early, release often</a></em>) des logiciels libres et open source, et se moque de l’aphorisme &#8220;avec suffisamment de paires d’yeux, les bugs disparaissent&#8221; (NdT : appelé aussi <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Linus%27_Law">Loi de Linus</a>). Pourtant, si cela avait été appliqué à Haystack, cela aurait permis de révéler ses défauts bien avant qu’il n’arrive entre les mains des activistes iraniens. En l’occurrence, Morozov se trompe complètement : si l’on veut développer des outils sécurisés pour permettre à des dissidents de communiquer sous le nez de régimes oppressifs, il faut largement rendre public le fonctionnement de ces outils, et les mettre à jour régulièrement au fur et à mesure que des pairs découvrent de nouvelles vulnérabilités.</p>
<p>Morozov aurait bien fait de se familiariser avec la littérature et les arguments des technologues qui s’intéressent à ces questions et y ont réfléchi (les rares fois où il leur accorde son attention, c’est pour se moquer des fondateurs de l’EFF : Mitch Kapor (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Mitch_Kapor">Wikipédia</a>) pour avoir comparé Internet à un discours de Jefferson, et John Perry Barlow (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Perry_Barlow">Wikipédia</a>) pour avoir écrit une <a href="http://www.freescape.eu.org/eclat/1partie/Barlow/barlowtxt.html">Déclaration d’indépendance du cyberespace</a>). Certains des experts les plus intelligemment paranoïaques au monde ont passé plus de vingt ans à imaginer les pires scénarios catastrophes technologiquement plausibles, tous plus effrayants que les spéculations de Morozv &#8211; comme son hypothèse farfelue selon laquelle la police secrète pourrait un jour prochain avoir la technologie pour isoler des voix individuelles dans un enregistrement de milliers de manifestants scandant des slogans, pour les confronter à une base de données d’identités.</p>
<h3>Surveiller les surveillants</h3>
<p>Le tableau que dépeint Morozov de la sécurité des informations est trompeusement statique. Notant que le web a permis un degré de surveillance alarmant par des acteurs commerciaux tels les réseaux de publicité, Morozov en tire la conclusion que cette sorte de traçage sera adoptée par les gouvernements adeptes de censure et d’espionnage. Mais les internautes sensibles à la menace des publicitaires peuvent sans difficulté limiter cet espionnage à l’aide de bloqueurs de pub ou de solutions équivalentes. Il est déplorable qu’assez peu de personnes tirent avantage de ces contre-mesures, mais de là à supposer que les dissidents sous des régimes répressifs auront la même confiance naïve dans leur gouvernement que le client moyen envers les cookies de traçage de Google, il y a un pas énorme à franchir. Dans l’analyse de Morozov, votre vulnérabilité sur le web reste la même, que vous ayez un a priori bienveillant ou hostile à l’égard du site que vous visitez ou du mouchard qui vous préoccupe.</p>
<p>Morozov est également prêt à faire preuve d’une improbable crédulité lorsque cela apporte de l’eau à son moulin – par exemple, il s’inquiète du fait que le gouvernement chinois ait imposé d’installer un programme de censure obligatoire, appelé &#8220;barrage vert&#8221;, sur tous les PC, même si cette manœuvre a été tournée en ridicule par les experts en sécurité du monde entier, qui ont prédit, à raison, que cela serait un échec lamentable (si un programme de censure n’est pas capable d’empêcher votre enfant de 12 ans de regarder du porno, il n’empêchera pas des internautes chinois éduqués de trouver des informations sur <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Falun_Gong">Falun Gong</a>). Dans le même temps, Morozov oublie complètement d’évoquer les projets de l’industrie du divertissement consistant à exploiter l’<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Informatique_de_confiance">&#8220;informatique de confiance&#8221;</a> dans le but de contrôler l’utilisation de votre PC et de votre connexion à Internet, ce qui constitue une menace plus crédible et plus insidieuse pour la liberté du Net.</p>
<p>Morozov n’est pas le seul à avoir cette vision erronée de la sécurité sur Internet. Comme il le fait remarquer, l’appareil diplomatique occidental regorge d’imbéciles heureux prenant leurs désirs pour la réalité en matière de technologie. L’experte de la Chine Rebecca MacKinnon (<a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Rebecca_MacKinnon">Wikipédia</a>Net Delusion, raille l’obstination aveugle des ingénieurs et des diplomates à percer les pare-feux de la censure (comme la &#8220;grande e-muraille de Chine&#8221;), alors même qu’ils négligent d’autres risques beaucoup plus importants et pernicieux que le Politburo de Pékin fait peser sur la liberté. Si <em>Net Delusion</em> a pour but d’amener le corps diplomatique à écouter d’autres groupes d’experts, ou d’inciter la presse généraliste à mieux rendre compte des possibilités de la technologie, je suppose que c’est admirable. Mais je crois que Morozov espère toucher des personnes au-delà de la Maison Blanche, Bruxelles, ou Washington ; j’ai l’impression qu’il espère que le monde entier va cesser d’attendre de la technologie qu’elle soit une force libératrice, pour plutôt faire confiance à… à quoi donc ?</p>
<p>Je n’en suis pas sûr. Morozov voudrait semble-t-il voir le chaos des mouvements populaires remplacés par une espèce d’activisme bien ordonné et impulsé depuis le sommet, mené par des intellectuels dont les réflexions ne peuvent pas s’exprimer de manière concise dans des tweets de 140 caractères. Morozov se voit-il lui-même comme l’un de ces intellectuels ? Voilà un point qui n’est jamais exprimé clairement.</p>
<p>Il est important de se poser la question de la place des discours sérieux à l’ère d’Internet, et Morozov essaie ici d’étayer ses arguments techniques avec des arguments idéologiques. De son point de vue, Internet n’est que le dernier avatar d’une série de technologies de communication qui ne propage que futilités, rumeurs et inepties, évinçant ainsi les pensées et les réflexions sérieuses. Il n’est pas le premier à remarquer que des médias qui livrent des informations à un rythme effréné conduisent à réfléchir de manière rapide et papillonnante ; Morozov cite le livre de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Neil_Postman">Neil Postman</a> publié en 1985, <em>Amusing Ourselves to Death</em> (NdT : <em>Se distraire à en mourir</em>), mais il aurait tout aussi bien pu citer Walden ou la vie dans les bois, de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Henry_David_Thoreau">Henry David Thoreau</a> : <em>&#8220;Nous sommes prêts à creuser un tunnel sous l’Atlantique pour rapprocher de quelques semaines l’Ancien Monde du Nouveau ; mais la première nouvelle qui passera jusqu’aux oreilles Américaines sera sans doute que la princesse Adélaïde a la coqueluche.&#8221;</em></p>
<h3>Internet nous rendra stupide</h3>
<p>En d’autres termes, les intellectuels se sont de tout temps lamentés sur la futilisation inhérente aux médias de masse – je ne vois pas de grande différence entre les arguments de l’Eglise contre Martin Luther (permettre aux laïcs de lire la Bible va <em>&#8220;futiliser&#8221;</em> la théologie) et ceux de Thoreau, Postman et Morozov qui prétendent qu’Internet nous rend stupides, car il nous expose à trop de &#8220;<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Lolcat">LOLCats</a>&#8220;.</p>
<p>Mais comme le fait remarquer Clay Shirky, il existe une différence fondamentale entre entendre parler de la santé de la princesse Adélaïde grâce au télégraphe ou suivre les rebondissements de Dallas à la télévision, et faire des &#8220;LOLCats&#8221; sur le Net : créer un &#8220;LOLCat&#8221; et le diffuser dans le monde entier est à la portée de tous. Autrement dit, Internet offre la possibilité de participer, d’une manière que les autres médias n’avaient même jamais effleurée : quiconque a écrit un manifeste ou une enquête peut les mettre largement à disposition. Dans un monde où chacun est en mesure de publier, il devient plus difficile, c’est vrai, de savoir à quoi il faut prêter attention, mais affirmer que la liberté serait mieux servie en imposant le silence à 90% de la population afin que les intellectuels aient le champ libre pour éduquer les masses est complètement stupide.</p>
<p>Pourtant, Morozov présente comme un inconvénient la facilité à publier en ligne. D’abord parce que d’après lui les futilités finissent par submerger les sujets sérieux, ensuite parce que des cinglés nationalistes anti-démocratie peuvent utiliser le Net pour attiser la haine et l’intolérance, et enfin parce que les difficultés que l’on rencontrait autrefois pour s’organiser politiquement constituaient un moyen en soi de forger son engagement, les risques et les privations associés à la dissidence renforçant la résolution des opposants.</p>
<p>Il est vrai qu’Internet a mis à portée de clic plus de futilités que jamais auparavant, mais c’est seulement parce qu’il a mis à portée de clic davantage de tout. Il n’a jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de publier, lire et participer à des discussions sérieuses et argumentées. Et même s’il existe une centaine (ou un millier) de Twitteurs futiles pour chaque blog sérieux et pertinent, du genre de <a href="http://crookedtimber.org/">Crooked Timber</a>  il existe davantage de points d’entrée pour des discussions sérieuses &#8211; que ce soit sur des blogs, des forums, des services de vidéo, ou même sur Twitter &#8211; qu’il n’y en a jamais eu auparavant dans toute l’histoire de l’humanité.</p>
<p>Il est tentant d’observer toute cette diversité et d’y voir une caisse de résonnance dans laquelle les personnes ayant les mêmes points de vue étriqués se rassemblent et sont toutes d’accord entre elles, mais un coup d’oeil rapide sur les débats enflammés qui sont la marque de fabrique du style rhétorique d’Internet suffit pour nous en dissuader. En outre, si nous étions tous enfermés dans une caisse de résonnance se limitant à une mince tranche de la vie publique, comment se fait-il que toutes ces futilités &#8211; vidéos marrantes de Youtube, coupures de presse people fascinantes et liens vers l’étrange et le saugrenu &#8211; continuent à parvenir jusqu’à nos écrans ? (Morozov essaie ici d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en nous prévenant que nous sommes à la fois en danger de nous noyer dans des futilités, et que l’effet de caisse de résonnance va tuer la sérendipité).</p>
<p>Je suis moins inquiet que Morozov sur le fait que le Net fournisse un refuge aux fous littéraires à tendance paranoïaque, aux racistes hyper-nationalistes et aux hordes de tarés violents. Les gens qui croient en la liberté d’expression ne doivent pas s’affliger du fait que d’autres utilisent cette liberté pour tenir des propos mauvais, méchants ou stupides ; comme le dit le mantra de la libre expression : <em>&#8220;La réponse à de mauvaises paroles est davantage de paroles&#8221;</em>.</p>
<h3>Pour la liberté</h3>
<p>Sur ce point également Internet n’est pas neutre, et penche plutôt en faveur des défenseurs de la liberté. Les gouvernements puissants ont toujours eu la possibilité de contrôler la parole publique par le biais de la censure, des médias officiels, de la tromperie, des agents provocateurs et de bien d’autres moyens visibles ou invisibles. Mais ce qui est original, c’est que les oligarques russes utilisant Internet pour faire de la propagande sont désormais obligés de le faire en utilisant un média que leurs opposants idéologiques peuvent également exploiter. A l’époque soviétique, les dissidents se limitaient d’eux-mêmes à des chuchotements et des samizdats copiés à la main ; de nos jours, leurs héritiers peuvent lutter à armes égales avec les propagandistes de l’Etat sur le même Internet, un lien plus loin. Bien sûr, c’est risqué, mais le risque n’est pas nouveau (et la création et l’amélioration d’outils permettant l’anonymat, ouverts et validés par des pairs, ouvrent de nouvelles perspectives en terme de limitation des risques) ; ce qui est nouveau c’est le remplacement de canaux de propagande unidirectionnels, comme la télévision (qu’elle diffuse des contenus de l’Est ou de l’Ouest) par un nouveau média qui permet de placer n’importe quel message à côté de n’importe quel autre grâce à des concepts puissants comme les hyperliens.</p>
<p>Je partage avec Morozov l’ironie de la situation lorsque les radicaux islamistes utilisent Internet pour honnir la liberté, mais alors que Morozov trouve ironique que les outils de la liberté puissent être utilisés pour embrasser la censure, je trouve ironique que pour se faire entendre, des apprentis censeurs s’appuient sur le caractère universellement accessible d’un des médias les plus difficiles à censurer jamais conçus.</p>
<p>Sur le fait que la privation est fondamentale pour renforcer l’engagement des activistes, je suis confiant dans le fait que pour chaque tâche automatisée par Internet, de nouvelles tâches, difficiles à simplifier, vont apparaître et prendre leur place. En tant qu’activiste politique durant toute ma vie, je me souviens des milliers d’heures de travail que nous avions l’habitude de consacrer à l’affichage sauvage, au remplissage d’enveloppes ou aux chaînes téléphoniques simplement dans le but de mobiliser les gens pour une manifestation, une pétition ou une réunion publique (Morozov minimise la difficulté de tout cela, lorsqu’il suppose, par exemple, que les Iraniens apprendraient par le bouche-à-oreille qu’une manifestation va avoir lieu, quels que soient les outils disponibles, ce qui m’amène à croire qu’il n’a jamais essayé d’organiser une manifestation à l’époque où Internet n’existait pas). Je suis convaincu que si nous avions eu la possibilité d’informer des milliers de gens d’un simple clic de souris, nous ne serions pas ensuite rentrés tranquillement chez nous ; ce travail besogneux engloutissait la majeure partie de notre temps et de notre capacité à imaginer de nouvelles façons de changer les choses.</p>
<p>En outre, Morozov ne peut pas gagner sur les deux tableaux : d’un côté, il tire le signal d’alarme à propos des groupes extrémistes et nationalistes qui sont constitués et motivés par le biais d’Internet en vue de réaliser leurs opérations terrifiantes ; et quelques pages plus loin, il nous dit qu’Internet facilite tellement les choses que plus personne ne sera suffisamment motivé pour sortir de chez lui pour faire quoi que ce soit de concret.</p>
<p>Morozov observe les centaines de milliers voire les millions de personnes qui sont motivées pour faire quelques minuscules pas pour le soutien d’une cause, par exemple changer son avatar sur Twitter ou signer une pétition en ligne, et il en conclut que la facilité de participer de façon minime a dilué leur énergie d’activiste. J’observe le même phénomène, je le compare au monde de l’activisme tel que je l’ai connu avant Internet, dans lequel les gens que l’on pouvait convaincre de participer à des causes politiques se chiffraient plutôt en centaines ou en milliers, et je constate que tous les vétérans de l’activisme que je connais ont commencé en effectuant un geste simple, de peu d’envergure, puis ont progressivement évolué vers un engagement toujours plus fort et plus profond ; j’en arrive donc à la conclusion que le Net aide des millions de personnes à se rendre compte qu’ils peuvent faire quelque chose pour les causes qui leur tiennent à cœur, et qu’une partie de ces personnes va continuer et en faire toujours plus, petit à petit.</p>
<h3>Le pouvoir libérateur de la technologie</h3>
<p>La plus étrange des thèses soutenues dans <em>Net Delusion</em> est que la confiance que place l’Occident dans le pouvoir libérateur de la technologie a mis la puce à l’oreille des dictateurs &#8211; qui n’étaient auparavant pas intéressés par le contrôle du Net &#8211; et a rendu Internet plus difficilement utilisable dans un but de propagation de la liberté. Morozov cite en exemple la réponse des autorités iraniennes aux affirmations outrancières qu’a tenues le Département d’État américain sur le rôle qu’aurait joué Twitter dans les manifestations post-électorales. Selon Morozov, les hommes politiques au pouvoir en Iran étaient en grande partie indifférents au Net, jusqu’à ce que les Américains leur annoncent que celui-ci allait causer leur perte, suite à quoi ils prirent sur eux de transformer Internet en un outil d’espionnage et de propagande à l’encontre de leurs citoyens.</p>
<p>Morozov fait ensuite état de divers dirigeants, comme Hugo Chávez, qui ont utilisé la rhétorique des USA pour appuyer leurs propres projets concernant Internet.</p>
<p>Il accuse également Andrew Mc Laughlin, conseiller technique adjoint du gouvernement des États-Unis, d’avoir fourni des munitions aux dictateurs du monde entier en déclarant publiquement que les compagnies de télécommunications américaines censurent en secret leurs réseaux, car cela a permis aux dictateurs de justifier leurs propres politiques.</p>
<p>C’est peut-être le passage le plus bizarre de <em>Net Delusion</em>, car il revient à dénoncer le fait qu’un homme politique américain combatte la censure sur le territoire national, au prétexte que les dictateurs étrangers seront réconfortés d’apprendre qu’ils ne sont pas les seuls à pratiquer la censure. Il me semble peu vraisemblable que Morozov veuille véritablement que les hommes politiques occidentaux ferment les yeux sur la censure opérée dans leurs pays de peur que l’écho des imperfections de l’Occident ne parvienne à des oreilles hostiles.</p>
<p>Dans la foulée, Morozov nous prévient que les dictateurs ne sont ni des imbéciles ni des fous, mais plutôt des politiciens extrêmement retors, et techniquement très éclairés. Je pense qu’il a raison : la caricature occidentale dépeignant les dictatures comme des idiocraties criminelles vacillantes ne coïncide tout simplement pas avec les réalisations techniques et sociales de ces Etats &#8211; et c’est justement pourquoi je pense qu’il a tort sur les relations entre les dictatures et Internet. Le pouvoir découle directement de mécanismes de communication et d’organisation, et Internet est là depuis suffisamment longtemps pour que tout autocrate accompli en ait pris note. L’idée que l’élite gouvernante de l’Iran n’ait pris conscience du pouvoir d’Internet que lorsque le ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis a publiquement demandé à Twitter de modifier son planning de maintenance (afin de ne pas interférer avec les tweets liés aux élections en Iran) me paraît aussi ridicule que la surestimation, par ce même ministère des Affaires étrangères, de l’influence que peut avoir Twitter sur la politique étrangère. Les activistes qui ont fait attention à la manière dont les Etats autoritaires interfèrent dans l’utilisation d’Internet par leurs citoyens savent que la méfiance &#8211; et la convoitise &#8211; à l’égard du pouvoir d’Internet s’est développée dans les dictatures du monde entier depuis le moment où l’opinion publique s’est intéressée à Internet.</p>
<p>Le véritable problème dans la présentation que Morozov fait des &#8220;net-utopistes&#8221; est qu’ils n’ont rien en commun avec le mouvement que je connais intimement et dont je fais partie depuis une décennie. Là où Morozov décrit des personnes qui voient Internet comme une &#8220;force unidirectionnelle et déterministe allant soit vers une émancipation globale, soit vers une oppression globale&#8221; ou &#8220;qui refusent de reconnaître que le Web peut tout autant renforcer les régimes autoritaires que les affaiblir&#8221;, je ne vois que des arguments spécieux, des caricatures inspirées des gros titres de CNN, des extraits sonores de porte-paroles de l’administration américaine, et des réparties de conférence de presse.</p>
<p>Tous ceux que je connais dans ce mouvement &#8211; des donateurs aux concepteurs d’outils, en passant par les traducteurs, des activistes de choc aux mordus de l’ONU &#8211; savent qu’Internet représente un risque tout autant qu’une opportunité. Mais contrairement à Morozov, ces personnes ont un plan pour minimiser les risques émanant de l’utilisation d’Internet (ceci explique pourquoi il y a tant de campagnes autour de la vie privée et des problèmes de censure provenant des logiciels propriétaires, des services de réseaux sociaux et des systèmes centralisés de collecte de données comme Google) et pour maximiser son efficacité en tant qu’outil d’émancipation. Ce plan implique le développement de logiciels libres et la diffusion de pratiques qui garantissent un meilleur anonymat, des communications plus sécurisées, et même des outils abstraits comme des protocoles réseau à divulgation nulle de connaissance qui permettent une large propagation des informations à travers de vastes groupes de personnes sans révéler leurs identités.</p>
<p>Morozov a raison d’affirmer que les hommes politiques occidentaux ont une vue simpliste du lien entre Internet et la politique étrangère, mais ce n’est pas simplement un problème de politique étrangère, ces mêmes hommes politiques ont incroyablement échoué à percevoir les conséquences d’Internet sur le droit d’auteur, la liberté d’expression, l’éducation, l’emploi et tous les autres sujets d’importance. Morozov a raison de dire que les métaphores dignes de la Guerre froide comme &#8220;Grande muraille électronique&#8221; occultent autant qu’elles dévoilent (<em>Net Delusion</em> vaut son prix ne serait-ce que pour sa brillante démonstration que les dictatures utilisent autant les &#8220;champs&#8221; que les &#8220;murs&#8221; dans leurs stratégies Internet, et que ceux-ci demandent à être &#8220;irrigués&#8221; plutôt que &#8220;renforcés&#8221; ou &#8220;démolis&#8221;).</p>
<p>Mais dans son zèle à éveiller les décideurs politiques aux nuances et aux aspects non techniques de la politique étrangère, Morozov est approximatif et paresseux. Il affirme que ce qui différencie Internet d’un fax de l’époque des samizdats, c’est qu’Internet est utile tout autant aux oppresseurs qu’aux opprimés &#8211; mais je n’ai jamais rencontré de bureaucrate qui n’aimait pas son fax.</p>
<p>Et bien que Morozov tienne à nous montrer que &#8220;ce ne sont pas les tweets qui font tomber les gouvernements, c’est le peuple&#8221;, il déclare ensuite allègrement que le bloc soviétique s’est désagrégé de lui-même, et pas à cause du peuple, qui n’a eu aucun rôle dans cet inévitable coup de balai de l’Histoire. Morozov croit peut-être que c’est exact dans le cas de l’URSS, mais étant donné qu’une large part du reste du livre est consacrée à la situation difficile des dissidents sur le terrain, je pense que l’on peut affirmer que même Morozov serait d’accord avec lui-même pour dire que, parfois, le peuple joue un rôle dans le renversement des régimes autoritaires.</p>
<p>Pour parvenir à ce but, les dissidents ont besoin de systèmes pour communiquer et s’organiser. Toute entreprise humaine qui nécessite le travail de plusieurs personnes doit consacrer une certaine partie de ses ressources au problème de la coordination : Internet a simplifié grandement ce problème (rappelez-vous les heures consacrées par les activistes au simple envoi de cartes postales contenant les informations au sujet d’une prochaine manifestation). En cela, Internet a donné un avantage substantiel aux dissidents et aux outsiders (qui ont, par définition, moins de ressources de départ) par rapport aux personnes détenant le pouvoir (qui, par définition, ont amassé suffisamment de ressources pour en engloutir une partie dans la coordination et en conserver encore suffisamment pour gouverner).</p>
<p>Internet permet à davantage de personnes de s’exprimer et de participer, ce qui signifie inévitablement que les mouvements de protestation vont avoir un ensemble d’objectifs plus diffus qu’à l’époque des révolutions autoritaires orchestrées par le haut. Mais Morozov idéalise le consensus des révolutions passées &#8211; que ce soit en 1776, 1914 ou 1989, chaque révolution réussie est une fragile coalition d’intérêts et de points de vue antagonistes, rassemblés par le désir commun d’abolir l’ancien système, même s’il n’y a pas de consensus sur ce qui doit le remplacer.</p>
<p>Désormais, Internet est devenu tellement intégré au fonctionnement des Etats du monde entier qu’il semble difficile d’accorder crédit à la crainte de Morozov selon laquelle, en cas de menace révolutionnaire sérieuse, les gouvernements débrancheraient simplement la prise. Comme Morozov lui-même le fait remarquer, la junte brutale de Birmanie a laissé fonctionner Internet en permanence pendant les violentes répressions des émeutes politiques, en dépit de la désapprobation mondiale qu’elle a subie du fait des comptes-rendus diffusés sur Internet ; la Chine dépend tellement du Net pour son fonctionnement interne qu’il est impossible d’envisager une coupure du Net à l’échelle nationale (et les coupures régionales, comme celle de la province du Xinjiang pendant les émeutes des Ouïghours, sont justement remarquables par leur caractère exceptionnel).</p>
<p>Le monde a besoin de plus de personnes oeuvrant à l’amélioration du sort des activistes qui utilisent Internet (c’est-à-dire de tous les activistes). Nous avons besoin d’un débat sérieux au sujet des tactiques comme les DDoS (<em>distributed denial-of-service attack</em> ou <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_par_d%C3%A9ni_de_service">attaques distribuées par déni de service</a>) &#8211; qui inondent les ordinateurs avec de fausses requêtes pour les rendre inaccessibles &#8211; que certains ont comparé à des <em>sit-in</em>. En tant que personne arrêtée lors de <em>sit-in</em>, je pense que cette comparaison est fausse. Un <em>sit-in</em> ne tire pas uniquement son efficacité du blocage des portes de tel endroit blâmable, mais de la volonté affichée de se tenir devant ses voisins et d’assumer le risque d’une arrestation ou de blessures au bénéfice d’une cause juste, ce qui confère une légitimité éthique à la démarche et facilite l’adhésion. En tant que tactique, les DDoS s’apparentent plus à de la super glu dans les serrures d’une entreprise ou au sabotage des lignes de téléphone &#8211; risqué, c’est certain, mais plus proche du vandalisme et donc moins susceptible de rallier vos voisins à votre cause.</p>
<p>Nous devons réparer l’Internet mobile, qui – reposant sur des réseaux et des appareils fermés – est plus propice à la surveillance et au contrôle que l’Internet filaire. Nous devons nous battre contre les manoeuvres– menées par les entreprises du divertissement et les géants de l’informatique comme Apple et Microsoft – consistant à concevoir des machines dont le fonctionnement est secret et échappe au consentement de leur propriétaire, au prétexte de protéger le copyright.</p>
<p>Nous devons prêter attention à <a href="http://futureoftheinternet.org/">Jonathan Zittrain</a> (<a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Jonathan_Zittrain">Wikipédia</a>) (un autre universitaire que Morozov tout à la fois rejette puis rejoint sans même s’en rendre compte), dont <em><a href="http://www.amazon.fr/Future-Internet---How-Stop/dp/0300151241/internetnet-21">Le Futur d’Internet</a></em> met en garde sur le fait que l’augmentation des crimes, escroqueries et autres fraudes sur le Net fatigue l’utilisateur et rend les gens plus enclins à accepter d’utiliser des appareils et des réseaux verrouillés, pouvant être utilisés aussi bien pour les contrôler que pour les protéger.</p>
<p>Nous avons besoin de tout cela, et surtout d’une critique sérieuse et d’une feuille de route pour l’avenir de l’activisme sur le Net, car les régimes répressifs du monde entier (y compris les soit-disants gouvernements libres de notre Occident) usent pleinement des nouvelles technologies à leur avantage, et le seul moyen pour l’activisme d’être efficace dans cet environnement est d’utiliser les mêmes outils.</p>
<p>Cory Doctorow</p>
<p><em>Cette traduction réalisée par Penguin, Barbidule, Gilles, Siltaar, e_Jim, Goofy et Don Rico a originellement été publiée <a href="http://www.framablog.org/index.php/post/2011/01/27/activisme-internet-cory-doctorow">sur le Framablog</a> et est tirée de <a href="http://www.guardian.co.uk/technology/2011/jan/25/net-activism-delusion">&#8220;We need a serious critique of net activism&#8221;</a> publié par Cory Doctorow le 25 janvier 2011 sur le site du </em>Guardian<em>.</em></p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/confiance/" title="confiance" rel="tag nofollow">confiance</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/empowerment/" title="empowerment" rel="tag nofollow">empowerment</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/guerre/" title="guerre" rel="tag nofollow">guerre</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/neutralite-du-net/" title="neutralité du net" rel="tag nofollow">neutralité du net</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/politiques-publiques/" title="politiques publiques" rel="tag nofollow">politiques publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/securite/" title="sécurité" rel="tag nofollow">sécurité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/surveillance/" title="surveillance" rel="tag nofollow">surveillance</a><br />
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		<title>Des techniques relationnelles aux technologies relationnelles</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Dec 2010 09:19:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Christian Fauré (blog) est Principal Entreprise Architect chez Cap Gemini. Mais il est surtout et avant tout l&#8217;un des animateurs d&#8217;Ars Industrialis, association internationale pour une politique industrielle des technologies de l&#8217;esprit, fondée notamment par le philosophe Bernard Stiegler, avec lequel Christian Fauré a écrit Pour en finir avec la mécroissance. Il a publié sur son blog il y a&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Christian Fauré (<a href="http://www.christian-faure.net">blog</a>) est <i>Principal Entreprise Architect</i> chez Cap Gemini. Mais il est surtout et avant tout l&#8217;un des animateurs d&#8217;<a href="http://arsindustrialis.org/">Ars Industrialis</a>, association internationale pour une politique industrielle des technologies de l&#8217;esprit, fondée notamment par le philosophe Bernard Stiegler, avec lequel Christian Fauré a écrit <em><a href="http://www.amazon.fr/Pour-en-Finir-avec-M%C3%A9croissance/dp/2081224925/internetnet-21">Pour en finir avec la mécroissance</a></em>. Il a publié sur son blog il y a peu <a href="http://www.christian-faure.net/2010/10/01/des-techniques-relationnelles-aux-technologies-relationnelles/">cet intéressant texte sur les technologies relationnelles</a> qui évoque comment les technologies font irruption dans le champ de nos relations sociales et impliquent de nouvelles techniques qui perturbent les techniques que nous avions apprises. Que se passe-t-il quand nos pratiques sociales sont laissées à de logiciels ?</p></blockquote>
<p>L’évolution du web et le succès des réseaux sociaux ont mis en avant l’importance de ce que nous nommons d’une manière plus large les &#8220;technologies relationnelles&#8221;. Celles-ci débordent et diffèrent pourtant de ce que nous appelons les &#8220;réseaux sociaux&#8221;, en nous référant aux grands noms des services en ligne que sont Facebook ou Twitter, pour ne citer que les plus populaires d’entre eux.</p>
<p>C’est ce débordement que je souhaiterais décrire, notamment en distinguant les techniques relationnelles des technologies relationnelles. Cette distinction pouvant être appréhendée à partir du prisme des pratiques relationnelles.</p>
<h3>Les techniques sont des pratiques</h3>
<p>De plus en plus, le terme de technologie supplante celui de technique. Tantôt la technologie désigne le discours sur la technique – ou science de la technique – comme l’indique son étymologie, mais le plus souvent on utilise le terme comme désignant l’ensemble des techniques scientifiques qui se sont la plupart du temps développées dans des activités industrielles.</p>
<p>L’expression de &#8220;technologies relationnelles&#8221;, elle, est encore plus récente. Son utilisation croissante est notamment due au succès phénoménal que rencontrent, depuis 2003, les services de réseaux sociaux sur le web.</p>
<p>Plus prosaïquement, les techniques ont ceci de particulier que, contrairement aux technologies, elles s’accompagnent toujours de pratiques, comme quand on dit de quelqu’un qu’il a &#8220;la technique&#8221; ; ce qui signifie qu’il a le &#8220;tour de main&#8221; ou le savoir-faire, c&#8217;est-à-dire qu’il sait pratiquer.</p>
<p>Si la technique est un savoir-faire qui requiert une pratique, la chose sera beaucoup moins évidente lorsque nous aborderons à proprement parler les technologies relationnelles. J’emploie ici le futur, car je voudrais, dans un premier temps, aborder les technologies relationnelles depuis la question des techniques relationnelles, et tout d’abord en redéfinissant le périmètre de ces dernières.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelles01.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelles01-300x203.jpg" alt="technorelationnelles01" title="technorelationnelles01" width="580" class="alignright size-medium wp-image-11959" /></a><br />
<em>Image : Les mains d&#8217;un potier <a href="http://www.flickr.com/photos/oaspetele_de_piatra/2680418274/">photographié par Bogdan Ioan Stanciu</a>.</em></p>
<h3>Typologies des pratiques relationnelles</h3>
<p>Si aujourd’hui, par &#8220;technologies relationnelles&#8221; on entend vaguement des techniques de communication, nous souhaiterions préciser plus distinctement la conception que nous nous faisons des techniques relationnelles et des pratiques relationnelles qui leurs sont intrinsèquement liées. Or ce périmètre est beaucoup plus vaste que ce que l’on peut penser de prime abord.</p>
<p>S’il y a des pratiques relationnelles, celles-ci doivent d’abord s’entendre comme des activités qui nécessitent une forme d’altérité que souligne le terme &#8220;relationnelles&#8221;. D’une manière générale, il faut être en public, en groupe ou en société pour exercer des pratiques relationnelles. A ce titre, je n’hésite pas présenter la courtoisie, la politesse, ou encore l’hospitalité comme relevant pleinement des pratiques relationnelles. Ce sont des activités qui font l’objet d’un apprentissage (d’une éducation), et qui requièrent l’utilisation de techniques appropriées.</p>
<p>A ces activités qui relèvent du savoir-vivre et plus généralement de l’éthique (je crois que c’est Derrida qui disait que &#8220;l’éthique, c’est l’hospitalité&#8221;), il faut rajouter les pratiques oratoires développées grâce aux techniques d’animation (de réunions, de discussions, …) jusqu’aux techniques de prise de parole et d’argumentation qui, elles, relèvent de ce que l’on nomme la rhétorique.</p>
<p>La rhétorique et l’éthique relèvent pleinement des techniques relationnelles. Et Aristote, qui enseignait la rhétorique à l’Académie de Platon, est assurément la figure majeure du philosophe des techniques relationnelles.</p>
<p>Les protocoles que respectent les ambassadeurs et les ministères des relations extérieures sont également des techniques relationnelles, au même titre que les rituels et les liturgies religieuses, mais aussi sociales.<br />
Enfin, a un niveau politique, c’est le vivre ensemble et la civilité qui désignent le champ où s’exercent les techniques relationnelles. Au-delà, c’est le règne des barbares avec leurs moeurs et leurs pratiques incompréhensibles.</p>
<p>Les techniques relationnelles visent à élever l’homme, certains diront à le civiliser. C’est ainsi que, dans le film de Truffaut sur l’enfant sauvage, le professeur commence à s’employer à initier l’enfant aux techniques et aux pratiques relationnelles, conditions mêmes de tout apprentissage ultérieur. Encore aujourd’hui à l’école, on commence à apprendre aux enfants à rester assis avant de pouvoir poursuivre tout enseignement théorique.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle02.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle02-300x211.jpg" alt="technorelationnelle02" title="technorelationnelle02" width="580" class="alignright size-medium wp-image-11960" /></a><br />
<em>Image : Bienvenue dans ma maison, <a href="http://www.flickr.com/photos/willowforlife/4951833377/">par Samantha</a>.</em></p>
<h3>Politique de civilisation</h3>
<p>On se souvient que, lors de ses voeux à la nation du 31 décembre 2008, le président français avait utilisé l’expression de &#8220;politique de civilisation&#8221; [Il est d’autre part surprenant que ce soit ce président "bling-bling" qui lâche des "casse-toi pov’con !" qui soit en même temps celui qui vienne nous parler de politique de civilisation], reprenant ainsi un des titres du sociologue Edgar Morin : <em>Pour une politique de civilisation</em>.</p>
<p>Ce dernier avait fait des propositions concrètes aux candidats à la présidentielle, &#8220;notamment sur le terrain du rétablissement des solidarités, de la création de maisons de solidarité ou d’un service civil ad hoc&#8221; [<em>cf.</em> dans le <em>Nouvel Obs</em>, Edgar Morin : <a href="http://tempsreel.nouvelobs.com/actualite/politique/20080102.OBS2981/edgar-morin-que-connaissent-sarkozy-et-guaino-de-mes-theses.html">"Que connaissent Sarkozy et Guaino de mes thèses ?"</a>]. En se proposant de &#8220;régénérer la vie sociale, la vie politique et la vie individuelle&#8221;, Edgar Morin désignait par là, mais sans l’expliciter pour autant, la nécessité de réactiver les techniques relationnelles en tant que pratiques constitutives de la civilité et de la civilisation.</p>
<p>On pressent bien que c’est un combat contre la barbarie croissante qui se joue à présent, et que celle-ci ne vient pas de l’extérieur, mais se trouve au cœur de nos sociétés, agissant tel un poison qui menace le processus d’individuation psychique et collective.</p>
<p>Si donc il nous faut réactiver une politique de civilisation, cela doit passer par les pratiques et les techniques relationnelles.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle03.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle03-225x300.jpg" alt="technorelationnelle03" title="technorelationnelle03" width="580" class="alignright size-medium wp-image-11961" /></a><br />
<em>Image : Périclès <a href="http://www.flickr.com/photos/alphadesigner/4586244097/">par AlphaDesigner</a>.</em></p>
<h3>Techniques de soi et techniques du nous</h3>
<p><a href="http://arsindustrialis.org/">Ars Industrialis</a> a beaucoup mis en avant l’intérêt et l’enjeu des techniques de soi. Or, les techniques relationnelles répondent aux techniques de soi en tant que &#8220;techniques du nous&#8221;. La complémentarité des &#8220;techniques de soi&#8221; et des &#8220;techniques du nous&#8221; fait écho à la relation transductive à l’œuvre dans l’individuation psychique et collective de Simondon : je ne m’individue grâce aux techniques de soi que parce que et je me singularise également dans un nous grâce à des techniques du nous.</p>
<p>Techniques de soi et techniques du nous composent, et le théâtre est haut lieu historique de cette composition. Il n’est pas étonnant que la question du théâtre soit au coeur de l’oeuvre de Goethe, notamment dans ses &#8220;romans d’éducation&#8221;, car cette littérature allemande (et je pense également à <a href="http://www.christian-faure.net/2010/07/14/larriere-saison/"><em>l’Arrière saison</em> de Adalbert Stifter</a>, que m’a fait découvrir Caroline Stiegler) montre bien à quel point les techniques de soi ne peuvent se déployer qu’en regard des techniques du nous.</p>
<p>Ces oeuvres sont de formidables leçons de courtoisie, d’hospitalité et de savoir-vivre. Si l’Arrière saison est un chef d’ouvre inégalé aux yeux de Nietzsche, c’est certainement qu’il contient l’esprit d’un nous dans lequel les singularités peuvent s’épanouir. L’expression de roman d’éducation souligne du coup la nécessité conjointe d’apprendre tout autant les techniques de soi que les techniques du nous. Or, quand l’enseignement s’en tient à l’ingurgitation de &#8220;connaissances&#8221;, ce sont les techniques de soi et les techniques du nous passent à la trappe : c’est l’âme même de l’éducation qui fond comme neige au soleil quand ces techniques ne sont pas, ou plus, enseignées.</p>
<p>Foucault lui-même parle des techniques du nous, mais il ne les appelle pas comme çà. Lui parle de &#8220;techniques des autres&#8221;. Dans <em>Le Gouvernement de soi et des autres</em> il avait d’ailleurs l’intention de réunir des textes et des cours qu’il avait fait alternativement sur les techniques de soi puis sur les techniques des autres.</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle04.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle04-300x199.jpg" alt="technorelationnelle04" title="technorelationnelle04" width="580" class="alignright size-medium wp-image-11962" /></a><br />
<em>Image : Le théâtre de Delphes <a href="http://www.flickr.com/photos/jorgeorte/18225321/">par Jorge Orte Tudela</a>.</em></p>
<h3>La logique des technologies relationnelles</h3>
<p>Outre le sens de technologie compris depuis son horizon scientifico-industriel, il y une compréhension plus originaire de la technologie comme inscription du symbolique dans la matière, que l’on peut également présenter comme technique de spatialisation d’un flux.</p>
<p>Présentée de la sorte, la distinction entre techniques et technologies n’est plus simplement pensée selon des strates historiques (&#8221;avant il y avait la technique, aujourd’hui c’est plutôt de la technologie&#8221;). Techniques et technologies cohabitent depuis l’invention de l’écriture, si ce n’est depuis les premières peintures préhistoriques.</p>
<p>C’est donc avec raison que Sylvain Auroux parle de la révolution &#8220;technologique&#8221;, et non &#8220;technique&#8221;, de la grammatisation. Ce processus de grammatisation, que l’on reprend ici dans le sens élargi &#8211; proposé par Bernard Stiegler &#8211; de discrétisation du continu (grammatisation des flux), est une des composantes de la &#8220;double hélice&#8221; de la technologie dont la deuxième est <a href="http://www.christian-faure.net/2009/04/26/le-devenir-algorithmique/">le devenir algorithmique</a>.</p>
<p>Avec la technologie, le relationnel devient médiatisé, il faudrait même dire hypermédiatisé. Ce n’est plus un relationnel du hic &#038; nunc. La relation, passé à la moulinette de la décomposition puis de la recomposition est ainsi différée dans le temps et l’espace. C’est cette distance spacio-temporelle que ne cesse d’élargir le milieu technologique, grâce aux bras armés de la science, de l’économie et de l’industrie. Mais alors l’enjeu, quel est-il ?</p>
<p>Il s’agit des pratiques.</p>
<p>Quelles pratiques devons-nous développer en cette période hégémonique des technologies relationnelles ? Puisque nous ne sommes plus dans des techniques qui s’accompagnent systématiquement de pratiques, nous voyons émerger quatre cas de figures tendancielles :</p>
<ul>
<li>Peu de développement de pratiques ni d’usage (tendance technophobes et réactionnaires) ;</li>
<li>Peu de développement de pratiques, mais beaucoup d’usages (figure dominante du consumérisme, avec des extrêmes comme les Otaku) ;</li>
<li>Beaucoup de développement de pratiques, mais peu d’usages (la figure du Hacker) ;</li>
<li>Beaucoup de développement de pratiques et d’usages.</li>
</ul>
<p><a href="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle05.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/12/technorelationnelle05-300x200.jpg" alt="technorelationnelle05" title="technorelationnelle05" width="580" class="alignright size-medium wp-image-11963" /></a><br />
<em>Image : &#8220;Il dit que les gens l&#8217;appellent le Grinch, non pas pour ce que cela signifie (grognon), mais parce qu&#8217;il lui ressemble. Il a dit qu&#8217;il avait été tabassé il y a quelques jours par certains enfants avec des bâtons. Il a maintenant une fracture de la mâchoire&#8221;, <a href="http://www.flickr.com/photos/22000114@N05/2455670176/">photographié par Ted Myers</a>.</em></p>
<p>L’industrie, telle quelle est configurée dans le système consumériste, favorise le développement des usages, car ils sont plus &#8220;monétisables&#8221; et rentables à court terme que des pratiques (<em>cf.</em> <a href="http://www.christian-faure.net/2010/06/14/grand-emprunt-developpement-du-machin-numerique/">&#8220;la logique du grand emprunt : développement du &#8220;machin numérique&#8221;"</a> ). En partie parce qu’il est plus aisé de contrôler des usages que des pratiques. Aussi, l’industrie des technologies relationnelles qui gère les réseaux sociaux en ligne tend à produire des services relationnels qui court-circuitent le développement de pratiques.</p>
<p>Il y a donc une double distinction pour aborder pleinement la question des technologies relationnelles. D&#8217;abord, la distinction entre technique et technologie, puis l’on déplie cette distinction en :</p>
<ul>
<li>Techniques/Technologies relationnelles, puisque le relationnel est ici le sujet de notre investigation. Notons au passage que cette thématique du relationnel  n’est pas anodine : elle doit s’entendre dans un cadre conceptuel plus largue qui prône un réalisme relationnel. A savoir qu’il y a une forme de primauté de la relation sur les termes de celle-ci (ces derniers se constituant et s’individualisant dans, et par, celle-ci).</li>
<li>Techniques /Technologies de soi, à ce niveau force est de reconnaître que le champ des technologies de soi n’a pas encore été proprement délimité, l’expression s’effaçant à chaque fois sous la prédominance des &#8220;techniques de soi&#8221;, sauf si le terme a été américanisé, c&#8217;est-à-dire là où il n’y a plus que de la technologie [notons que Laurence Allard utilise l’expression de "Technologies de soi"].  Par ailleurs, on ne peut pas suivre Foucault dans la distinction qu’il fait, ou ne fait pas, entre techniques et technologie : ainsi, il présente l’écriture de soi comme une technique de soi, là où nous nous dirions qu’il s’agit plutôt d’une technologie de soi.</li>
<li>Techniques/Technologies du nous, champ que développe Foucault via l’expression &#8220;technique des autres&#8221;. Je n’ai pas repris ce terme, car la notion d’altérité s’accommode souvent mal du réalisme relationnel et de la transduction.</li>
</ul>
<p><center>*</center></p>
<p>On connaît les problèmes de communication qu’a suscité l’utilisation de la messagerie électronique : cette technologie relationnelle ne portait pas en elle, nécessairement, une bonne pratique relationnelle. On peut ainsi utiliser une multitude de technologies relationnelles comme les blogs, l&#8217;e-mail, les réseaux sociaux, etc. tout en étant pauvre en techniques et en pratiques relationnelles (<em>cf.</em> les pratiques de &#8220;troll&#8221; sur les forums de discussion, la nécessité d’avoir des modérateurs, etc). Les initiatives autour de la nétiquette sont en ce sens des techniques relationnelles qui sont recommandées dans l’utilisation des technologies relationnelles :</p>
<blockquote><p>&#8220;La nétiquette est une règle informelle, puis une charte qui définit les règles de conduite et de politesse recommandées sur les premiers médias de communication mis à disposition par Internet.<br />
S’il ne fallait retenir qu’une règle : ce que vous ne feriez pas lors d’une conversation réelle face à votre correspondant, ne prenez pas l’Internet comme bouclier pour le faire. À cette notion de courtoisie et de respect de l’autre viennent ensuite se greffer des règles supplémentaires relatives aux spécificités de plusieurs médias.<br />
(Wikipedia, <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Netiquette">Nétiquette</a>, 19 avril 2010)&#8221;</p></blockquote>
<p>L’anonymat (la confusion des identités) et l’absence de présence physique désajustent les pratiques relationnelles. La relation via des protocoles de connexion en réseau a ainsi été orpheline de politiques relationnelles pour accompagner les changements. Par défaut, on a surtout assisté à une déferlante de postures stigmatisant l’ensemble des technologies relationnelles comme portant avec elles une hégémonie de l’irresponsabilité, de l’incivilité, et la gamme des reproches va bien sûr jusqu’à la piraterie.</p>
<p>Étrangement, ce sont ceux-là même qui ne comprennent pas la nécessité d’une politique des technologies de l’esprit, à savoir ici les technologies relationnelles, qui sont les premiers à se plaindre de ce qui se passe sur le web. Ils ont délaissé toute politique d’éducation relative aux technologies relationnelles et s’étonnent ensuite de n’y voir que de la barbarie.</p>
<p>Le défaut d’une politique des technologies relationnelles laisse le champ libre à un détournement de celles-ci qui court-circuitent le développent des techniques relationnelles, laissant se développer une &#8220;barbarie technologique&#8221;.</p>
<p>Mais s’il est certes vrai que les technologies relationnelles peuvent court-circuiter les techniques et les pratiques relationnelles, il n’en reste pas moins que toute personne civilisée est toujours mieux armée pour développer des pratiques relationnelles sur la base des technologies relationnelles. Il faut réarmer les techniques relationnelles, ces techniques du nous, si nous ne voulons pas que les technologies relationnelles nous plongent dans le on, à défaut d’un nous.</p>
<p>Il y a une bataille pour le nous à mener qui passe aussi bien par le développement des techniques de soi que des techniques du nous.</p>
<p>Ce sont notamment les technologies relationnelles qu’enseignaient les sophistes en Grèce ancienne, or celles-ci en arrivaient à ne produire aucune pratique relationnelle. Et le Socrate de Platon s’aperçoit bien que les technologies relationnelles, contrairement aux techniques relationnelles, n’engendrent pas nécessairement des pratiques relationnelles. C’est la raison pour laquelle il invitait la jeunesse à des écoles buissonnières de la dialectique.</p>
<p>Christian Fauré</p>
<p><em><a href="http://www.christian-faure.net/2010/10/01/des-techniques-relationnelles-aux-technologies-relationnelles/">Cet article a été publié originellement sur le blog de Christian Fauré le 1er octobre 2010</a>.</em></p>
<blockquote><p>Signalons que l&#8217;association Ars industrialis vient de lancer <a href="http://arsindustrialis.org/groupe-de-travail-technologies-relationnelles">un très intéressant groupe de travail sur le sujet</a> qui aura notamment pour but de proposer une critique du concept, de dégager une typologie, de produire des recommandations et préconisations sur le sujet. </p></blockquote>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/economie-de-lattention/" title="économie de l&#039;attention" rel="tag nofollow">économie de l&#039;attention</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/cognition/" title="cognition" rel="tag nofollow">cognition</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/confiance/" title="confiance" rel="tag nofollow">confiance</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/confiance-numerique/" title="confiance numérique" rel="tag nofollow">confiance numérique</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/corps/" title="corps" rel="tag nofollow">corps</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/intelligence-collective/" title="intelligence collective" rel="tag nofollow">intelligence collective</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/langage/" title="langage" rel="tag nofollow">langage</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/psychologie/" title="psychologie" rel="tag nofollow">psychologie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/reseaux-sociaux/" title="réseaux sociaux" rel="tag nofollow">réseaux sociaux</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/usages/" title="Usages" rel="tag nofollow">Usages</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>ll n&#8217;y aura pas d&#8217;habitat intelligent sans désir, consentement et maîtrise de la part des habitants</title>
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		<pubDate>Wed, 03 Nov 2010 06:01:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
				<category><![CDATA[Confiance et sécurité]]></category>
		<category><![CDATA[Réseaux domestiques]]></category>
		<category><![CDATA[Territoires]]></category>
		<category><![CDATA[Tribune]]></category>
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		<category><![CDATA[bidouillabilité]]></category>
		<category><![CDATA[design]]></category>
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		<category><![CDATA[innovation sociale]]></category>
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		<description><![CDATA[Comment rendre l’habitant toujours plus maître de son domicile, et lui-même créateur de services ? Comment faire de l‘environnement technologique de l’habitat, un environnement bricolable par l’habitant ?&#8230;Telles sont quelques-unes des questions, et des réponses, sur lesquelles va travailler le groupe de travail collaboratif que lance la Fondation internet nouvelle génération sur le sujet de l&#8217;habitat connecté.
Aujourd’hui les technologies&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Comment rendre l’habitant toujours plus maître de son domicile, et lui-même créateur de services ? Comment faire de l‘environnement technologique de l’habitat, un environnement bricolable par l’habitant ?&#8230;Telles sont quelques-unes des questions, et des réponses, sur lesquelles va travailler le groupe de travail collaboratif que lance la <a href="http://www.fing.org">Fondation internet nouvelle génération</a> sur le sujet de <a href="http://fing.org/?-Habitat-connecte-">l&#8217;habitat connecté</a>.</p></blockquote>
<p>Aujourd’hui les technologies de la &#8220;maison intelligente&#8221; sont matures, même si leur interopérabilité laisse à désirer. De nombreux modèles d’usages ont été explorés dans les domaines de la sécurité, du maintien à domicile, de la gestion de l’énergie, du confort domestique, des loisirs… Des dizaines de &#8220;maisons communicantes&#8221; ont été testées. Pourtant, au-delà de la gestion technique des bâtiments collectifs, le marché demeure embryonnaire, le consentement à payer des habitants faible, voire nul, et l’appropriation des services un mystère… La technologisation croissante de l’environnement au sein de l’habitat – &#8220;la maison intelligente connectée&#8221;, qui hante les esprits depuis une vingtaine d’années -, n’a pas été cet opérateur magique attendu.</p>
<p>Et ce, malgré des scénarios de services toujours plus séduisants qu’ils soient industriels, prospectifs, artistiques&#8230;</p>
<p>A l’image de cette <a href="http://www.faltazi.com/ekokook/">très élégante cuisine Ekokook, de l’agence de design Faltazi</a>, véritable usine domestique de retraitement des déchets ménagers, ou de cette pièce lumineuse, <a href="http://www.electronicshadow.com/blog/?p=142">&#8220;Le pavillon des métamorphoses&#8221;, imaginée par Electronic Shadow</a>, proposant une ambiance immersive sensorielle combinant virtuel et réel, grâce à de nouvelles technologies de verre et d’éclairage.  Ou encore ces scénarios d’étudiants de l’école de Design de Nantes, imaginant un habitat « caméléon » s’adaptant aux contraintes environnementales et aux envies des habitants: Vivre dans son salon au rythme des saisons et de la culture du potager du balcon, adapter, à la façon de Lego, l’agencement de sa cuisine – salle à manger en fonction du nombre d’habitants ponctuels ou de convives, etc.</p>
<p>Ces scénarios sont toujours séduisants, car ils illustrent un habitat à l’écoute attentive de ses occupants, répondant à leurs envies ou besoins immédiats, tout en respectant les enjeux écologiques et sociétaux du moment. Et s’ils font rêver, c’est peut-être parce qu’ils s’éloignent aussi de la réalité des vécus quotidiens, constituée de désordre, de bricolages hasardeux, d’habitant maladroit, ou intempestif, de panne, d’usure, de rejet, ou de détournement d&#8217;usage, de disparition d’objets, inexpliquée…. Ces scénarios fonctionnent pour des occupants standards, sans âge défini, vivant en parfaite harmonie avec les suites servicielles domotiques, multimédia, électroménager qui les entoure ; en osmose avec ce que le marché industriel a conçu pour eux…<br />
Un challenge serait d’imaginer ces mêmes scénarios après 15 années de vie de plusieurs familles…</p>
<h3>La &#8220;vraie&#8221; vie</h3>
<p>Dans la vraie vie, la réalité est moins fonctionnelle, plus complexe. La moindre panne inexpliquée peut engendrer désarroi et désorganisation du quotidien (la machine à laver au retour de vacances, le frigo en pleine semaine, la connexion internet pour le télé-travailleur…). Les équipements technologiques étant devenus de vraies boîtes noires, plus personne n’ose s’y aventurer. Très pragmatiquement, peu de personnes y réussissent, tant le moteur de l’appareil ou les circuits électriques deviennent inaccessibles (à moins de casser l’objet, briser sa garantie). Et quand ils le sont, les cartes à puces sont incompréhensibles au quidam. Ajouter à cela le manque de dépannage à domicile et la rapide obsolescence des composants électroniques &#8211; <a href="http://www.amisdelaterre.org/Nouveau-rapport-L-obsolescence.html">voire leur obsolescence programmée</a> -, l’habitant, après s’être essayé à <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Pens%C3%A9e_magique">la pensée magique</a> (<em>&#8220;je tape 3 fois sur mon lave-linge et il repart&#8221;</em>), n’a plus qu’à racheter du matériel neuf.</p>
<p>La sous-utilisation ou non-utilisation des services par manque de compréhension des fonctions, des interfaces, des logiques de commande, est réelle. Sans parler du renoncement à « domestiquer » ses équipements, par manque de plasticité de ceux-ci (par exemple, essayer d’éteindre simplement et rapidement le signal Wi-Fi d’une box sans couper la téléphonie sur IP, ou la télé…). Enfin l’accumulation d’objets &#8211; chargeurs, batteries, câbles…-  absolument non interopérables, parce que les marques sont concurrentes, parce que les consommations énergétiques diffèrent, etc.</p>
<p>La majorité des habitants, n’ayant plus la main sur les dispositifs technologiques, est loin de vivre en bonne intelligence avec eux : c’est plutôt la crainte de l’accident fortuit et désorganisant, et la crainte de la dépendance aux inefficaces &#8220;services clients&#8221;, ou autres artisans injoignables…</p>
<h3>Des besoins grandissants de maîtrise et de personnalisation</h3>
<p>Dans la période actuelle, l’intelligence numérique de l’habitat est convoquée en vue de mieux contrôler &#8211; et de faire baisser &#8211; les consommations d’énergie, les charges pour les habitants. En vue aussi d’inventer de nouvelles ressources énergétiques au sein de l’habitat, du quartier, de la ville.</p>
<p>Mais les besoins d’habitats intelligents sont aussi d’ordre sociologique : comprendre et accompagner l’évolution des mœurs, des modes de vie. Ce sont les capacités de flexibilité, d’adaptation et de personnalisation qui sont en jeux, en fonction des âges et des situations de vie (partager des parties communes en colocation, accueillir le week-end tous les enfants d’une famille recomposée ; faire du salon une chambre, quand dans l’avancée en âge les escaliers ne peuvent plus être gravis) ; en fonction des contextes de mobilité, de sédentarité, de vie en milieu urbain, périurbain, rural&#8230;</p>
<p>Au regard de la dématérialisation des services publics, urbains, médicaux, de transport, l’habitat doit inévitablement rendre possible l’interaction à distance avec l’ensemble de ses services &#8211; ; ainsi que leur déconnexion, le moment souhaité. Ce va-et-vient entre le dedans et le dehors du foyer, qui s’intensifie avec l’immédiateté des services numériques, nécessite une gestion toujours plus flexible, personnalisée du domicile.</p>
<p>Face à ces constats, la véritable &#8220;intelligence&#8221; de l’habitat devient la capacité à faire le lien entre les attentes d’adaptation, de personnalisation du lieu de vie d’un côté, et la standardisation, normalisation et consommation de masse dans des logiques de services propriétaires, de l’autre. Pour ainsi dire à recréer des ponts entre ses deux mondes, à réinstaurer de la confiance. C’est essentiellement au design, à l’ergonomie que l’on confère cette lourde tâche &#8211; <a href="http://www.internetactu.net/2008/10/27/les-frigos-intelligents-ne-sont-ni-utiles-ni-desirables/">comme l&#8217;explique l&#8217;échec du frigo intelligent</a>, grande promesse du futur de la domotique -, alors que les enjeux se jouent plus en amont. Faciliter la manipulation et la prise en main d’un service ne sera plus suffisant demain : les usagers chercheront à s’immiscer dans la conception des dispositifs.</p>
<p>Les technologies numériques ont la capacité de personnaliser les services, d’en proposer une gestion individualisée, tout en permettant la mutualisation de certaines fonctions, le partage de certaines données  – entre voisins, entre quartiers -, et de recréer ainsi de nouvelles formes de collectif. Mais si elles sont utilisées dans le seul but de contrôler, mesurer et punir, elles auront l’effet inverse de celui recherché. Pour le dire autrement : imposer à son locataire des capteurs de mesure et de contrôle de sa consommation d’énergie, quelle que soit la simplicité d’utilisation des interfaces et des tableaux de bord, ne fera pas forcément évoluer son comportement en matière de consommation d’énergie, et pourrait même lui donner l’idée de mettre le capteur de température dans le frigo pour prouver qu’il fait froid&#8230;</p>
<p>Cette difficulté à comprendre – ou à accepter- les mécanismes réels d’appropriation et de développement des usages n’est pas nouvelle. Elle est ce sur quoi nous achoppons tous, designers, concepteurs, chercheurs, industriels&#8230; depuis des années. Ce sont pourtant leur compréhension qui fait défaut.</p>
<h3>&#8220;S’approprier c’est détourner et réinventer&#8221;</h3>
<p>Un lieu de vie est un lieu que l’on transforme. Un objet que l’on adopte, c’est un objet que l’on sort de son intentionnalité première – de sa place dans l’ordre industriel &#8211; pour le réintégrer dans un système de sens subjectif, et en lui trouvant parfois d’autres utilisations connexes. Se servir du sèche-cheveux pour attiser le feu du barbecue, utiliser le téléphone portable comme lampe de poche, réemployer des boîtes de Ricorée pour diriger le signal Wi-Fi et augmenter sa portée, utiliser le néon de la salle de bain comme d’une table lumineuse, utiliser son iPhone essentiellement pour le minuteur…  Ces petits détournements quotidiens sont imperceptibles, non-significatifs pour l’ordre industriel, et pourtant source d’inventivité et plus encore d&#8217;appropriation.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/11/site1253830149.jpg" alt="Vers un design des Flux" title="Vers un design des Flux" width="285" height="450" class="alignright size-full wp-image-11698" hspace="6" vspace="6" align="right"/>&#8220;On ne peut pas penser l’innovation à travers ses seuls concepteurs, sans participer à une opération de mystification, sans passer à côté de l’innovation vernaculaire, expérimentée par des individus non spécialistes. Dans quelles conditions les êtres humains déploient-ils leurs pouvoirs créateurs pour rendre expressive leur expérience quotidienne ?&#8221; se questionnent les auteurs de la passionnante recherche <a href="http://www.amazon.fr/Vers-design-recherche-linnovation-familiale/dp/2912808332/internetnet-21"><em>Vers un design des flux</em></a>. Ceux-ci ont exploré la gestion des flux &#8211; du linge, de la nourriture, de la communication -, au sein de 9 foyers différents. Ils en ont analysé les formes d’&#8221;innovations familiales&#8221;, c’est-à-dire ces interventions domestiques introduisant des procédures nouvelles, inconnues, porteuses d’innovation. C&#8217;est ainsi que les auteurs distinguent l&#8217;apport du design à la problématique du &#8220;tas&#8221; dans le domicile &#8211; tas de linge, de livres, de documents&#8230; <em>&#8220;La succession des tas est bien une caractéristique du domestique contemporain, le tas comme composante naturelle des flux, processus et acte de régulation du trop plein&#8230; Le tas participe d&#8217;une décompression de l&#8217;habitat : c&#8217;est une forme singulière de rangement&#8230; Existe-t-il une esthétique du tas ou bien sommes-nous à contre-courant du rationalisme historique du design qui cherche, jusqu&#8217;à ce jour, à supprimer, à effacer, à conjurer le tas ?&#8221;</em></p>
<p>L’innovation vernaculaire serait-elle un nouveau langage à intégrer à la sphère industrielle ? Peut-on partir des usages non technologiques et voir comment la technologie peut améliorer l&#8217;action humaine dans un environnement donné ? Peut-on mieux étudier les usages autour de dispositifs technologiques, c&#8217;est-à-dire que se passe-t-il autour de la machine à laver ou de l&#8217;ordinateur qui participe à donner du sens et de l&#8217;utilité à l&#8217;objet technologique, même s&#8217;il ne s&#8217;agit pas d&#8217;usagers technologiques en tant que tels. </p>
<h3>Vers une bricolabilité augmentée&#8230; </h3>
<p>Alors que l’on travaille ardemment à rendre l’habitat toujours plus intelligent, il est temps de donner aux habitants l’intelligence des dispositifs technologiques : de faire de lui un véritable acteur du système. A l’opposée des démarches de simplification à outrance ou d’effacement de la complexité, &#8211; <a href="http://www.internetactu.net/2010/09/30/vieillissement-et-nouvelles-technologies-un-rendez-vous-manque/">souvent source de défiance ou d’infantilisation plus que de confiance</a> -, l’enjeu maintenant est de redonner aux habitants des clés de compréhension, d’appropriation, d’actions sur les dispositifs technologiques de leur domicile.</p>
<p>Reste à savoir si l&#8217;on peu passer de la bricolabilité bien réelle (du jardinage au bricolage en passant par l&#8217;aménagement et la décoration intérieure), premier poste de dépense de loisir des Français à une bricolabilité augmentée sur des objets numériques ? N&#8217;est-ce pas déjà le cas ? Aurons-nous demain accès à des logiciels <a href="http://appinventor.googlelabs.com/about/">permettant de développer des applications</a>, comme <a href="http://scratch.mit.edu/">nous en avons connu qui nous ont appris à programmer</a> ? Aurons-nous demain accès à des outils permettant à tout un chacun de passer de la bidouillabilité numérique à la &#8220;bidouillabilité&#8221; physique, comme la proposent <a href="http://www.internetactu.net/tag/fablab/">déjà  les FabLabs</a> ? </p>
<h3>Besoin de maîtrise et de consentement</h3>
<p><a href="http://fing.org/?-Habitat-connecte- ">Avec le lancement de ce groupe de travail à la Fing</a>, le pari est lancé. Reste à comprendre, avec les professionnels de l&#8217;habitat, les virages à prendre pour faire évoluer l&#8217;habitat aux exigences des habitants. Pas seulement pour qu&#8217;ils satisfassent leurs besoins consuméristes, mais surtout pour qu&#8217;ils répondent mieux à leur souhait de maîtrise, et à leur besoin de créer un environnement qui a du sens pour eux. La relation aux technologies ne se construit pas dans le conflit, elle s&#8217;apprivoise, à la fois individuellement, et socialement. Or il y a urgence à faire évoluer les comportements individuels en matière de consommation d&#8217;énergie, d&#8217;eau ou de recyclage. Truffer les domiciles de capteurs et <a href="http://www.internetactu.net/2010/09/14/les-compteurs-intelligents-des-bombes-a-retardement/">de compteurs intelligents</a>, en les imposant aux habitants ne peut avoir que l’effet inverse de celui de responsabilisation recherchée. Ne croyons pas que nous allons pouvoir leur imposer des dispositifs technologiques dont les gens n&#8217;auraient pas l&#8217;utilité, qu&#8217;ils n&#8217;auraient pas acceptés, qui peuvent leur donner le sentiment de ne plus être maîtres d&#8217;eux-mêmes. C&#8217;est le contraire qui se passe. On accepte que notre chaussure soit pucée si c&#8217;est pour mesurer ses efforts sportifs et les comparer via l&#8217;internet avec ses amis, pas quand elle a pour but de surveiller nos déplacements. On acceptera les compteurs intelligents quand ils permettront de voir et maîtriser sa consommation, voire de revendre l&#8217;énergie autoproduite par nos habitats.. Pas s&#8217;ils sont conçus comme des boites noires qui donnent tout pouvoir à nos fournisseurs d&#8217;énergie&#8230;</p>
<p>Par ailleurs, d&#8217;autres évolutions technologiques se profilent, qui obligeront à requestionner l&#8217;usage humain. Quand celui ne sera plus la seule source de mise en action des objets devenus &#8220;communicants&#8221;, la question de la &#8220;maîtrise&#8221; des dispositifs technologiques sous-tendra encore bien plus d’enjeux.</p>
<p>Amandine Brugière</p>
<p><em>Designers, industriels de la domotique, opérateurs, chercheurs, start-upers, bidouilleurs&#8230; N&#8217;hésitez pas à rejoindre l&#8217;expédition <a href="http://fing.org/?-Habitat-connecte-">Habitats Connectés</a> de la Fing pour participer à une réflexion collective et d&#8217;envergure sur ce sujet.</em>  </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/bidouillabilite/" title="bidouillabilité" rel="tag nofollow">bidouillabilité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/design/" title="design" rel="tag nofollow">design</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/empowerment/" title="empowerment" rel="tag nofollow">empowerment</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/innovation-sociale/" title="innovation sociale" rel="tag nofollow">innovation sociale</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/internet-des-objets/" title="internet des objets" rel="tag nofollow">internet des objets</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>Vieillissement et nouvelles technologies : un rendez-vous manqué</title>
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		<pubDate>Thu, 30 Sep 2010 05:10:59 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[En juillet 2010 paraissait le 9e volume de la collection &#8220;la Fabrique des possible&#8221;s chez FYP éditions. Ce volume intitulé Bien vieillir grâce au numérique (présentation chez FYP éditions, Amazon, Apple Store), signé Carole-Anne Rivière et Amandine Brugière de la Fing, mettait ainsi une conclusion sur le programme Plus Longue la vie initiée par la Fing 2 ans auparavant. 
Nous&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/09/CouvBienVeillir-09-189x300.jpg" alt="CouvBienVeillir-09-189x300" title="CouvBienVeillir-09-189x300" width="189" height="300" class="alignright size-full wp-image-11458" hspace="6" vspace="6" align="right" />En juillet 2010 paraissait le 9e volume de la collection &#8220;la Fabrique des possible&#8221;s chez FYP éditions. Ce volume intitulé <em>Bien vieillir grâce au numérique</em> (<a href="http://www.fypeditions.com/bien-vieillir-grace-au-numerique-autonomie-qualite-de-vie-lien-social/">présentation chez FYP éditions</a>, <a href="http://www.amazon.fr/veillir-numerique-Autonomie-qualit%C3%A9-social/dp/2916571434/internetnet-21">Amazon</a>, <a href="http://itunes.apple.com/app/id377085041?mt=8">Apple Store</a>), signé Carole-Anne Rivière et Amandine Brugière de la Fing, mettait ainsi une conclusion sur le programme <a href="http://pluslonguelavie.net/">Plus Longue la vie</a> initiée par la Fing 2 ans auparavant. </p>
<p>Nous vous proposons aujourd&#8217;hui de prendre connaissance du deuxième chapitre de cet ouvrage, pour vous donner envie de le parcourir et pour vous inviter à la présentation publique du livre qui aura lieu le 4 octobre à la Cantine à Paris (<a href="http://fing.org/?page=evenement&#038;id=214">inscriptions</a>) en présence des auteurs et du philosophe Pierre Musso et de la fondatrice d&#8217;AgeVillage, Annie de Vivie, qui viendront discuter de l’apport des technologies aux problématiques du vieillissement. </p></blockquote>
<h3>Vieillissement et nouvelles technologies : un rendez-vous manqué</h3>
<p>Une contradiction est de plus en plus visible aujourd’hui : d’un côté, les usages d’internet se développent considérablement chez les seniors, de manière comparable à ceux de tous les âges. De l’autre, les produits technologiques spécifiques qui leur sont proposés pour maintenir leur autonomie, les assister, leur simplifier l’accès au numérique, ne provoquent guère l’enthousiasme, et manifestement les réticences des plus âgés ne sont qu’un argument pour justifier ces échecs.</p>
<h3>1. La téléassistance autrement</h3>
<p>Dans les politiques d’aide médico-sociale et les programmes d’innovation et de recherche en cours, l’autonomie est toujours définie en miroir de la dépendance. C’est le cas de l’APA (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Allocation_personnalis%C3%A9e_d'autonomie">allocation personnalisée d’autonomie</a>), qui alloue des aides sociales en fonction d’une mesure des incapacités fonctionnelles des personnes. C’est le cas des programmes de recherche technologique qui visent à compenser ou pallier les déficiences du grand âge. On conçoit et on expérimente des dispositifs où l’on mesure des activités grâce à des capteurs performants (biomédicaux, énergétiques, comportementaux). Surveillés quotidiennement, ils déclenchent des alertes suivies d’interventions si des anomalies sont repérées. </p>
<p>Dans la maison, un volet mal fermé, une lumière laissée allumée la nuit, un volume d’eau utilisé de manière inhabituelle, deviennent des indicateurs de bonne vie ou de vie en danger. Manger une sucrerie sera immédiatement analysé et interprété. Avons-nous réellement envie de vieillir de cette façon ?</p>
<p><strong>Responsabiliser plutôt qu’infantiliser</strong><br />
Si l’on n’intègre pas une vision préventive et sociale du vieillissement, le danger est de produire des dispositifs de gestion et de rationalisation des risques au prix d’une surveillance permanente. C’est aussi rendre plus probable une déresponsabilisation dans la façon de vivre et de vieillir, un enfermement dans une dépendance anxiogène aux équipements, et finalement un affaiblissement de la dignité et du libre choix humain. Peut-être avons-nous surtout répondu à nos propres peurs face à la perte d’autonomie des plus âgés, plutôt qu’aux leurs. </p>
<p>Prenons l’exemple des systèmes de téléassistance ordinaires [1]. Malgré un nombre croissant d’acteurs et de solutions commercialisées, ce marché est un échec en France.</p>
<p>Aujourd’hui, l’âge moyen des utilisateurs de ces dispositifs est de 84 ans et la durée moyenne de leur utilisation est de 36 mois. Soit parce que la personne meurt, soit parce qu’elle entre dans un établissement spécialisé.</p>
<p>Ces chiffres [2] reflètent le malentendu de ces services d’assistance conçus pour des publics estimés à 1,4 million de personnes, alors que seuls 300 000 abonnés sont comptabilisés, le plus souvent des femmes, en raison de leur espérance de vie naturellement plus importante. Le coût d’accès hors abonnement d’environ 125 à 150 euros, peu pris en charge financièrement, n’est pas le seul facteur d’échec de ces dispositifs.</p>
<p>Souvent prescrits sous contrôle de proches inquiets, ou pour répondre de manière détournée à un malaise de nature sociale, les dispositifs de téléassistance sont vécus comme anxiogènes par les personnes âgées qui les utilisent peu et les laissent dans un tiroir.</p>
<p>Une étude conduite dans les Côtes-d’Armor sur les situations et les motivations d’appels analyse que plus de 70 % d’entre eux sont passés pour rompre un sentiment de solitude, une peur du lendemain ou une angoisse de mort, et non pas pour une question de santé.</p>
<p>L’anxiété générée par la téléassistance peut aussi provoquer des comportements addictifs aux dispositifs, conduisant les personnes âgées à ne plus sortir de chez elles. Parmi les effets déviants, il y a aussi les interventions qui provoquent des effractions des portes d’entrée, par exemple lorsque l’alerte est déclenchée de façon non intentionnelle sans que la famille puisse être jointe par téléphone. </p>
<p>Cela produit des effets très traumatisants chez les personnes âgées. L’impératif de sécurité et l’obligation juridique d’intervention se transforment alors en facteur supplémentaire de fragilisation des personnes. </p>
<p>Il est temps de ne plus infantiliser avec des dispositifs de surveillance qui, sous couvert de gestion des risques, subordonnent les plus âgés à la technique, les déresponsabilisent ou les privent de leur liberté d’agir. Il est au contraire important d’utiliser les technologies pour faciliter des stratégies d’adaptation plus humaines, invitant à négocier les obstacles plutôt qu’à les supprimer. C’est de ce côté que l’on réussira à assister en préservant l’autonomie, sans produire de nouvelles formes de dépendance.</p>
<p><strong>Les bracelets Alzheimer : flics ou boussoles ?</strong><br />
Plusieurs systèmes ont été proposés pour répondre aux risques d’égarement et de mise en danger d’un malade d’Alzheimer. Ils prennent la forme de montres, de téléphones mobiles ou de colliers équipés d’un système de géolocalisation. Ceux-ci fonctionnent comme une balise de repérage, et déclenchent une opération de « sauvetage » du malade en fugue ou en errance, que l’on reconduit chez lui ou au sein de l’établissement où il réside.</p>
<p>Conçus pour rassurer les familles, sécuriser les périmètres de « sortie » des patients, ces dispositifs peuvent s’avérer extrêmement humiliants pour les personnes qu’ils surveillent. Toute forme d’action, qui vient rappeler avec violence à une personne atteinte d’Alzheimer l’étendue de son trouble, est mal vécue et aggrave son sentiment de panique. La notion même de « fugue » exprime la souffrance intérieure d’une personne emprisonnée dans une maladie dégénérative. L’échec commercial a d’ailleurs conduit à retirer du marché certains de ces bracelets.</p>
<p>À l’inverse, des concepts innovants émergent, comme celui de la montre « Deci-Delà » (voir encadré) en cours de prototypage [3]. Le même système de géolocalisation associé, cette fois, à une interface directionnelle simple à utiliser, donne une chance à la personne de négocier par elle-même son trouble de l’orientation sans être dépendante d’une intervention extérieure pour la ramener chez elle. Seul ce changement de perception de l’autonomie peut garantir le respect des personnes, jusqu’à la fin de leur vie, sans dénier les difficultés, les risques ou les peurs associés aux différents états du<br />
vieillissement.</p>
<blockquote><p>
<strong>Le concept Deci-Delà</strong><br />
<em>Par Marie Coirié, École nationale supérieure de création industrielle.</em></p>
<p><a href="http://www.mariecoirie.fr/?proj=deci">Ce concept de montre</a> propose deux fonctionnalités. L’interface extérieure sépare les temporalités de la journée avec quatre codes couleur pour faciliter la mémoire des tâches. </p>
<p>Sous cette interface vient se clipper une boussole reliée à un système de géolocalisation. En cas de trouble de l’orientation, le malade peut faire glisser la boussole au creux de sa main et suivre la direction indiquée pour rentrer chez elle. </p>
<p>Au coeur du dispositif, il n’est plus seulement « géo-surveillé » et localisé afin d’être « repéré », il peut rester actif et s’appuyer sur le dispositif pour retrouver son Ce concept est intéressant parce que l’usage de la géolocalisation vient faciliter la capacité de la personne dépendante à négocier avec son trouble cognitif plutôt que la subordonner à une surveillance et une humiliation en cas de désorientation ou perte de repères spatiaux.</p></blockquote>
<p>Il n’y a pas d’âge ni de seuil de dépendance qui empêchent de penser le rôle de la technologie pour l’autonomie. </p>
<p>On pourrait éviter au moins trois effets déviants qui produisent de nouvelles formes de dépendances : </p>
<ul>
<li> substituer la technologie à l’humain ;
</li>
<li> sur-simplifier et infantiliser ;
</li>
<li> supprimer les obstacles plutôt qu’aider à les négocier.</li>
</ul>
<h3>2. Différencier les inégalités d’accès des inégalités d’usages</h3>
<p>Les usages d’internet sont en progression constante auprès des classes d’âges les plus âgées. Aujourd’hui, près de 6 sur 10 jeunes seniors de 60-69 ans se connectent à l’internet de chez eux. Ils sont 2 sur 10 au-delà de 70 ans. Les premiers appartiennent plus souvent que les seconds aux générations qui ont découvert et utilisé l’internet dans la sphère professionnelle. Qu’en est-il des générations nées avant-guerre, plus éloignées de l’accès aux pratiques numériques, par leur culture, leur histoire, leurs trajectoires sociales ?</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/09/tableaubienvieillir.png" alt="tableaubienvieillir" title="tableaubienvieillir" width="498" height="386" class="alignright size-full wp-image-11455" /></p>
<p>Il est intéressant de confronter la courbe d’appropriation des nouvelles technologies aux modèles plus généraux d’adoption et de diffusion des innovations. Celui de Sudha Ram [4] montre que les résistances ont d’abord à voir avec la confrontation au changement. C’est moins le rejet de la technique ou de l’objet lui-même que la crainte d’altérer un équilibre, des routines, un statu quo qui est en jeu. L’innovation vient bouleverser des habitudes, des modes de vie et entre en conflit avec des références personnelles. Plus celles-ci sont durablement installées, plus il est difficile de changer de comportement.</p>
<p>Sudha Ram met en avant la personnalité psychologique du consommateur comme premier facteur de perception et d’analyse d’une innovation. En particulier, plus celle-ci sera compatible avec ses valeurs et ses expériences de vie, plus il lui sera facile de se l’approprier. Son attitude et ses croyances, son niveau de confiance, joueront sur la capacité de modification de son jugement en cas de résistance.</p>
<p>Dans le cas de l’internet, la création d’un nouvel espace immatériel sans repères ni mesures de distance constitue une transformation majeure pour l’ensemble des actes de communication et d’information. D’où les difficultés pour les plus âgés (mais pas seulement) à appréhender et à se représenter sa valeur d’usage dans la continuité d’expériences passées, d’habitudes de vie, de pensée&#8230; En particulier, pour les anciennes générations, la culture ancrée du « présentiel » se heurte de plein fouet aux formats d’accès « virtuels » à la connaissance et aux autres. Cette innovation présente toutes les caractéristiques d’une révolution cognitive où il s’agit de changer l’ensemble de ses habitudes quotidiennes pour communiquer, pour s’informer, pour acheter, pour conserver des documents, pour participer à la vie collective, pour se mobiliser.</p>
<p>Pour autant, il y a chez les plus âgés une perception des avantages liés aux nouvelles formes d’accessibilité et de coprésence aux autres, au-delà de la distance. Elle constitue une motivation déterminante d’adoption d’un ordinateur et de l’internet. Leurs usages commencent le plus souvent par des pratiques qui s’inscrivent dans un référentiel connu de communication avec les proches (emails, photographies numériques puis échanges de photos, communication avec une webcam). Le prolongement de pratiques pivots de la vie quotidienne, comme la consultation des comptes en banque, est aussi facilement adopté.</p>
<p>En 2005, l’enquête réalisée par l’INSEE sur la diversité des usages des TIC montrait déjà que les plus âgés avaient des pratiques comparables à la moyenne de la population, voire plus importantes pour l’e-mail, l’accès aux portails publics d’information sur les services et la santé, les services bancaires et boursiers [5]. Leurs usages étaient légèrement inférieurs à la moyenne pour le jeu, les téléchargements de films et musiques et l’e-commerce. Ils étaient très faibles pour les pratiques de communication instantanées (chats, messageries instantanées). </p>
<p>Aux États-Unis, les pratiques s’étendent sans distinction d’âge. Aujourd’hui, les seniors sont aussi présents sur Facebook que les adolescents [6]. Chuck Schilling, responsable de l’étude Nielsen sur les usages de l’internet des plus de 65 ans, note qu’« en observant leurs comportements, on s’aperçoit que les seniors font sur le web la même chose que les autres internautes : ils s’envoient des e-mails, ils partagent des photos, ils appartiennent à des réseaux sociaux, effectuent des recherches d’informations, consultent les prévisions météo&#8230; Il faut également souligner qu’un bon nombre d’entre eux passent beaucoup de temps avec des internautes de leur âge et qu’ils évoquent ensemble leurs voyages, leur santé ou des<br />
questions financières. »</p>
<p><strong>L’appropriation par l’expérience sociale des usages</strong><br />
Comme pour l’ensemble des utilisateurs, les possibilités élargies données aux plus âgés de rester en lien avec leurs proches sont au coeur du désir et de l’expérience de communication sur internet. Le réseau de relations personnelles et l’entourage sont un moteur essentiel de changement et d’apprentissage des usages numériques.</p>
<p>Nombreux sont les exemples où les enfants et les petits-enfants, souvent dispersés géographiquement, ont étayé l’apprentissage de la communication internet de leurs parents. Les relations interpersonnelles sont aussi un facteur clé dans le processus de diffusion et d’appropriation d’un usage nouveau. Comme l’expliquait Albert Bandura [7], l’imitation augmente la confiance en soi et change la perception de la complexité en levant les inhibitions d’apprentissage.</p>
<p>Les offres d’initiation à l’internet pour les seniors se multiplient aujourd’hui pour réduire la fracture générationnelle d’accès au numérique. Les ateliers collectifs sont souvent une réponse appropriée parce qu’ils créent un cadre de stimulation entre pairs. Ils proposent aussi des temps de socialisation et de contacts autour d’un apprentissage nouveau. L’accès facilité aux espaces de formation et aux outils ne suffit pas à gagner le pari en termes d’inclusion sociale : il y faut aussi une médiation et plus encore une motivation partagée avec la famille, les amis.</p>
<p>Les expériences réussies d’initiation puis de développement des usages chez les plus âgés ne tiennent pas seulement à la capacité de maîtrise d’une interface comme l’ordinateur – même si celle-ci peut être complexe. Ce sont les effets perçus après coup dans la vie sociale de tous les jours, qui font comprendre par l’expérience la valeur d’action de l’internet. L’appropriation réussie est celle qui favorise la qualité de vie des seniors en augmentant, voire en restaurant leurs capacités de maîtrise sur leurs choix quotidiens à mesure qu’ils vieillissent. Pour certains, il s’agira de développer des sociabilités nouvelles, pour d’autres, de continuer à sortir et avoir des activités facilement, pour d’autres encore de s’informer ou de construire des projets après la retraite.</p>
<p>Une initiative telle que le <a href="http://www.albertinemeunier.net/teatimewithalbertine/">Tea Time d’Albertine</a>, réservée aux plus de 80 ans, nous enseigne comment le support numérique peut être un levier à l’autonomie sociale. Les Tea Time sont des ateliers collectifs, non pas de formation, mais d’exploration des multiples chemins du net, et même de création (voir encadré). <a href="http://www.dailymotion.com/video/x6rt04_tea-time-with-albertine-interviews_creation">Les témoignages de Dédé, Dolores, Gisèle, Jacqueline (vidéo)</a> parlent d’un renforcement positif de leur estime de soi. On peut résumer leurs propos selon six valeurs d’usages :</p>
<ul>
<li>- Un sentiment d’être en prise et de rester dans le monde actuel ;</li>
<li>- Une découverte sur soi, ses capacités d’apprentissage ;</li>
<li>- Un sentiment de plaisir, de continuité dans sa mémoire de vie via l’accès aux contenus<br />
culturels (chansons, photos) de sa jeunesse ;</li>
<li>- Un lien fort de communication et de partage avec sa famille ;</li>
<li>- Une source d’enrichissement ;</li>
<li>- Un entraînement cognitif.</li>
</ul>
<blockquote><p>
<strong>Le Tea Time d’Albertine à la Cantine</strong><br />
Catherine Ramus, alias Albertine Meunier, a ouvert en mars 2008 un atelier internet pour des personnes âgées de 80 ans et plus, qui n’avaient jamais eu l’occasion d’utiliser un ordinateur. </p>
<p>L’endroit choisi n’est pas anodin. C’est un lieu professionnel, de rencontre et d’ouverture. La Cantine est un espace de travail nouvelle génération, dédié à l’innovation. Situé au coeur de Paris, il incarne le monde contemporain en mouvement. Pour Albertine, le fait que ce lieu soit vivant et animé est déterminant dans le succès de l’apprentissage et de l’envie de revenir.</p>
<p>À raison de 3 heures tous les 15 jours, l’atelier est interactif. C’est le deuxième point décisif pour Albertine. Ses « demoiselles », comme elle les appelle, sont ou deviennent des conteuses, des réalisatrices, des actrices, des créatrices. Elles apprennent en bloguant, en s’enregistrant, en faisant des films, en commentant ce qu’elles découvrent, en allant à la recherche de leurs passions, de leurs souvenirs fétiches. Cet apprentissage créatif est visible en ligne, et filmé sur le site : <a href="http://www.albertinemeunier.net/teatimewithalbertine">http://www.albertinemeunier.net/teatimewithalbertine</a>
</p></blockquote>
<p><strong>La fausse piste des interfaces simplifiées</strong><br />
Favoriser l’usage de l’internet ne signifie pas seulement apprendre à utiliser et à manipuler un ordinateur. La solution n’est donc pas uniquement dans de la simplification des interfaces. Les tentatives proposant des formes de navigation restreinte, des contenus de services prédéfinis ou contrôlés et assistés à distance, ont échoué à rencontrer le public des seniors. Malgré la convivialité des modes tactiles expérimentés, le design et la simplicité n’ont pas joué leur rôle de levier à l’ouverture et à l’autonomie des usages. Au contraire, ils ont pu être perçus comme des moyens de brider, de réduire, d’imposer de soi-disant bons usages censés suffire aux besoins des plus âgés.</p>
<p><a href="http://www.magui.fr/">L’ordinateur Magui</a>, imaginé par la société <a href="http://www.simplistay.com/">Simplistay</a>, dispose de quatre fonctions centrales de communication représentées par les icônes sur l’écran : téléphone, e-mails, photos, messages. Mais aucune fonction ne donne accès à la navigation sur le web. Un annuaire photographique et une webcam intégrée permettent de sélectionner les interlocuteurs et de les appeler en visioconférence. Un module de synthèse vocale lit à haute voix les e-mails reçus. Destiné en principe aux résidents des maisons de retraite, mais également au grand public, c’est exclusivement dans les établissements spécialisés que Magui est aujourd’hui expérimenté. Si les retours d’expériences font état d’une adoption facilitée, le développement<br />
des usages ne suit pas forcément. Dans certains cas, l’ennui succède à la curiosité de départ.</p>
<p><a href="http://camera-contact.com/">Le modèle conçu par e-Visage</a> est celui d’un écran tactile connecté à une plateforme web centrale de gestion à distance des communications et des services, contrôlé par l’administrateur. Ce système fermé (certes, entièrement paramétrable), permet à la personne âgée de recevoir les messages, les e-mails, les photos, les SMS envoyés par ses interlocuteurs identifiés et déclarés auprès de la plateforme. Mais il n’est pas ouvert sur l’univers « normal » de l’internet en termes d’applications, de logiciels, de communication. D’autres offres plus récentes ont aussi adopté cette logique de prédéfinition des services accessibles autour d’une interface intuitive. </p>
<p>La protection informatique protège certainement de certaines intrusions en ligne inopportunes. Pour autant, justifie-t-elle l’enfermement des usages et l’impossibilité de bénéficier des fonctions communes utilisées par le reste de la population ?</p>
<p>Les publics et les objectifs pour lesquels ces ordinateurs simplifiés ont été conçus ont mis l’accent sur certaines difficultés que connaissent les personnes en situation de grande perte d’autonomie. Mais les seniors constituent des populations hétérogènes. Adressant l’outil plutôt que l’usage et l’apprentissage, ces premières innovations ont peu exploré les changements en cours dans la dynamique du vieillissement. Malgré la recherche de la simplicité tactile, ces offres restreintes ont maintenu une vision de la vieillesse comme une moindre capacité à faire, à apprendre, à interagir. Mais aussi une vision instrumentale de la technologie. Dans tous les cas, même avec les nouvelles interfaces utilisées dans les établissements d’accueil des populations du grand âge, c’est surtout le temps et l’expérience d’appropriation collective avec les équipes ou les familles qui sont déterminantes dans le succès du développement des usages. Autrement dit, la complexité peut avoir du bon, quand le fait de la conquérir engendre fierté et estime de soi.</p>
<p>Le Centre d’innovation numérique Erasme, rattaché au conseil général du Rhône a, par exemple, expérimenté une interface originale sous forme de napperons, le <a href="http://www.erasme.org/Le-Web-napperon">Webnapperon</a> [8], dans trois lieux de vie différents : un établissement privé de Lyon pour personnes dépendantes, un foyer résidence, et au domicile de personnes âgées. Le retour d’expérience en établissement avec des pensionnaires âgés de 80 à 100 ans montre que le dispositif est trop simple pour les plus autonomes. En foyer résidence ou chez elles, les individus testeurs ont développé un usage satisfaisant. Mais l’implication de la famille (mises à jour, envoi actif de photos et de messages) est déterminante. Là encore, c’est bien l’entourage et les relations personnelles qui créent un contexte et une motivation à l’usage plus que l’outil lui-même. Dans sa simplicité extrême, le Webnapperon est d’ailleurs un complément plutôt qu’un substitut à l’ordinateur.</p>
<h3>3. Le design comme interface entre le besoin et le désir</h3>
<p>Le défi du design de services adressés aux aînés consiste aujourd’hui à dépasser une représentation où le vieillissement est perpétuellement associé à une forme de handicap, à un « moins ». À l’heure actuelle, le « design universel » ou « inclusif » s’impose dès lors que l’on parle de conception pour les seniors. On le définit généralement comme une manière de penser les objets et les situations pour qu’ils soient accessibles et utilisables par des individus dotés de capacités différentes et placés dans des environnements les plus divers, sans avoir besoin d’adaptations particulières. Mais l’« universel » pose à son tour problème. L’accessibilité pour tous ne devrait plus faire débat. Elle est un prérequis. Mais elle n’est pas suffisante si elle ne tient pas compte de la sensibilité, du confort, des usages singuliers ou de genre. </p>
<p>Tous les handicaps ne produisent pas les mêmes effets. Et toutes les personnes présentant des déficiences n’ont pas pour autant les mêmes besoins, les mêmes goûts, les mêmes compétences.</p>
<p>En règle générale, les seniors ne souhaitent pas adopter des dispositifs qui, même s’ils sont fonctionnels, leur renvoient une image dévalorisante d’eux-mêmes. Le besoin et le désir sont deux moteurs complémentaires d’appropriation de nouveaux objets et services. Le design doit être à l’interface des deux. S’il doit répondre aux besoins, c’est en tenant compte des désirs et des aspirations de chacun. La personnalisation des services dans d’autres contextes d’innovation témoigne aujourd’hui du chemin parcouru pour prendre en compte l’individualité du consommateur ou de l’utilisateur. Trop centré sur l’accessibilité, le design universel oublie souvent les seniors comme individus désirants.</p>
<p><strong>Les interfaces tactiles : de nouvelles générations d’usages pour tous les âges ?</strong><br />
Si le lien entre interface simplifiée et fonctions réduites condamne les premières offres d’ordinateurs conçus pour les seniors, la plupart d’entre elles partagent une intuition visiblement juste : elles s’appuient sur des interfaces tactiles, qui font appel au geste, au toucher, éventuellement à la manipulation. La réussite tout à fait inattendue de la Wii, ou le bon accueil d’appareils tels que l’iPhone et plus récemment l’iPad, démontrent l’attrait de ces interfaces. Leur diffusion au travers d’objets culturels de masse ouvre aussi la voie à des échanges et des complicités intergénérationnels, chacun trouvant plaisir et utilité dans ces nouvelles manières de faire.</p>
<p>La diffusion du geste tactile entraîne, de fait, de nouvelles générations de produits et d’usages. <a href="http://www.e-sidor.fr/">La suite applicative E-sidor</a> a ainsi su explorer ces potentialités et quitter sa première proposition d’ordinateur intégré simplifié. Adaptée à tous les écrans tactiles et à de nombreux systèmes d’exploitation, l’application disponible sur une clé USB, offre un environnement convivial d’accès aux fonctionnalités de communication et de navigation du web grâce à des icônes tactiles. Celles-ci proposent pour chaque action (e-mail, recherche, agenda, etc.) une interface répondant à certaines problématiques d’accessibilité comme la taille des caractères ou l’organisation moins dense de l’information. L’environnement spécifique n’empêche nullement de revenir à celui de Windows ou de Mac. La personnalisation n’empêche pas le partage de l’ordinateur par plusieurs utilisateurs.</p>
<p><strong>L’exemple de la Wii, une autre vision de la technologie au service de l’autonomie et de la « capacitation »</strong><br />
Le succès de la console de jeux Wii compte certainement parmi les cas les plus exemplaires d’appropriation inattendue d’une nouvelle technologie par les seniors, pour ses usages sociaux, ludiques, émotionnels et cognitifs. </p>
<p>La nouveauté de cette console imaginée par Nintendo réside dans le fait que c’est le mouvement naturel du corps qui commande l’action du joueur sur l’écran de jeu vidéo. Sa première version contient une diversité de jeux, comme le tennis, le golf, le bowling, la boxe. </p>
<p>Les déplacements du corps, et des bras en particulier, miment les gestes sportifs. Les actions sont reproduites et visibles sur l’écran grâce à une manette communicante que le joueur tient dans la main. Jeu social et familial où l’on s’entraîne à plusieurs, la Wii n’impose plus, mais interprète les gestes naturels. Ces interfaces intuitives, conçues comme des extensions du corps humain, augmentent les potentiels d’interaction entre les hommes, brouillant les frontières entre l’artificiel et le réel. Cette application ludique pensée pour des cibles familiales connaît aujourd’hui un développement d’usage important auprès des seniors qui sont parmi les plus nombreux à l’acquérir.</p>
<p>Dans la continuité du succès grand public, des ateliers collectifs à visée thérapeutique se développent dans les maisons de retraite. Plusieurs bénéfices, liés au schéma corporel et aux sensations rééprouvées, à la communication et à la sociabilité, au plaisir du jeu, sont constatés et suivis d’effets positifs. À Châteauroux, par exemple, l’apprentissage sur la console a permis d’effectuer des sorties au bowling [9]. </p>
<p>Cet impact sur les capacités de socialisation, notamment auprès d’individus souffrant de repli sur soi, montre une autre vision des technologies au service de tous les âges. Il illustre les effets sur l’augmentation de l’autonomie et du sentiment d’existence.</p>
<p>Les possibilités d’innover pour tous les âges sans que l’accessibilité devienne un facteur de discrimination et de différenciation des services pour les seniors sont donc possibles.</p>
<p><strong>Stimuler et prévenir les effets du vieillissement</strong><br />
Contrairement à ce que l’on croyait encore récemment, la croissance neuronale ne s’arrête pas à un moment du développement de l’individu, mais se poursuit tout au long de la vie. La plasticité neuronale désigne la capacité des neurones à établir des connexions en lien avec les nouvelles situations ou environnements dans lesquels évolue un individu. Pour Jocelyne Plumet, psychologue du Centre de recherche sur la cognition et l’apprentissage de l’université de Poitiers, « les systèmes neuronaux ont la capacité de s’adapter au changement. Ainsi non seulement ils cherchent à compenser une lésion accidentelle ou une dégénérescence, mais ils évoluent aussi constamment en réponse à une stimulation et notamment lors d’apprentissages [...]. Certains phénomènes de plasticité cérébrale perdurent jusqu’à un âge avancé dans le vieillissement normal.» Plus les fonctions sont stimulées tout au long de la vie, plus elles s’améliorent. À l’inverse, si elles sont inhibées, elles se détériorent. Des capacités, des émotions, des comportements ou des  connaissances, non sollicités jusqu’à un âge avancé, peuvent donc s’acquérir à tout âge.</p>
<p>L’entraînement cognitif vient répondre aux besoins de prévention du vieillissement, comme aux angoisses provoquées par les maladies dégénératives. C’est un marché qui a littéralement explosé ces dernières années avec des jeux de cartes ou de logique sur ordinateur ou téléphone mobile, et toute la gamme de jeux sérieux (<em>serious games</em>) proposés par Nintendo autour de la figure du Dr Kawashima. Pour Bernard Croisile, neurologue des hôpitaux de Lyon, cofondateur de la société SBT/Happyneuron [10], la recherche de l’exactitude dans ces jeux est plus importante que la rapidité. Mais c’est aussi la diversité des exercices et au-delà celle des loisirs, qui compte. Le jardinage au milieu d’une journée bien remplie procure du plaisir et stimule autant les capacités d’anticipation, d’attention, de mémoire, d’inventivité, qu’un entraînement cognitif sur ordinateur.</p>
<p>L’apprentissage par l’expérience et par l’échange de la diversité des usages du web développe doublement l’autonomie : elle donne accès aux pratiques et aux moyens de communication de « tout le monde » et elle constitue une conquête en soi et pour soi. </p>
<p>Ces deux valeurs sont à prendre en compte dans les efforts de « prescription » des technologies et de l’accès au numérique comme facteur de santé et de bien-être. Elles indiquent une voie essentielle, préventive, mais aussi culturelle et politique dans le rôle que peuvent jouer aujourd’hui les technologies pour inventer de nouvelles formes d’autonomie et de socialisation.</p>
<p>Amandine Brugière et Carole-Anne Rivière</p>
<p>Extrait de <em>Bien vieillir grâce au numérique</em> (<a href="http://www.fypeditions.com/bien-vieillir-grace-au-numerique-autonomie-qualite-de-vie-lien-social/">présentation chez FYP éditions</a>, <a href="http://www.amazon.fr/veillir-numerique-Autonomie-qualit%C3%A9-social/dp/2916571434/internetnet-21">Amazon</a>, <a href="http://itunes.apple.com/app/id377085041?mt=8">Apple Store</a>), FYP éditions, juillet 2010.<br />
_______________<br />
Notes<br />
[1] . Les dispositifs de téléassistance (médaillons, boîtiers, téléphones) visent à signaler à distance des accidents pouvant survenir au domicile, grâce à une commande simplifiée d’alerte reliée à un centre d’appel, à la disposition de la personne âgée. Disponibles 24 heures sur 24, les téléassisteurs préviennent les proches identifiés en cas d’alerte et/ou les centres d’intervention d’urgence qui se rendent au domicile de la personne.<br />
[2] Voir <a href="http://www.gerontechnologie.net/">Gerontechnologie.net</a>, un site professionnel d’information sur les gérontechnologies, les technologies pour l’autonomie (Jérôme Pigniez, responsable de publication).<br />
[3] Le projet, financé par la FCES (Fondation caisses d’épargne pour la solidarité),<br />
est en cours de prototypage et sera testé en Rhône-Alpes auprès de patients atteints de<br />
la maladie d’Alzheimer.<br />
[4] Sudha Ram &#8220;A model of innovation resistance&#8221;, in <em>Advances in Consumer Research</em>, Melanie Wallendorf et Pau Anderson (éd.), vol. XIV, pages 208 à 212, Association for Consumer Research, 1987.<br />
[5] Source, <a href="http://www.insee.fr">INSEE</a>, enquête &#8220;Technologies de l&#8217;information et de la communication&#8221;, octobre 2005.<br />
[6] <a href="http://blog.nielsen.com/nielsenwire/online_mobile/six-million-more-seniors-using-the-web-than-five-years-ago/">Etude Nielsen publiée en décembre 2009</a>.<br />
[7] Albert Bandura s’est intéressé au processus d’imitation (théorie du modelling)<br />
comme facteur positif sur l’auto-efficacité. Voir Albert Bandura, <em>Social Learning Theory</em>, Prentice-Hall, 1977.<br />
[8] <a href="http://www.erasme.org/Le-Web-napperon">Le Webnapperon</a> utilise un jeu d’étiquettes RFID (code-barres sans fil) qui permettent à la personne âgée, par le biais d’un objet manipulable (carte, boîte de médicaments, livre), d’effectuer une action (téléphoner, par exemple) ou d’accéder à un contenu disponible en ligne sur l’internet et visible sur le cadre numérique (texte, son, photo). Les associations entre un contenu/action et un objet sont paramétrées en ligne par la famille.<br />
[9] Patrice Le Bail, psychologue clinicien au Centre gériatrique Les Grands-Chênes<br />
à Châteauroux, a mis en place ces ateliers en 2007-2008.<br />
[10] <a href="http://www.happyneuron.fr/aspx/public/index.aspx">« Happyneuron, l’entraîneur de vos neurones »</a>.</p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/pluslonguelavie/" title="pluslonguelavie" rel="tag nofollow">pluslonguelavie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/psychologie/" title="psychologie" rel="tag nofollow">psychologie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/senior/" title="senior" rel="tag nofollow">senior</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/seniorlab/" title="seniorlab" rel="tag nofollow">seniorlab</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/seniors/" title="seniors" rel="tag nofollow">seniors</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/surveillance/" title="surveillance" rel="tag nofollow">surveillance</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/tracabilite/" title="traçabilité" rel="tag nofollow">traçabilité</a><br />
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		<title>La plume est une vierge, l&#8217;internet une putain</title>
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		<pubDate>Wed, 30 Jun 2010 06:12:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Nicolas Carr postulait, dans un article devenu célèbre, qu&#8217;internet nous dissipait et transformait notre façon de penser. L&#8217;organisation de nos circuits neuronaux est-il remis en cause par Facebook et Twitter, comme le postule le polémique Nicolas Carr dans son dernier livre, The Shallows ? Ne surestime-t-on pas une manière de penser sur d&#8217;autres ? Le problème est plus profond et&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><a href="http://www.internetactu.net/2009/01/23/nicolas-carr-est-ce-que-google-nous-rend-idiot/">Nicolas Carr postulait, dans un article devenu célèbre</a>, qu&#8217;internet nous dissipait et transformait notre façon de penser. L&#8217;organisation de nos circuits neuronaux est-il remis en cause par Facebook et Twitter, comme le postule le polémique <a href="http://www.roughtype.com/">Nicolas Carr</a> dans son dernier livre, <em><a href="http://www.theshallowsbook.com">The Shallows</a></em> ? Ne surestime-t-on pas une manière de penser sur d&#8217;autres ? Le problème est plus profond et touche aux fondements de la relation que l&#8217;homme entretient à la technologie estime le psychanalyste <a href="http://www.psyetgeek.com">Yann Leroux</a>. Tribune.</p></blockquote>
<p><em>Est virgo hec penna, meretrix est stampificata</em> disaient les anciens : <em>&#8220;La plume est une vierge, l’imprimerie est une putain&#8221;</em>.</p>
<h3>Internet, putain de notre temps</h3>
<p>La putain de notre temps, c’est l’internet et les ordinateurs. Leur pouvoir de séduction est tel qu’il nous soustrait à nos obligations familiales et de travail. L’ordinateur dissipe. Il est l’objet qui attire inexorablement notre attention, draine nos énergies, disperse nos forces. Sa fréquentation transforme nos esprits en vastes marécages dans lesquels nous nos embourbons tous les jours un peu plus.</p>
<p>Ce que nous sommes comme hommes, nous le devons intimement aux objets. Nous ne sommes ce que nous sommes que parce que nous sommes des animaux dénaturés insuffisamment adaptés à notre environnement. Nous nous sommes enveloppés de culture et de technique et nous avons adapté le monde à notre inadaptation.</p>
<p>L’invention de l’outil a été le point de départ d’une cascade de changements : l’outil a amené les premiers hominidés à adopter la posture verticale, ce qui a libéré de la place dans la boite crânienne pour le cerveau. La mâchoire s’est développée permettant le langage articulé, et l’explosion des techniques de mémoire : les récits que l’on raconte, les gravures rupestres, l’écriture, enfin. Ces modifications ont été très lentes et une invention aussi importante que celle de l’outil n’a produit de modifications qu’au terme de millions d’années.</p>
<p>J’ai du mal à penser, alors que les ordinateurs ont à peine un siècle d’existence et que leur manipulation ne concerne qu’un individu sur sept, qu&#8217;ils produisent déjà des changements majeurs sur l’organisation de nos cerveaux. J’ai du mal à penser que des circuits neuronaux mis en place en quelques millions d’années puissent être remis en question par Facebook et <em>World of Warcraft</em>.</p>
<p>J’ai du mal à penser que le web recâble nos cerveaux.</p>
<h3>Internet nous rend-il plus bêtes ?</h3>
<p>Il y a là une double erreur : la première est l’ethnocentrisme. Elle considère que tout le monde vit les mêmes choses alors que notre usage des machines ne concerne qu’une poignée de personnes. Nous n’avons pas tous des iPhone et autres Blackberry à la main, nous ne sommes pas tous sur Twitter, nous ne sommes pas tous hyperconnectés à l’internet.</p>
<p>La seconde erreur est temporelle : s’il est vrai que sur internet, comme dans la culture des pays du Nord industrialisés, les choses vont de plus en plus vite, cela ne veut pas dire que les changements que les ordinateurs provoquent sont tout aussi rapides.</p>
<p>Nous sommes aujourd’hui au bout de quelque chose et les ordinateurs y ont leur rôle. Après avoir prolongé tous nos corps dans nos outils, nous avons fini par jeter notre système nerveux <em>“comme un filet sur l’ensemble du globe”</em> (McLuhan, <a href="http://www.amazon.fr/Pour-comprendre-m%C3%A9dia-prolongements-technologiques/dp/202004594X/internetnet-21">Pour comprendre les média</a>). La dématérialisation portée par cette technique apporte et traduit des changements profonds dont nous ne percevons que les prémisses.</p>
<p><a href="http://www.wired.com/magazine/2010/05/ff_nicholas_carr/all/1">Dans une tribune introduisant son dernier livre</a>, Nicolas Carr donne une série d’expériences sur lesquelles il appuie son argument final : l’imagerie cérébrale du cerveau de surfeurs expérimentés est différente de celle de novices, mais après 5 heures d’entraînement, les images des cerveaux sont toutes les mêmes ; la mémoire de ce qui est lu est meilleure que ce qui a été présenté dans une vidéo et d’une façon générale on retient moins bien ce qui est sur un écran que ce qui est sur du papier.</p>
<p>À partir de là, il en tire une conclusion dramatique : émerveillés par les trésors de l’internet, nous sommes aveugles aux dommages que nous pouvons faire à notre vie intellectuelle et même à notre culture.<br />
Nicolas Carr reprend une partie de l’argumentaire du célèbre <a href="http://www.internetactu.net/2009/01/23/nicolas-carr-est-ce-que-google-nous-rend-idiot/">“Est-ce que Google nous rend idiots ?”</a> Avec talent, il avait décrit comment, à partir du moment où Nietzsche a eu entre les mains une des toutes premières machines à écrire, son écriture a commencé à changer. Il est passé des longues proses aux aphorismes de quelques phrases. Cela suffit à Nicolas Carr pour conclure que la machine a eu un impact sur la pensée du philosophe, et que cette pensée s’est appauvrie, toujours du fait de la machine.</p>
<p>Mais mesure-t-on la richesse d’une pensée au nombre de caractères ? Proust est-il Proust du fait de la longueur de ses phrases ? Est-ce la longueur du Mahâbhârata qui en fait un grand texte ? Le Haïku doit-il être considéré comme non valable parce que trop court ?</p>
<p>On peut se demander pourquoi un philosophe comme Nietzsche s’est intéressé à une machine et on peut se demander si cette machine n’a pas été une aide plus qu’un handicap dans la formation de sa pensée. Pour le dire autrement, les machines d’hier ne nous rendent pas plus stupides que les machines d’aujourd’hui.</p>
<h3>La plume n’a jamais été vierge</h3>
<p>Que les objets techniques aient une influence sur nos vies psychiques, c’est évident. Mais la plume n’a jamais été une vierge, pas plus que l’imprimerie une putain ou l’ordinateur un danger pour la culture… sinon dans nos représentations.</p>
<p>L’imprimerie d’abord suspectée de faire circuler des éditions non conformes, échappant au contrôle ecclésiastique et de transcrire le savoir dans des langues du commun, a ensuite été portée au pinacle pour ces mêmes raisons. L’invention des feuilles de style a permis une uniformisation des textes et c’est alors le manuscrit qui a été suspecté de porter des erreurs. Puis, la copie a été à nouveau suspectée : trop propre, trop parfaite, trop éloignée de l’atelier d’écriture de l’auteur. En un mot, trop industrielle et donc trop éloignée des idiosyncrasies créatrices. Ainsi, l’écriture manuscrite et l’imprimerie ont été tour à tour portées au pinacle et décriées pour des raisons similaires.</p>
<p>Il en va de même avec les ordinateurs. Ce sont tantôt nos confidents, tantôt nos assistants de travail, tantôt nos persécuteurs. Ils ne le sont pas en soi. Ils le sont parce que nous les pensons comme tels à la fois consciemment et inconsciemment. Pour reprendre l’expression de Sherry Turkle, ce sont des objets évocateurs : miroirs modernes dans lesquels Psyché se regarde. Les splendeurs que certains y voient tout comme les monstres que certains craignent sont les reflets des splendeurs et monstruosités que nos psychés abritent.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/06/psyche.jpg" alt="psyche" title="psyche" width="580" height="357" class="alignright size-full wp-image-10803" /><br />
<em>Image : Internet, reflet de nos psychés ?, à l&#8217;image des fêtes qui s&#8217;inventent dans </em><em>Second Life</em> <a href="http://www.flickr.com/photos/raftwetjewell/2870439487/">par Raftwet Jewell</a>.</p>
<h3>L’ordre et le chaos</h3>
<p>Nicolas Carr a raison de pointer l’opposition entre ce qu’il appelle les lectures lentes et les diffractions que l’on peut observer en ligne. Mais il a tort de surestimer les premières au détriment des secondes. Ce sont deux positions qui n’ont de valeur que l’une par rapport à l’autre et l&#8217;on peut les résumer en deux mots : l’ordre et le chaos.</p>
<p>Nous avons besoin d’ordre pour ordonner nos pensées. Pour cela, nous nous appuyons sur une série de dispositifs : rituels, tournures de phrases.</p>
<p>Mais nous avons aussi besoin d’une dose de chaos pour pouvoir créer, pour faire surgir la surprise et être capable de l’accueillir. <em>“Il faut de chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse”</em>, disait Nietzsche. Sans cette part de désordre, l’ordre n’est que stéréotypie stérile. Sans une part d’ordre, le chaos n’est que dispersion.</p>
<p>Lorsque les Han ont bâti l’Empire chinois, il a été décidé que les textes seraient gravés dans la pierre. Les textes étaient précédemment écrits sur des tablettes faites en bambous reliés par des cordelettes. Lorsque les cordelettes se rompaient, le texte se répandait en fragments épars. L’inscription dans la pierre réglait ce problème et donnait à tous les professeurs le même texte. En Occident, le processus de copie était le fait de moines et était sujet à des erreurs, ce qui a sans doute contribué à développer le goût de l’exégèse et du commentaire. L’Europe cherchait le texte sous le texte, et le reconstituait indice après indice, alors que la Chine s’est pendant des centaines d’années appuyée sur des textes immuables.</p>
<p>Même le livre n’est pas exempt des stigmates du texte numérique qui inquiètent tant Nicolas Carr. Un livre n’est jamais isolé, il fait partie d’un ensemble (roman, texte scientifique, poème…) dont il respecte ou transgresse les canons. Il cite d’autres textes, explicitement ou implicitement : qu’est-ce donc que la citation sinon l’équivalent de notre <em>embed</em> numérique ? Qu’est-ce qu’une table des matières si ce n’est l’équivalent de la colonne des liens internes de nos blogues ? Un livre conduit toujours hors de lui-même parce que la lecture est par essence hypertextuelle.</p>
<p>Peut-on rassurer Nicolas Carr ? L’internet n’est pas une maladie auto-immune de notre culture. Les machines d’aujourd’hui procèdent des pensées d’hier qui sont si chères à son cœur. Elles n’apportent pas de nouvelles façons de penser, mais mettent en avant des façons de penser qui étaient déjà là avec l’imprimé.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/06/attentionvirus.jpg" alt="attentionvirus" title="attentionvirus" width="580" height="445" class="alignright size-full wp-image-10801" /><br />
<em>Image : un des nombreux virus de l&#8217;internet <a href="http://www.flickr.com/photos/thomaspurves/1937102900/">repéré par Tom Purves</a>.</em></p>
<h3>Le choc du numérique</h3>
<p>Ce dont nous sommes les témoins, c’est plutôt la mise en conflit de deux techniques : celle de l’écriture et celle du numérique, avec cette complication que le numérique est une technique jeune. Nous ne bénéficions pas avec les numériques de la patine du long compagnonnage de l’écrit et du papier.</p>
<p>Nous avons encore à apprivoiser les matières numériques pour en faire des matières à penser. Ce travail est en cours dans nos sociétés, et bien évidemment il provoque des changements et des questions que l’on peut mesurer à l’intensité du travail législatif autour de l’internet. Demander à l’internet de fournir les mêmes services que l’écriture c’est oublier qu’il a fallu trois siècles pour que l’écriture et la lecture se démocratisent suffisamment en un savoir de masse et c’est oublier que cela ne s’est pas fait sans conflits.</p>
<p>Nous sommes aujourd’hui sous le choc que produisent les techniques numériques. Il ne faut pas le mésestimer. Il est profond. Il est brutal. Sans aucun doute, des formes disparaîtront, de la même manière que le texte imprimé a réduit au silence certaines formes de pensée qui lui préexistaient.</p>
<p>Dans la mémoire de l’Occident, cela est peut-être ancien, mais en Afrique, l’arrivée de l’écriture est encore à l’horizon des mémoires. Pour les civilisations africaines, le livre a d’abord été une plaie puisqu’il mettait en déroute les formes et les hiérarchies de l’oralité. Il était d’abord le lieu de <em>“l’art de vaincre sans avoir raison”</em> (Cheikh Hamidou Kane) ; il était un raccourci faisant l’économie des écoutes lentes et profondes.</p>
<p>Sur internet, nous sommes tous des Africains.</p>
<p>Yann Leroux</p>
<p><em><a href="http://www.psyetgeek.com/la-plume-est-une-vierge">Article initialement publié sur Psy et Geek</a>, le blog de Yann Leroux.</em></p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/economie-de-lattention/" title="économie de l&#039;attention" rel="tag nofollow">économie de l&#039;attention</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/cognition/" title="cognition" rel="tag nofollow">cognition</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/complexite/" title="complexité" rel="tag nofollow">complexité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/corps/" title="corps" rel="tag nofollow">corps</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/memoire/" title="mémoire" rel="tag nofollow">mémoire</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/neurosciences/" title="neurosciences" rel="tag nofollow">neurosciences</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/psychologie/" title="psychologie" rel="tag nofollow">psychologie</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/usages/" title="Usages" rel="tag nofollow">Usages</a><br />
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		<title>Nouvelles formes de mobilisation et d&#8217;innovation politique : le concours</title>
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		<pubDate>Thu, 10 Jun 2010 08:55:55 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La forme de mobilisation que représente le concours est certainement devenue une forme de mobilisation politique avec l&#8217;internet. En tout cas, depuis quelques mois, cette forme de mobilisation à la fois civique et technologique a gagné ses lettres de noblesse, nous expliquent Laurence Allard et Olivier Blondeau. En politique, le concours, qu&#8217;il soit de production de vidéo ou d&#8217;applications, semble&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>La forme de mobilisation que représente le concours est certainement devenue une forme de mobilisation politique avec l&#8217;internet. En tout cas, depuis quelques mois, cette forme de mobilisation à la fois civique et technologique a gagné ses lettres de noblesse, nous expliquent Laurence Allard et Olivier Blondeau. En politique, le concours, qu&#8217;il soit de production de vidéo ou d&#8217;applications, semble une méthode de plus en plus populaire pour engager une relation avec les citoyens. <a href="http://www.knightfoundation.org/research_publications/2010_mediacontests/2010_mediacontests.pdf">Dans un récent rapport (.pdf)</a>, la Knight Foundation parle même &#8220;d&#8217;innovation pilotée par les concours&#8221; pour évoquer ces paris sur l&#8217;émulation que représentent les Apps for Democracy et leurs successeurs. Le concours nouvelle forme d&#8217;innovation politique ?</p></blockquote>
<p>Nous nous interrogions dans un précédent article intitulé <a href="http://www.fondapol.org/les-travaux/politique-2zero/single-innovtion-theorie/titre/ugc4politics-de-lempowerment-au-campaigning.html">&#8220;UGC 4 Politics. De l’Empowerment au Campagning&#8221;</a> sur le rôle que peut jouer le public dans une campagne électorale en constatant qu’au-delà même de l’activité politique traditionnelle, les utilisateurs des sites de réseaux sociaux ou de partage de contenu pouvaient avoir une activité contribuant au succès d’une campagne. Nous mettions ainsi en évidence toute une série de microactivités consistant par exemple à partager une vidéo sur sa page personnelle, à la commenter, lui donner une note, etc.</p>
<p>Si nous n’avons pas affaire ici à des formes de &#8220;militantisme&#8221; traditionnelles, il apparaît donc difficile de prescrire, d’imposer ce &#8220;travail de l’usager&#8221; ordinaire comme on pouvait naguère proposer à des adhérents d’aller coller des affiches ou faire du porte-à-porte. Ce dilemme est d’autant plus compliqué à résoudre que, si nous avons expliqué comment une vidéo pouvait &#8220;buzzer&#8221; à travers ce travail expressif d’&#8221;audienciation&#8221;, nous ne savons pas encore comment mobiliser ces publics ; comment créer les conditions d’une mobilisation suffisante (on parle de &#8220;masse critique&#8221;) pour qu’une vidéo devienne un lieu d’investissement permettant notamment que les médias y prêtent attention et que, par effet de retour, elle attire de nouveaux spectateurs, eux-mêmes &#8220;embarqués&#8221; en quelque sorte par une forme de mise en abime qui va de la réception à la production.</p>
<p>Dans cet article, nous allons nous attacher à une autre forme de campagne de mobilisation qui mise sur la créativité des usagers – plus ou moins avancés des technologies d’information et de communication, dans le cadre d’une politique qualifiée par le Président Obama et son directeur des systèmes d’information Vivek Kundra de &#8220;co-production&#8221; entre citoyens et gouvernement. Nous verrons que l’innovation par le <em>contest</em> en tout genre (vidéos, applications&#8230;) se veut à la fois civique et technologique.</p>
<h3>Bootstraper les UGC : les &#8220;contest  videos&#8221;</h3>
<p>Il existe sans doute de nombreuses manières pour impulser ces mouvements de mobilisation autour d’un répertoire d’action de ce type et sans doute beaucoup d’entre elles ont été utilisées durant la campagne d’Obama. Nous voudrions cependant insister ici  sur la forme des <em>contest</em>, c’est-à-dire de concours public, et ce pour trois raisons :</p>
<p>La première est qu’elle s’inscrit dans une histoire qui préexiste à l’apparition et à la popularisation du Web 2.0, des sites de réseaux sociaux et des plateformes de partage vidéo (Youtube est né en 2005). Nous avons déjà eu l’occasion dans d’autres travaux de développer l’initiative de <a href="http://www.moveon.org/">MoveOn</a> qui avait organisé un concours intitulé <a href="http://www.moveon.org/bushin30seconds/"><em>Bush in 30 Seconds</em></a> et qui avait remporté un certain succès dans la campagne aux élections présidentielles américaines de 2004.</p>
<p>La seconde est que les soutiens de Barack Obama ont eux-mêmes organisé ce type d’initiative durant la campagne électorale. En mars 2008, suite à l’investiture d’Obama à la candidature démocrate, l’organisation MoveOn décidait de renouveler la même opération, mais en sa faveur cette fois. Dans cette vidéo (plus bas), Eli Pariser, directeur exécutif l’organisation rappelle le succès de l’initiative <em>Bush in 30s</em>, le potentiel de créativité qui se développe dans les milieux artistiques autour du candidat démocrate et propose aux Américains d’exprimer leur propre créativité en produisant eux-mêmes une publicité politique amateur du même format : le <a href="http://www.obamain30seconds.org/">Obama in 30s Contest</a> doté d’un prix de 20 000$ en biens d’équipements audiovisuels.</p>
<p>Et la troisième raison qui nous incite à souligner le rôle de ces <em>contest</em> est que cette forme de mobilisation perdure aujourd’hui, plus d’un an après l’installation de Barack Obama à la Maison Blanche.  Le <em>contest</em> reste aujourd’hui une manière de manifester son soutien à Obama et notamment à sa réforme de santé à travers le <em><a href="http://my.barackobama.com/page/content/hrvchome/">Health Reforme Video Challenge</a></em> organisé par ses supporters rassemblés après l’élection au sein de l’organisation <em>Organizing America</em> qui anime le site de réseau social <em>myBarackobama.com</em>. Autre exemple manifestant la pérennisation de cette forme au-delà de l’élection elle-même : le ministère de la Santé a lancé un concours demandant aux Américains de réaliser un clip de prévention contre la grippe A, le <a href="http://www.youtube.com/user/USGOVHHS">Flu Video Contest</a>.</p>
<p>On peut enfin citer ici la campagne intitulée &#8220;La démocratie, votre voix, votre vidéo&#8221; (<em><a href="http://www.videochallenge.america.gov/fr/">Democracy Video Challenge</a></em>).</p>
<p><object classid='clsid:D27CDB6E-AE6D-11cf-96B8-444553540000' WIDTH='580' HEIGHT='465' id='amgas3videoplayer300' ALIGN='CENTER'><param NAME='movie' VALUE='http://www.america.gov/amgas3videoplayer300.swf'></param><param NAME='FlashVars' VALUE='allowFullScreen=true&#038;autoStart=false&#038;playerWidth=300&#038;playerHeight=225&#038;flashId=amgas3videoplayer300&#038;EmbedCode=on&#038;swliveconnect=true&#038;videoId=46376923001&#038;copyUrl=http://www.america.gov/fr/multimedia/video.html?videoId=46376923001&#038;language=fr'></param><param NAME='quality' VALUE='high'></param><param NAME='bgcolor' VALUE='#000000'></param><param NAME='allowFullScreen' VALUE='true'></param><param NAME='allowScriptAccess' VALUE='always'></param><param NAME='swliveconnect' VALUE='true'><embed src='http://www.america.gov/amgas3videoplayer300.swf' allowfullscreen='true' allowScriptAccess='always' swliveconnect='true' FlashVars='allowFullScreen=true&#038;autoStart=false&#038;playerWidth=300&#038;playerHeight=225&#038;flashId=amgas3videoplayer300&#038;EmbedCode=on&#038;swliveconnect=true&#038;videoId=46376923001&#038;copyUrl=http://www.america.gov/fr/multimedia/video.html?videoId=46376923001&#038;language=fr' quality='high' bgcolor='#000000' WIDTH='580' HEIGHT='465' NAME='amgas3videoplayer300' ALIGN TYPE='application/x-shockwave-flash' PLUGINSPAGE='http://www.macromedia.com/go/getflashplayer'></embed></param></object></p>
<p>Ce dernier <em>contest</em> vidéo impulsé par le Département d’Etat est particulièrement intéressant. Il propose aux internautes du monde entier de produire un clip vidéo donnant leur conception de la démocratie. Cette approche de la &#8220;diplomatie 2. 0&#8243; qui se manifeste dans de nombreuses initiatives prises par Hillary Clinton et Barack Obama (comme le discours du Caire sur le monde musulman du 4 juin 2009, accompagné d’une campagne de commentaires par SMS ou <a href="http://gadgetwise.blogs.nytimes.com/2009/06/03/voice-of-america-to-become-texts-of-america/">de messages vidéos à destination des populations afghanes</a> doit être rapprochée de la manière dont l’administration américaine entend repositionner le leadership américain dans le monde. On a ainsi pu parler de <em>soft diplomacy</em> ou de diplomatie de la main tendue. Cette initiative s’inscrit de notre point de vue pleinement dans cette stratégie visant à changer de par le monde les représentations que l’on peut se faire du monde tout en tentant de conserver son leadership.</p>
<h3>Mobiliser les publics pour sortir des canons de la communication politique</h3>
<p>La forme <em>contest</em>, c’est-à-dire le concours ouvert à tous les publics possède de nombreux avantages par rapport aux formes classiques de production audiovisuelles ou autres. D’abord et dans le cadre de projets créatifs et/ou innovants, il permet de faire immerger des idées, voire des productions qui sortent des routines, usages, cadres esthétiques ou technologiques parfois extrêmement contraints par des standards professionnels en s’adressant à un public renouvelé. Nous connaissons tous la vidéo corporate, le clip publicitaire ou même le <em>Lip Dub</em>, clip promotionnel chantant réalisé en plan-séquence et en playback par des collaborateurs au sein du milieu professionnel, réalisé par une agence spécialisée ; production tellement standardisée que plus personne ne regarde et qui est parfois vendue au client à prix d’or en fonction de sa seule notoriété.</p>
<p>La question financière, si elle n’est sans doute pas déterminante, reste néanmoins à prendre en considération : ces concours ouverts à tous les publics ne sont pas des appels d’offres. Ne nécessitant aucun pré-requis d’aucune sorte pour la personne ou l’entreprise qui veut concourir, suivant une procédure d’élection extrêmement simplifiée et surtout étant évaluées sur des réalisations et pas des projets, les prix distribués restent très modiques et s’étalent sur toute une palette allant de la gratification symbolique (un passage à la télévision)  à la rémunération financière modeste (le vainqueur du <em>Flu Video Contest</em> organisé par le Ministère de la Santé ne gagnait que la somme symbolique de 2500 $ et celui du concours <em>Apps For Democracy</em>, 10 000$) en passant par la rétribution en bien et notamment en biens d’équipement vidéo.</p>
<p>Au-delà de ces considérations, l’avantage majeur de ce type d’action est sans nul doute de créer autour d’une cause une émulation chez les publics qui peut constituer le déclencheur de l’engagement tout en renouvelant les formes contraintes par le marketing électoral traditionnel. La clé de ce type d’action, qui s’arrange à la perfection du <em>We</em> d’Obama, consiste à se dire que ceux qui font sont ceux qui voient et réciproquement. Le public, travaillant à titre gratuit, inspiré par le sens du jeu, mais surtout l’idée de pouvoir contribuer à sa mesure et avec ses propres moyens à la campagne pour soutenir son candidat, va enclencher tout une série de gestes d’une importance considérable dans une stratégie de campagne : réaliser un clip à l’évidence, mais aussi la mettre en ligne, la référencer, prévenir son réseau de relation de son existence, faire campagne pour qu’elle remporte le prix, regarde, commente les productions des autres concurrents, etc.</p>
<h3>Quand les contest pilotent l’innovation techno-politique : les Apps Contest</h3>
<p>Nous assistons depuis quelques mois à une recrudescence des concours aux Etats-Unis, non seulement pour produire des vidéos, mais aussi des applications – web et/ou mobiles &#8211; à caractère civique et politique (Apps Contest). Un rapport de la Fondation Knight, intitulé <a href="http://www.knightfoundation.org/research_publications/2010_mediacontests/2010_mediacontests.pdf"><em>Media, Information and Communication Contests: An Analysis</em> (.pdf)</a> tente de dresser en septembre 2009 un panorama de ces concours en soulignant leur rôle déterminant dans l’innovation tant en matière civique et politique que dans le domaine des médias.</p>
<p>Etudiant 29 concours lancés par des entreprises, fondations ou administrations, la Knight Foundation souligne le rôle fortement incitatif de ces concours en matière d’innovation technologique au point que certains parlent de <em>Contest Driven Innovation</em>, c’est-à-dire <a href="http://www.netsquared.org/blog/amy-sample-ward/new-report-knight-foundation-contest-driven-innovation">d’innovation pilotée par les concours</a>.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/06/Contestdriveninnovation.jpg" alt="Contestdriveninnovation" title="Contestdriveninnovation" width="580" /><br />
<em>Image : Media, Information and Communication Contests : An Analysis (Knight Foundation – sept 2009).</em></p>
<p>Pour compléter cette étude et l’actualiser, nous pouvons aussi nous reporter à cette liste mise à jour et qui nous montre que cette forme d’incitation à l’innovation en matière politique ne s’est pas limitée aux Etats-Unis (on en trouve en Australie, au Danemark, en Finlande, en Belgique, etc.). On peut aussi constater la variété des causes proposées aux compétiteurs : développer des applications à caractère civique ou local, des applications à destination de publics spécifiques (enfants, militaires) ou visant à sensibiliser le public à des causes précises (le changement climatique, <a href="http://www.good.is/post/project-create-an-infographic-about-the-haiti-earthquake">la solidarité avec Haïti</a> ou les relations internationales <a href="http://blog.sunlightfoundation.com/2010/01/22/secretary-clintons-apps-for-the-world/">comme le suggérait récemment Hilary Clinton</a>. </p>
<p>La Première Dame des Etats-Unis elle-même s’est lancée dans cette aventure en lançant le concours <em><a href="http://www.appsforhealthykids.com">Apps For Healthy Kids</a></em> visant à trouver des applications ludiques destinées aux enfants pour les encourager à avoir une alimentation plus saine. La forme a pris une telle ampleur que, dans le cadre de sa réforme du gouvernement, dite de l’<em>Open Government</em>, la Maison Blanche annonçait récemment dans un mémorandum la publication d’un guide visant à promouvoir les concours dans le cadre de la promotion d’un gouvernement ouvert (<a href="http://www.whitehouse.gov/omb/assets/memoranda_2010/m10-11.pdf"><em>Guidance on the Use of Challenges and Prizes to Promote Open Government</em> (.pdf)</a>).</p>
<p>Au-delà de l’héritage des concours vidéos politiques et même des concours eux-mêmes qui ont une prégnance certaine dans la culture nord-américaine, c’est sans doute le concours <em><a href="http://www.appsfordemocracy.org/">Apps For Democracy</a></em> qui a ouvert la voie.</p>
<p>Approché en 2008 par Vivek Kundra, alors <em>chief technology officer</em> de la ville de Washington, Peter Corbett explique que celui-ci lui demanda de lui proposer un projet visant à permettre à des citoyens d’accéder de manière simple à des données gouvernementales ouvertes. C’est alors que Peter Corbett lui proposa un concours, <em>Apps For Democracy</em>, destiné à des développeurs d’applications civiques et politiques. Lorsque le concours pris fin, 47 applications iPhone, Facebook ou web avaient été soumises. Alors que les prix distribués s’élevaient à 30 000$, <a href="http://www.pbs.org/mediashift/2010/02/how-mobile-apps-are-revolutionizing-elections-transparency056.html"> iStrategyLabs estime qu&#8217;elles valent, s’il avait fallu les développer dans un contexte plus classique, plus de 2,6 millions de dollars</a>, soit un retour sur investissement de 4 000% d’après ses initiateurs.</p>
<p>Alors que les développeurs se désintéressaient des questions politiques, ce concours a été selon Corbett un des catalyseurs qui les a conduits à s’investir de manière assez forte sur ces questions, créant ainsi un milieu propice d’acteurs compétents non seulement au service d’une politique de l’innovation privilégiant le circuit court, rapide et <em>bottom-up</em>, mais aussi d’une politique ; à savoir celle de l’<em>Open Government</em> impulsée par Barack Obama.</p>
<p>Notons ici au passage que cette politique envoyant des signaux extrêmement forts à la communauté des passionnés des TCI, au-delà de l’intérêt même de ce type d’impulsion donnée à l’innovation technique dans un domaine spécifique et encore assez peu développé dans le secteur commercial a contribué à canaliser l’énergie de ces férus d’informatique au service de cette politique plutôt que de les en détourner et de susciter ainsi un milieu hostile comme on le voit parfois en France où les tensions entre  les élites politiques et ce milieu restent vives.</p>
<p><a href="http://www.netpolitique.net/?q=node/861">Dans un entretien réalisé par Netpolitique</a>, Peter Corbett explique à ceux qui craignent que ce type d’action soit trop orienté vers ce milieu que l’on qualifie de geek, que la raison d’être de ces concours est justement <em>&#8220;d&#8217;engager les geeks dans la construction d&#8217;une meilleure technologie pour la Cité&#8221;</em>. Il poursuit en expliquant que la procédure du concours telle qu’elle avait été définie permettait justement d’éviter cette initiative reste cantonnée au milieu des geeks : le concours prévoyait en effet, en amont même du dépôt des applications, une phase visant le grand public où il lui était demandé de proposer des idées qui seraient ensuite soumises à l’imagination et à l’inventivité des développeurs. Ainsi, toujours d’après Peter Corbett, <em>&#8220;plus de 250 idées ont été présentées et soumises au public, et 5 500 votes ont été exprimés par des citoyens ordinaires qui cherchent à aider les geeks à comprendre ce qui serait utile pour eux&#8221;</em>.</p>
<p>Dans un esprit de pédagogie (et de retour d’expérience), IstrategyLab a récemment publié un guide intitulé <a href="http://www.appsfordemocracy.org/guide-to-creating-your-own-apps-for-democracy/">Guide to Creating Your Own Apps for Democracy</a> visant à aider ceux qui veulent réaliser leur propre concours. Au-delà de son aspect pratique, ce guide très précis est intéressant pour comprendre la démarche des promoteurs de ce type d’initiative. On y apprend par exemple qu’<em>Apps For Democracy</em> a décidé de privilégier la multiplication des prix (60 en l’occurrence) plutôt que les montants des prix, encourageant ainsi un nombre plus important de développeurs à concourir comptant sur une rétribution plus symbolique que pécuniaire. L’aspect symbolique est important : il permet au développeur de s’en réclamer dans ses démarches de prospections pour lever des fonds ou pour démarcher un client.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/06/appsfordemocracycontest.jpg" alt="appsfordemocracycontest" title="appsfordemocracycontest" width="580" /><br />
<em>Tableau de répartition des prix distribués aux vainqueurs d’Apps For Democracy</em></p>
<p>Une autre &#8220;astuce&#8221; a consisté à séparer les compétiteurs deux catégories : <em>Indie</em> (indépendants) et <em>Agency</em> (agence) visant là encore à ne pas décourager des développeurs ne disposant pas de moyens importants de participer au concours. Dernier point remarquable que souligne ce guide : l’intérêt de favoriser le temps réel, c’est-à-dire le retour d’expérience sur des développements <em>in progress</em> et le lien avec les médias et réseaux sociaux leur assurant une diffusion virale particulièrement efficace.</p>
<p>Ce circuit court de l’innovation par le concours, mobilisant des entreprises ou des acteurs indépendants apparaît à de nombreux spécialistes d’autant plus efficaces qu’il cible des acteurs &#8220;pertinents&#8221; ou possédant une expertise propre à leur métier. C’est en particulier le cas du <a href="http://www.whitehouse.gov/omb/save/SaveAwardHomePage/">concours SAVE Award</a> lancé par le gouvernement à destination des employés fédéraux pour leur proposer de soumettre leurs idées permettant à la fois de faire des économies et en même temps d’optimiser les performances de l’administration. Dans le cadre de ce concours, 38 000 idées ont été soumises et 4 sélectionnées. Le vainqueur sera élu par scrutin public, mais parmi l’ensemble des idées ainsi collectées, certaines d’entre elles sont, d’après le Directeur adjoint à la Communication et à la Planification Stratégique de la Maison Blanche, déjà à l’étude pour être intégrées au budget 2010. Autre concours qui d’après Andrea Di Maio, consultant chez Gartner apparaît dans son article <em><a href="http://blogs.gartner.com/andrea_dimaio/2010/03/07/government-application-contests-between-enthusiasm-and-fanaticism/">Government Application Contests : Between Enthusiasm and Fanaticism</a></em> comme intéressant : <em>Apps For Army</em> réservé exclusivement aux militaires actifs ou de réserves. </p>
<h3>Les <em>contests</em> dans l’arsenal gouvernemental</h3>
<p>Le <em>contest</em> semble donc faire désormais partie de l’arsenal gouvernemental, tant au plan intérieur qu’extérieur. Il s’agit de prendre la mesure de la créativité des citoyens, dont certains peuvent par ailleurs être des développeurs ou bidouilleurs es technologies de communication ou des vidéastes amateurs. Cette logique de participation, par le biais d’Internet et de sites de partage vidéos, des publics au travail gouvernemental s’inscrit dans une politique plus générale dite de &#8220;co-production&#8221; au sein de la présidence Obama.</p>
<p>Cette politique a été thématisée par Vivek Kundra, le directeur des systèmes d’information de la Maison Blanche, dans sa vision d’un &#8220;gouvernement 2.0&#8243;. S’adossant aux pratiques et outils développés par les architectures participatives du web 2.0 (sites de réseaux sociaux, de partages de contenus, etc.), Vivek Kundra avait déclaré en juin 2009, que la &#8220;<a href="http://blogs.zdnet.com/Hinchcliffe/?p=467">gouvernance 2.0</a>&#8221; devait prendre la pleine et positive mesure de cette culture digitale de la participation des citoyens. Un autre chantier de cette politique de la &#8220;co-production&#8221; est d’ailleurs connecté au concours Apps4Démocracy, celui des données publiques. Dans le draft &#8220;Data.gov. Concept of Operation&#8221; du 3 décembre 2009, qui donne le programme à venir autour du site principal et où se trouve architecturée cette politique des données publiques, <a href="http://www.data.gov/">data.gov</a>, il est ainsi clairement exprimé « qu’une démocratie vibrante dépend d’un accès renforcé à des données de haute qualité et aux outils d’utilisabilité&#8230; Le libre flux d’information entre gouvernement et public est essentiel à une société démocratique. Data.gov veut fournir aux développeurs, chercheurs, entrepreneurs et au public des données qui sont aisément trouvables et accessibles. Data.gov est chargé de rendre public des données les plus autorisées possible dans le but de consolider les institutions démocratiques à l’aide de plateformes transparentes, collaboratives et participatives rendues possibles par le développement d’applications innovantes (visualisations, mashups&#8230;).</p>
<p>Analystes politiques, développeurs d’applications, <a href="http://209.85.229.132/search?q=cache:HswFQ-WMtFsJ:www.ideascale.com/userimages/sub-1/736312/ConOpsFinal.doc+data+gov+concept+of+operation+draff&#038;cd=2&#038;hl=fr&#038;ct=clnk&#038;gl=fr">ONG, entrepreneurs et citoyens doivent disposer de ressources riches pour avoir accès, comprendre et utiliser les vastes sets de données du gouvernement</a>. Des données sur le chômage, la santé, la criminalité sont ainsi visibles, validées et réutilisables (de par leur format informatique xml par exemple) sur le site data.gov. Le &#8220;slogan&#8221; de ce site officiel data.gov est particulièrement parlant : &#8220;Discover, Participate, Engage&#8221;. Hackers, grassroots ou simples citoyens peuvent s’approprier ces données pour exprimer leur opinion sous des formes et des formats divers (un site, un billet de blog, une application mobile&#8230;). Cette &#8220;culture&#8221; de l’Open Government prônée par la présidence américaine actuelle rejoint ainsi la &#8220;culture de participation&#8221; dont se nourrit internet, considérée comme le canal vivant de communication entre le citoyen et le gouvernement. Les innovations ainsi boostrapées, ces <em>contest</em> gouvernementaux se voudraient donc à la fois de nature technologique, mais aussi d’ordre civique, afin de redéfinir le lien entre les citoyens, appréhendés dans leurs compétences et leurs identités multiples et les gouvernements.</p>
<p>Laurence Allard et Olivier Blondeau</p>
<p><em>Laurence Allard est sémiologue, Maître de Conférences en Sciences de l&#8217;Information et de la Communication UFR Arts et Cultur. elle est auteur de <a href="http://www.lecavalierbleu.com/f/index.php?sp=liv&#038;livre_id=253">&#8220;Mythologie du portable&#8221;</a>.</p>
<p>Olivier Bondeau est Docteur de l’Institut d’études politiques de Paris et consultant en communication politique. Il a publié avec Florent Latrive </em>Libres enfants du savoir numérique, anthologie du Libre<em> aux Éditions de l’Éclat (Mars 2000). </p>
<p>Ils sont co-auteurs du livre <a href="http://www.lecavalierbleu.com/f/index.php?sp=liv&#038;livre_id=253">&#8220;Devenir Media&#8221;</a> traitant de &#8220;l&#8217;activisme sur Internet entre défection et expérimentation&#8221;. Vous pouvez les retrouver sur Twitter : <a href="http://twitter.com/BrainForgefr">@BrainForgeFr</a></em></p>
<p><a href="http://www.netpolitique.net/?q=node/894">Ce billet a été originellement publié sur le blog de Netpolitique</a>. </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/cooperation/" title="coopération" rel="tag nofollow">coopération</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/donnees-publiques/" title="données publiques" rel="tag nofollow">données publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/empowerment/" title="empowerment" rel="tag nofollow">empowerment</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/participation/" title="Participation" rel="tag nofollow">Participation</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/politiques-publiques/" title="politiques publiques" rel="tag nofollow">politiques publiques</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/usages/" title="Usages" rel="tag nofollow">Usages</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>Pour un design des politiques publiques</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Jun 2010 06:00:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Design et politique : voilà deux mots qui ressemblent à la rencontre d&#8217;un parapluie et d&#8217;une machine à coudre sur une table de dissection. C&#8217;est pourtant ces deux termes qui fondent la 27e Région, ce laboratoire d&#8217;innovation publique lancé début 2008, avec le soutien de l&#8217;Association des régions de France, la Caisse des Dépôts, la Commission européenne, et incubée à&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/05/designdespolitiquespubliqueslivre-150x150.jpg" alt="designdespolitiquespubliqueslivre" title="designdespolitiquespubliqueslivre" width="150" height="150" class="alignright size-thumbnail wp-image-10568" hspace="6" vspace="6" align="right" /><em>Design et politique</em> : voilà deux mots qui ressemblent à la rencontre d&#8217;un parapluie et d&#8217;une machine à coudre sur une table de dissection. C&#8217;est pourtant ces deux termes qui fondent <a href="http://www.la27eregion.fr/">la 27e Région</a>, ce laboratoire d&#8217;innovation publique lancé début 2008, avec le soutien de l&#8217;<a href="http://www.arf.asso.fr/">Association des régions de France</a>, la Caisse des Dépôts, la Commission européenne, et incubée à la <a href="http://www.fing.org">Fing</a>. Ce sont aussi les deux termes qui composent le titre du livre que ce laboratoire vient de publier à la Documentation Française : <em><a href="http://www.amazon.fr/Design-Politiques-Publiques-27e-R%C3%A9gion/dp/2110079959/internetnet-21">Design des politiques publiques</a></em>, ce qui consiste, comme l&#8217;explique le designer Romain Thévenet, chargé de mission dans ce laboratoire en avant-propos de l&#8217;ouvrage, à appliquer une démarche créative méthodique à la façon de faire de la politique. &#8220;Notre démarche consiste à imaginer une &#8220;conception&#8221; de l’action publique – au sens où l’entend l’innovation sociale, c’est à dire de repenser les systèmes &#8220;avec et pour les gens&#8221;. </p>
<p>A l&#8217;occasion de la parution du livre nous publions l&#8217;avant-propos signé Stéphane Vincent, directeur de ce laboratoire &#8220;de transformation publique&#8221; &#8211; rien de moins ! &#8211; qui revient sur le rôle et le sens de la 27e Région.</p></blockquote>
<p>Que se passe t-il lorsque l’on crée un cadre expérimental au sein de l’action publique, un espace dans lequel il est permis d’essayer des choses différentes, sans que cela ne vous le soit reproché ? Une forme de &#8220;hacking&#8221; mené avec l’adhésion de l’acteur public et même son soutien actif !</p>
<p>Nous avons débuté à tâtons, tout d’abord en interrogeant des entrepreneurs sociaux et numériques, des designers, des collectifs d’intervention urbaine, des acteurs du développement local. Avec des élus et des agents de collectivités, nous sommes allés à la rencontre de <a href="http://www.internetactu.net/2009/06/05/voyage-dans-linnovation-sociale-britannique-13-quest-ce-que-linnovation-sociale/">l’innovation sociale britannique</a>, et pour ne pas trahir notre culture latine, nous nous sommes penchés sur les nouvelles pratiques du design et de l’innovation sociale vues en Italie, en Espagne, en Amérique du Sud, et partout en France, du Massif central à l’Ile-de-France. Mais surtout, en collaboration avec les Régions et les communautés locales, nous avons testé de la façon la plus concrète possible des méthodes d’innovation sociale, sur des terrains allant du lycée à la maison de santé, et du village au quartier, à travers notre programme &#8220;<a href="http://territoiresenresidences.wordpress.com/">Territoires en Résidences</a>&#8220;. C’est du fruit de ces rencontres, de ces expériences et de nos analyses dont nous aimerions témoigner dans cet ouvrage.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/05/designdespolitiquespubliques.jpg" alt="designdespolitiquespubliques" title="designdespolitiquespubliques" width="580" /><br />
<em>Image : l&#8217;ouvrage lors de sa présentation au dernier Salon du Livre, <a href="http://www.flickr.com/photos/l27er/4463742653/">par la 27e Région</a>.</em></p>
<h3>La crise du management public</h3>
<p>Le point de départ de notre travail, c’est la crise qui touche, selon nous, le &#8220;nouveau management public&#8221;, ce mode de gestion inspiré du fonctionnement des entreprises du siècle dernier. Elus qui décident et votent des lois qui s’empilent, administrations qui exécutent et délivrent des services, usagers priés de les utiliser&#8230; Il y a dans ce modèle une lecture bancale de la modernisation, basée sur la fixation d’objectifs, l’externalisation à outrance, l’audit permanent. Elle génère de la souffrance chez les agents, organise le système en silos, détruit jour après jour les valeurs de solidarité, de partage, et toutes les formes d’ajustements qui existaient auparavant dans les services publics. <a href="http://www.futuribles-revue.com/articles/futur/pdf/2009/12/futur_2009_358_5.pdf">Même l’OCDE constate que cette pensée a conduit à une dégradation de la qualité des services publics, ainsi qu’à un accroissement de l’inégalité d’accès à ces services (.pdf)</a>.</p>
<p>L’innovation vue par le nouveau management public est pour l’essentiel une vision comptable et techno-centrée : au risque de caricaturer, ’administration électronique a surtout permis de numériser des fonctionnements sans vraiment chercher à les renouveler… Vocabulaire bureaucratique, absence d’ergonomie démocratique, tout concourt à ce que la machine se replie sur elle-même. Au-delà des soubresauts de la modernisation administrative, le modèle politique et administratif français, né sous la Révolution et le Premier Empire, donne l’impression de ne s’être jamais véritablement transformé. La société peut bien enchaîner les tsunamis technologiques, géopolitiques et financiers, rien n’y fait ou presque : la matrice reste globalement la même.</p>
<p>Les institutions ont certes prévu des mécanismes d’ajustement, comme les dispositifs de démocratie participative, mais ce sont avant tout des créations de l’institution, conçues autour d’elle et non des individus. Au-delà des grands principes de citoyenneté et de démocratie active, dans la pratique, l’individu n’a qu’une valeur de consultation, jamais de construction.</p>
<p>On pourrait simplement s’en désoler, et même regretter que la démocratie en sorte vaguement affaiblie – ça va tellement plus mal ailleurs ! Le problème est que le système actuel n’est pas de taille à affronter les nouveaux défis sociaux, écologiques, énergétiques et technologiques. Le niveau de mobilisation, de souplesse, de dialogue, d’ouverture, d’apprentissage, de transversalité nécessaire est tel qu’à fonctionnement égal, il ne parviendra pas à faire face. Il faut donc imaginer, concevoir – &#8220;designer&#8221; en somme – autre chose…</p>
<h3>L’individu en otage</h3>
<p>Selon nous, le principal reproche à faire au &#8220;nouveau management public&#8221; est qu’il voit les individus comme des objets passifs, isolés, désincarnés – en aucun cas comme des sujets actifs, sociaux, sensibles, capables de prendre leur part à la production de l’intérêt général.</p>
<p>Les fonctionnaires eux-mêmes, pris au piège d’une obligation de réserve décidée au début des années 80, n’ont pas la capacité de contribuer quotidiennement à l’amélioration du système, en dehors des mouvements syndicaux.</p>
<p>Les français seraient-ils plus passifs qu’ailleurs ? Vraisemblablement pas, lorsque l’on observe la vigueur du bénévolat et du mouvement coopératif et associatif de proximité, y compris en période de crise. Le nouveau management public ne prend pas en compte toute cette énergie individuelle et collective. Bien entendu, il la soutient, la subventionne… mais il n’y voit presque jamais une source d’inspiration pour se transformer lui-même en profondeur.</p>
<p>Notre sentiment est que les choses fonctionnent mieux lorsqu’on y associe très étroitement les gens. Depuis l’internet, l’open source ou même Google, on sait qu’en leur fournissant un cadre et des outils facilitant, ils sont plus enclins à construire collectivement des réponses, y compris à grande échelle. Ceci ne veut pas dire que chaque individu doit participer tout le temps, ni pour tout et en toute circonstance ; mais que chacun peut être mis en capacité de proposer, de contribuer, de prendre part à l’élaboration de l’intérêt général. Changer notre regard sur les capacités des gens ne va pas tout bouleverser. Mais cela va libérer de nouvelles marges aujourd’hui cadenassées. Si une école se crée dans mon quartier, m’offre t-on la possibilité de prendre part à sa conception ? Si je suis retraité et que j’ai du temps libre, me propose t-on un cadre facilitant pour aider mes voisins ? Mon expertise du quotidien est-elle moins utile que celle des spécialistes ?</p>
<h3>La méthode, un sujet politique</h3>
<p>Bien entendu, mieux mobiliser les populations est un sujet important pour de nombreuses collectivités locales. Mais au cours de nos expériences, nous avons été frappés de voir à quel point elles étaient, en général, peu en mesure d’y répondre.</p>
<p>Dans toutes les grandes organisations, des centres de recherche &#038; développement orientent tous leurs travaux autour des utilisateurs : ils les associent à l’amélioration de leur propre fonctionnement, au prototypage de nouveaux services et à des expérimentations. Lorsque cette fonction n’est pas incarnée par un bureau spécifique au sein de l’entreprise, il s’agit au minimum d’une démarche qui irrigue l’organisation.</p>
<p>A contrario, presque aucune administration ou collectivité ne s’est dotée d’une telle démarche, de la Commission européenne jusqu’aux municipalités. Comme si la mise en oeuvre des politiques publiques devrait être un acte magique, capable de se réajuster tout seul, sans passer par des phases d’expérimentation ni de regard critique. Et plus qu’ailleurs, la recherche est soigneusement tenue à distance de la pratique.</p>
<p>Très peu d’élus occupent des mandats dans ce domaine, comme si la question de la méthode et des modes opératoires de l’action publique était perçue comme un sujet d’intendance.</p>
<p>Le temps et l’espace pour la réflexion critique ne sont pas disponibles : c’est la dictature du &#8220;nez dans le guidon&#8221;. Pourtant, il y a bien dans chaque méthode, implicite ou explicite, un élément de différenciation politique majeur, et à l’avenir, il nous paraît essentiel de changer le regard des élus sur cette dimension, d’anoblir les questions méthodologiques à leurs yeux.</p>
<h3>Pour un design des politiques publiques</h3>
<p>Comment tendre vers une forme de co-conception de l’action publique ? Inutile de chercher dans cet ouvrage la liste de tous les chantiers à lancer pour y parvenir, en particulier sur le plan politique, législatif et même constitutionnel… le terrain de jeu de la 27e Région est plus naturellement celui des méthodes, des outils, des stratégies, des stratagèmes, et de toutes les formes d’ingénieries qui permettent de favoriser l’innovation sociale et de mobiliser la créativité des populations.</p>
<p>Dans cette première édition, nous avons voulu montrer qu’aujourd’hui, cette vision nouvelle transcende les disciplines. De façon visible et sans qu’ils en aient toujours conscience, un trait d’union rassemble ces designers, architectes, urbanistes, artistes, sociologues, entrepreneurs, innovateurs numériques, responsables associatifs, fonctionnaires et agents dont les réalisations sont décrites dans cet ouvrage : la plupart sont en dissidence avec les doctrines de leur profession d’origine.</p>
<p>Ils ne croient pas à une forme d’expertise supérieure, en surplomb des gens, mais à la pédagogie et à l’émancipation des individus. Leur credo est celui de l’innovation sociale, l’innovation &#8220;par les gens et pour les gens&#8221;.</p>
<p>Stéphane Vincent, directeur de <a href="http://www.la27eregion.fr">la 27e Région</a>.</p>
<p><em>Cette première édition, dont la rédaction a été coordonnée par Anne Daubrée, a été conçue comme un livre-outil, avec des entrées multiples. Il y est décrit l’application de ces méthodes dans six thèmes, qui regroupent les expériences que nous avons menées, ou que nous avons identifiées en France et dans le monde. Ces thèmes, sans ordre de priorité, sont l’éducation, la prospective territoriale, l’isolement rural, les technologies relationnelles, la modernisation administrative et les enjeux énergétiques. Chacun d’eux débute par la description d’un des projets que nous avons menés dans le cadre du programme <a href="http://territoiresenresidences.wordpress.com/">Territoires en Résidences</a>, puis se poursuit par d’autres réalisations et d’autres méthodes – une trentaine au total et dont les auteurs sont présentés en fin d’ouvrage. En conclusion de chaque partie, nous proposons quelques enseignements, à portée tactique, stratégique ou plus politique. Pour enrichir cette succession de cas, nous les avons entrecoupé d’interviews réalisées en exclusivité auprès de six personnalités : Il s’agit de François Taddei, Catherine Fieschi, Charles Leadbeater, Bernard Stiegler, Marjorie Jouen, et Patrick Viveret. En fin d’ouvrage, « les mots du design des politiques publiques » est une tentative de dessiner les contours d’un univers, fait des valeurs, des outils, des disciplines dont la maîtrise nous semble essentielle aujourd’hui.</p>
<p>Bonne lecture, et bienvenue dans le laboratoire de la 27e Région !</em></p>
<div style="width:425px" id="__ss_2725958"><strong style="display:block;margin:12px 0 4px"><a href="http://www.slideshare.net/27eregion/brochure-bilan-etape" title="Brochure Bilan Etape">Le bilan 2009 de la 27e Région</a></strong><object id="__sse2725958" width="580" height="455"><param name="movie" value="http://static.slidesharecdn.com/swf/ssplayer2.swf?doc=brochurebilanetape-091215154945-phpapp02&#038;stripped_title=brochure-bilan-etape" /><param name="allowFullScreen" value="true"/><param name="allowScriptAccess" value="always"/><embed name="__sse2725958" src="http://static.slidesharecdn.com/swf/ssplayer2.swf?doc=brochurebilanetape-091215154945-phpapp02&#038;stripped_title=brochure-bilan-etape" type="application/x-shockwave-flash" allowscriptaccess="always" allowfullscreen="true" width="580" height="455"></embed></object>
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		<title>TIC et éducation : dessiner un horizon qui ne soit pas une utopie</title>
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		<pubDate>Fri, 28 May 2010 05:50:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
				<category><![CDATA[Débats]]></category>
		<category><![CDATA[Education et formation]]></category>
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		<description><![CDATA[Il y a un mois, nous publions à l&#8217;occasion du lancement de Paris Tech Review, un essai sur l&#8217;école signé Jean Salmona. Un essai dans lequel plusieurs lecteurs ne se sont pas retrouvés, notamment du fait de  sa critique radicale de l&#8217;organisation scolaire. C&#8217;est le cas de Serge Pouts-Lajus d&#8217;Education &#038; Territoires à qui nous avons demandé de nous exposer&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Il y a un mois, nous publions à l&#8217;occasion du lancement de <em>Paris Tech Review</em>, <a href="http://www.internetactu.net/2010/04/20/apprendre-autrement-un-scenario-prospectif">un essai sur l&#8217;école signé Jean Salmona</a>. Un essai dans lequel plusieurs lecteurs ne se sont pas retrouvés, notamment du fait de  sa critique radicale de l&#8217;organisation scolaire. C&#8217;est le cas de Serge Pouts-Lajus d&#8217;<a href="http://www.education-territoires.fr">Education &#038; Territoires</a> à qui nous avons demandé de nous exposer une alternative. </p>
<p>Celle-ci, que nous publions aujourd&#8217;hui, est intéressante à plus d&#8217;un titre et d&#8217;abord, nous semble-t-il, parce qu&#8217;elle tord le cou à la sempiternelle rengaine de la révolution des TIC dans l&#8217;éducation : il n&#8217;y aura pas de grand soir de l&#8217;utilisation de l&#8217;informatique en classe, claironne Serge Pouts-Lajus. L&#8217;équipement, la formation et les ressources ne suffiront pas à faire muter le système scolaire, heureusement. On ne remplacera pas <em>&#8220;l&#8217;école par des cyberclasses et les cours magistraux par des jeux vidéo&#8221;</em>. </p>
<p>Ceci dit, reste à construire une prospective visionnaire sur la place des TIC à l&#8217;école. Faire de l&#8217;ordinateur ce qu&#8217;il est : un instrument de travail qui sert les finalités de l&#8217;éducation. Ce ne sont pas les outils qu&#8217;il faut changer, c&#8217;est la pratique de l&#8217;école comme expérience pédagogique collective. Un objectif qui semble plus modeste certes, plus réaliste, mais qui n&#8217;en est pas moins stimulant et mobilisateur. </p></blockquote>
<p>Depuis plusieurs décennies, le système éducatif dit traditionnel fait l’objet de toutes sortes de critiques, externes et internes. Certaines proviennent du &#8220;milieu TIC&#8221; et de personnes, spécialistes ou non de l’éducation, qui sont convaincues que les TIC pourraient intervenir de façon décisive dans le processus d’apprentissage et déplorent que le système scolaire n’en tire pas suffisamment parti. Les plus extrémistes de ces critiques réclament ou suggèrent une remise en cause radicale de l’organisation scolaire actuelle : inapte selon eux à exploiter le potentiel des TIC, l’école devrait être profondément remaniée, voire démantelée, pour être remplacée par une autre organisation, totalement différente et s’appuyant de façon systématique et réfléchie sur le potentiel pédagogique des TIC.</p>
<p>Il est rare que les porteurs de ces critiques aillent jusqu’à décrire en détail le dispositif d’apprentissage qui pourrait, selon eux, avantageusement remplacer l’actuelle organisation scolaire. C’est pourtant ce que fait <a href="http://www.paristechreview.com/2010/04/14/un-systeme-denseignement-secondaire-basezero/">Jean Salmona</a> dans un texte récemment <a href="http://www.internetactu.net/2010/04/20/apprendre-autrement-un-scenario-prospectif/">repris par InternetActu</a> et qui a provoqué quelques commentaires. Avant lui, l’américain <a href="http://www.papert.org/">Seymour Papert</a>, après avoir attendu en vain une mutation de l’école qui donnerait enfin leur place aux &#8220;machines à apprendre&#8221;, parvint à cette conclusion que l’école, dernière organisation de type collectiviste encore en service, était de toute façon condamnée à disparaître.</p>
<h3>Quand l&#8217;ordinateur rencontre la classe, c&#8217;est la classe qui gagne</h3>
<p>Bien que chaud partisan de l’usage des TIC dans l’éducation et, comme tout observateur attentif, conscient des défauts du système actuel d’éducation, je m’oppose à de telles analyses et je les combats à chaque fois que je le peux. On me fait parfois remarquer que la critique est facile, que la critique de la critique l’est tout autant et que l’une et l’autre gagnent à être complétées par des propositions.</p>
<p><a href="http://www.flickr.com/photos/jeremywilburn/4558319127/"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/05/ordinateurecole.jpg" alt="ordinateurecole" title="ordinateurecole" width="580" border="0" /></a><br />
<em>Image : l&#8217;ordinateur, un outil parmi d&#8217;autres dans une classe de l&#8217;université de l&#8217;Illinois <a href="http://www.flickr.com/photos/jeremywilburn/4558319127/">par Jeremy Wilburn</a>.</em></p>
<p>Les idées pour améliorer le système éducatif actuel, en l’informatisant par exemple, ne manquent pas. Elles abondent par exemple dans les deux derniers rapports remis au ministre de l’Education nationale sur le sujet (<a href="http://www.education.gouv.fr/cid21337/pour-developpement-numerique-ecole.html">E-Educ</a> et <a href="http://www.reussirlecolenumerique.fr/">Ecole numérique</a>). Toutes les mesures préconisées dans ces rapports n’ont pas été appliquées et l’on peut toujours rêver à ce qu’il adviendrait si elles l’étaient. Mais il demeure néanmoins toujours aussi difficile, après plus de vingt ans de tentatives infructueuses, de continuer à croire sérieusement que l’équipement, la formation, le développement de ressources numériques interactives et la création d’un observatoire des usages pourraient être, à eux seuls, les instruments d’une mutation du système scolaire. Même aux USA, nation la plus optimiste et la plus technologisée du monde, l’école continue de résister aux TIC et leurs partisans de s’en désoler. <a href="http://larrycuban.wordpress.com/">Larry Cuban</a>, universitaire et critique avisé des politiques publiques, le résume dans une célèbre formule : <a href="http://sdexter.net/xyz/CompMeets%20Classroom.pdf">quand l’ordinateur rencontre la classe, c’est la classe qui gagne (.pdf)</a>. De son côté, Seymour Papert compare les efforts faits pour intégrer les TIC dans l’école à ceux qu’il faudrait déployer pour concevoir un avion, par adaptations successives, en partant du modèle de la diligence à chevaux. Quant aux irréductibles optimistes qui soutiennent que les choses sont en train de bouger, il faut leur rappeler qu’ils ne sont pas les premiers à sentir ce frémissement annonciateur.</p>
<h3>Les ordinateurs savent-ils améliorer l&#8217;efficacité de l&#8217;éducation ?</h3>
<p>Renverser la table, renvoyer les réformateurs à leurs illusions, proposer le remplacement de l’école par des cyberclasses et les cours magistraux par des jeux vidéo, voilà l’option qui se fait aujourd’hui remarquer sur la place de marché des idées en vogue. Mais c’est là une radicalité de bon aloi, curieusement uniforme, et qui ne coûte pas cher à ceux qui s’en réclament, car elle ne les engage à rien de concret.</p>
<p>On aimerait surtout savoir sur quelles certitudes, scientifiques ou technologiques, une telle revendication s’appuie. Aucune preuve de la capacité des ordinateurs à améliorer l’efficacité de l’éducation n’a jamais été apportée. Aucune des promesses de l’intelligence artificielle qui aurait pu trouver un début de réalisation en éducation n’a jamais été tenue. Dans 20 ans, prophétisait Herbert Simon en 1960, l’intelligence artificielle permettra aux ordinateurs de faire ce que tout homme est capable de faire. Grâce au langage <em>Logo</em> annonçait Seymour Papert en 1980, les conditions de l’apprentissage seront radicalement modifiées avant la fin du siècle. Rien de tout cela ne s’est réalisé. Les informaticiens nous avaient promis des ordinateurs plus intelligents : ils ne sont que plus puissants et plus légers.</p>
<p>Quand bien même la science et la technique nous en fourniraient les instruments, le projet d’une refonte brutale de l’organisation scolaire est ridicule et dangereux. Ridicule, car on ne change pas une forme sociale institutionnalisée sur la base d’un raisonnement, ni même, comme le rappelait Maurice Halbwachs, d’un &#8220;effort conscient&#8221; <a href="#note01">[1]</a>. Dangereux et antidémocratique, car un tel projet alimente un courant mondialisé de déstabilisation des institutions et des traditions dont les buts sont loin d’être partagés par les peuples qui pourraient en faire les frais.</p>
<h3>TIC à l&#8217;école : Le modèle des pionniers</h3>
<p>Il est vrai cependant que quelque chose manque dans ce paysage : une prospective visionnaire sur la place des TIC dans l’éducation qui ne cèderait pas aux effets de manche ou aux promesses de grand soir, mais qui ne se limiterait pas non plus à un programme d’équipement et à l’invocation de la capacité des enseignants &#8211; que l’on sait toujours flatter au moment opportun – à trouver eux-mêmes les modes d’exploitation des merveilles technologiques mises à leur disposition. Un projet qui dessinerait un horizon lointain sans céder à la tentation de l’utopie.</p>
<p>Je dois avouer, avant de poursuivre, que je ne pense pas avoir les capacités requises pour élaborer une telle vision et que je n’ai pas non plus le goût pour le genre de spéculations que cela suppose. En revanche, je suis prêt à reconnaître que d’autres puissent avoir ce que je n’ai pas : les capacités et le goût. Mais il se trouve aussi que jusqu’à aujourd’hui je ne crois pas en avoir rencontré un seul qui ait su me convaincre.</p>
<p>Pour avancer, j’ai imaginé un chemin de traverse qui passerait, non par le raisonnement, mais par l’intuition. Pour cela, je suggère de revenir dans un passé récent, au moment où la question de la place du réseau dans l’éducation s’est originellement posée. Je le situe au milieu des années 90. A cette époque, des enseignants pionniers, utilisateurs d’Internet à des fins éducatives, apparaissent en de multiples endroits. Parmi ces pionniers, certains sont des caractères exceptionnellement intuitifs. Ils saisissent immédiatement la totalité des potentiels de la nouveauté qui surgit : dans un moment très ramassé et très intense, ils réussissent à l’adopter et à l’incarner dans une pratique qui contient en germe l’essentiel de ses virtualités. Une telle intuition n’est possible que dans ce court instant où la chose nouvelle émerge, juste avant qu’elle se déploie et submerge le champ d’action qu’elle ouvre par une multitude de concrétisations différentes.</p>
<p>Cette forme rare d’intuition chez les innovateurs peut exister, je le crois, dans toutes sortes de domaines. Celui qui me vient le premier à l’esprit, en dehors de l’éducation, est celui de l’art, particulièrement riche en personnalités intuitives. Kandinsky par exemple découvre l’art abstrait, on pourrait presque dire un beau jour, et il saisit immédiatement, d’un bloc, la totalité de ses capacités d’expression. La même idée pourrait être appliquée aux <em>Ready Made</em> de Marcel Duchamp mais peut-être aussi à certains travaux scientifiques ou techniques : tout Internet se trouve en germe dans l’intuition de Vinton Cerf et tout le Web dans celle de Tim Berners Lee. Il ne s’agit pas de prétendre que ces pionniers ou ces inventeurs auraient prévu toutes les conséquences et toutes les exploitations possibles de leur invention ou de leur pratique, mais de montrer qu’ils ont réussi à concrétiser la totalité de son potentiel dans une forme ramassée, condensée à l’extrême, une sorte de code génétique de la chose ou de l’idée nouvelle.</p>
<p>La pratique pionnière à laquelle je vais me référer pour proposer un horizon possible pour les TIC dans l’éducation est celle d’un instituteur d’une école à classe unique d’un petit village du Tarn-et-Garonne, Piquecos, près de Montauban. Certains se souviennent de cette histoire qui a eu, pendant quelques mois, l’honneur des médias. Pierre Valade, instituteur à Piquecos à cette époque, est aujourd’hui directeur du Centre départemental de documentation pédagogiquedu Lot-et-Garonne. Dans le cadre d’une étude commandée par le ministère de l’Education nationale en 1998, j’ai pu observer sa classe pendant plusieurs jours, échanger longuement avec lui et avec ses élèves. Je reproduis ci-dessous quelques extraits <a href="http://edutice.archives-ouvertes.fr/index.php?halsid=30mo2goeij9tja9to9pi7l9et1&#038;view_this_doc=edutice-00000104&#038;version=1">du rapport</a> que j’en avais tiré à l’époque (avec Sophie Tiévant). <a href="http://edutice.archives-ouvertes.fr/docs/00/00/16/32/PDF/P_A.pdf">La version intégrale de l&#8217;étude sur l&#8217;école de Piquecos est disponible en ligne (.pdf)</a>.</p>
<blockquote><h3>Observation et analyse des usages d’Interne en classe : le cas de Piquecos (1998) &#8211; Extraits</h3>
<p><strong>Une autre façon d&#8217;être enseignant</strong></p>
<p>La disposition de la classe à Piquecos est semblable à celle de nombreuses classes primaires aujourd&#8217;hui ; le bureau du maître est dans un coin de la salle, les tables des élèves se font face et sont disposées en groupes. Ce n&#8217;est pas la présence de la technologie qui étonne : l&#8217;unique poste informatique de l&#8217;école est installé dans une salle annexe. En général, les élèves sont occupés à travailler par groupes et dans le calme. L&#8217;instituteur délivre peu de cours sur un mode frontal ; souvent, il dialogue avec un groupe d&#8217;élèves, travaille seul à son bureau ou même à l&#8217;extérieur de la classe, sans que son absence paraisse perturber les élèves. Parfois le téléphone sonne, un élève décroche &#8211; il est responsable de cette tâche pour la semaine &#8211; et court chercher son instituteur si c&#8217;est nécessaire.</p>
<p>Cette observation liminaire suffirait à convaincre de l&#8217;intérêt pédagogique de l&#8217;expérience qui se déroule à Piquecos : faire travailler les élèves est, sinon le but ultime de l&#8217;éducation, du moins l&#8217;un des plus sûrs moyens de l&#8217;atteindre. L&#8217;observation attentive de l&#8217;enseignant et de ses élèves permet d&#8217;approcher certaines composantes de la pratique pédagogique que Pierre Valade est parvenu à mettre en place avec ses élèves.  </p>
<p><strong>Une pédagogie par projets collectifs</strong><br />
En mode normal, la classe fonctionne par &#8220;projets de groupe&#8221;. Les projets de groupe sont des activités limitées dans le temps, entièrement consacrées à la réalisation d&#8217;un objectif désigné de façon explicite avant que l&#8217;activité ne commence, prises en charge par un groupe d&#8217;élèves qui se répartissent la réalisation des tâches. L&#8217;aspect non conventionnel de la gestion de la classe est donc double ; d&#8217;une part la gestion par projets, d&#8217;autre part la gestion collective des projets.</p>
<p>Il serait difficile d&#8217;établir la liste complète des projets réalisés par la classe dans une année scolaire. Un embryon de liste, sous le titre &#8220;activités de la classe&#8221; figure sur le site Web. Un relevé systématique devrait aboutir à une liste de plusieurs centaines de projets de tailles très variables, conduits au cours d&#8217;une année scolaire. Le plus petit des projets peut prendre quelques minutes (une charade à faire figurer sur le site Web) ou une année entière (le cédérom sur l&#8217;eau) ; elle peut impliquer deux ou trois élèves, ou bien la classe entière. […]</p>
<p><strong>L&#8217;école comme une entreprise</strong><br />
La métaphore qui s&#8217;impose pour approcher le mode de fonctionnement de la classe est celle de l&#8217;entreprise : Pierre se comporte à bien des égards comme un entrepreneur qui fixe des objectifs à son entreprise, les exprime sous forme de projets, contrôle la bonne conduite des projets tout en laissant autant que possible l&#8217;initiative à ses &#8220;élèves-collaborateurs&#8221;. Le passage de l’instituteur dans le monde professionnel n&#8217;est sans doute pas étranger à cette situation : <em>&#8220;en travaillant dans une entreprise, j&#8217;ai découvert que ce qui compte vraiment, ce n&#8217;est pas seulement le diplôme avec lequel on entre, mais c&#8217;est être capable d&#8217;y acquérir des compétences professionnelles, de prendre des responsabilités et d&#8217;être autonome&#8221;</em>.</p>
<p>De façon quasi littérale, il applique un principe de congruence école-entreprise : <em>pour préparer les enfants à trouver leur place dans le monde du travail, c&#8217;est-à-dire dans une entreprise, le mieux consiste à faire fonctionner l&#8217;école comme une entreprise</em>. Bien entendu, derrière ce principe, il y a une conception progressiste de l&#8217;entreprise, non taylorienne, dans laquelle c&#8217;est l&#8217;autonomie des personnes et leur capacité d&#8217;initiative qui comptent. Mais surtout, et sur quoi il faut insister, c&#8217;est que, comme dans une entreprise, la fin ne doit pas être sacrifiée aux moyens, ni l&#8217;objectif aux instruments qui permettent de l&#8217;atteindre. De même qu&#8217;une entreprise qui s&#8217;informatise ne perd jamais de vue qu&#8217;elle le fait pour fabriquer de meilleurs produits, plus vite ou moins cher, pour vendre davantage, gagner plus d&#8217;argent ou en dépenser moins, l&#8217;école ne doit pas perdre de vue les objectifs éducatifs qu&#8217;elle poursuit. Dans le cas de l&#8217;école de Piquecos, les objectifs éducatifs de l&#8217;école pourraient être exprimés ainsi : <em>aider les élèves à devenir autonomes pour les rendre aptes, entre autres, à travailler dans des entreprises</em>.</p>
<p>Le principe de congruence entre l&#8217;école et l&#8217;entreprise conduit naturellement à fixer les objectifs de l&#8217;école, non pas sur une base individuelle, mais collective. Dans une entreprise, ce n&#8217;est pas la réussite de chaque employé qui compte, mais celle de l&#8217;entreprise, c&#8217;est-à-dire celle du groupe. De même, dans la classe de Piquecos, c&#8217;est la performance de la classe dans son ensemble qui est valorisée. D&#8217;où un intérêt beaucoup moins marqué que dans les classes traditionnelles pour les destins individuels : hormis deux cas, celui d&#8217;une élève exceptionnellement bonne, et d&#8217;une autre en situation difficile, la seule qui ne semble pas tirer parti du cadre pédagogique, la mention de cas individuels est très rare au cours des entretiens avec l&#8217;instituteur.</p>
<p><strong>Expression et gestion des projets</strong><br />
Dans le mode de gestion de la classe par projets collectifs, la nature des projets, leur apparition et leur appropriation par les élèves, sont des questions centrales. Il ne suffit pas en effet d&#8217;avoir des idées et de lancer des projets pour mobiliser les élèves. C&#8217;est ici que le savoir-faire, l&#8217;expérience, mais également le talent et la personnalité de l&#8217;enseignant se révèlent. Pratiquement, les projets se déroulent très classiquement en trois phases : préparation &#8211; réalisation &#8211; exploitation. Le plus souvent, c&#8217;est seulement la phase centrale de réalisation qui requiert l&#8217;usage réel de la technologie ; mais en terme de durée, c&#8217;est une phase très courte. C&#8217;est la raison pour laquelle le temps passé sur les machines est réduit. La phase de préparation est longue ; c&#8217;est à ce niveau que Pierre est le plus directif et le plus présent. Il montre ainsi à ses élèves qu&#8217;un bon projet est un projet bien préparé. […]</p>
<p><strong>Une autre façon d&#8217;être élève</strong><br />
A Piquecos, la technologie, et en particulier Internet, semblent omniprésents, indirectement du fait de la médiatisation de la classe (c&#8217;est à cause d&#8217;Internet que les journalistes viennent à Piquecos) et directement par la nature des activités et des projets. Cependant, le temps effectivement passé sur les machines par les élèves est en réalité faible : une demi-heure chaque matin pour quelques élèves, par rotation, une demi-journée par semaine pour l&#8217;ensemble de la classe. L&#8217;école sacrifie pourtant beaucoup, mais qualitativement, à la technologie dans la mesure où de nombreux projets de la classe font appel à la technologie à un moment ou à un autre, soit qu&#8217;elle est la cible principale du projet (cas du cédérom sur l&#8217;eau, de la création du site Web), soit qu&#8217;elle apparait comme un instrument possible pour la recherche (astronomie), soit encore que ce qu&#8217;elle produit est exploité pour un travail dérivé (exemple des deux exercices en mathématiques et français évoqués plus haut). Ce n&#8217;est pas le fruit du hasard. A l&#8217;évidence, l&#8217;instituteur retient les thèmes des projets qu&#8217;il propose à la classe en fonction de possibles exploitations d&#8217;Internet. Notamment parce qu&#8217;il privilégie systématiquement les projets fondés sur la communication. Mais il y a aussi, dans le cas de Piquecos, un effet d&#8217;entraînement : comme tout bon entrepreneur, Pierre est opportuniste ; il réagit aux sollicitations extérieures qui surviennent ici le plus souvent par Internet, donc par la technologie ; c&#8217;est naturellement par la même voie que l&#8217;école y répond.</p>
<p>Cet usage particulier de la technologie va être analysé du point de vue des élèves sous deux angles ; d&#8217;une part celui du rapport que les élèves entretiennent avec l&#8217;outil technologique lui-même, d&#8217;autre part celui du mode d&#8217;acquisition et de transmission des compétences technologiques au sein de la classe.</p>
<p><strong>Un rapport familier à la technologie</strong><br />
L&#8217;école de Piquecos est sous le feu des médias, non pas parce qu&#8217;il s&#8217;y pratique une pédagogie innovante, mais parce qu&#8217;on y utilise Internet. Les médias se déplacent dans ce village retiré pour cette seule raison. On pourrait donc craindre que les élèves, et l&#8217;instituteur lui-même aient tendance à survaloriser l&#8217;objet qui leur vaut tant d&#8217;égards. En fait, ce détournement d&#8217;attention ne semble pas avoir lieu.</p>
<p>Le rapport à la technologie, pour Pierre comme pour ses élèves, n&#8217;est pas idolâtre comme il l&#8217;est trop souvent, non seulement dans les écoles, mais aussi dans les familles ou même dans les entreprises. Un tel travers ne semble pas exister à Piquecos. Ici, pour toute activité, l&#8217;objectif visé est toujours défini indépendamment de la technologie. Il s&#8217;agit d&#8217;abord de rédiger un journal, d&#8217;inventer une charade, de réaliser un dossier sur tel sujet, une interview. Une grande partie des activités s&#8217;exprime en terme de communication : il ne s&#8217;agit pas seulement de réaliser un journal, mais de le distribuer, pas seulement d&#8217;inventer une charade, mais de la proposer à d&#8217;autres. Jamais le moyen utilisé pour atteindre l&#8217;objectif ne se substitue à celui-ci. Cette priorité laissée aux objectifs découle directement de la logique de fonctionnement de la classe par projets telle qu&#8217;elle est décrite plus haut. Comme les élèves sont, au sein du groupe-classe ou des sous-groupes projets, en permanence impliqués dans un ou plusieurs projets, ils sont encouragés à ne pas perdre de vue leurs objectifs, souvent très concrets.</p>
<p>Le rapport familier à la technologie est d&#8217;abord celui de Pierre : il n&#8217;hésite pas à confier l&#8217;appareil photographique numérique ou la caméra à un élève lors d&#8217;une sortie à la pente d&#8217;eau de Montech dans le cadre de la préparation du cédérom sur l&#8217;eau ; le micro-ordinateur est souvent déplacé et, d&#8217;une façon générale, traité sans ménagement. La relation de l&#8217;instituteur avec les objets technologiques, directe, presque brutale, entre en résonance avec le comportement spontané des enfants, mais pas seulement au niveau du rapport physique avec la machine ; elle induit des représentations mentales, notamment celles qui concernent le statut des compétences attachées à l&#8217;utilisation des machines.</p>
<p><strong>Statut des compétences techniques</strong><br />
La question de l&#8217;acquisition et de la maîtrise des compétences nécessaires à l&#8217;utilisation des technologies est, pour l&#8217;éducation, une question délicate, sans cesse débattue. En principe, on s&#8217;accorde à considérer que les savoirs technologiques ne doivent pas être enseignés en tant que tels : l&#8217;informatique n&#8217;est pas une nouvelle discipline, mais un nouvel instrument pour traiter les disciplines existantes. Au-delà de cette position de principe, l&#8217;utilisation concrète des machines par les élèves pose tout de même aux enseignants des questions pratiques qu&#8217;il leur faut bien résoudre au jour le jour. Quoique l&#8217;on fasse, les élèves doivent apprendre à se servir des outils mis à leur disposition&#8230;</p>
<p>Les enfants de la classe que nous avons interrogés sont bien conscients qu&#8217;ils vivent un moment un peu particulier de leur scolarité. C&#8217;est Noë qui exprime le mieux ce sentiment lorsqu&#8217;on lui fait remarquer qu&#8217;il a bien de la chance de pouvoir communiquer avec le monde entier grâce à Internet ; il acquiesce puis ajoute : <em>&#8220;j&#8217;ai surtout de la chance d&#8217;avoir Monsieur Valade comme instituteur&#8221;</em>. Au-delà de cette remarque qui résume le climat exceptionnel de confiance et de gratitude qu&#8217;éprouvent les enfants vis-à-vis de leur enseignant, ce qui frappe c&#8217;est que ce n&#8217;est pas pour ses compétences en informatique que l&#8217;instituteur est apprécié. Pierre n&#8217;est pas informaticien : il exploite la machine et les logiciels de façon très spontanée. Le fonctionnement de la plupart des commandes est implicite et leur mise en œuvre n&#8217;est jamais techniquement très difficile.</p>
<p>Finalement, les compétences requises pour se servir d&#8217;un ordinateur, d&#8217;un traitement de texte ou d&#8217;un éditeur de pages HTML sont perçues comme des compétences sans valeur intrinsèque. Elles ne confèrent à celui qui les maîtrise, aucun prestige particulier. Et d&#8217;ailleurs, elles ne sont même pas enseignées ! Du coup, lorsqu&#8217;on demande à Pierre qui sait faire quoi avec l&#8217;ordinateur, il avoue l&#8217;ignorer. Pourtant, les compétences existent chez les élèves et il nous apparut intéressant de chercher à savoir de quelle façon elles se diffusaient. […]</p>
</blockquote>
<h3>Douze ans après : les leçons de Piquecos</h3>
<p>Les lignes qui précèdent ont été écrites il y a douze ans, une éternité dans l’histoire d’Internet. Et pourtant&#8230; Que croyons-nous avoir inventé de vraiment nouveau depuis lors ? Les réseaux sociaux ? Une plaisanterie. Le réseau était social dès sa naissance. Ce qui est nouveau, peut-être, c’est l’ampleur qu’a prise aujourd’hui la marchandisation de la sociabilité. Mais pour ce qui intéresse l’éducation, les avancées technologiques des dernières années peuvent être considérées comme mineures.</p>
<p>La vision que l’expérience de Piquecos m’inspire s’inscrit dans le cadre de l’institution scolaire et dans la continuité des traditions régionales et nationales sur lesquelles l’école française s’est construite et se maintient. Elle constitue la forme institutionnalisée de l’éducation à laquelle je suis, comme l’instituteur de Piquecos et la plupart de mes concitoyens, fermement attaché.</p>
<p>La pratique observée à Piquecos en 1998 n’est porteuse d’aucune volonté de rupture radicale avec cette forme. Elle invite cependant à dessiner un possible avenir des TIC dans l’éducation autour de trois idées. La première concerne le statut de l’instrument informatique, les deux autres les pratiques scolaires.</p>
<h3>L’ordinateur comme instrument de travail</h3>
<p>Rappeler d’abord cette banalité : apprendre est un travail.</p>
<p>A Piquecos, les élèves travaillent tous, beaucoup, davantage que dans d’autres écoles où c’est généralement l’enseignant, équipé ou non d’ustensiles informatiques, qui travaille le plus. Ici, les élèves s’affairent, ils ont des projets à faire avancer, la classe est une ruche. La qualité proprement éducative du travail des élèves, c’est l’enseignant qui en est le garant. Nous nous contenterons de signaler ici que la quasi-totalité des projets auxquels les élèves contribuent passe à un moment ou à un autre par le truchement de l’informatique et du réseau. L’observation montre surtout que l’ordinateur est un instrument de travail souvent sollicité par les élèves et, si l’on en juge par l’intensité de leur engagement, un instrument fécond et mobilisateur. Ces qualités tiennent moins à l’objet lui-même qu’à la nature des projets réalisés et qui sont, pour le dire en deux mots, des projets de production et de diffusion de biens culturels originaux.</p>
<p>Plus précisément encore : l’ordinateur est un instrument de travail intellectuel auquel le réseau fournit un cadre social et culturel (l’expression publique et la communication étendue) qui sert parfaitement bien les finalités de l’éducation. Et contrairement à ce que pensent Papert et tous les renverseurs de tables, le cadre scolaire, non seulement n’est pas incompatible avec l’exploitation pédagogique de l’informatique connectée, mais se révèle particulièrement bien adapté à des activités de ce type. La pratique observée à Piquecos en fournit une preuve et une illustration que j’estime très convaincantes. Il serait facile de montrer que cet exemple particulier est transposable à tous les niveaux de l’enseignement et à toutes les disciplines : de multiples observations et témoignages d’enseignants ayant travaillé dans ce sens pourraient être mobilisés pour le démontrer.</p>
<h3>L’école comme expérience pédagogique collective</h3>
<p>On croit avoir tout dit lorsque l’on a prononcé le mot de socialisation : l’école est un lieu de socialisation. Soit. Mais de quelle façon cette socialisation est-elle acquise, transmise, pratiquée dans le contexte scolaire ? Des cours de morale et d’instruction civique ? La mise en place de procédures imposant aux jeunes le respect scrupuleux des règles instituées et de l’autorité des adultes ? Chaque époque, chaque culture, choisit les solutions qui lui conviennent. L’école américaine, marquée par la philosophie de John Dewey, fait de l’école un laboratoire de la pratique démocratique. L’école française, marquée par la pensée d’Emile Durkheim, fait de l’école un lieu de formation du citoyen, libre et autonome <a href="#note02">[2]</a>.</p>
<p>Incontestablement, les pratiques de l’école française ont beaucoup perdu de leur efficacité en matière de socialisation : elles ont besoin d’être révisées. A cela également les TIC peuvent contribuer. C’est ce qu’illustre l’expérience de Piquecos.</p>
<p>Après que Pierre Valade m’eût répété plusieurs fois que la conquête de l’autonomie constitue la finalité pédagogique centrale de sa démarche, je m’étonne : comment peux-tu dire cela alors que tous les projets dans lesquels tes élèves sont engagés sont des projets de groupe ? L’autonomie n’est-elle pas la capacité de faire les choses seul, sans l’aide de qui que ce soit ? Non, me répond-il, pour moi, l’autonomie c’est la capacité de prendre sa part dans un projet collectif. Magnifique définition que je n’ai jamais oubliée.</p>
<p>La pratique de Piquecos ouvre une perspective nouvelle à laquelle j’adhère volontiers : elle fait de l’école un lieu de formation de travailleurs aptes à l’action collective. Elle présente, pour mon propos, un avantage particulier dans la mesure où le numérique, grâce à ses propriétés spécifiques d’intangibilité et de capacité au traitement automatique, forme un substrat favorable à des projets collectifs. Par là même, elle indique à l’école française une voie possible qui pourrait lui permettre de renouer avec l’objectif de socialisation qui lui reste assigné.</p>
<h3>L’école comme articulation du local sur le global</h3>
<p>Il faut tout un village pour élever un enfant dit le proverbe. C’est vrai, mais aujourd’hui plus que jamais, la mission du village éducateur s’étend bien au-delà de la localité. L’école a le devoir d’articuler le local sur le global, à ses multiples niveaux concentriques : régional, national, continental, mondial. L’éducation est une entrée dans la culture, laquelle dépasse toujours et de très loin, les limites du village.</p>
<p>Inutile de rappeler ici la contribution majeure du réseau à cette finalité de l’éducation. Le réseau est bien cette fenêtre ouverte sur le monde, sur les savoirs construits aussi bien que sur les savoirs en construction, il est bien cette incarnation inattendue de l’idéal de Jean-Jacques Rousseau d’une éducation s’alimentant sans intermédiaire aux réalités du monde. Mais l’intuition de Pierre Valade à Piquecos nous dit bien davantage que cela. Elle nous rappelle d’abord le rôle essentiel de l’enseignant dans cette exploration et cette conquête : organisateur, guide, soutien cognitif et affectif de chaque élève. Elle nous dit aussi l’importance de l’ancrage de cette conquête dans la matérialité de la localité, celle de l’école elle-même, des bâtiments, de la ville ou du village, de la rue, de la communauté humaine qui l’entoure et dont elle est l’émanation. L’informatique est un dispositif issu de la culture lointaine qu’il faut installer dans l’espace physique de l’école et avec lequel chacun doit se colleter.</p>
<p>Sur ce plan aussi, l’école française apparaît aujourd’hui singulièrement défaillante. Il lui faut rompre avec cet idéal douteux de sanctuaire, isolé et protégé de ce qui lui est extérieur. Il lui faut aussi, de façon plus triviale, achever le processus de décentralisation dans lequel elle s’est engagée il y a vingt-cinq ans et auquel elle continue de résister. A ces conditions, les TIC pourront s’inscrire utilement dans son horizon.</p>
<p>Serge Pouts-Lajus, <a href="http://www.education-territoires.fr">Education &#038; Territoires</a>.</p>
<p><em>Serge Pouts-Lajus, associé-fondateur d&#8217;<a href="http://www.education-territoires.fr">Education &#038; Territoires</a>, est un consultant et expert reconnu dans le domaine des TICE et auteur de nombreuses publications sur la question de l&#8217;école à l&#8217;heure des nouvelles technologies.</em></p>
<p>_____<br />
Notes</p>
<p><a name="note01">1.</a> &#8220;Une société ne passe pas d’une organisation à une autre en vertu d’un effort conscient de ses membres qui se donneraient de nouvelles institutions en vue des avantages réels qu’ils en tireront. Comment les connaîtraient-ils, avant que ces institutions n’eussent fonctionné, et n’eussent fonctionné précisément dans leur groupe ?&#8221; in Maurice Halbwachs, <em>Les cadres sociaux de la mémoire</em>, 1925, réédité par Albin Michel en 1994.<br />
<a name="note02">2.</a> Denis Meuret, <em>Gouverner l’école, Une comparaison France / Etats-Unis</em>, PUF, 2007.</p>
]]></content:encoded>
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		<title>Lettre ouverte à ceux qui n&#8217;ont rien à cacher</title>
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		<pubDate>Fri, 21 May 2010 08:52:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Jean-Marc Manach</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#8220;Apportez-moi deux lignes du plus honnête homme et j&#8217;y découvrirai de quoi le faire pendre.&#8221;
&#8211; Louis-Benoît Picard, inspiré de cette citation attribuée au Cardinal de Richelieu : &#8220;Avec deux lignes d’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent&#8220;.

On entend souvent dire que &#8220;seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ont quelque chose à&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>&#8220;<em>Apportez-moi deux lignes du plus honnête homme et j&#8217;y découvrirai de quoi le faire pendre.</em>&#8221;<br />
&#8211; <a href="http://j.mp/c9TeJJ">Louis-Benoît Picard</a>, inspiré de cette citation <a href="http://books.google.fr/books?id=NQZbAAAAQAAJ&#038;pg=PA66&#038;dq=inauthor:%22Françoise+Bertaut+de+Motteville%22+innocent&#038;cd=1#v=onepage&#038;q=inauthor%3A%22Françoise%20Bertaut%20de%20Motteville%22%20innocent&#038;f=false">attribuée</a> au Cardinal de Richelieu : &#8220;<em>Avec deux lignes d’écriture d’un homme, on peut faire le procès du plus innocent</em>&#8220;.
</p></blockquote>
<p>On entend souvent dire que &#8220;<em>seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ont quelque chose à cacher</em>&#8220;, remarque &#8220;<em>de bon sens</em>&#8221; allègrement utilisée par ceux que ne dérangent pas -voire qui défendent- l&#8217;extension des mesures, contrôles et lois sécuritaires, et des technologies de surveillance qui leur sont associées. </p>
<p>Il fut un temps où la peine de mort relevait elle aussi du &#8220;<em>bon sens</em>&#8220;, tout comme auparavant l&#8217;interdiction faite aux femmes d&#8217;aller voter, ou encore le fait que les &#8220;<em>nègres</em>&#8221; et &#8220;<em>bougnoules</em>&#8221; ne pouvaient pas avoir les mêmes droits que ceux qui les avaient colonisés. </p>
<p>L&#8217;abolition de la peine de mort, tout comme le droit des femmes à aller voter, sans parler du droit des peuples à l&#8217;auto-détermination, ont été adoptés alors même que le &#8220;<em>peuple</em>&#8221; y était pourtant majoritairement opposé, par des hommes politiques ayant compris qu&#8217;il en allait des droits et libertés inhérents à ce que l&#8217;on appelle une démocratie.</p>
<p>En attendant de savoir jusqu&#8217;où notre société ira vers une prolifération de &#8220;<em>Big Brothers</em>&#8220;, ou si nous parviendrons à enrayer cette mécanique infernale, et à trouver les parades et arguments susceptibles de mettre un terme à la <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/01/08/scanners-terrorisme-sexe-et-demagogie/">paranoïa sécuritaire</a> de ceux qui nous gouvernent.</p>
<p>In fine, ou en résumé : le problème, c&#8217;est le voyeur, pas celui dont l&#8217;intimité ou la vie privée est ainsi violée. Les paranoïaques ne sont pas ceux qui s&#8217;étonnent d&#8217;être surveillés, mais ceux qui veulent surveiller tout le monde à tout prix. La question n&#8217;est pas de savoir si nous avons quelque chose à cacher, mais de renvoyer la question à ceux qui veulent nous &#8220;<em>protéger</em>&#8221; à l&#8217;insu de notre plein gré. </p>
<p>Dans une démocratie, c&#8217;est à l&#8217;accusation d&#8217;apporter les preuves de la culpabilité des suspects, pas à ces derniers d&#8217;apporter les preuves de leur innocence. Le problème des atteintes à la vie privée est éminemment politique, voire idéologique. Ce qu&#8217;il convient de démontrer, et ce que la presse &#8220;<em>people</em>&#8221; révèle relativement bien, par ailleurs. </p>
<p>Car ce qui pose problème aux &#8220;<em>people</em>&#8220;, ce n&#8217;est pas d&#8217;être exposé au regard du public : ils en vivent; ce qui leur pose problème, c&#8217;est l&#8217;intrusion dans leur vie privée : ils voudraient juste avoir le &#8220;<em><a href="http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ridc_0035-3337_1980_num_32_4_3773">droit d&#8217;être laissé seul</a></em>&#8220;, pour reprendre la <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Brandeis#cite_note-9">fameuse définition</a> de la vie privée que donna Louis Brandeis, avocat et membre de Cour suprême des États-Unis, à la fin du XIXe siècle : </p>
<blockquote><p>&#8220;Ceux qui ont rédigé notre constitution entendaient sécuriser les conditions favorables à la poursuite du bonheur. Ils reconnaissaient l&#8217;aspect spirituel de la nature humaine, de ses sentiments et de son intelligence. Ils savaient que seulement une part des peines, plaisirs et satisfactions de la vie sont à trouver dans les choses matérielles. Ils cherchaient à protéger les Américains dans leurs croyances, leurs pensées leurs émotions et leurs sensations. Ils ont donné contre le gouvernement le droit d&#8217;être laissé seul &#8211; le plus étendu des droits et le plus estimé pour les êtres civilisés&#8221;</p></blockquote>
<div align="center"><a href="http://www.starling-fitness.com/archives/2009/08/14/postsecret-nothing-to-hide-behind/"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/1004postsecretnothingtohidebehind-450x278.jpg" alt="postsecretnothingtohidebehind-450x278" title="postsecretnothingtohidebehind-450x278" width="450" height="278" class="alignnone size-full wp-image-10321" /></a></div>
<h3>Quand on cherche, on trouve</h3>
<blockquote><p>&#8220;<em>Le secret d&#8217;une autorité, quelle qu&#8217;elle soit, tient à la rigueur inflexible avec laquelle elle persuade les gens qu&#8217;ils sont coupables</em>&#8220;.<br />
&#8211; Raoul Vaneigem</p></blockquote>
<p>Il existe de très nombreuses façons d&#8217;attenter à la vie privée de quelqu&#8217;un, et que même ceux qui n&#8217;ont &#8220;<em>rien à cacher</em>&#8221; peuvent en faire les frais. </p>
<p>Les milliers de Français nés à l&#8217;étranger qui, l&#8217;an passé, ont <a href="">connu les pires difficultés</a> pour renouveler leurs papiers, parce que suspectés de fraudes aux titres d&#8217;identité par des fonctionnaires tatillons ou suspicieux, devant leur rapporter moult papiers et preuves de filiation et de nationalité, n&#8217;avaient rien à cacher. </p>
<p>Ce SDF qui s&#8217;est vu refuser le renouvèlement de son RSA, au motif qu&#8217;il était <a href="http://www.collectif-rto.org/spip.php?article838">trop propre</a>, tout comme cette mère de famille qui a connu pareille mésaventure parce qu&#8217;on la <a href="http://www.collectif-rto.org/spip.php?article823">soupçonnait de ne plus être célibataire</a>, et qui dut faire le tour de ses voisins pour leur demander de témoigner qu&#8217;aucun homme ne vivait chez elle (la contrôleuse de la CAF vint fouiller ses tiroirs en lui demandant à qui appartenait les petites culottes), n&#8217;avaient eux non plus rien à se reprocher.</p>
<p>Branly Nsingi, un Congolais  de 21 ans résidant en France, parti en vacances en Côte d&#8217;Ivoire et qui y est <a href="http://numerolambda.wordpress.com/2010/03/08/la-biometrie-tue/">décédé d&#8217;une crise cardiaque</a> après que les autorités lui aient refusé de rentrer à Paris parce que son passeport n&#8217;était pas biométrique (le même avait pourtant été validé au départ), ou encore ces 32 Marocains placés en rétention, et expulsés, alors qu&#8217;ils&#8230; <a href="http://www.rue89.com/2010/02/15/2010-deja-32-marocains-qui-rentraient-chez-eux-expulses-138658">rentraient tranquillement chez eux</a>, n&#8217;avaient rien fait de mal, ce qui ne les a pas empêchés d&#8217;être pris dans la nasse de cette société de surveillance et de son usine à gaz sécuritaire qui renversent la charge de la preuve.</p>
<p>Dans le meilleur des mondes, policiers et gendarmes ne feraient jamais de fautes de frappe au moment de saisir le nom d&#8217;un suspect, et de ce dont il a été suspecté, dans leurs fichiers de suspects. Dans les faits, nombreuses sont les victimes qui sont fichées comme suspectes, sans parler des problèmes d&#8217;homonymie, d&#8217;absences de mises à jour des fichiers, de détournements de ces fichiers&#8230; En 2008, la CNIL a ainsi recensé <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/01/21/en-2008-la-cnil-a-constate-83-derreurs-dans-les-fichiers-policiers/">83% d&#8217;erreurs</a> dans les fichiers policiers qu&#8217;elle a été amenés à contrôler.</p>
<p>Dans le meilleur des mondes, ceux qui sont payés pour regarder, toute la journée, les écrans de contrôle des caméras de vidéosurveillance, ne feraient jamais de délit de faciès, et ne se permettraient jamais de zoomer sur les décollettés de ces dames. <a href="http://www.internetactu.net/2009/08/31/technologies-de-surveillance-ou-de-discrimination/">Dans les faits</a>, &#8220;<em>15% du temps passé par les opérateurs devant leurs écrans de contrôle relèverait du voyeurisme, 68% des noirs qui sont surveillés le sont sans raison spéciale, tout comme 86% des jeunes de moins de 30 ans, et 93% des hommes</em>&#8220;.</p>
<div align="center"><a href="http://www.no-cctv.org.uk/materials/lsb_campaign/nothing_to_hide_thumb.jpg"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/nothing_to_hide_thumb.jpg" alt="nothing_to_hide_thumb" title="nothing_to_hide_thumb" width="500" height="354" class="aligncenter size-full wp-image-10325" /></a></div>
<p>Dans le meilleur des mondes, les employeurs n&#8217;espionneraient jamais la vie privée de leurs salariés, pas plus que les époux jaloux, non plus que les parents suspicieux, ne se permettraient d&#8217;installer de mouchards dans l&#8217;ordinateur ou le téléphone portable de leurs maris, femmes ou enfants. </p>
<p>Sauf que nous ne sommes pas dans le meilleur des mondes, et que si la loi est censée empêcher ce genre de détournement de fichiers et d&#8217;atteintes à la vie privée, elle est rarement appliquée, d&#8217;autant que ceux qui sont ainsi espionnés, surveillés, à leur insu, sont souvent en situation d&#8217;infériorité hiérarchique face à ceux qui abusent ainsi de leurs pouvoirs.</p>
<p>Nombreux sont ceux qui n&#8217;ont rien à se reprocher, mais qui, pourtant, se voient suspectés, voire mis en accusation, par des surveillants, contrôleurs et représentants de l&#8217;administration ou de l&#8217;autorité agissant en-dehors de tout cadre judiciaire. Dès lors, et non content de ne pas pouvoir être assisté par un avocat, ce n&#8217;est, trop souvent hélas, pas à l&#8217;administration, à la fois juge et procureur, d&#8217;apporter la preuve de votre &#8220;<em>culpabilité</em>&#8220;, mais à la personne suspectée d&#8217;apporter la preuve de son &#8220;<em>innocence</em>&#8220;&#8230; </p>
<p>Ce n&#8217;est pas parce que vous n&#8217;avez rien à cacher que rien ne vous sera, un jour, reproché. Quand on cherche, on trouve, toujours. </p>
<h3>Vidéosurveiller les chambres à coucher ?</h3>
<blockquote><p>&#8220;<em>Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous n’avez pas à avoir peur d’être filmés&nbsp;!</em>&#8221;<br />
&#8211; <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/09/15/hortefeux-fustige-la-videosurveillance-dont-il-a-fait-lobjet/">Brice Hortefeux</a>. Le lendemain, LeMonde.fr publiait la vidéo de son dérapage sur les arabes&#8230;</p></blockquote>
<p>Dans la société de surveillance, de contrôle et de suspicion, le problème, ce n&#8217;est pas Orwell, c&#8217;est Kafka, ce qu&#8217;a très opportunément souligné Daniel Solove, professeur de droit à l’université George Washington, dans un remarquable article intitulé <a href="http://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=998565">&#8220;Je n&#8217;ai rien à cacher&#8221;, et autres malentendus au sujet de la vie privée</a>, qui a largement inspiré Hubert Guillaud dans son article sur <a href="http://www.internetactu.net/2009/10/21/la-valeur-sociale-de-la-vie-privee/">la valeur sociale de la vie privée</a>.</p>
<p>Permettez-moi une remarque &#8220;<em>de bon sens</em>&#8220;. En suivant la logique de ceux qui estiment que &#8220;<em>seuls ceux qui ont quelque chose à se reprocher ont quelque chose à cacher</em>&#8220;, et qu&#8217;il faudrait donc tout mettre en oeuvre pour que la peur &#8220;<em>change de camp</em>&#8220;, le meilleur moyen serait d&#8217;installer des caméras&#8230; à l&#8217;intérieur de nos maisons, appartements, mais également dans les voitures, voire sur nos vêtements, comme l&#8217;<a href="http://www.politis.ch/carnets/2010/02/04/videosurveillance-et-pourquoi-pas-dans-nos-chambres-a-coucher/">expliquait</a> brillamment Anastassia Tsoukala, juriste, criminologue, et maître de conférences à Paris XI lors d&#8217;une table ronde organisée lors du colloque &#8220;<em>Identification et surveillance des individus : quels enjeux pour nos démocraties</em>&#8221; au Centre Pompidou, en janvier 2009 : </p>
<p><object width="550" height="413"><param name="movie" value="http://www.dailymotion.com/swf/video/xbrf3a?width=550&amp;autoPlay=0&amp;start=&amp;additionalInfos=0&amp;foreground=%23F7FFFD&amp;highlight=%23FFC300&amp;background=%23171D1B&amp;hideInfos=0&amp;colors=background%3A171D1B%3Bforeground%3AF7FFFD%3Bspecial%3AFFC300%3B"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed type="application/x-shockwave-flash" src="http://www.dailymotion.com/swf/video/xbrf3a?width=550&amp;autoPlay=0&amp;start=&amp;additionalInfos=0&amp;foreground=%23F7FFFD&amp;highlight=%23FFC300&amp;background=%23171D1B&amp;hideInfos=0&amp;colors=background%3A171D1B%3Bforeground%3AF7FFFD%3Bspecial%3AFFC300%3B" width="550" height="413"></embed></object></p>
<blockquote><p>
Le premier argument qui est avancé pour justifier les politiques et les moyens de la vidéosurveillance, c’est l’argument de la sécurité. Par extension, c’est pour notre bien que nous devons accepter le sacrifice de notre vie privée. Un corollaire est que ceux qui s&#8217;opposent à ce type de technique ont quelque chose à cacher. Soit. On peut donc s’attendre à ce qu’on applique la même logique à tous les contextes. </p>
<p>Or il s’avère que toutes les enquêtes de criminologie démontrent clairement que l’espace le plus criminogène, c’est-à-dire où se commet le plus d’infractions dans nos villes contemporaines, ce n’est pas la rue, mais c’est notre domicile et surtout nos chambres à coucher. C’est là où sont commis les violences conjugales, les cas d’inceste, de viol, de maltraitance d’enfants, etc. </p>
<p>Nous avons là des milliers de victimes réelles, et pas hypothétiques. Devrions-nous alors au nom de la violation de toute une série de valeurs sociales incontestables (le droit à la vie, à la famille, à la protection de l&#8217;enfance, etc.) accepter l’installation de caméras de surveillance dans nos chambres à coucher ?</p>
<p>Si on est cohérent, il faudrait dire que oui ! Et ceux qui s&#8217;y opposeraient auraient forcément quelque chose à cacher. Parce qu&#8217;on ne peut pas dire que la protection de la pudeur serait un contre-argument efficace pour contre-carrer la protection de toutes ces valeurs sociales.</p>
<p>Tout ça pour dire que les logiques qui lient protection de la sécurité et hausse de la surveillance sont loin d&#8217;être évidentes. Ces questions nous ramènent à notre notion de la vie privée. La question n&#8217;est pas évidente. Nous avons de multiples perceptions de la vie privée, une surveillance consentie, choisie, et une surveillance imposée, par la police. </p>
<p>Et comme nous n&#8217;avons rien à cacher, nous acceptons les Facebook, les blogs, les émissions de télé-réalité, etc., nous acceptons sans trop de problèmes les pass Navigo, les GPS, les portables, les cartes bleues, mais nous réagissons lorsque nous perdons le contrôle. </p>
<p>Mais là aussi il y a une illusion parce que la majeure partie des informations diffusées sur l&#8217;internet ou ailleurs peuvent être récupérées à notre insu, par des acteurs aussi bien publics que privés.</p>
<p>La question est de savoir si nous sommes vraiment sûrs de prendre des décisions en connaissance de cause. J&#8217;en doute fort : dans la plupart des cas, nous ignorons la plupart des enjeux, et nous pensons, de manière illusoire, que tant que nous contrôlons la diffusion première des informations, nous ne sommes pas en danger.
</p></blockquote>
<h3>Des caméras dans des doudous</h3>
<p>Allons-y franco : être dotés de caméras filmant, en permanence, l&#8217;intégralité de ce que l&#8217;on vit rendrait bien plus facile l&#8217;identification des voleurs, violeurs, criminels et délinquants. Et dans la mesure où la majeure partie des actes de pédophilie ont lieu au sein même du cercle familial, et sont souvent le fait du père, d&#8217;un oncle, grand-père, d&#8217;un entraîneur, prêtre, enseignant (voire <a href="http://www.eurowrc.org/01.eurowrc/06.eurowrc_fr/canada/36.fr_canada.htm">de la mère</a>, aussi), le meilleur moyen de combattre la pédophilie serait donc d&#8217;équiper tous les enfants (ou leurs chambres, les gymnases ou les presbytères) de caméras de vidéosurveillance.</p>
<p><a href="http://www.zazzle.fr/copie_1984_de_propagande_dinsoc_poster-228191960953285916"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/1004NothingToHide.jpg" alt="1004NothingToHide" title="1004NothingToHide" width="279" height="375" class="alignright size-full wp-image-10324" hspace="3" vspace="3" align="right" /></a>Aucun pays n&#8217;a, pour autant, décidé de généraliser à ce point l&#8217;installation de caméras de vidéosurveillance, pour la simple et bonne raison que, d&#8217;une part cela coûterait trop cher, que d&#8217;autre part cela constituerait une atteinte à la vie privée de tous ceux qui (la majorité des gens) ne sont pas victimes de crimes ou de viols. </p>
<p>Dans une démocratie, il serait difficile d&#8217;imposer des systèmes de vidéosurveillance dans des espaces privés. Mais dans les espaces publics, rien ne s&#8217;y opposerait, et le projet de loi LOPPSI prévoit d&#8217;ailleurs explicitement la possibilité, pour l&#8217;Etat, d&#8217;<a href="http://www.lemonde.fr/technologies/article/2010/02/12/l-etat-pourra-imposer-aux-maires-l-installation-de-cameras-de-videosurveillance_1304825_651865.html">imposer</a> aux maires récalcitrants l&#8217;installation de caméras.</p>
<p>En Grande-Bretagne, 85% des établissements scolaires <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/04/02/grande-bretagne-10-des-lycees-videosurveillent-leurs-toilettes/">seraient équipés</a> de systèmes de vidéosurveillance, et 10% en auraient même dotés leurs toilettes. Les services sociaux peuvent par ailleurs placer des familles pauvres et en difficulté dans des appartements <a href="http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/article/big-brother-assistante-sociale/">vidéosurveillés 24h/24</a> afin de s&#8217;assurer qu&#8217;ils sont capables de s&#8217;occuper de leurs enfants.</p>
<p>Aux Etats-Unis, le scandale du <a href="http://queau.eu/?p=1023">WebcamGate</a> a révélé que les webcams des ordinateurs portables confiés à des adolescents par leur lycée pouvaient être activés à distance. Officiellement, il s&#8217;agissait de pouvoir les retrouver en cas de vol. Dans les faits, le scandale a éclaté après qu&#8217;un responsable de l&#8217;école ait reproché à un élève de s&#8217;être livré à des &#8220;<em>pratiques impropres</em>&#8221; à son domicile, en lui montrant deux captures d&#8217;écran, prises dans sa chambre depuis la webcam, où on le voyait manipuler des pilules qui se sont avérées être des bonbons&#8230;</p>
<p><a href="http://www.internetactu.net/2006/10/06/maman-les-ptits-doudous-qui-sont-technos-font-ils-gps/"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/teddy17.jpg" alt="teddy17" title="teddy17" width="99" height="107" class="aligncenter size-full wp-image-10327" hspace="3" vspace="3" align="right" /></a>On pourrait également évoquer ces employeurs qui surveillent ce que font leurs employés au moyen du GPS qu&#8217;ils leur ont confié, ou par le biais de caméras de vidéosurveillance, mais également de ces parents qui installent des mouchards dans les ordinateurs de leurs adolescents, ou encore des caméras de vidéosurveillance cachées (y compris <a href="http://www.internetactu.net/2006/10/06/maman-les-ptits-doudous-qui-sont-technos-font-ils-gps/">dans des doudous</a>) afin de surveiller les nounous de leurs bébés.</p>
<p>Initialement conçues pour sécuriser un petit nombre d&#8217;espaces privatifs particulièrement sensibles afin d&#8217;en restreindre les conditions d&#8217;accès (coffre-forts, ambassades et autres établissements officiels&#8230;), les technologies de surveillance ont envahi l&#8217;espace public, et commencent à grignoter nos sphères privées. </p>
<p>Ainsi, dans son rapport sur l&#8217;efficacité des systèmes de vidéosurveillance installés sur la voie publique, le ministère de l&#8217;Intérieur mentionnait <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/02/11/pour-hortefeux-la-video-dun-mariage-releve-de-la-videosurveillance/">18 faits marquants d’élucidation, grâce à la vidéoprotection</a>. Or, seuls 3 d&#8217;entre-eux l’ont été grâce aux caméras contrôlées par le ministère de l&#8217;Intérieur, les autres affaires ayant été résolues grâce à des caméras installées dans des bureaux de tabac, hôtels, banques, supermarchés… le ministère allant même jusqu&#8217;à inclure dans ce rapport sur l&#8217;efficacité de la vidéosurveillance les images d&#8217;une vidéo qu&#8217;un particulier avait fait d&#8217;un mariage.</p>
<h3>La vidéosurveillance permet d&#8217;identifier les délinquants&nbsp;: où est le problème&nbsp;?</h3>
<p>Nombreux sont ceux qui justifient l&#8217;accroissement de la vidéosurveillance parce qu&#8217;elle permettrait de dissuader les délinquants, ou d&#8217;identifier les voleurs.</p>
<p>Les études effectuées par des chercheurs indépendants concluent en effet toutes ou presque que la vidéosurveillance est <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/11/13/un-rapport-prouve-linefficacite-de-la-videosurveillance/">globalement inefficace</a> ou, plus précisément, que les caméras sont généralement aussi efficaces que des &#8220;<a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/01/23/les-cameras-de-videosurveillance-sont-aussi-efficaces-que-des-boites-en-carton-peintes-en-noires-sur-des-poteaux/">boites en carton peintes en noires sur des poteaux</a>&#8221; (voir aussi cet <a href="http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post/2010/04/30/Vid%C3%A9osurveillance-%3A-le-dossier">excellent dossier</a> de Laurent Mucchielli et Tanguy Le Goff, deux des meilleurs spécialistes de la question). </p>
<p>Dans certains cas, bien particuliers, elle permet certes de lutter contre la délinquance (dans les parkings fermés et éclairés, ou bien dans les magasins, par exemple), mais il a été démontré que sur la voie publique, il valait mieux investir dans l&#8217;éclairage, ou encore en embauchant des gens, plutôt qu&#8217;en installant des caméras. </p>
<p>D&#8217;une part parce que personne, généralement, ne regarde les écrans de contrôle, que cela ne peut donc servir qu&#8217;après coup, et que par ailleurs la mauvaise qualité des images fait qu&#8217;il est souvent très difficile, voire impossible, de s&#8217;en servir pour identifier criminels et délinquants, d&#8217;autant que certains, de plus en plus nombreux, apprennent aussi à relever leurs capuches, ou mettre des casquettes&#8230;</p>
<p>D&#8217;autre part, la vidéosurveillance ne pourra jamais empêcher un quidam de péter un plomb : la vidéosurveillance peut éventuellement inciter des voleurs à aller voler ailleurs, mais elle n&#8217;enraye quasiment jamais les violences physiques, pas plus que les actes pulsionnels : ceux qui pètent un plomb n&#8217;ont que faire de la présence de caméras&#8230; Il pètent un plomb, point barre.</p>
<p>Cela fait maintenant 10 ans que je m&#8217;intéresse à la question, et je suis arrivé à la conclusion que la vidéosurveillance ne sert principalement qu&#8217;à rassurer les gens, et lutter, non pas contre la délinquance ou l&#8217;&#8221;<em>insécurité</em>&#8220;, mais contre le &#8220;<em>sentiment d&#8217;insécurité</em>&#8221; : les caméras permettent à ceux qui les ont installées de montrer qu&#8217;ils se sont saisis du problème&#8230; quand bien même cela ne change généralement pas grand chose en terme d&#8217;&#8221;<em>insécurité</em>&#8220;. </p>
<p>Ce pour quoi, en résumé, la vidéosurveillance en particulier, et les technologies de surveillance en général, servent en fait d&#8217;abord et avant tout à <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/08/21/la-surveillance-ca-sert-a-acheter-des-voix/">acheter des voix</a>, et être (ré)élu lorsqu&#8217;elles ont été installées, sur la voie publique, par un élu politique.</p>
<p>La vidéosurveillance permet bien évidemment d&#8217;identifier des délinquants : le contraire serait désespérant. Sauf qu&#8217;une fois l&#8217;effet de surprise dépassé, ceux qui sont vidéosurveillés apprennent à s&#8217;en protéger, et déploient moult tactiques pour s&#8217;en prémunir, soit en mettant des casquettes ou capuches pour ne pas être reconnus soit, plus simplement, en allant voler, ou s&#8217;embrasser, là où ils ne sont pas surveillés, tout simplement. </p>
<p>La vidéosurveillance ne fait généralement que déplacer le problème, sans pour autant le résoudre. A contrario, elle peut paradoxalement contribuer à accuser, faussement, un innocent dont le seul tort était d&#8217;être au mauvais endroit, au mauvais moment, et qui se retrouvent, acculés, à devoir se justifier, et à démontrer qu&#8217;ils sont innocents de ce que la caméra de vidéosurveillance permettrait de supposer qu&#8217;ils pourraient éventuellement être coupables d&#8217;avoir fait. </p>
<p>La vidéosurveillance sème le doute, et instille de la suspicion, au point que d&#8217;aucuns parlent, non pas de &#8220;<em>vidéo-protection</em>&#8220;, pour reprendre l&#8217;expression qu&#8217;essaie d&#8217;imposer le gouvernement, mais de <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2009/09/08/videosurveillance-ou-videodiscrimination/">vidéodiscrimination</a>, arguant notamment du fait que les jeunes hommes de couleur font l&#8217;objet de bien plus d&#8217;attention que le reste de la population, par les opérateurs de vidéosurveillance.</p>
<p>Enfin, il n&#8217;est pas anodin de remarquer que de nombreuses installations de vidéosurveillance ne respectent pas la loi. En 2001, Alain Bauer, le &#8220;<em>Monsieur vidéosurveillance</em>&#8221; en France, reconnaissait lui-même que les <a href="http://www.bugbrother.com/archives/videosurv.html">3/4 des installations de vidéosurveillance étaient hors la loi</a>, une situation pour le moins paradoxale : prétendre lutter contre ceux qui violent la loi tout en violant la loi n&#8217;est pas du meilleur aloi, et jure quelque peu avec l&#8217;objectif afficher qui serait de &#8220;<em>garantir nos libertés</em>&#8220;.</p>
<p>Depuis, Alain Bauer est devenu le principal conseiller ès-insécurité de Nicolas Sarkozy, à la tête de la commission de la vidéosurveillance, qui cherche à récupérer le contrôle de ces systèmes, aux dépens de la CNIL. Motif : en 1995, le gouvernement a décidé de placer la vidéosurveillance sous le contrôle des préfets, et donc du ministère de l&#8217;Intérieur. Dès lors, si ces systèmes sont aussi massivement hors la loi, c&#8217;est à cause de ce même ministère de l&#8217;Intérieur. Et il serait dommage que la CNIL vienne y fourrer son nez, et cherche à faire respecter la loi&#8230; </p>
<h3>Every logs belong to us</h3>
<p>En 2001, lorsque le gouvernement français décida, suite aux attentats du 11 septembre, de placer l&#8217;internet sous surveillance, et de garder la trace, pendant un an, de tout ce qu&#8217;y font les internautes, j&#8217;<a href="http://www.lsijolie.net/article.php3?id_article=88">écrivais</a> qu&#8217;&#8221;<em>on imagine mal un gouvernement faire passer une loi d’exception, au nom d’impératifs de sécurité, stipulant qu’il convient de surveiller tous les faits et gestes de ses concitoyens, obligeant les compagnies de téléphone, ainsi que La Poste, à garder la trace, pendant un an, de qui communique avec qui, et quand, stipulant qu’il convient désormais de se doter d’une caméra de vidéosurveillance dès que l’on franchit la porte de son logis, contraignant les gens à garder la trace, pendant un an, des endroits qu’ils ont visité, des trajets effectués, des personnes rencontrées</em>&#8220;.</p>
<p>C&#8217;est pourtant ce que le gouvernement français, comme d&#8217;autres, a fait : sur l&#8217;internet, il est d&#8217;autant plus difficile de revendiquer un droit à la vie privée que les traces de tout ce que l&#8217;on y fait sont, par principe, stockées par les fournisseurs d&#8217;accès, et gardées à la disposition de la justice, &#8220;<em>au cas où</em>&#8220;.</p>
<p>Or, l&#8217;une des toutes premières mesures mises en place par les dictatures est précisément d&#8217;abolir la vie privée, la liberté d&#8217;expression, d&#8217;opinion et de circulation, de généraliser la suspicion et de placer tous leurs &#8220;<em>citoyens</em>&#8221; sous surveillance. </p>
<p>A contrario, les démocraties estiment que ces libertés sont fondamentales, et que l&#8217;Etat ne peut pas -et ne doit pas- y déroger, sous peine de mettre le doigt dans un engrenage qui, in fine, nuirait à la démocratie dans son ensemble, et donc à ses citoyens.</p>
<p>Les démocraties considèrent qu&#8217;il faut faire confiance aux gens, que seule une minorité violera la loi, et qu&#8217;il est donc dangereux, et contre-productif, de considérer l&#8217;ensemble de leurs citoyens comme des délinquants potentiels, présumés criminels : la présomption d&#8217;innocence est la règle, et il revient à l&#8217;accusation de démontrer la culpabilité des suspects, pas aux suspects de démontrer leur innocence.</p>
<p>C&#8217;est ce qu&#8217;on appelle un &#8220;<em>état de droit</em>&#8220;. Et la loi, en France, précise ainsi qu&#8217;il faut d&#8217;une part déclarer (voire demander l&#8217;autorisation) à la Commission nationale de l&#8217;informatique et des libertés (<a href="http://www.cnil.fr">CNIL</a>) dès lors qu&#8217;une institution, une entreprise ou un organisme décide de ficher ou surveiller celles et ceux qu&#8217;ils accueillent, mais qu&#8217;il faut également les avertir du fait qu&#8217;ils sont surveillés, et leur accorder un certain nombre de <a href="http://www.cnil.fr/vos-libertes/vos-droits/">droits</a> (d&#8217;information, d&#8217;accès, d&#8217;opposition, de rectification aussi).</p>
<p>On ne peut pas surveiller n&#8217;importe qui n&#8217;importe comment. Ainsi, il est interdit, en France, d&#8217;identifier les mineurs par leurs empreintes digitales -ce que faisait le <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/04/07/quand-big-brother-sinvite-a-lecole/">groupe scolaire Saint-Denis</a>, à la cantine- parce que ce type de mesure est considéré comme &#8220;<a href="http://www.cnil.fr/en/la-cnil/actu-cnil/article/article/91/la-cnil-dit-non-aux-empreintes-digitales-pour-la-biometrie-dans-les-ecoles/">disproportionné</a>&#8221; au regard de l&#8217;objectif recherché : une chose est d&#8217;identifier le directeur ou l&#8217;employé d&#8217;une banque par ses empreintes digitales lorsqu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;accéder aux coffres-forts, une autre est d&#8217;utiliser ce genre de méthodes pour que des adolescents puissent accéder à la cantine&#8230;</p>
<p>On ne tue pas les mouches avec des marteaux. En 1981, le journaliste Louis-Marie Horeau l&#8217;avait encore plus clairement expliqué, dans le <em>Canard Enchaîné</em>, évoquant &#8220;<em>la recette bien connue de la chasse aux lions dans le désert : on passe tout le sable au tamis et, à la fin, il reste les lions</em>&#8220;.</p>
<p>Les professionnels de la sécurité savent bien que rien n&#8217;est pire qu&#8217;un faux sentiment de sécurité : appliquer les méthodes anti-terroristes, ou destinées à lutter contre le grand banditisme, à l&#8217;ensemble de la population, ne peut qu&#8217;être contre-productif, ne serait-ce que parce qu&#8217;elles identifieront, à tort, nombre d&#8217;innocents comme &#8220;<em>suspects</em>&#8220;, mais aussi parce que cela leur fera surtout perdre du temps, de l&#8217;énergie, et de l&#8217;attention, à ceux qui sont chargés de veiller à la sécurité des gens. </p>
<p>In fine, sombrer dans l&#8217;hystérie ou la paranoïa sécuritaire revient à considérer que <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/01/08/scanners-terrorisme-sexe-et-demagogie/">les terroristes ont gagné</a>, parce qu&#8217;ils ont bel et bien réussi à nous terroriser. </p>
<p>D&#8217;autre part, ceux qui se font fort de culpabiliser les gens, de sorte qu&#8217;ils n&#8217;aient rien à cacher et acceptent d&#8217;être surveillés, sont souvent les premiers à refuser d&#8217;être transparents, et à avoir, sinon des choses à se reprocher, tout du moins des choses à cacher.  Ainsi, les policiers sont souvent les premiers à réclamer l&#8217;installation de caméras de vidéosurveillance sur la voie publique. Mais ils sont également souvent les premiers à refuser d&#8217;en installer dans leurs locaux, ou à refuser que l&#8217;on puisse venir filmer leurs cellules et conditions de garde à vue. Et si la vidéosurveillance permet parfois de révéler des violences policières, il arrive également que les bandes, curieusement, disparaissent, ou que les caméras aient précisément été en panne à ce moment-là&#8230;</p>
<div align="center"><a href="http://www127.pair.com/critical/cookies.htm"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/Nothing_to_Hide-06-02-08.jpg" alt="Nothing_to_Hide-06-02-08" title="Nothing_to_Hide-06-02-08" width="550" class="alignnone size-full wp-image-10322" /></a></div>
<h3>La vidéosurveillance ne me dérange pas : où est le problème ?</h3>
<blockquote><p>&#8220;<em>Jusqu’à présent, ne pas être fiché signifiait une présomption d’innocence. Aujourd’hui, exister « sans trace » fait de vous le premier suspect.</em>&#8221;<br />
&#8211; François Ewald, professeur au Conservatoire des arts et métiers.</p></blockquote>
<p>Nombreux sont ceux qui ne voient pas pourquoi certains se permettent de critiquer ou de remettre en question des mesures ou systèmes de surveillance qui les dérangent d&#8217;autant moins qu&#8217;ils y sont habitués.</p>
<p>Je me suis sérieusement penché sur la question, enquêtant tout autant sur ce pour quoi la vie privée n&#8217;est pas un problème de &#8220;<a href="http://www.internetactu.net/2009/03/12/la-vie-privee-un-probleme-de-vieux-cons/"><em>vieux cons</em></a>&#8221; que ce pour quoi les &#8220;<a href="http://www.internetactu.net/2010/01/04/vie-privee-le-point-de-vue-des-petits-cons/"><em>petits cons</em></a>&#8221; d&#8217;aujourd&#8217;hui, qui ont grandi tout en étant constamment surveillés, ont de fait appris à en jouer, et à se mettre en scène, plutôt que de se contenter d&#8217;être observés à l&#8217;insu de leur plein gré.</p>
<p>Bruce Schneier, qui a travaillé pour l&#8217;armée américaine avant de devenir l&#8217;un des experts les plus réputés en terme de sécurité informatique, a très bien <a href="http://standblog.org/blog/post/2009/12/11/D%C3%A9rapage-d-Eric-Schmidt-de-Google">résumé</a> le problème, dans un article opportunément traduit par <a href="http://standblog.org/">Tristan Nitot</a>, fervent défenseur des libertés ès-internet, qui rappelle opportunément que, sans vie privée, vous qui me lisez ne seriez probablement tout simplement pas nés, pour la simple et bonne raison que s&#8217;il y avait des caméras dans les chambres à coucher, personne ne ferait plus l&#8217;amour, et qu&#8217;il n&#8217;y aurait donc plus de bébés (sans parler des autres inconvénients qu&#8217;il y aurait à ne plus faire l&#8217;amour) : </p>
<blockquote><p>
La notion de vie privée nous protège de ceux qui ont le pouvoir, même si nous ne faisons rien de mal au moment où nous sommes surveillés. Nous ne faisons rien de mal quand nous faisons l&#8217;amour ou allons aux toilettes. Nous ne cachons rien délibérément quand nous cherchons des endroits tranquilles pour réfléchir ou discuter. Nous tenons des journaux intimes, chantons seuls sous la douche, écrivons des lettres à des amoureux secrets pour ensuite les brûler. La vie privée est un besoin humain de base.</p>
<p>(…) Si nous sommes observés en toute occasion, nous sommes en permanence menacés de correction, de jugement, de critique. Nous devenons des enfants, emprisonnés par les yeux qui nous surveillent, craignant en permanence que – maintenant ou plus tard – les traces que nous laissons nous rattraperont, par la faute d&#8217;une autorité quelle qu&#8217;elle soit qui porte maintenant son attention sur des actes qui étaient à l&#8217;époque innocents et privés. Nous perdons notre individualité, parce que tout ce que nous faisons est observable et enregistrable. (…)</p>
<p>Voici la perte de liberté que nous risquons quand notre vie privée nous est retirée. C&#8217;est la vie dans l&#8217;ex-Allemagne de l&#8217;Est ou dans l&#8217;Irak de Saddam Hussein. Mais c&#8217;est aussi notre futur si nous autorisons l&#8217;intrusion de ces yeux insistants dans nos vies personnelles et privées.</p>
<p>Trop souvent on voit surgir le débat dans le sens &#8220;sécurité contre vie privée&#8221;. Le choix est en fait liberté contre contrôle. La tyrannie, qu&#8217;elle provienne de la menace physique d&#8217;une entité extérieure ou de la surveillance constante de l&#8217;autorité locale, est toujours la tyrannie. La liberté, c&#8217;est la sécurité sans l&#8217;intrusion, la sécurité avec en plus la vie privée. La surveillance omniprésente par la police est la définition même d&#8217;un état policier. Et c&#8217;est pour cela qu&#8217;il faut soutenir le respect de la vie privée même quand on n&#8217;a rien à cacher.
</p></blockquote>
<h3>De 1789 à mai 1968 et au-delà</h3>
<blockquote><p>&#8220;<em>Lorsqu’on ne s’étonne plus du traçage, de la vidéosurveillance ou de la conservation des données, c’est justement le signal qu’on est entré dans un monde orwellien.</em>&#8221;<br />
&#8211; Alex Türk, président de la CNIL</p></blockquote>
<p>Ceux qui se permettent de critiquer les technologies de surveillance sont d&#8217;ailleurs régulièrement accusés de baigner dans une idéologie &#8220;<em>droit-de-lhommiste</em>&#8221; et/ou &#8220;<em>post-soixante-huitarde</em>&#8220;. </p>
<p>De fait, la Révolution française, les déclarations des droits de l&#8217;homme, &#8220;<em>mai 68</em>&#8221; en particulier, et les mouvements de libération (des femmes, des homosexuels, sans oublier ceux qui, précédemment, visaient à libérer les peuples &#8220;<em>colonisés</em>&#8220;) en général, ont consacré le droit des gens à l&#8217;autodétermination de leurs vies. </p>
<p>Certains le déplorent, d&#8217;autres s&#8217;en félicitent (j&#8217;en suis) : la démocratie et les droits qui y sont associés ne sont pas réservés mâles blancs dominants de plus de 18 ans. Et les droits de l&#8217;homme, le droit à la liberté d&#8217;expression, de circulation, ainsi le droit à la vie privée et à l&#8217;anonymat, s&#8217;appliquent désormais à tout le monde.</p>
<p>Mon enquête sur le groupe scolaire (privé, et catholique) Saint Denis (voir <a href="http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/04/07/quand-big-brother-sinvite-a-lecole/">Quand Big Brother s&#8217;invite à l&#8217;école</a>) a par ailleurs été perçue par certains comme relevant d&#8217;une forme d&#8217;&#8221;<em>anti-catholicisme</em>&#8220;&#8230; </p>
<p>Je n&#8217;ai que faire des convictions politiques ou religieuses de ceux dont je parle : je m&#8217;intéresse à la société de surveillance, j&#8217;ai eu l&#8217;occasion de brocarder des gens de droite comme de gauche, et la religion n&#8217;a rien à voir. La loi <a href="http://www.cnil.fr/index.php?id=45">Informatique et libertés</a> a été adoptée sous un gouvernement de droite par des gens, de droite ou de gauche, qui se rappelaient de l&#8217;utilisation qui avait été faite des fichiers par les administrations Pétain et nazie, par des personnalités de droite qui dénonçaient l&#8217;utilisation des fichiers par les communistes, et par des personnalités de gauche qui dénonçaient le fichage des &#8220;<em>socialo-communistes</em>&#8220;. </p>
<p>La loi informatique et libertés transcende les partis, et les idéologies, et a été adoptée pour rappeler qu&#8217;en démocratie, on ne peut pas ficher ni surveiller n&#8217;importe qui, n&#8217;importe quand. </p>
<div align="center"><a href="http://haacked.com/archive/2006/05/19/IfYouArentDoingAnythingWrongWhatDoYouHaveToHide.aspx"><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/TerroristsHateFreedom.gif" alt="TerroristsHateFreedom" title="TerroristsHateFreedom" width="520" height="437" class="alignnone size-full wp-image-10330" /></a></div>
<p>La vidéosurveillance, la biométrie, les fichiers policiers et autres mesures ou technologies de surveillance peuvent être utiles. Dans certains cas, bien précis, encadrés, et en respectant la loi. Ce qui est souvent loin d&#8217;être le cas.  Ce qu&#8217;il convient de rectifier.</p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/apprenti-sorcier/" title="apprenti sorcier" rel="tag nofollow">apprenti sorcier</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/confiance/" title="confiance" rel="tag nofollow">confiance</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/heteronymat/" title="hétéronymat" rel="tag nofollow">hétéronymat</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/heteronyme/" title="hétéronyme" rel="tag nofollow">hétéronyme</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/identite/" title="identité" rel="tag nofollow">identité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/identites-actives/" title="identités actives" rel="tag nofollow">identités actives</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/oubli/" title="oubli" rel="tag nofollow">oubli</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/securite/" title="sécurité" rel="tag nofollow">sécurité</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/surveillance/" title="surveillance" rel="tag nofollow">surveillance</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/tracabilite/" title="traçabilité" rel="tag nofollow">traçabilité</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>Apprendre autrement : un scénario prospectif</title>
		<link>http://www.internetactu.net/2010/04/20/apprendre-autrement-un-scenario-prospectif/</link>
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		<pubDate>Tue, 20 Apr 2010 10:30:44 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
				<category><![CDATA[Débats]]></category>
		<category><![CDATA[Education et formation]]></category>
		<category><![CDATA[Tribune]]></category>

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		<description><![CDATA[A quoi pourrait ressembler un système d&#8217;enseignement secondaire fondé sur une utilisation systématique des technologies de l&#8217;information et de la communication ? Tel est l&#8217;enjeu du scénario que décrit le consultant Jean Salmona pour la toute nouvelle ParisTech Review dont il est également le fondateur (et que nous vous recommandons). Dans cet article sous forme de scénario prospectif, parfois inégal,&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/04/logo_paristech_review.png" alt="logo_paristech_review" title="logo_paristech_review" width="317" height="93" align="right" hspace="6" vspace="6" />A quoi pourrait ressembler un système d&#8217;enseignement secondaire fondé sur une utilisation systématique des technologies de l&#8217;information et de la communication ? Tel est l&#8217;enjeu <a href="http://www.paristechreview.com/2010/04/14/un-systeme-denseignement-secondaire-basezero/">du scénario</a> que décrit le consultant Jean Salmona pour la toute nouvelle <em><a href="http://www.paristechreview.com/">ParisTech Review</a></em> dont il est également le fondateur (et que nous vous recommandons). Dans cet article sous forme de scénario prospectif, parfois inégal, mais souvent stimulant, Jean Salmona ne fait pas qu&#8217;introduire des TIC dans le système éducatif, il redéfinit les principes de l&#8217;éducation pour les adapter à la modernité. </p>
<p>Bien sûr, ce modèle se fonde sur une certaine vision de l&#8217;enseignement et de la place de l&#8217;élève et des professeurs dans ce processus dont nous ne partageons pas nécessairement tout le propos (notamment sur le risque de la centralisation de la production de contenu). Mais ce qui est intéressant c&#8217;est sa manière d&#8217;utiliser le numérique comme levier de transformation notamment pour répondre à l&#8217;hétérogénéité des capacités d&#8217;apprentissages des élèves. Bien sûr la proposition d&#8217;utiliser le jeu et la vidéo est provocatrice, tout comme celle que les élèves puissent choisir leurs tuteurs : le scénario a au moins l&#8217;avantage de pointer du doigt les questions que soulèvent ces options. </p>
<p>Le scénario proposé par Jean Salmona n&#8217;est pas idéal et n&#8217;a pas cette prétention&#8230; Il se veut une base de discussion. Il pose quelques pistes qui nous ont semblé suffisamment stimulantes dans l&#8217;apathie des discussions sur l&#8217;introduction des TIC à l&#8217;école qui se répètent depuis longtemps. Mais comme le dit François Jarraud du toujours excellent Café Pédagogique : <a href="http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2010/04/19042010Accueil.aspx">L&#8217;école sera numérique ou s&#8217;épuisera</a>. C&#8217;est également, nous semble-t-il, tout le propos de Jean Salmona&#8230; </p></blockquote>
<h3><a href="http://www.paristechreview.com/2010/04/14/un-systeme-denseignement-secondaire-basezero/">ParisTechReview : un système d&#8217;enseignement secondaire base|zéro</a></h3>
<p><em>Comme tous les futurs articles de la série base|zéro, notre article inaugural est un exercice purement intellectuel. Il dessine ce que pourrait être une organisation de l’enseignement secondaire fondée sur une utilisation systématique des techniques de l’information actuellement disponibles, prenant en compte les enfants et les adolescents tels qu’ils sont aujourd’hui, et volontairement déconnectée des structures d’enseignement existantes.</em></p>
<p><a href="http://www.paristechreview.com/2010/04/14/la-serie-basezero/">A propos de la série base|zéro</a></p>
<h3>Le système actuel a plus de 2000 ans</h3>
<p>Dans la quasi-totalité des pays, le système d’enseignement secondaire n’a guère évolué depuis la République d’Athènes, il y a plus de 2 000 ans : des « maîtres » s’efforcent de transmettre leur « savoir » à des groupes de disciples en s’adressant directement à eux dans des « salles de classe ». Les disciples écoutent et écrivent. Or, le « savoir » se situe aujourd’hui, pour une bonne part, hors du cerveau des « maîtres », dans des millions de bases de données facilement accessibles au moyen de moteurs de recherche. Par ailleurs, il existe bien d’autres moyens de transmission de l’information que la voix humaine directe. Enfin et peut-être surtout, les jeunes gens à former sont plus enclins aujourd’hui, dans la plupart des pays, à se concentrer et à acquérir du « savoir » en dialoguant avec un écran d’ordinateur qu’en écoutant un « maître » en vis-à-vis.<br />
Bien sûr, les techniques nouvelles sont utilisées dans l’enseignement dans nombre de pays, mais seulement comme un moyen d’apport plus ou moins marginal à un système de structure inchangée et le principe reste le même : un maître parle à des disciples.</p>
<h3>Un expert parfaitement logique et ignorant des structures actuelles</h3>
<p>Supposons qu’un pays de notre Terre fasse appel à un expert de la pédagogie venant d’une autre planète —appelons-le Sirius—, d’une logique rigoureuse et totalement ignorant des structures actuelles de l’enseignement dans ce pays. Sa mission : définir, en faisant table rase les structures actuelles, un système d’enseignement qui prend les enfants à l’âge de 10-11 ans, capables de lire, écrire et compter, et possédant un minimum de connaissances du monde qui les entoure, et en faire, en 7 années environ, des jeunes gens (objectifs donnés à titre d’exemple, qui peuvent changer selon les pays et leurs politiques d’éducation) :</p>
<ul>
<li>qui maîtrisent un ensemble de connaissances ;</li>
<li>qui ont la capacité et le goût d’apprendre ;</li>
<li>qui sont animés par la volonté d’innover et de créer ;</li>
<li>qui ont intégré et fait leurs les valeurs de la collectivité nationale à laquelle ils appartiennent.</li>
</ul>
<p>Sirius commencera par analyser les caractéristiques de la population concernée (les enfants de 10-11 ans). Il découvrira vraisemblablement ceci :</p>
<ul>
<li>1. Leur modèle d’apprentissage est très variable selon les individus et les matières : certains apprennent facilement et rapidement les langues vivantes ; d’autres les mathématiques, l’histoire ; d’autres encore apprennent tout facilement, certains ont de la difficulté à apprendre quelle que soit la matière, etc.</li>
<li>2. Leurs vecteurs de communication favoris, donc les plus performants, sont la télévision, l’ordinateur, le téléphone mobile ; ils lisent peu de livres et les adultes ont de la difficulté à capter leur attention.</li>
<li>3. Les seules activités pour lesquelles ils sont disposés à fonctionner en groupe sont, pour la grande majorité d’entre eux, les activités sportives et les réseaux sociaux sur Internet (comme Facebook, MySpace, etc.).</li>
<li>4. En dehors du sport, c’est pour les jeux vidéo que leur sensibilité à l’émulation est maximale ; elle est quasi-nulle, en revanche, pour les matières enseignées : dans un groupe d’adolescents, rares sont ceux qui sont passionnés par la concurrence avec leurs camarades en mathématiques ou en lettres ; au contraire, la pression du groupe s’oppose en général à l’apprentissage et conduit à un nivellement par le bas.</li>
<li>5. Le fait d’être en groupe dans une salle de classe ne facilite ni leur concentration ni leur capacité d’apprentissage (sauf dans de rares exceptions de classes homogènes de haut niveau) ; en revanche, devant un écran d’ordinateur, ils se concentrent et apprennent vite si l’objet de leur apprentissage est ludique et excitant, ce qui est le cas des jeux vidéo.</li>
<li>6. Leur capacité à écouter un adulte pendant plus de quelques minutes est fonction, pour une bonne part, du charisme et de la « séduction » de cet adulte, c’est-à-dire de sa propre capacité à capter l’attention d’un auditoire d’adolescents et à le tenir sous son charme (au sens magique du terme).</li>
<li>7. Leur faculté d’apprentissage est d’autant plus grande qu’ils se sentent plus autonomes ; mais leur réelle capacité d’autonomie est faible à l’âge de 10 ans et croîtra avec leur maturité.</li>
<li>8. Tout adolescent a besoin de se confronter à un « modèle » humain adulte pour construire sa personnalité.</li>
<li>9. Le contrôle de l’acquisition des connaissances et des valeurs ne peut être confié à la seule intervention d’un logiciel et doit être mené par un expert humain, pour trois raisons : (a) un contrôle informatique est grossier et appauvrissant, même lorsqu’il est plus raffiné qu’un simple QCM ; (b) il ne prend pas en compte la personnalité de l’élève ; (c) enfin il n’est ni gratifiant ni véritablement crédible pour l’élève.</li>
</ul>
<h3>Définir les grands principes du système à bâtir</h3>
<p>(a) L’hétérogénéité des capacités d’apprentissage entre élèves, et l’inégalité, pour un élève donné, entre ses capacités d’apprentissage des diverses matières, entraîne deux conséquences :</p>
<ul>
<li>L’apprentissage doit être individualisé et non réalisé à l’intérieur d’un groupe.</li>
<li>Pour un élève donné, la durée de l’apprentissage d’un programme pour une matière donnée ne peut être fixée à l’avance. On peut encore moins définir des « programmes » multi-matières d’une durée donnée pour l’ensemble des élèves d’un groupe d’âge : comment deux élèves ayant, pour chaque matière, des capacités et donc des vitesses d’apprentissage différentes, pourraient-ils acquérir, dans le même temps, les connaissances fixées dans le programme? Ainsi, l’élève Alex de douze ans, habile pour les langues, se trouvera, in fine, maîtriser un niveau donné d’une langue, oralement et par écrit, en 8 mois, par exemple, tandis qu’un autre élève Jack mettra 12 mois pour atteindre le même niveau. En revanche, Jack, qui aime les mathématiques, pourra atteindre un niveau donné en deux fois moins de temps qu’Alex. Au total, si l’on conserve le principe de l’« année scolaire », par exemple, à la fin d’une année, les élèves d’une même classe d’âge se trouveront, si l’on respecte leurs capacités d’apprentissage individuelles, avoir atteint des niveaux différents les uns des autres dans les diverses matières.</li>
</ul>
<p>(b) Comme les jeux vidéo présentent les avantages que l’on a vus en matière de concentration et d’apprentissage, Sirius va proposer de bâtir des jeux vidéo pédagogiques —mais de véritables jeux, aussi ludiques que ceux auxquels les adolescents se livrent, pour toutes les matières pour lesquelles cela est réalisable : tout d’abord pour les sciences exactes (mathématiques, physique, chimie, informatique, etc.), pour les langues (avec, pour l’oral, des jeux avec entrée vocale), et aussi pour l’histoire, la géographie, l’économie. En ce qui concerne les lettres, les jeux vidéo pourront jouer un rôle au moins dans l’apprentissage de la grammaire et de l’orthographe. Comme ces jeux vidéo peuvent être conçus et bâtis au niveau national, pour l’ensemble du pays, par des producteurs-éditeurs en concurrence, chaque élève aura le choix, pour une matière et un programme donnés, entre plusieurs jeux, et pourra choisir celui qui lui plaît le plus (notamment celui où il pourra le mieux s’identifier au personnage central).</p>
<p>(c) Pour initier l’élève à un sujet donné, avant l’apprentissage par jeux vidéo, Sirius proposera des « cours » sous forme de séquences vidéo ainsi définies :</p>
<ul>
<li>	La durée d’une séquence doit être celle pendant laquelle l’attention de l’élève est maximale (mettons 15 minutes).< .li>
</li>
<li>Les séquences seront confiées, par les producteurs-éditeurs, à des intervenants choisis essentiellement en fonction de leur « séduction » et de leur capacité à garder un élève sous leur « charme » (comme évoqué précédemment). Sirius pourra même aller jusqu’à découpler l’intervenant du concepteur de la séquence, et faire présenter des séquences, conçues par des spécialistes, par des personnes connues et aimées de l’auditoire visé, tels que des acteurs (pour prendre un parallèle, Sirius notera que, pour l’initiation d’un enfant à la connaissance des instruments de musique, Pierre et le Loup de Prokofiev, dit par un comédien connu, est plus efficace qu’un cours ex cathedra dans une salle de conservatoire).</li>
<li>La séquence comprendra des illustrations sous forme d’images fixes ou animées, de liaisons avec des sites Internet, etc. Pour une matière donnée, et, dans cette matière, pour un programme donné, l’élève aura le choix entre plusieurs vidéos disponibles et il choisira celle qui le séduit le plus. L’élève pourra « rejouer » une séquence aussi souvent qu’il le souhaitera.</li>
</ul>
<p>(d) La participation de l’élève à un groupe est indispensable à son développement social. Sirius la concevra dans deux domaines :</p>
<ul>
<li>	Dans le domaine réel : dans le sport et la musique ; tout comme dans la vie réelle, une équipe de sport ou un groupe musical ne seront pas constitués nécessairement par des élèves de la même classe d’âge.</li>
<li>Dans le domaine virtuel : au sein de réseaux sociaux, dans des groupes d’intérêts communs. Ainsi, on peut imaginer que des élèves partageant le même intérêt pour une matière donnée, vivant dans des lieux différents (mais pouvant communiquer dans la même langue) se groupent et échangent (des informations sur tel ou tel jeu vidéo, par exemple). Sirius pourra même recommander que l’on incite les élèves à constituer de tels groupes, les plus internationaux possibles, de façon à habituer très tôt les jeunes gens aux échanges avec d’autres enfants de culture différente.</li>
</ul>
<p>(e) Les élèves auront besoin de tuteurs pour les guider et les aider à s’organiser entre les diverses activités disponibles. Un tuteur ne sera pas spécialisé dans une matière donnée mais dans la pédagogie et la psychologie des adolescents. Sirius pourra proposer, par exemple :</p>
<ul>
<li> ou bien que chaque élève ait le choix entre plusieurs tuteurs, de personnalités assez différentes les unes des autres, et en choisisse un pour l’année (ce qui présente l’avantage de réduire la probabilité de rejet du tuteur par l’élève) ; un tel choix, fondé sur la seule empathie (et non sur un jugement rationnel), sera facile car il correspond bien au comportement des enfants et des adolescents ;</li>
<li>ou bien que les élèves soient regroupés, après une analyse de leurs capacités d’apprentissage de quelques jours, en groupes relativement homogènes en ce qui concerne la ou les matières principales.</li>
</ul>
<p>Les élèves qui auront le même tuteur (mettons une vingtaine) seront regroupés dans des cyber-classes, salles où chaque élève disposera de ses équipements (ordinateur, liaison Internet, etc.). L’apprentissage (séquences de « cours » vidéo, jeux vidéo, etc.) se fera ainsi dans la cyber-classe, sous le contrôle du tuteur, à l’exception de l’apprentissage oral des langues, et des travaux pratiques (physique, chimie, sciences naturelles, etc.) qui se dérouleront dans des lieux adaptés. Tout en lui laissant une assez grande latitude (croissante au fil du déroulement du cursus de 7 ans), le tuteur guidera l’élève dans son apprentissage, et veillera, en particulier, à ce qu’il ne néglige pas les matières qui l’intéressent le moins au profit des autres.</p>
<p>(f) Des « professeurs », spécialistes des diverses matières, disposant chacun d’un bureau, auront plusieurs fonctions :</p>
<ul>
<li>Ils commenteront et développeront les « cours » des séquences vidéo. Dans ce but, et pour chaque matière, des trinômes (équipes de trois élèves) de capacité d’apprentissage de même niveau pour cette matière, seront constitués. L’évolution de l’apprentissage de chaque élève sera connu des tuteurs, qui seront ainsi à même de constituer ces trinômes. Les membres d’un trinôme n’appartiendront pas nécessairement à la même cyberclasse. Les séances professeur-trinôme seront de fréquences et de durées diverses selon les matières et la progression dans le cursus de 7 ans ; elles seront plus longues et plus fréquentes, par exemple, pour la littérature et la philosophie que pour les sciences exactes. Elles ne seront pas nécessaires pour toutes les matières.</li>
<li>Ils valideront l’acquisition des connaissances. Un élève qui considérera qu’il maîtrise un programme donné pour une matière donnée, prendra rendez-vous avec un professeur spécialiste de cette matière lorsqu’il se sentira prêt, en accord avec son tuteur, pour faire valider l’acquisition de ce programme. Il n’y aura pas de période spécifique pour ces validations, dont les échecs seront rares.</li>
<li>Ils seront à la disposition des élèves pendant l’ensemble de l’année, pour aider tout élève, à sa demande ou à la demande de son tuteur, à comprendre ou approfondir un sujet donné. Les rendez-vous seront pris par le tuteur de l’élève.</li>
</ul>
<h3>Organiser le système dans la vie courante</h3>
<p>Sirius pourra définir plusieurs scénarios pour la mise en œuvre des principes sur lesquels est fondé le système ainsi conçu. Voici l’un, parmi de nombreux autres, des scénarios possibles.</p>
<p>Un établissement —Sirius l’appellera lycée— regroupera un nombre d’élèves assez élevé pour justifier des installations sportives et artistiques permettant aux élèves d’y passer tout leur temps. Si l’effectif d’une cyberclasse autour d’un tuteur est de 20 élèves et la durée moyenne du cursus de 7 ans (elle pourra être de 6 ans pour les élèves les plus rapides, de 8 à 9 ans pour les autres), l’effectif du lycée sera un multiple de 7*20=140, disons au moins de 840.</p>
<p>Ce mini-campus, situé dans la périphérie des agglomérations urbaines, sera accessible par transport scolaire dédié.</p>
<p>L’apprentissage en cyberclasse, encadré par le tuteur, se fera le matin. Les après-midis seront consacrés aux activités collectives (sport, musique) et aux travaux pratiques.</p>
<p>Les séances en trinôme et les rendez-vous individuels avec les professeurs auront lieu le matin et la deuxième partie de l’après midi. Les professeurs disposeront de la première partie de l’après midi pour analyser les séquences et jeux vidéo auxquels ils se référeront dans leurs entretiens.</p>
<p>Tout l’apprentissage se déroulant au lycée, Sirius n’imaginera ni devoirs à faire à la maison, ni leçons à apprendre.</p>
<p>Sirius imaginera sans doute, à l’image de ce qui se fait aujourd’hui dans tous les pays, une année scolaire et des périodes de vacances communes à tous les élèves d’un lycée, et même d’une ville ou d’une région, pour des raisons évidentes de cohésion sociale. Comme la progression des élèves dans les diverses matières sera hétérogène, le nombre d’unités de programmes validées en fin d’année scolaire sera variable d’un élève à l’autre pour une classe d’âge donnée. En outre, à la fin de l’année scolaire, la plupart des élèves auront commencé, dans certaines matières, l’apprentissage d’unités de programme sans avoir atteint le niveau où ils peuvent demander la validation, et cela malgré le rôle régulateur des tuteurs. L’apprentissage d’une unité de programme non validée sera donc poursuivi et validé l’année scolaire suivante.</p>
<h3>Les inconvénients et dangers du système de Sirius et comment les pallier</h3>
<p>Des quatre finalités proposées initialement pour le système pour chaque élève en fin de cursus —maîtriser un ensemble de connaissances, avoir la capacité et le goût d’apprendre, avoir la volonté d’innover et de créer, faire siennes les valeurs de la collectivité nationale— les deux premières sont bien respectées par le système défini par Sirius, la quatrième l’est si l’on veille à ce qu’elle soit bien intégrée dans les cours vidéo et prise en compte par les professeurs et les tuteurs ; la troisième ne l’est qu’en partie avec l’individualisation de la formation. Sirius veillera donc à pallier cette carence partielle par l’organisation d’ateliers de création —technologique, artistique, etc.</p>
<p>La confection des séquences et des jeux vidéo est centralisée, aux mains de producteurs-éditeurs privés. L’objectif à atteindre en fin de cursus est défini par les instances politiques nationales. La centralisation du matériel de formation présente, par rapport à la diversité que l’on rencontre chez les professeurs de l’enseignement traditionnel, l’avantage de l’homogénéité, mais aussi un danger majeur : celui du formatage. Dans une démocratie, Sirius recommandera que le cahier des charges des séquences et jeux vidéo soient définis, et leur réalisation contrôlée, par une commission associant les diverses composantes de la société civile et des partis politiques, pour assurer à la fois la neutralité des produits et une certaine diversité. Dans un régime politique non démocratique (parti unique, théocratie), le régime tirera un profit évident de la centralisation. Dans tous les cas, en matière pédagogique, une institution nationale de recherche pédagogique devra encadrer la confection des séquences et jeux, et les valider avant diffusion.</p>
<p>Le recrutement et la formation des tuteurs constituent un élément central pour le fonctionnement du système. Le fait que les tuteurs aient uniquement à encadrer le processus d’apprentissage pour chacun des élèves dont ils ont la charge, et l’assistance aux élèves, sans jouer de rôle dans la transmission des connaissances, rend leur sélection et leur formation relativement simple.</p>
<p>L’expression orale peut sembler sacrifiée, car les cyberclasses seront en général silencieuses. En réalité, les entretiens en trinôme avec les professeurs (chaque élève devrait avoir en moyenne 3 à 4 entretiens par semaine) obligeront en pratique chaque élève à s’exprimer, ce qui n’est pas possible dans des groupes de 20 à 30 élèves, et éviteront la pression négative du groupe évoquée plus haut.</p>
<p>L’écriture manuscrite, en revanche, risque d’être la grande perdante du système défini par Sirius, qui ne fera que se conformer à l’évolution générale des pratiques des sociétés contemporaines. Il appartiendra aux institutions politiques nationales de définir une politique à cet égard. Pour de multiples raisons, et pas uniquement culturelles, la pratique de l’écriture sera généralement considérée comme indispensable. Aussi, des travaux pratiques d’écriture devront être intégrés au cursus.</p>
<p>La lecture des livres, enfin, surtout celle des livres de fiction (romans, théâtre, poésie), constitue une composante majeure de toutes les civilisations. Le risque est grand de voir, dans un système tel que celui de Sirius, la lecture tomber en désuétude, ce qui est déjà le cas pour les adolescents dans la plupart des pays. On pourrait combattre ce danger, dans le système de Sirius, en imposant, dans les cyberclasses, sous le contrôle des tuteurs, un temps réservé à la lecture de livres-papier (et non de textes sur ordinateur ou de e-livres), par exemple les fins d’après-midi à l’issue du sport et des travaux pratiques.</p>
<p>Garçons et filles ne sont pas sur un pied d’égalité dans le système de Sirius : les garçons pratiquent plus les jeux vidéo que les filles, du moins aujourd’hui. Les filles, en revanche, sont plus attirées par les réseaux sociaux. Si cela se confirme, il conviendra d’en tenir compte, y compris dans les pays où l’enseignement mixte est la règle.</p>
<p>Le rôle des parents. Le système décrit ne met pas en jeu les parents dans le processus éducatif, du moins dans les matières enseignées. Il suppose la présence des élèves au lycée toute la journée, et écarte les devoirs à la maison. Bien entendu, il appartient aux parents de choisir de s’immiscer ou non dans le processus d’enseignement. Cela étant, le système de Sirius présente à cet égard l’avantage de réduire les biais et inégalités dus aux différences de niveau social et éducatif des parents.</p>
<p>Jean Salmona<br />
——<br />
Il est clair que le texte ci-dessus ne fait qu’effleurer les avantages et inconvénients du système de Sirius, qui, rappelons-le, est un exercice purement théorique destiné à stimuler la réflexion. Nous accueillerons d’autant plus volontiers <a href="http://www.paristechreview.com/2010/04/14/un-systeme-denseignement-secondaire-basezero/">les commentaires et réactions des lecteurs dans The ParisTech Review que l’objet de la série base|zéro est précisément de provoquer le débat</a>. </p>
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		<title>#Pdlt : Quel usage d&#8217;internet pour le journalisme d&#8217;investigation ?</title>
		<link>http://www.internetactu.net/2010/03/29/pdlt-quel-usage-dinternet-pour-le-journalisme-dinvestigation/</link>
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		<pubDate>Mon, 29 Mar 2010 09:40:03 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Xavier de la Porte</dc:creator>
				<category><![CDATA[Débats]]></category>
		<category><![CDATA[Médias]]></category>
		<category><![CDATA[Tribune]]></category>
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		<description><![CDATA[Xavier de la Porte, producteur de l&#8217;émission Place de la Toile sur France Culture, réalise chaque semaine une intéressante lecture d&#8217;un article de l&#8217;actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.

La lecture de la semaine, il s&#8217;agit d&#8217;un post paru mardi dernier sur un des blogs du quotidien anglais The&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Xavier de la Porte, producteur de l&#8217;émission <a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/place_toile/index.php">Place de la Toile sur France Culture</a>, réalise chaque semaine une intéressante lecture d&#8217;un article de l&#8217;actualité dans le cadre de son émission. Désormais, vous la retrouverez toutes les semaines aussi sur InternetActu.net.</p></blockquote>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2010/03/placedelatoile.png" alt="placedelatoile" title="placedelatoile" width="580" height="116" /></p>
<p>La lecture de la semaine, il s&#8217;agit <a href="http://www.guardian.co.uk/media/pda/2010/mar/22/investigative-journalism-layer-reporting">d&#8217;un post paru mardi dernier</a> sur un des blogs du quotidien anglais <em>The Guardian</em> sous le clavier de Mercedes Bunz. Je ne connaissais pas Mercedes Bunz avant de lire son post. Elle est allemande, a fait des études de philosophie, d&#8217;histoire de l&#8217;art puis de médias (les <em>medias studies</em>) et depuis un an, elle vit à Londres où elle suit Internet et les Nouvelles Techonologies pour le <em>Guardian</em>. Son post est intitulé : &#8220;quel usage d&#8217;Internet pour le journalisme d&#8217;investigation ?&#8221; Article intéressant, car il prend le contrepied de tout ce qu&#8217;on peut lire et entendre sur les rapports entre journalisme et internet, en France notamment. En proposant des pistes très contre-intuitives.</p>
<p>Mercedes Bunz commence par énumérer quelques enquêtes menées grâce au web : comment un blog, grâce à ses lecteurs éparpillés dans tous les Etats-Unis, <a href="http://articles.latimes.com/2007/mar/17/nation/na-blogs17">a réussi à élucider ce qui se jouait politiquement dans le départ soudain de magistrats sous la présidence de George Bush</a> ; comment <a href="http://www.msnbc.msn.com/id/28626069">le post d&#8217;un Canadien sur son blog</a> a mis les journalistes sur la piste d&#8217;un trafic de nourriture pour chien contaminée provenant de Chine et commercialisée par une marque américaine ; ou <a href="http://www.guardian.co.uk/uk/2009/may/15/ian-tomlinson-death-g20">comment les tweets d&#8217;un journaliste du <em>Guardian</em> sur une enquête qu&#8217;il menait</a> &#8211; enquête  sur la mort du vendeur de journaux pendant le G-20  à Londres -, comment ces tweets ont permis de collecter du matériel qui a fini par montrer l&#8217;implication de la police dans cette mort.</p>
<p>Bref, pour Mercedes Bunz, Internet a changé le journalisme d&#8217;investigation et de plus en plus de journalistes l&#8217;utilisent soit pour y trouver des idées, soit pour vérifier des faits. Ils l&#8217;utilisent aussi pour informer leur communauté de leur enquête en cours en lui demandant parfois de l&#8217;aide ou des conseils. Et Benz de citer <a href="http://dangillmor.com/">Dan Gillmor</a>, ancien journaliste d&#8217;investigation et auteur d&#8217;un livre sur le journalisme contemporain (<a href="http://wethemedia.oreilly.com/">We the Media</a>) : <em>&#8220;Après une bonne enquête, dit Gillmor, tout journaliste reçoit des coups de fil de gens qui lui disent : super histoire, mais voilà ce que tu as raté.&#8221;</em> Pour Gillmor, ce qui arrive de plus intéressant au  journaliste qui enquête, lui arrive quand il dit sur quoi il enquête. Bien sûr, tout ce qui arrive n&#8217;est pas intéressant, mais dans la masse, il y aura de bonnes informations. Mercedes Bunz ajoute que cette manière de faire du journalisme d&#8217;investigation un processus plus qu&#8217;un produit n&#8217;est pas inédite pour les vétérans du métier, il n&#8217;y a jamais eu de bonne enquête sans suite. Mais le fait de pouvoir tenir un blog ou de tweeter permet au journaliste de ne plus seulement publier le produit de son enquête, mais aussi de transformer l&#8217;enquête en une conversation publique et de trouver des informations dans cette conversation.</p>
<p>Bunz cite les propos d&#8217;un journaliste d&#8217;investigation récemment récompensé par un prix prestigieux, Paul Lewis. <em>&#8220;Au début, dit Paul Lewis, je n&#8217;étais pas tellement convaincu par Twitter, mais c&#8217;est vite devenu très utile pour recueillir des informations&#8221;</em>. La suite du propos de Paul Lewis est plus intéressante : <em>&#8220;Twitter n&#8217;est pas juste un site Internet ou une plateforme de microblogging, c&#8217;est un médium en soit  comme le fax, le mail, ou même journal papier. La manière dont l&#8217;information circule sur Twitter, sa forme même, sont différentes de tout ce qu&#8217;on avait connu jusqu&#8217;ici.&#8221;</em> Et pour Lewis, l&#8217;avantage qu&#8217;un journaliste a à faire connaître le sujet de son enquête en cours dépasse largement l&#8217;inconvénient qu&#8217;il y a à en informer les concurrents.</p>
<p>Pour Mercedes Bunz, le fait d&#8217;engager les lecteurs dans l&#8217;enquête est une nouvelle forme du journalisme, même s&#8217;il faut qu&#8217;une communauté ait été préalablement construite. Comme l&#8217;explique Paul Bradshaw, enseignant de journalisme en ligne à l&#8217;Université de Birmingham : si un journaliste veut faire du &#8220;crowdsourcing&#8221; (utiliser la foule pour y puiser des informations), ça nécessite qu&#8217;il ait d&#8217;abord bâti une relation forte avec cette communauté.</p>
<p>Ca nécessite surtout, explique Paul Lewis, encore une fois cité par Mercedes Bunz, une révolution copernicienne du travail journalistique : <em>&#8220;Beaucoup des journalistes qui se montrent sceptiques à l&#8217;égard de Twitter, dit Lewis, le sont parce qu&#8217;ils croient déjà savoir ce qu&#8217;ils doivent trouver. Moi, je dois trouver ce qu&#8217;il y a à savoir.&#8221;</em></p>
<p>C&#8217;est peut-être là que Mercedes Bunz livre la clé. Que l&#8217;enquêteur ou l&#8217;enquêtrice aient intérêt à rendre public, dans une communauté construite &#8211; communauté de lecteurs, d&#8217;amis, de confrères -, le sujet de leur enquête, ceci  va à l&#8217;encontre des pratiques traditionnelles du journalisme d&#8217;investigation, mais on imagine que c&#8217;est possible. Que Twitter soit le lieu propice à cette publicisation également &#8211; oui, Twitter n&#8217;est pas très compliqué à utiliser -, mais c&#8217;est le changement intellectuel que tout cela présuppose qui semble plus dur à réaliser. Demander l&#8217;aide des lecteurs, compter sur eux, quitter une position de supériorité, voilà qui me semble bien plus difficile.</p>
<p>A noter que ce dont parle Mercedes Bunz existe déjà, de manière expérimentale. On peut citer <a href="http://decodeurs.blog.lemonde.fr/">le blog d&#8217;enquête participative du journaliste du Monde.fr Nabil Wakim</a> qui lance des sujets, utilise le savoir ou le temps des lecteurs pour recueillir des informations. Par exemple, lors du débat sur l&#8217;identité nationale, Nabil Wakim avait demandé à ses lecteurs de l&#8217;aider à lire les contributions sur le site ouvert par le ministère pour vérifier les propos du ministre qui minimisait les dérives. Face au grand nombre de contributions, il s&#8217;est fait aidé des informaticiens du Monde, des lecteurs et tous ensemble sont arrivés à des résultats qui, on peut le deviner, <a href="http://decodeurs.blog.lemonde.fr/2010/01/07/identite-nationale-le-debat-sest-bien-focalise-sur-limmigration/">étaient très différents de ceux d&#8217;Eric Besson</a>. Mais ça n&#8217;est pas le seul exemple.</p>
<p>Pour une fois, un peu d&#8217;enthousiasme quand on évoque ces questions de journalisme et de web, cela fait du bien.</p>
<p>Xavier de la Porte</p>
<p><em>L&#8217;émission du 26 mars 2010 de Place de la Toile était consacrée au thème &#8220;Ecrire avec la machine&#8221; et se déroulait dans le cadre du Salon du livre, avec comme invité le poète et spécialiste des sciences de l&#8217;information Jean-Pierre Balpe. <a href="http://sites.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/place_toile/index.php">Une émission à réécouter en différé ou en podcast sur le site de Place de la Toile</a>.</em></p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/journalisme/" title="journalisme" rel="tag nofollow">journalisme</a><br />
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		<title>Le Web à la puissance 2 : le Web 2.0 cinq ans plus tard</title>
		<link>http://www.internetactu.net/2009/09/01/le-web-a-la-puissance-2-le-web-20-cinq-ans-plus-tard/</link>
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		<pubDate>Tue, 01 Sep 2009 06:10:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Hubert Guillaud</dc:creator>
				<category><![CDATA[Débats]]></category>
		<category><![CDATA[Innovation, RD]]></category>
		<category><![CDATA[Tribune]]></category>
		<category><![CDATA[intelligence des données]]></category>
		<category><![CDATA[web 2.0]]></category>
		<category><![CDATA[web sémantique]]></category>

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		<description><![CDATA[On ne présente plus vraiment Tim O&#8217;Reilly et John Battelle. Tim O&#8217;Reilly, des éditions O&#8217;Reilly, est devenu l&#8217;un des gourous incontournables du web. Initiateur &#8211; et promoteur &#8211; de la notion de Web 2.0 (voir notre traduction), il demeure l&#8217;un des plus fins observateurs du changement technologique. John Battelle, journaliste, auteur de La révolution Google est quant à lui l&#8217;un&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>On ne présente plus vraiment Tim O&#8217;Reilly et John Battelle. <a href="http://tim.oreilly.com/">Tim O&#8217;Reilly</a>, des éditions O&#8217;Reilly, est devenu l&#8217;un des gourous incontournables du web. Initiateur &#8211; et promoteur &#8211; de la notion de Web 2.0 (<a href="http://www.internetactu.net/2006/04/21/quest-ce-que-le-web-20-modeles-de-conception-et-daffaires-pour-la-prochaine-generation-de-logiciels/">voir notre traduction</a>), il demeure l&#8217;un des plus fins observateurs du changement technologique. <a href="http://battellemedia.com/">John Battelle</a>, journaliste, auteur de <em>La révolution Google</em> est quant à lui l&#8217;un des spécialistes des moteurs de recherche. Ils ont commis, à l&#8217;entrée de l&#8217;été, <a href="http://www.web2summit.com/web2009/public/schedule/detail/10194">un texte important</a>, essayant de définir, 5 ans après l&#8217;apparition de la notion de Web 2.0, l&#8217;émergence d&#8217;un nouveau paradigme, entre le Web 2.0 (celui des plates-formes sociales) et le Web 3.0 (le web sémantique), <a href="http://www.fredcavazza.net/2009/07/24/web-squared-transition-vers-le-web-30-ou-nouveau-paradigme">comme l&#8217;explique très bien Frédéric Cavazza</a>. Un terme qui s&#8217;efforce de mettre en cohérence l&#8217;évolution du web des plateformes 2.0  vers le temps réel, les écosystèmes de données, les objets communicants&#8230; </p>
<p>C&#8217;est là le <em>Web Squared</em>, ce web à la puissance 2, ce web exponentiel (<a href="#note">1</a>) que proposent O&#8217;Reilly et Battelle. Après avoir déplacé les utilisateurs au coeur du système (Web 2.0), ce Web² s&#8217;intéresse aux données. Ce sont elles la nouvelle puissance du web ! On passe d&#8217;un web 2.0 qui exploite l&#8217;intelligence collective des hommes à un Web² qui exploite l&#8217;intelligence collective des capteurs et des données&#8230; Un texte important, qui méritait une traduction. </p></blockquote>
<p>Il y a cinq ans, nous lancions une conférence sur une idée simple, qui est devenue un mouvement. La Conférence originale Web 2.0 (dorénavant le <a href="http://www.web2summit.com/web2009">Sommet Web 2.0</a>) a été conçue dans le but de redonner confiance à une industrie déboussolée après l&#8217;éclatement de la bulle internet. Le Web n&#8217;en était qu&#8217;à ses premiers temps, avancions-nous. En fait, il était en voie de devenir une plateforme robuste pour une génération d&#8217;applications et de services informatiques qui allaient transformer notre culture.</p>
<p>Dans notre programme initial, nous nous demandions pourquoi certaines entreprises avaient survécu à cette bulle, tandis que d&#8217;autres avaient échoué si lamentablement. Nous observions également l&#8217;éclosion d&#8217;un ensemble de <em>startups</em> et cherché à comprendre pourquoi elles se développaient si rapidement. Les réponses nous ont aidés à comprendre les principes du marché sur cette nouvelle plateforme.</p>
<p>Notre principale intuition était que « le réseau en tant que plateforme » signifiait bien davantage que simplement fournir de vieilles applications via le réseau (« le logiciel comme service ») ; cela signifiait à mesure que leur des applications qui s&#8217;amélioraient à mesure que leur nombre d&#8217;utilisateurs augmentait, en exploitant les effets de réseau, non seulement pour gagner de nouveaux utilisateurs, mais aussi pour apprendre et progresser à partir de leurs contributions.</p>
<p>De Google et Amazon à Wikipedia, eBay et Craiglist, nous constations que le logiciel jouait un rôle facilitateur, mais que la valeur était créée par et pour la communauté des utilisateurs. Depuis, de nouvelles et puissantes plateformes, telles Youtube, Facebook et Twitter, ont démontré cette même idée de nouvelles manières. <a href="http://www.oreillynet.com/go/web2">Le  Web 2.0 consiste à exploiter l&#8217;intelligence collective</a>. </p>
<p>Les applications de l&#8217;intelligence collective reposent sur la gestion, la compréhension et l&#8217;exploitation de quantités massives de données générées par les utilisateurs en temps réel. Les « sous-systèmes » du système d&#8217;exploitation internet qui émerge sont de plus en plus des sous-systèmes de données : localisation, identité (des personnes, des produits, des lieux), et les écheveaux de sens qui les lient entre eux. Cela produit de nouveaux leviers davantage concurrentiels : les données sont le « Intel inside » de la prochaine génération d&#8217;applications informatiques.</p>
<p>Aujourd&#8217;hui, nous réalisons que ces idées n&#8217;allaient pas seulement dans la bonne direction, mais qu&#8217;elles se sont aussi appliquées à des domaines que nous ne pouvions qu&#8217;imaginer en 2004. La révolution des smartphones a déplacé le Web de nos bureaux à nos poches. Les applications d&#8217;intelligence collective ne sont plus seulement activées par des humains tapant sur des claviers, mais, de plus en plus, par des capteurs. Nos téléphones et nos appareils photo deviennent les yeux et les oreilles des applications ; des capteurs de mouvement et de localisation indiquent où nous sommes, ce que nous regardons, et à quelle vitesse nous nous déplaçons. Des données sont collectées, présentées et exploitées en temps réel. L&#8217;échelle de la participation gagne plusieurs ordres de grandeur.</p>
<p>Avec plus d&#8217;utilisateurs et de capteurs alimentant plus d&#8217;applications et de plates-formes, les développeurs sont capables d&#8217;affronter les problèmes sérieux du monde réel. En conséquence, les possibilités du Web ne croissent plus de manière arithmétique : elles croissent de manière exponentielle. D&#8217;où notre thème pour cette année : le Web à la puissance deux. 1990-2004 : l&#8217;allumette a été frottée. 2005-2009 était l&#8217;amorce. 2010 sera l&#8217;explosion.</p>
<p>Depuis l&#8217;instant où nous avons introduit pour la première fois le terme « Web 2.0 », les gens n&#8217;ont cessé de nous demander « Et après ? » Comme si le Web 2.0 faisait référence à une sorte de numéro de version d&#8217;un logiciel (plutôt qu&#8217;à un énoncé à propos de la seconde naissance du Web après la bulle Internet), nous étions constamment interrogés sur le &#8220;Web 3.0&#8243;. S&#8217;agira-t-il du Web sémantique ? Du Web sensible ? Du web social ? Du web mobile ? Sera-t-il une forme de réalité virtuelle ?</p>
<p>Il est tout cela, et plus encore. </p>
<p>Le Web n&#8217;est plus une collection de pages statiques en HTML qui décrivent quelque chose du monde. De plus en plus, le Web est le monde – chaque chose et chaque personne de ce monde projettent une « ombre d&#8217;information », une aura de données, qui, captée et traitée de manière intelligente, ouvre d&#8217;extraordinaires possibilités et de stupéfiantes implications. Le Web puissance deux est notre façon d&#8217;explorer ce phénomène et de lui donner un nom.</p>
<h3>Redéfinir l&#8217;intelligence collective : une nouvelle participation sensorielle</h3>
<p>Pour comprendre dans quelle voie le Web se dirige, il est utile de revenir à l&#8217;une des idées fondamentales qui sous-tend le Web 2.0, à savoir que les applications en réseau qui réussissent sont des systèmes exploitant l&#8217;intelligence collective.</p>
<p>Beaucoup de gens comprennent aujourd&#8217;hui cette idée dans le sens du « <em>crowdsourcing</em> », à savoir qu&#8217;un grand groupe de personnes peut créer une œuvre collective dont la valeur dépasse de loin celle que peut produire n&#8217;importe quel participant individuel. Le Web dans son ensemble est une merveille de crowdsourcing, comme le sont les places de marchés telles qu&#8217;eBay et Craigslist, les collections de divers médias tels YouTube et Flickr, ou encore les vastes collections de flux d&#8217;activités personnels que l&#8217;on produit sur Twitter, MySpace et Facebook.</p>
<p>Beaucoup de gens comprennent également que l&#8217;on peut construire des applications de manière à orienter leurs utilisateurs vers la réalisation de tâches spécifiques, comme l&#8217;élaboration d&#8217;une encyclopédie en ligne (Wikipedia), l&#8217;annotation d&#8217;un catalogue en ligne (Amazon), l&#8217;ajout de points de données sur une carte (les nombreuses applications web de cartographie), ou la découverte des actualités les plus populaires  (Digg, Twine). Le Mechanical Turk d&#8217;Amazon a été jusqu&#8217;à proposer une plate-forme pour employer des personnes à des tâches que des ordinateurs seuls ne parviennent pas à réaliser.</p>
<p>Mais est-ce vraiment ce que nous entendons par intelligence collective ? L&#8217;intelligence, après tout, ne se définit-elle pas entre autres comme cette caractéristique qui permet à un organisme d&#8217;apprendre et de réagir à son environnement ? (Notez que nous laissons entièrement de côté la question de la conscience de soi. Pour le moment en tout cas.)</p>
<p>Imaginez le Web (défini au sens large, comme le réseau de tous les appareils et applications connectés, et non l&#8217;application destinée aux PC officiellement  connue sous le nom de World Wide Web) comme un nouveau-né. Il voit, mais au début, il ne peut concentrer le regard. Il peut sentir, mais il ne connaît la taille de quelque chose qu&#8217;en le portant à la bouche. Il entend les paroles de ses parents souriants, mais ne peut les comprendre. Il est submergé de sensations, mais il n&#8217;en comprend pas la plupart. Il n&#8217;a pas ou peu de contrôle sur son environnement.</p>
<p>Petit à petit, le monde commence à prendre sens. Le bébé coordonne les perceptions issues de ses nombreux sens, distingue le signal du bruit, acquiert de nouveaux talents, et les tâches autrefois difficiles deviennent automatiques.</p>
<p>La question qui se pose est alors la suivante : le web devient-il plus intelligent à mesure qu&#8217;il grandit ?</p>
<p>Considérons la recherche d&#8217;informations – aujourd&#8217;hui la <em>lingua franca</em> du Web. Les premiers moteurs de recherche, en commençant par le WebCrawler de Brian Pinkerton, portaient pour ainsi dire tout à leur bouche. Ils suivaient les liens avec avidité, consommant tout ce qu&#8217;ils trouvaient. Le classement s&#8217;établissait par la « force brute » des correspondances de mots-clefs.</p>
<p>En 1998, Larry Page et Sergey Brin accomplissaient une percée en réalisant que les liens ne sont pas simplement un moyen de trouver de nouveaux contenus, mais aussi un moyen de les classer et de les relier à la grammaire plus élaborée du langage naturel. En substance, chaque lien est devenu un vote, et les votes de personnes compétentes (ainsi mesuré par le nombre et la qualité des personnes qui à leur tour votent pour eux) comptent plus que d&#8217;autres.</p>
<p>Les moteurs de recherche modernes utilisent maintenant des algorithmes complexes et des centaines de critères de classement différents pour produire leurs résultats. On compte, parmi les sources de données, celle de la boucle de rétroaction générée par la fréquence des termes de recherche, le nombre de clics d&#8217;utilisateurs sur un résultat de recherche, et nos propres recherches personnelles et historiques de navigation. Par exemple, si une majorité d&#8217;utilisateurs commence à cliquer sur le cinquième élément d&#8217;une page spécifique de résultats de recherche plus souvent que le premier, <a href="http://digitaldaily.allthingsd.com/20090605/google-and-the-evolution-of-search-iii-whats-next-in-search-much-much-better-search/">l&#8217;algorithme de Google</a> interprète ceci comme un signal indiquant que le cinquième résultat est potentiellement meilleur que le premier, et ajuste finalement les résultats en conséquence.</p>
<p>Considérons maintenant une application de recherche encore plus récente, Google Mobile pour l&#8217;iPhone. L&#8217;application détecte le déplacement du téléphone vers votre oreille, et passe automatiquement en mode de reconnaissance vocale. Elle utilise le micro pour écouter votre voix, et décode ce que vous dites, à partir, non seulement de ses algorithmes et de sa base de données de reconnaissance vocale, mais aussi de la correspondance avec les termes de recherche les plus fréquents présents dans sa base de données de recherches. Le téléphone utilise le GPS ou la triangulation cellulaire afin de détecter son emplacement, et exploite également cette information. Une recherche pour &#8220;pizza&#8221; renvoie le résultat qui sera probablement celui que vous attendiez : le nom, l&#8217;emplacement et les coordonnées des trois pizzerias les plus proches.</p>
<p>Tout d&#8217;un coup, nous ne cherchons plus par l&#8217;intermédiaire d&#8217;un clavier et d&#8217;une grammaire de recherche formelle, nous parlons au Web et avec lui. Il devient assez intelligent pour comprendre certaines choses (telles que notre position) sans que nous ayons à le lui dire explicitement. Et ce n&#8217;est que le début.</p>
<p>Et si certaines des bases de données référencées par l&#8217;application – telle la correspondance entre coordonnées GPS et adresses – sont « enseignées » à celle-ci, d&#8217;autres, comme la reconnaissance vocale, sont « apprises » par le traitement de grands ensembles de données « crowdsourcés ».</p>
<p>Voilà manifestement un système « plus intelligent » que ceux que nous connaissions il y a encore quelques années. La coordination de la reconnaissance vocale et de la recherche, des résultats de recherche et du lieu, est similaire à la coordination « main-œil » que le bébé acquiert progressivement. Le Web grandit, et nous sommes tous ses parents collectifs.</p>
<h3>Faire coopérer les sous-systèmes de données </h3>
<p>Dans notre analyse initiale du Web 2.0, nous avancions que le futur « système d&#8217;exploitation internet » se composerait d&#8217;une série de sous-systèmes de données interopérables. L&#8217;application Google Mobile fournit un exemple de la façon dont un système d&#8217;exploitation fondé sur les données pourrait fonctionner. </p>
<p>Dans cet exemple, toutes les données des sous-systèmes sont la propriété d&#8217;un fournisseur – Google. Dans d&#8217;autres cas, comme avec Apple iPhoto &#8216;09, qui intègre Flickr et Google Maps, ainsi que les propres services d&#8217;Apple, l&#8217;application utilise des services de bases de données distribuées provenant de nombreux fournisseurs. </p>
<p>Comme nous l&#8217;avions d&#8217;abord noté en 2003, « les données sont le Intel Inside » de la prochaine génération d&#8217;applications informatiques. Ainsi, si une entreprise a le contrôle sur une source unique de données nécessaire au fonctionnement d&#8217;applications, elle sera en mesure de tirer une rente monopolistique de l&#8217;utilisation de ces données. En particulier, si une base de données est générée par des contributions d&#8217;utilisateurs, les leaders du marché seront en situation de rendements croissants, puisque la taille et la valeur de leur base de données progresseront plus rapidement que celles de n&#8217;importe quel nouvel entrant. </p>
<p>Nous voyons par conséquent l&#8217;ère du Web 2.0, comme une course à l&#8217;acquisition et au contrôle de fonds de données. Certains de ces fonds – la masse critique des listes de vendeurs sur eBay, ou la masse critique des publicités par petites annonces sur Craigslist &#8211; sont spécifiques aux applications. Mais d&#8217;autres ont déjà toutes les caractéristiques de services essentiels, d&#8217;infrastructures du système.</p>
<p>Prenons par exemple les registres des noms de domaine du DNS, qui constituent l&#8217;une des épines dorsales de l&#8217;internet. Pensons à CDDB (la base de données des disques compacts, NDT),  utilisée par pratiquement toutes les applications musicales pour consulter les métadonnées des chansons et albums. De même, les données cartographiques de fournisseurs comme Navteq et TeleAtlas sont utilisées par quasiment toutes les applications de cartographie en ligne.</p>
<p>Il y a une compétition actuellement pour s&#8217;emparer du graphe social. Mais nous devons nous demander si ce service est si essentiel qu&#8217;il doive être accessible à tous.</p>
<p>Il est facile d&#8217;oublier qu&#8217;il y a 15 ans à peine, le courrier électronique était aussi fragmenté que les réseaux sociaux aujourd&#8217;hui, avec des centaines de systèmes de messagerie incompatibles raccordés par des passerelles fragiles et encombrées. L&#8217;un de ces systèmes — internet RFC 822 e-mail &#8211; est devenu l&#8217;étalon-or des échanges.</p>
<p>Nous nous attendons à voir la même standardisation advenir dans les services internet et les sous-systèmes essentiels. Les concurrents qui pensent que « le gagnant ramasse la mise » seraient bien avisés de s&#8217;unir pour faciliter la création de systèmes construits à partir des meilleurs sous-systèmes issus d&#8217;entreprises en coopération.</p>
<h3>Comment le Web apprend : sens explicite contre sens implicite</h3>
<p>Mais comment le Web apprend-il ? Certaines personnes imaginent que, pour que les programmes informatiques comprennent et réagissent au sens, la signification doit être codée dans une taxonomie particulière. Or, ce que nous voyons en pratique, c&#8217;est que la signification s&#8217;apprend « par déduction » à partir d&#8217;un corpus de données. </p>
<p>La reconnaissance vocale et la vision par ordinateur fournissent deux excellents exemples de ce type d&#8217;apprentissage par les machines. Mais il est important de se rendre compte que les techniques d&#8217;apprentissage des machines ne s&#8217;appliquent pas qu&#8217;aux données issues de capteurs. Par exemple, le système de vente aux enchères de publicités de Google est un système d&#8217;apprentissage qui optimise en temps réel le placement et les tarifs à partir d&#8217;algorithmes d&#8217;apprentissage.</p>
<p>Dans d&#8217;autres cas, le sens est « enseigné » a l&#8217;ordinateur. Ainsi, on indique à l&#8217;application les correspondances entre un ensemble de données structurées et un autre. Par exemple, l&#8217;association entre adresses et coordonnées GPS est « enseignée » plutôt qu&#8217;apprise. Les deux séries de données sont structurées, mais ont besoin d&#8217;une passerelle pour se relier.</p>
<p>Il est également possible de donner une structure à des données qui paraissent non structurées en enseignant à une application comment reconnaître le lien entre des données. Par exemple, <a href="http://www.longtrek.com/LongTrek/">You R Here</a>, une application iPhone, combine parfaitement ces deux approches. Vous utilisez l&#8217;appareil photo de votre iPhone pour photographier une carte contenant des détails que l&#8217;on ne trouve pas sur les applications cartographiques généralistes telles que Google Maps – comme la carte d&#8217;un sentier dans un parc naturel, ou toute autre carte de randonnée. Vous utilisez le GPS du téléphone pour définir votre position actuelle sur la carte. Vous marchez à une distance de là, et fixez un second point. Maintenant votre iPhone est capable de suivre votre position sur cette image de carte personnalisée aussi facilement que sur Google Maps. </p>
<p>Les services web les plus essentiels et les plus utiles ont été construits de cette façon : en reconnaissant des schémas d&#8217;organisation dans des ensembles de données non structurées <em>a priori</em>, puis en enseignant ces schémas à l&#8217;ordinateur.</p>
<p>Ti Kan, Steve Scherf et Graham Toal, les créateurs de CDDB, ont compris que l&#8217;enchaînement des durées des pistes d&#8217;un CD forme une signature unique qui peut être associée à un nom d&#8217;artiste, d&#8217;album et de chanson. Larry Page et Sergey Brin se sont rendu compte que chaque lien est un vote. Marc Hedlund de Wesabe a réalisé que chaque utilisation d&#8217;une carte de crédit est également un vote, qu&#8217;il y a un sens caché dans les visites répétées au même commerçant. Mark Zuckerberg de Facebook s&#8217;est aperçu que les relations amicales en ligne composent un réseau social généralisé. Ils ont tous transformé des données qui, de prime abord, ne semblaient pas structurées, en données structurées. Et tous ont utilisé à la fois des machines et des humains pour le faire. </p>
<blockquote><p><strong>Notion clé :</strong> Une compétence primordiale de l&#8217;ère du Web 2.0 repose sur la découverte de métadonnées implicites, puis la construction d&#8217;une base de données pour capter ces métadonnées et/ou promouvoir un écosystème autour de celles-ci.</p></blockquote>
<h3>Quand le Web rencontre le monde : « l&#8217;ombre informationnelle » et « l&#8217;internet des objets »</h3>
<p>Dites « applications basées sur des capteurs », et de nombreuses personnes imaginent un monde d&#8217;applications fondées sur des étiquettes RFID ou des modules <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/ZigBee">ZigBee</a>. Ce futur est commodément lointain, avec des déploiements expérimentaux et quelques applications  excitantes en gestation. Mais beaucoup de gens omettent de remarquer que la révolution des capteurs est déjà bien avancée. C&#8217;est la face cachée du marché des mobiles, et son opportunité la plus détonante. </p>
<p>Aujourd&#8217;hui, les smartphones contiennent des microphones, des appareils photo, des détecteurs de mouvement, des capteurs de proximité et des capteurs de position (GPS, triangulation cellulaire, et même, dans certains cas, une boussole). Ces capteurs ont révolutionné l&#8217;interface utilisateur des applications — vous n&#8217;avez qu&#8217;à jouer avec l&#8217;<a href="http://ocarina.smule.com/">Ocarina de Smule</a> pour l&#8217;iPhone pour le constater. </p>
<p>Mais souvenez-vous : les applications mobiles sont des applications connectées. Les enseignements essentiels du Web 2.0 s&#8217;appliquent à toutes les applications réseau, qu&#8217;elles s&#8217;appuient sur le Web ou sur un téléphone mobile (et la ligne de démarcation entre les deux est de plus en plus floue). Les applications basées sur des capteurs peuvent être conçues pour s&#8217;améliorer à mesure que leur nombre d&#8217;utilisateurs croît, en collectant des données qui, par une boucle de rétroaction vertueuse, augmentent à leur tour l&#8217;utilisation. La reconnaissance vocale dans l&#8217;application pour mobile de Google est l&#8217;une de ces applications. Les nouvelles applications GPS connectées à l&#8217;internet intègrent également des boucles de rétroaction qui calculent votre vitesse et l&#8217;utilisent pour estimer votre heure d&#8217;arrivée en fonction de ses connaissances de la circulation sur votre chemin. Aujourd&#8217;hui, les modèles de circulation sont principalement des estimations, de plus en plus, ils seront évalués en temps réel. </p>
<p>Le Net gagne en intelligence plus vite que vous ne le pensez. Considérez le géomarquage de photos. Au départ, les utilisateurs enseignaient à leurs ordinateurs l&#8217;association entre les photos et les lieux en les étiquetant. Dès que les appareils photo ont su se localiser, chaque photo a été géomarquée, avec une précision bien plus grande que celle qu&#8217;un humain pourrait donner. </p>
<p>Et l&#8217;augmentation de la précision dans un ensemble de données augmente le potentiel d&#8217;un autre ensemble. Prenez la précision de <a href="http://code.flickr.com/blog/2008/10/30/the-shape-of-alpha/">ces cartes générées par des photos géomarquées de Flickr</a> :</p>
<p><img src="http://farm4.static.flickr.com/3004/2972130238_70c47e52b3.jpg"/><br />
<img src="http://farm4.static.flickr.com/3288/2971287541_27e6a06a21.jpg"/></p>
<p>Quelle sera la précision de ces cartes lorsqu&#8217;elles s&#8217;appuieront sur des milliards de photos ? </p>
<p>Mais les connaissances que produiront les réseaux de capteurs visuels du net ne se limiteront pas à la localisation. </p>
<p>Bien qu&#8217;il en soit encore à ses débuts, le programme de reconnaissance des visages de l&#8217;<a href="http://www.apple.com/ilife/iphoto/#faces">Apple iPhoto &#8216;09</a> fonctionne plutôt bien. À partir de quel point y a-t-il assez de visages nommés pour que le système soit capable de vous montrer uniquement les gens qu&#8217;il ne reconnaît pas ? (Qu&#8217;Apple fournisse cette information comme un service de base est une question ouverte, que quelqu&#8217;un d&#8217;autre le fasse comme un service réseau ne l&#8217;est assurément pas).</p>
<p>L&#8217;application guide de voyage <a href="http://www.mobilizy.com/en/wikitude-ein-reisefuhrer">Wikitude</a> pour Androïd porte la reconnaissance d&#8217;image encore plus loin. Pointez la caméra du téléphone vers un monument ou un autre point d&#8217;intérêt et l&#8217;application compare ce qu&#8217;elle voit avec ce dont elle dispose dans sa base de données en ligne (répondant à la question « qu&#8217;est-ce qui ressemble à cela à proximité ?). L&#8217;écran vous montre ce que voit la caméra, de sorte qu&#8217;elle ressemble à une fenêtre, mais intégrant un affichage tête haute comportant des informations additionnelles sur ce que vous observez. C&#8217;est la première expérience d&#8217;une « réalité augmentée » future. Elle superpose des distances et des points d&#8217;intérêts, utilisant la boussole pour suivre l&#8217;endroit où vous regardez. Vous pouvez balayer tout autour de vous avec votre téléphone et analyser la zone à la recherche de choses intéressantes à proximité ». </p>
<p><a href="http://layar.eu/">Layar</a> porte cette idée encore un peu plus loin, promettant un cadre pour de multiples couches de contenus de « réalité augmentée » qui seront accessibles par le biais de la caméra de votre téléphone mobile. </p>
<p>Pensez les applications basées sur des capteurs comme si elles vous conféraient des superpouvoirs. <a href="http://connectedflow.com/darkslide/index.php">Darkslide</a> vous donne une super vue, vous montrant des photos proches de vous. L&#8217;application Twitter pour iPhone peut « trouver des tweets récents proches de vous », elle vous donne une super audition et saisit les conversations qui se déroulent autour de vous. </p>
<h3>Photosynth, la photographie en ultra haute définition et les images infinies</h3>
<p>L&#8217;augmentation respective de la richesse des données de capteurs et de l&#8217;apprentissage par les machines repousse les frontières de l&#8217;expression créative et de la reconstruction ingénieuse du monde.</p>
<p>Photosynth de Microsoft démontre que l&#8217;ordinateur peut synthétiser des images en 3D à partir de photographies crowdsourcées. La photographie en ultra haute définition révèle des détails qui sont invisibles, même pour les gens sur place. <a href="http://blogs.adobe.com/rufus/2008/12/adobe_max_2008_milan_infinite.html">Infinite Images</a> d&#8217;Adobe révèle quelque chose d&#8217;encore plus surprenant : la capacité de l&#8217;ordinateur à synthétiser des mondes imaginaires qui n&#8217;ont jamais existé, extrapolant une simulation 3D complète à partir d&#8217;une série de photos. Il faut voir la vidéo de démonstration pour la croire. </p>
<p><object width="425" height="344"><param name="movie" value="http://www.youtube.com/v/QxNx2OyeCHA&#038;color1=0xb1b1b1&#038;color2=0xcfcfcf&#038;feature=player_embedded&#038;fs=1"></param><param name="allowFullScreen" value="true"></param><param name="allowScriptAccess" value="always"></param><embed src="http://www.youtube.com/v/QxNx2OyeCHA&#038;color1=0xb1b1b1&#038;color2=0xcfcfcf&#038;feature=player_embedded&#038;fs=1" type="application/x-shockwave-flash" allowfullscreen="true" allowScriptAccess="always" width="425" height="344"></embed></object></p>
<p>Toutes ces percées sont le reflet du fait, noté par Mike Kuniavsky de ThingM, que <a href="http://www.orangecone.com/archives/2009/02/smart_things_an.html">les objets du monde réel projettent « des ombres informationnelles »</a> dans le cyberspace. Par exemple, un livre à une ombre d&#8217;information sur Amazon, Google Recherche de livres, Goodreads, Shelfari et LibraryThing, sur eBay et BookMooch, sur Twitter et sur un millier de blogs. </p>
<p>Une chanson a une ombre d&#8217;information sur iTunes, Amazon, Rhapsody, MySpace ou Facebook. Une personne a une ombre d&#8217;information dans une foule d&#8217;e-mails, de messages instantanés, d&#8217;appels téléphoniques, de tweets, de billets de blogs, de photographies, de vidéos ou de documents officiels. Un produit sur une étagère de supermarché, une voiture dans le parking d&#8217;un concessionnaire, une palette de bore nouvellement extrait reposant sur un quai de chargement, une vitrine dans la rue principale d&#8217;une petite ville &#8211; tous possèdent désormais une ombre informationnelle. </p>
<p>Dans de nombreux cas, ces ombres d&#8217;information sont liées avec leur alter ego du monde réel par des identifiants uniques : un numéro ISBN ou ASIN, un numéro de pièce, ou, plus proche des individus, un numéro de sécurité sociale, un numéro d&#8217;immatriculation de véhicule ou un numéro de série. D&#8217;autres identifiants sont plus souples, mais l&#8217;identité peut également être triangulée : un nom accompagné d&#8217;une adresse ou d&#8217;un numéro de téléphone, un nom et une photo, un appel téléphonique depuis une localisation particulière qui ébranle ce qui aurait pu être autrefois un alibi en béton.  </p>
<p>Beaucoup de ceux qui parlent de <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/Internet_of_Things">« l&#8217;internet des objets »</a> présument  que la combinaison d&#8217;étiquettes RFID très bon marché et d&#8217;adresses IP pour les objets du quotidien va nous y conduire. L&#8217;hypothèse repose sur l&#8217;idée que chaque objet doit avoir un identifiant unique pour que « l&#8217;internet des objets » fonctionne.</p>
<p>Ce que nous dit la sensibilité Web 2.0 c&#8217;est que nous parviendrons à l&#8217;internet des objets par le biais d&#8217;un fatras de données de capteurs qui contribueront, du bas vers le haut, à des applications d&#8217;apprentissage des machines, qui, progressivement, comprendront de mieux en mieux les données qui leur seront confiées. Une bouteille de vin au rayon de votre supermarché (ou tout autre objet) n&#8217;a pas besoin d&#8217;avoir une étiquette RFID pour rejoindre « l&#8217;internet des objets », il suffit simplement que vous preniez en photo son étiquette. Votre téléphone mobile, la reconnaissance d&#8217;image, la recherche et le web sensitif feront le reste. Nous n&#8217;avons pas à attendre que chaque objet dans un supermarché ait un identifiant unique et lisible par une machine. Au lieu de cela, nous pouvons nous contenter de codes-barres, d&#8217;informations ajoutées à des photos, et d&#8217;autres bidouillages qui ne sont rien d&#8217;autre que des moyens d&#8217;extraire par la force de l&#8217;identité à partir de la réalité.</p>
<p><a href="http://www.itjungle.com/tfh/tfh051809-story03.html">Dans son travail sur la détermination de l&#8217;identité</a>, Jeff Jonas isole un fait fascinant. Jonas construisait une base de données d&#8217;Américains, tels qu&#8217;ils étaient connus par diverses sources. Sa base de données a augmenté jusqu&#8217;à contenir environ 630 millions « d&#8217;identités » avant que le système ne dispose de suffisamment d&#8217;informations pour identifier toutes les variantes. Mais à un certain point, sa base de données a commencé à apprendre, puis à se réduire. Chaque nouveau chargement de données rendait la base de données plus petite, et non plus grosse. 630 millions plus 30 millions devenaient 600 millions, car le subtil calcul de reconnaissance par « accumulation de contexte » exerçait sa magie. </p>
<p>A mesure que l&#8217;ombre d&#8217;information devient plus épaisse, plus substantielle, le besoin de métadonnées explicites diminue. Nos appareils photos, nos microphones sont en train de devenir les yeux et les oreilles du Web, nos détecteurs de mouvement et capteurs de proximité sa proprioception, le GPS son sens de la localisation. Le bébé grandit. Nous rencontrons l&#8217;internet, et c&#8217;est nous. </p>
<p>Capteurs et programmes de surveillance n&#8217;agissent pas seuls, mais en concerts avec leurs partenaires humains. Nous enseignons à notre programme photo à reconnaître les visages qui sont importants pour nous, nous partageons des nouvelles qui ont de l&#8217;importance, nous ajoutons des étiquettes à nos tweets afin qu&#8217;ils puissent être regroupés plus facilement. En ajoutant de la valeur pour nous-mêmes, nous ajoutons également de la valeur au web social. Nos dispositifs nous prolongent/augmentent et nous les prolongeons/augmentons. </p>
<p>Ce phénomène ne se limite pas au web grand public. « L&#8217;initiative pour une planète plus intelligente » (<em>Smarter Planet Initiative</em>) d&#8217;IBM et le projet de &#8220;peau planétaire&#8221; (<em>planetary skin</em>) de la NASA et Cisco, montrent toutes deux, combien l&#8217;économie sera transformée par le web des capteurs. Les raffineries de pétrole, les aciéries, les usines et les chaînes d&#8217;approvisionnement sont en train de s&#8217;instrumenter à l&#8217;aide de capteurs et des mêmes algorithmes d&#8217;apprentissage machines que ceux que nous voyons dans les applications web. </p>
<p>Mais comme c&#8217;est souvent le cas, l&#8217;avenir n&#8217;est pas plus clair dans le discours des grandes entreprises que dans les savantes optimisations des adopteurs précoces et autres &#8220;alpha geeks&#8221;. Nat Torkington l&#8217;un des blogueurs du Radar [d'O'Reilly] raconte l&#8217;histoire d&#8217;un chauffeur de taxi qu&#8217;il a rencontré à Wellington en Nouvelle-Zélande, qui a conservé les logs de six semaines d&#8217;activité (GPS, météo, passagers et trois autres variables), en a alimenté son ordinateur, et a produit des analyses pour savoir où il doit être à tout moment dans la journée afin de maximiser ses recettes. Au final, il vit bien mieux et travaille moins que les autres chauffeurs de taxi. Instrumenter le monde paie. </p>
<blockquote><p><strong>L&#8217;analyse des données, leur visualisation et l&#8217;usage d&#8217;autres techniques pour identifier des modèles dans les données deviendront des compétences de plus en plus précieuses. Les employeurs devraient en prendre note. </strong></p></blockquote>
<p>Cela ne veut pas dire que des identifiants uniques d&#8217;objets ne joueront pas un très grand rôle, surtout pour des objets fongibles qui appartiennent à des catégories bien connues (comme un livre ou une collection de musique). Mais les faits suggèrent que les systèmes formels qui ajoutent à priori du sens aux données numériques sont en réalité moins puissants que les systèmes informels qui extraient du sens des données en observant leurs caractéristiques. Un ISBN fournit un identifiant unique pour le livre, mais un titre et un auteur vous en approchent tout autant.</p>
<p>On verra émerger des projets qui se fixeront pour objectif de catégoriser systématiquement les données brutes issues de capteurs, sur le modèle d&#8217;<a href="http://astrometry.net/">Astrometry</a>, dont les fondateurs déclarent &#8220;<em>Nous construisons un &#8220;moteur d&#8217;astrométrie&#8221; pour créer des métadonnées astronométriques correctes et conformes aux normes qui s&#8217;appliqueront à toutes les images astronomiques jamais capturées, dans le passé ou à l&#8217;avenir, quel que soit l&#8217;état de son archivage.</em>&#8221; En utilisant ce moteur, le <a href="http://www.ogleearth.com/2009/03/_links_astrotag.html">robot astroétiquetteur</a> se balade sur Flickr pour chercher des images d&#8217;objets astronomiques et leurs donner de bonnes métadonnées, ce qui leur permet ensuite d&#8217;être incluses dans une recherche d&#8217;images astronomiques. Il s&#8217;agit d&#8217;un service analogue à CDDB : un service de recherche qui cartographie les données en désordre pour en faire une base de données organisée permettant des recherches. </p>
<p>Comme c&#8217;est souvent le cas, les premiers exemples sont souvent l&#8217;œuvre de passionnés. Mais ils annoncent un monde dans lequel les entrepreneurs appliqueront les mêmes principes à de nouvelles opportunités d&#8217;affaires. Plus notre monde sera activé par les capteurs, plus il y aura de surprenantes révélations dans la façon, dont beaucoup de sens &#8211; et de valeur -, pourront être extraits de leurs flux de données. </p>
<p>Pensez à ce que l&#8217;on appelle &#8220;le réseau électrique intelligent&#8221;. Gavin Starks, le fondateur d&#8217;<a href="http://www.amee.com/">AMEE</a>, un service web neutre pour des données de capteurs liées à l&#8217;énergie, notait que les chercheurs qui ratissaient les données de compteurs intelligents de plus d&#8217;1,2 million de foyers au Royaume-Uni avaient déjà découvert que chaque appareil possédait une signature énergétique unique. Il est possible alors de déterminer non seulement la puissance tirée par l&#8217;appareil, mais également la marque et le modèle de chacun des appareils électro-ménagers du foyer &#8211; une sorte de CDDB pour les appareils électroménagers et électroniques !</p>
<blockquote><p><strong>Cartographier des données non structurées pour les transformer en ensembles de données structurées sera l&#8217;une des compétences-clé du web à la puissance deux.</strong><strong></strong></p></blockquote>
<h3>L&#8217;essor du temps réel : un cerveau collectif</h3>
<p>En étant de plus en plus conversationnelle, la recherche est aussi devenue plus rapide. Le blogging a ajouté des dizaines de millions de sites à indexer chaque jour et même chaque heure, mais le microblogging nécessite une mise à jour instantanée – impliquant un changement profond à la fois dans l&#8217;infrastructure et dans la méthode. Quiconque recherchant un sujet populaire sur Twitter est confronté au message suivant « Voyez ce qu&#8217;il se passe maintenant », suivi, quelques instants plus tard par « 42 résultats supplémentaires depuis que vous avez débuté la recherche. Actualisez la page pour les consulter. »</p>
<p>En outre, les utilisateurs continuent de co-évoluer avec nos systèmes de recherche. Prenez les hashtags sur Twitter : une convention humaine qui facilite les recherches en temps réel à propos d&#8217;événements partagés. Une fois de plus, voyez comme la participation humaine ajoute une couche structurante — aussi sommaire et incohérente soit-elle – au flux de données brut.</p>
<p>La recherche en temps réel encourage la réponse en temps réel. Les « cascades d&#8217;informations » retweetées propagent les flashs d&#8217;information à travers tout Twitter en un instant, ce qui en fait la première source de prise de connaissance de l&#8217;actualité pour de nombreuses personnes. Une fois encore, tout ceci n&#8217;est que le commencement. Avec des services comme les mises à jour de statut de Facebook et Twitter, une nouvelle source de données a été ajoutée au Web – des indications en temps réel de ce qui existe dans notre esprit collectif.</p>
<p>Le Guatemela et l&#8217;Iran ont tous deux ressenti l&#8217;effet Twitter, les protestations politiques ayant été lancées et coordonnées sur Twitter.</p>
<p>Ce qui nous amène à un débat opportun : nombreux sont ceux qui s&#8217;inquiètent de l&#8217;effet déshumanisant de la technologie. Nous partageons cette inquiétude, mais nous voyons aussi la contre-tendance, au travers de laquelle la communication nous unit, nous donne un contexte commun et, finalement, une identité commune.</p>
<p>Twitter nous apprend aussi une chose importante sur la manière d&#8217;adapter les applications aux appareils. Les Tweets sont limités à 140 caractères, et ces mêmes limites ont conduit à une profusion d&#8217;innovations. Les utilisateurs de Twitter ont développé une sténographie (@nomdutilisateur, #hashtag, $cotation), que les logiciels clients Twitter ont bientôt converti en liens cliquables. Les « raccourcisseurs » d&#8217;URL pour les liens web traditionnels sont devenus populaires, et leurs opérateurs se sont vite rendu compte que la base de données des liens cliqués permet de nouvelles analyses en temps réel. <a href="http://bit.ly/">Bit.ly</a>, par exemple, présente en temps réel le nombre de clics que vos liens suscitent.</p>
<blockquote><p><strong>Par conséquent, une nouvelle couche d&#8217;informations est en cours de construction autour de Twitter, une couche qui pourrait croître jusqu&#8217;à rivaliser avec les services devenus le cœur du web : la recherche, l&#8217;analyse, et les réseaux sociaux. Twitter démontre aussi aux opérateurs de téléphonie mobile ce qu&#8217;il peut se passer lorsque vous fournissez des API. Les leçons tirées de l&#8217;écosystème d&#8217;applications de Twitter pourraient, soit indiquer les prochaines opportunités pour les SMS et autres services mobiles, soit produire ce qui les remplacera.</strong></p></blockquote>
<p>Le temps réel ne se limite pas aux médias sociaux et mobiles. De même que Google s&#8217;est aperçu qu&#8217;un lien est un vote, Wal-Mart s&#8217;est rendu compte qu&#8217;un client qui achète un article vote, et que la caisse enregistreuse est un capteur chargé de comptabiliser ce vote. Les boucles de rétroaction en temps réel supervisent les stocks. WalMart n&#8217;est peut-être pas une société Web 2.0, mais elle est sans aucun doute une entreprise Web à la puissance deux : une entreprise dont les opérations sont tellement imprégnées par l&#8217;informatique, si fondamentalement dirigées par les données de leurs clients, que cela lui confère un avantage concurrentiel immense. L&#8217;une des grandes opportunités que crée le Web puissance deux est de permettre aux petits détaillants qui ne peuvent pas s&#8217;appuyer sur une chaîne d&#8217;approvisionnement monolithique d&#8217;accéder à cette capacité d&#8217;analyse en temps réel.</p>
<p>Comme l&#8217;a expliqué avec tant d&#8217;éloquence Vivek Ranadive, fondateur et PDG de Tibco, dans <a href="http://www.gladwell.com/2009/2009_05_11_a_david.html">son récent portrait par Malcolm Gladwell du <em>New Yorker</em></a> :</p>
<p>« Tout dans le monde fonctionne maintenant en temps réel. Donc, quand un certain type de chaussure ne se vend pas dans votre boutique, il ne se passe pas six mois avant que le type en Chine le découvre. C&#8217;est presque instantané, grâce à mon logiciel. »</p>
<p>Même sans achats dirigés par capteurs, l&#8217;information en temps réel à déjà un impact énorme sur les affaires. Lorsque vos clients déclarent leurs intentions partout sur le Web (et sur Twitter) – en acte ou en paroles – les entreprises doivent à la fois écouter et se joindre à la conversation. Comcast a transformé son approche de service à la clientèle en utilisant Twitter ; d&#8217;autres entreprises en font autant.</p>
<p>L&#8217;autre histoire frappante dont nous avons récemment entendu parler concerne une boucle de rétroaction en temps réel : le système Houdini utilisé par la campagne Obama pour retirer les électeurs de la liste d&#8217;appel « Get Out the Vote » dès qu&#8217;ils ont effectivement voté. Dans les districts majeurs, des observateurs de l&#8217;élection signalaient quels électeurs inscrits venaient d&#8217;émarger, afin de les faire « disparaître » des listes d&#8217;appel fournies aux bénévoles (d&#8217;où le nom Houdini). </p>
<p>Houdini est le Mechanical Turk d&#8217;Amazon en plus visible : un groupe de bénévoles sert de capteurs, de nombreuses files d&#8217;attente de données en temps réel sont synchronisées, puis sont utilisées pour agir sur les instructions d&#8217;un autre groupe de bénévoles servant eux d&#8217;actionneurs de ce même système. </p>
<blockquote><p><strong>Les entreprises doivent apprendre à exploiter des données temps réel comme des signaux essentiels qui alimentent une boucle de rétroaction beaucoup plus efficace pour le développement de produits, le service à la clientèle, et l&#8217;allocation des ressources.</strong></p></blockquote>
<h3>En conclusion : ce qui compte</h3>
<p>Tout ceci est, à bien des égards, un préambule à ce qui pourrait constituer la partie la plus importante de l&#8217;opportunité constituée par le web puissance 2.</p>
<p>La nouvelle orientation du web, en voie de collision avec le monde physique, ouvre d&#8217;immenses possibilités pour les entreprises, ainsi que pour traiter les problèmes majeurs de notre monde.</p>
<p>Des <a href="http://www.web2summit.com/web2009/public/schedule/detail/10194#sidebar">centaines d&#8217;exemples</a> démontrent que cela se passe déjà, sous nos yeux. Mais il y a beaucoup d&#8217;autres secteurs pour lesquels des progrès sont nécessaires, que cela concerne notre écosystème énergétique ou notre approche des systèmes de santé, sans oublier notre système financier, qui est en plein désarroi.</p>
<p>Même dans un environnement favorable à la régulation, les gouvernements sont désespérément surclassés par les systèmes financiers qui fonctionnent en temps réel. Qu&#8217;avons-nous appris de l&#8217;Internet grand public qui pourrait devenir la base d&#8217;un nouveau système de réglementation financière du XXIe siècle? Nous avons besoin d&#8217;appliquer les apprentissages par la machine à la finance : des algorithmes pour détecter les anomalies, la transparence qui autorise un contrôle par toute personne se sentant concernée, et pas seulement par des régulateurs sous-dimensionnés et surchargés.</p>
<p>Quand nous avons lancé les rencontres &#8220;Web 2.0&#8243;, nous affirmions que &#8220;le Web est une plateforme&#8221;. Depuis, des milliers d&#8217;entreprises et des millions de vies ont été changés par les produits et services reposant sur cette plateforme. Mais 2009 marque un tournant dans l&#8217;histoire du Web. Il est temps de tirer parti de la véritable puissance de la plateforme que nous avons construite. Le Web n&#8217;est plus une industrie en soi, le Web est dorénavant le monde lui-même. </p>
<p>Et le monde a besoin de notre aide.</p>
<p>Pour résoudre les problèmes les plus saillants du monde, nous devons mettre la puissance de l&#8217;Internet au travail &#8211; ses technologies, ses modèles d&#8217;affaires, et peut-être, plus important encore, sa philosophie d&#8217;ouverture, son intelligence collective et sa transparence. Et pour ce faire, nous devons amener le Web à changer d&#8217;échelle. Nous ne pouvons pas nous permettre une évolution arithmétique.</p>
<p>Il est temps pour le Web de se colleter au monde réel. Le Web rencontre le monde &#8211; c&#8217;est le Web à la puissance deux. </p>
<p>Tim O’Reilly et John Battelle<br />
<em>Traduction Marin Dacos, Hubert Guillaud, Daniel Kaplan et Robert-André Mauchin.</em></p>
<blockquote>
<h3>Appel à exemples ! </h3>
<p>Dans le cadre de ce document et de notre travail sur le programme du Sommet du Web 2.0, nous aimerions votre avis. Nous cherchons à créer une liste d&#8217;applications, services et projets qui reflètent le thème du Web à la puissance deux. </p>
<p>Quelques exemples : </p>
<p>- L&#8217;élection de Barack Obama a démontré comment l&#8217;internet peut-être utilisé pour transformer la politique. Maintenant, son administration s&#8217;est engagée à explorer comment la technologie pourrait transformer concrètement la manière d&#8217;administrer et de gouverner.<br />
Le gouvernement fédéral américain a pris un important engagement envers la transparence et l&#8217;ouverture des données. Data.gov héberge désormais plus de 100 000 flux de données en provenance de sources gouvernementales américaines, et le blog de la Maison Blanche <a href="http://www.whitehouse.gov/blog/Discussion-Phase-Transparency-Principles"> d&#8217;afficher son engament</a> en faveur des <a href="http://resource.org/8_principles.html">8 principes pour des données publiques ouvertes</a> (NDT : <a href="http://www.internetactu.net/2007/12/20/principes-pour-des-donnees-publiques-ouvertes/">voir la traduction de ses principes</a>) imaginées par un groupe  d&#8217;activistes  fin 2007. Célébrons les succès de ce que beaucoup appellent désormais &#8220;Gouvernement 2.0&#8243;. Nous aimerions entendre parler des succès du Gouvernement 2.0 partout dans le monde. </p>
<p>Pourtant, en exprimant son avis sur l&#8217;orientation du <a href="http://gov2summit.com/">Sommet sur le Gouvernement 2.0</a>, le responsable fédéral américain de la technologie Aneesh Chopra nous a exhorté à ne pas nous concentrer sur les succès du Web 2.0 dans l&#8217;administration, mais plutôt sur les problèmes non résolus. Comment la communauté technologique peut-elle aider à résoudre des problèmes tels que la <a href="http://www.sciencemag.org/cgi/content/full/324/5932/1273?ijkey=7UaWPZ1JQcBJ6&#038;keytype=ref&#038;siteid=sci">mesure des emplois créés grâce au plan de relance économique ?</a> Comment peut-elle accélérer nos progrès vers l&#8217;indépendance énergétique et la réduction d&#8217;émissions de CO2 ? Comment peut-elle nous aider à refonder notre système éducatif pour produire une main-d&#8217;oeuvre plus compétitive ? Comment peut-elle nous aider à réduire le gonflement des coûts du système de santé ? </p>
<p>- Twitter est utilisé pour rapporter les nouvelles de catastrophes, et pour coordonner les interventions d&#8217;urgence. Des initiatives comme <a href="http://www.instedd.org/">InSTEDD</a> (Support innovant pour les urgences, les maladies et les catastrophes) s&#8217;appuient sur cette tendance pour l&#8217;amplifier. InSTEDD utilise des techniques de l&#8217;intelligence collective pour fouiller des sources comme des messages SMS (par exemple Geochat), des flux RSS, des listes de diffusion (par exemple ProMed, Veratect, HealthMap, Biocaster, EpiSpider), OpenROSA, Map Sync, Epi Info, des documents, des pages web, des dossiers médicaux électroniques (par exemple OpenMRS), des données sur les maladies animales (par exemple OIE, AVRI hotline), des flux environnementaux (par exemple le système de télédétection de la NASA, etc.) , le tout afin de recueillir des signaux sur les maladies émergentes. L&#8217;initiative globale pour la prévision des virus (GVFI) recueille désormais délibérément des données (dans ce cas, sur les maladies émergentes passant de l&#8217;animal à l&#8217;homme) qui peuvent être introduites dans ce système mondial d&#8217;alerte précoce. </p>
<p>- Notre système de soins chancèle. Il y a peu de corrélation entre les dépenses et les résultats. Comme Atul Gawande <a href="http://www.newyorker.com/reporting/2009/01/26/090126fa_fact_gawande">l&#8217;a écrit dans le <em>New Yorker</em></a> :<br />
<em>&#8220;Les dirigeants locaux d&#8217;hôpitaux, de cliniques et d&#8217;agences de santé comprennent leurs taux de croissance et leurs parts de marché. Ils savent quand ils perdent ou gagnent de l&#8217;argent. Ils savent que si leurs médecins apportent suffisamment d&#8217;affaires &#8211; chirurgie, imagerie médicale, soins infirmiers à domicile -, ils feront de l&#8217;argent. Et s&#8217;ils obtiennent que les médecins en rapportent plus, ils en feront plus encore. Mais ils ne savent pas vraiment si les médecins font en sorte que leurs communautés de patients soient en aussi bonne santé que possible, ou s&#8217;ils sont plus ou moins efficaces que leurs homologues venant d&#8217;ailleurs.&#8221;</em><br />
En bref, nous mesurons les mauvais indicateurs. Comment pouvons-nous appliquer les leçons du web 2.0 pour mesurer ce qui compte vraiment au sein du système de santé ?  </p>
<p>- Des entreprises comme <a href="http://23andme.com/">23andMe</a> ou <a href="http://www.patientslikeme.com/">PatientsLikeMe</a> appliquent le crowdsourcing pour construire des bases de données destinées aux communautés de médecine personnalisée. 23andMe fournit des tests génétiques à des fins personnelles, mais son objectif à long terme est de fournir une base de données d&#8217;informations génétiques que <a href="https://www.23andme.com/about/values/">les usagers pourront volontairement mettre à disposition des chercheurs</a>. PatientsLikeMe a créé un réseau social pour des gens atteints de diverses maladies chroniques, qui transforment leur vie. En partageant les détails de leurs traitements &#8211; ce qui marche et ne marche pas &#8211; ils fournissent la base médicale la plus large du monde pour les résultats d&#8217;essais. Quelles autres applications créatives des technologies Web 2.0 voyez vous faire avancer l&#8217;état du système de soin ? </p>
<p>- Comment pouvons-nous créer des opportunités économiques en réduisant le coût des soins de santé ? Comme <a href="http://online.wsj.com/article/SB10001424052970204005504574235751720822322.html">l&#8217;écrit</a> Abraham Verghesewrites de Stanford, la raison pour laquelle il est si difficile de réduire les coûts des soins de santé est qu&#8217;&#8221;un dollar dépensé en soins médicaux est un dollar de revenu pour quelqu&#8217;un&#8221;. Nous ne pouvons pas simplement couper les coûts. Nous devons trouver des façons de faire de l&#8217;argent en réduisant les coûts. À cet égard, nous nous intéressons à des startups comme <a href="http://www.cvsim.com/">CVsim</a>, une société de simulation cardio-vasculaire. A partir de données de scans CAT toujours plus précis, couplés avec un logiciel de simulation d&#8217;écoulement du sang fonctionnant sur une plateforme hébergée, il est concevable d&#8217;améliorer les résultats sanitaires et de réduire les coûts tandis qu&#8217;on économise plusieurs milliards de dollars sur le marché de l&#8217;angiographie, qui reste une procédure médicale coûteuse et risquée. Si CVsim parvient à cet objectif, ils bâtiront une gigantesque entreprise tout en réduisant la dépense nationale de santé. Quelles autres possibilités la technologie propose-t-elle pour remplacer les anciennes procédures médicales moins efficaces par de nouvelles, potentiellement plus efficaces tout en coûtant moins cher ?</p>
<p>- Dans le cadre du plan de relance financière, le gouvernement dépense 5 milliards de dollars en subventions à l&#8217;isolement des bâtiments. Comment les technologies du Web 2.0 pourraient-elles nous dire si le programme atteint ses objectifs de création d&#8217;emploi et de réduction de la consommation d&#8217;énergie ? </p>
<p>- Les sociétés adoptent des outils de surveillance et de gestion en temps réel pour construire des chaînes d&#8217;approvisionnement intelligentes, gérer les ressources distantes, et en général, améliorer leurs retours sur investissement en utilisant ce que Doug Standley et Deloitte appellent &#8220;le capital intelligence&#8221;. Nous aimerions entendre des exemples de personnes qui déploient ces technologies. </p>
<p>- Des systèmes de surveillance du trafic en temps réel comme ClearFlow de Microsoft réduisent les pertes de temps et d&#8217;énergie liées aux déplacements quotidiens. Les services web suivent la progression des bus et trains par rapport à leurs horaires d&#8217;arrivée prévus, afin de rendre le transport public plus efficace et agréable. Ce sont des avantages tangibles que tirent les consommateurs de l&#8217;instrumentation du monde. Des tarifications urbaines dynamiques fondées sur les informations de capteurs de trafic, comme celle qu&#8217;à <a href="http://www.ibm.com/podcasts/howitworks/040207/index.shtml">construit IBM pour la ville de Stockholm</a>, créé des incitations économiques pour réduire le trafic aux heures de pointe. Des initiatives soulèvent également des questions de confidentialité. Nous sommes intéressés à entendre des histoires de réussites &#8211; et des histoires effrayantes &#8211; sur la façon dont l&#8217;instrumentation du monde change notre manière de vivre. </p>
<p>- Les initiatives de réseaux de distribution d&#8217;électricité « intelligents » (<a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Smart_grid">Smart Grids</a>) permettront de réduire notre consommation d&#8217;énergie en augmentant l&#8217;intelligence du système utilisé pour la délivrer. Comme nous le suggérions plus haut, cela va ouvrir un nouveau front dans la guerre de l&#8217;intimité. Les données qui seront révélées par ces applications ne vont pas seulement rendre nos appareilsélectroménagers plus intelligents, elles rendront également les marketeurs plus intelligents. Il est peu probable cependant que cela les rende plus humains et moins indiscrets !</p></blockquote>
<p>____________<br />
<a name="note" id="note"></a>1. Pas facile de trouver une traduction adéquat à ce <em>Web Squared</em>. Le web carré ? Le web au carré ? Le carré web ? Le web à la puissance 2 ? Le Web factorisé ou le Web factoriel ? En opposant le web incrémental au Web Squared, O&#8217;Reilly et Battelle donnent peut-être une solution. Peut-être faut-il plutôt parler de Web géométrique (par rapport à un Web dont la progression serait arithmétique) ou plus encore de &#8220;Web exponentiel&#8221;, qui nous semble le mieux à même de donner de la profondeur à l&#8217;expression imaginée par les auteurs anglo-saxons. Mais nous avons retenu le Web à la puissance deux qui nous a paru plus littéral. </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/intelligence-des-donnees/" title="intelligence des données" rel="tag nofollow">intelligence des données</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web-20/" title="web 2.0" rel="tag nofollow">web 2.0</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/web-semantique/" title="web sémantique" rel="tag nofollow">web sémantique</a><br />
]]></content:encoded>
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		<title>Le nouveau Socialisme : La société collectiviste globale se met en ligne</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Jul 2009 10:55:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Invité extérieur</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Un socialisme nouveau, revu et corrigé, est en train de prendre forme sur l&#8217;internet. Telle est l’hypothèse de Kevin Kelly, le gourou des nouvelles technologies, éditorialiste volontiers polémique qui nous a offert plus d&#8217;une fois quelques belles réflexions sur l&#8217;évolution des technologies comme &#8220;Nous sommes le web&#8221;, &#8220;la naissance du superorganisme&#8221;, &#8220;l&#8217;expansion de l&#8217;ignorance&#8221;, &#8220;la Machine unique&#8221; ou la &#8220;technologie&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<blockquote><p>Un socialisme nouveau, revu et corrigé, est en train de prendre forme sur l&#8217;internet. Telle est l’hypothèse de <a href="http://www.kk.org/">Kevin Kelly</a>, le gourou des nouvelles technologies, éditorialiste volontiers polémique qui nous a offert plus d&#8217;une fois quelques belles réflexions sur l&#8217;évolution des technologies comme <a href="http://www.internetactu.net/2005/08/18/nous-sommes-le-web/">&#8220;Nous sommes le web&#8221;</a>, <a href="http://www.internetactu.net/2008/11/12/vers-la-naissance-dun-superorganisme/">&#8220;la naissance du superorganisme&#8221;</a>, <a href="http://www.internetactu.net/2008/10/23/lexpansion-de-lignorance/">&#8220;l&#8217;expansion de l&#8217;ignorance&#8221;</a>, <a href="http://www.internetactu.net/2008/07/08/la-machine-unique-pour-les-relier-tous/">&#8220;la Machine unique&#8221;</a> ou la <a href="http://www.internetactu.net/2009/07/08/la-techno-est-elle-devenue-notre-culture/">&#8220;technologie comme nouvelle culture&#8221;</a> que nous évoquions cette semaine. </p>
<p>C&#8217;est le cas encore de cette tribune <a href="http://www.wired.com/culture/culturereviews/magazine/17-06/nep_newsocialism">originellement publiée par <em>Wired</em></a>, le 22 mai 2009 (<a href="http://www.framablog.org/index.php/post/2009/07/02/socialisme-2-0">et traduite par par Poupoul2, Daria et Don Rico pour le Framablog</a>). Est-ce que le collectivisme qui nait en ligne est en train de dépasser le capitalisme ou n&#8217;est-ce qu&#8217;une simple évolution du capitalisme, <a href="http://www.artefarita.com/journel/index.php?post/2009/07/04/Un-monde-collectiviste-na%C3%AEt-il-par-le-web">comme le résume Grégoire Colbert</a> ? Peut-on comparer le &#8220;socialisme du monde réel&#8221; avec le partage tel qui existe dans le monde virtuel, comme <a href="http://standblog.org/blog/post/2009/05/28/When-sharing-means-multiplying">se demande très justement Tristan Nitot</a> ? Faut-il y voir une utopie de la communication assistée par les machines de plus, <a href="http://www.slate.fr/story/7555/linternationale-du-web-nest-pas-pour-demain">comme estime Jean-Laurent Cassely sur Slate</a> ? A vous de juger. </p></blockquote>
<p>Bill Gates s’est un jour moqué des partisans de l’Open Source avec <a href="http://www.boingboing.net/2005/01/05/bill-gates-free-cult.html">le pire épithète</a> qu’un capitaliste puisse employer. Ces gens-là, a-t-il dit, sont « une nouvelle race de communistes », une force maléfique décidée à détruire l’incitation monopolistique qui soutient le Rêve Américain. Gates avait tort : les fanatiques de l’Open Source sont plus proches des <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Libertarianisme">libertariens</a> que des communistes. Il y a pourtant une part de vérité dans son propos. La course effrénée à laquelle on se livre partout sur la planète pour connecter tout le monde avec tout le monde dessine doucement les contours d’une version revue et corrigée du socialisme.</p>
<p>Les aspects communautaires de la culture numérique ont des racines profondes et étendues. Wikipédia n’est qu’un remarquable exemple de collectivisme émergeant parmi d’autres, et pas seulement Wikipédia mais aussi toute le système des wikis. <a href="http://c2.com/~ward/">Ward Cunningham</a>, qui inventa <a href="http://c2.com/cgi/wiki?WikiHistory">la première page web collaborative</a> en 1994, a recensé récemment plus de <a href="http://c2.com/cgi/wiki?WikiEngines">cent cinquante moteurs de wiki différents</a>, chacun d’entre eux équipant une myriade de sites. Wetpaint, lancé il y a tout juste trois ans, héberge aujourd’hui plus d’un million de pages qui sont autant de fruits d’un effort commun. L’adoption massive des licences de partage Creative Commons et l’ascension de l’omniprésent partage de fichiers sont deux pas de plus dans cette direction. Les sites collaboratifs tels que <a href="http://digg.com/">Digg</a>, <a href="http://www.stumbleupon.com/">Stumbleupon</a>, <a href="http://hypem.com/">the Hype Machine</a> ou <a href="http://www.twine.com/">Twine</a> poussent comme des champignons et ajoutent encore du poids à ce fantastique bouleversement. Chaque jour nous arrive une nouvelle start-up annonçant une nouvelle méthode pour exploiter l’action communautaire. Ces changements sont le signe que l’on se dirige lentement mais sûrement vers une sorte de socialisme uniquement tourné vers le monde en réseau.</p>
<p>Mais on ne parle pas là du socialisme de votre grand-père. En fait, il existe une longue liste d’anciens mouvements qui n’ont rien à voir avec ce nouveau socialisme. Il ne s’agit pas de lutte des classes. Il ne s’agit pas d’anti-américanisme. Le socialisme numérique pourrait même être l’innovation américaine la plus récente. Alors que le socialisme du passé était une arme d’État, le socialisme numérique propose un socialisme sans État. Cette nouvelle variété de socialisme agit dans le monde de la culture et de l’économie, plutôt que dans celui de la politique… pour le moment.</p>
<p>Le communisme avec lequel Gates espérait salir les créateurs de Linux est né dans une période où les frontières étaient rigides, la communication centralisée, et l’industrie lourde et omniprésente. Ces contraintes ont donné naissance à une appropriation collective de la richesse qui remplaçait l’éclatant chaos du libre marché par des plans quinquennaux imposés par un politburo tout puissant.</p>
<p>Ce système d’exploitation politique a échoué, c’est le moins que l’on puisse dire. Cependant, contrairement aux vieilles souches du socialisme au drapeau rouge, le nouveau socialisme s’étend sur un Internet sans frontières, au travers d’une économie mondiale solidement intégrée. Il est conçu pour accroître l’autonomie individuelle et contrecarrer la centralisation. C’est la décentralisation à l’extrême.</p>
<p>Au lieu de cueillir dans des fermes collectives, nous récoltons dans des mondes collectifs. Plutôt que des usines d’État, nous avons des usines d’ordinateurs connectées à des coopératives virtuelles. On ne partage plus des forêts, des pelles ou des pioches, mais des applications, des scripts et des APIs. Au lieu de politburos sans visage, nous avons des méritocracies anonymes, où seul le résultat compte. Plus de production nationale, remplacée par la production des pairs. Finis les rationnements et subventions distribués par le gouvernement, place à l’abondance des biens gratuits.</p>
<p>Je reconnais que le terme socialisme fera forcément tiquer de nombreux lecteurs. Il porte en lui un énorme poids culturel, au même titre que d’autres termes associés tels que collectif, communautaire ou communal. J’utilise le mot socialisme parce que techniquement, c’est celui qui représente le mieux un ensemble de technologies dont l’efficience dépend des interactions sociales. L’action collective provient grosso modo de la richesse créée par les sites Web et les applications connectées à Internet lorsqu’ils exploitent du contenu fourni par les utilisateurs. Bien sûr, il existe un danger rhétorique à réunir autant de types d’organisation sous une bannière aussi provocatrice. Mais puisqu’il n’existe aucun terme qui soit vierge de toute connotation négative, autant donner une nouvelle chance à celui-là. Lorsque la multitude qui détient les moyens de production travaille pour atteindre un objectif commun et partage ses produits, quand elle contribue à l’effort sans toucher de salaire et en récolte les fruits sans bourse délier, il n’est pas déraisonnable de qualifier ce processus de socialisme.</p>
<p>À la fin des années 90, <a href="http://www.johnbarlow.net/">John Barlow</a>, activiste, provocateur et hippie vieillissant, a désigné ce courant par le terme ironique de <a href="http://www.wired.com/culture/lifestyle/news/1999/10/31922">« point-communisme »</a> (<em>NdT : en référence au point, dot, des nom de domaines des sites Web comme framablog point org</em>). Il le définissait comme une « main d’œuvre composée intégralement d’agents libres », « un don décentralisé ou une économie de troc où il n’existe pas de propriété et où l’architecture technologique définit l’espace politique ». En ce qui concerne la monnaie virtuelle, il avait raison. Mais il existe un aspect pour lequel le terme socialisme est inapproprié lorsqu’il s’agit de désigner ce qui est en train de se produire : il ne s’agit pas d’une idéologie. Il n’y a pas d’exigence de conviction explicite. C’est plutôt un éventail d’attitudes, de techniques et d’outils qui encouragent la collaboration, le partage, la mise en commun, la coordination, le pragmatisme, et une multitude de coopérations sociales nouvellement rendues possibles. C’est une frontière conceptuelle et un espace extrêmement fertile pour l’innovation.</p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2009/07/socialisme_historique.png" alt="Historique du socialisme" title="Historique du socialisme" hspace="6" vspace="6" align="right" width="250" />Dans son livre publié en 2008, <a href="http://www.amazon.com/Here-Comes-Everybody-Organizing-Organizations/dp/1594201536">Here Comes Everybody</a> (<em>NdT : Voici venir chacun</em>), le théoricien des médias Clay Chirky propose une hiérarchie utile pour classer ces nouveaux dispositifs. Des groupes de personnes commencent simplement par partager, puis ils progressent et passent à la coopération, à la collaboration et, pour finir, au collectivisme. À chaque étape, on constate un accroissement de la coordination. Une topographie du monde en ligne fait apparaître d’innombrables preuves de ce phénomène.</p>
<p><strong>I. Le partage</strong></p>
<p>Les masses connectées à l’Internet sont animées par une incroyable volonté de partage. Le nombre de photos personnelles postées sur Facebook ou MySpace est astronomique, et il y a fort à parier que l’écrasante majorité des photos prises avec un appareil photo numérique sont partagées d’une façon ou d’une autre. Sans parler des mises à jour du statut de son identité numérique, des indications géographiques, des bribes de réflexion que chacun publie çà et là. Ajoutez-y les <a href="http://www.comscore.com/Press_Events/Press_Releases/2009/2/US_Online_Video_Viewing_Sets_Record">six milliards de vidéos vues</a> tous les mois sur Youtube pour les seuls États-Unis et <a href="http://www.alternateuniverses.com/ffnstats.html">les millions de récits</a> issus de l’imagination de fans d’œuvres existantes. La liste des sites de partage est presque infinie : <a href="http://www.yelp.com/">Yelp</a> pour les critiques, <a href="http://www.loopt.com/">Loopt</a> pour la géolocalisation, <a href="http://delicious.com/">Delicious</a> pour les marque-pages.</p>
<p>Le partage est la forme de socialisme la plus tempérée, mais elle sert de fondation aux niveaux les plus élevés de l’engagement communautaire.</p>
<p><strong>II. La coopération</strong></p>
<p>Lorsque des particuliers travaillent ensemble à atteindre un objectif d’envergure, les résultats apparaissent au niveau du groupe. Les amateurs n’ont pas seulement partagé plus de <a href="http://www.techcrunch.com/2008/11/03/three-billion-photos-at-flickr/">trois milliards de photos sur Flickr</a>, ils les ont aussi associées à des catégories ou des mots-clés ou les ont étiquetées (<em>NdT : les tags</em>). D’autres membres de la communauté regroupent les images dans des albums. L’usage des populaires <a href="http://creativecommons.org/licenses/">licences Creative Commons</a> aboutit à ce que, d’une façon communautaire, voire communiste, votre photo devienne ma photo. Tout le monde peut utiliser une photo, exactement comme un communiste pourrait utiliser la brouette de la communauté. Je n’ai pas besoin de prendre une nouvelle photo de la tour Eiffel, puisque la communauté peut m’en fournir une bien meilleure que la mienne.</p>
<p>Des milliers de sites d’agrégation emploient la même dynamique sociale pour un bénéfice triple. Premièrement, la technologie assiste directement les utilisateurs, en leur permettant d’étiqueter, marquer, noter et archiver du contenu pour leur propre usage. Deuxièmement, d’autres utilisateurs profitent des tags et des marque-pages des autres… Et tout ceci, au final, crée souvent une valeur ajoutée que seul le groupe dans son ensemble peut apporter. Par exemple, des photos d’un même endroit prises sous différents angles peuvent être assemblées pour former une reproduction du lieu en 3D stupéfiante. (Allez voir du côté de <a href="http://livelabs.com/photosynth/">Photosynth</a> de Microsoft). Curieusement, cette proposition va plus loin que <a href="http://en.wikiquote.org/wiki/Communism#Quotes_in_favor_of_Communism">la promesse socialiste</a> du « chacun contribue selon ses moyens, chacun reçoit selon ses besoins », puisqu’elle améliore votre contribution et fournit plus que ce dont vous avez besoin.</p>
<p>Les agrégateurs communautaires arrivent à d’incroyables résultats. Des sites tels que Digg ou <a href="http://www.reddit.com/">Reddit</a>, qui permettent aux utilisateurs de voter pour les liens qu’ils souhaitent mettre en évidence, peuvent orienter le débat public autant que les journaux ou les chaînes de télévision (pour info Reddit appartient à la maison mère de Wired, Condé Nast). Ceux qui contribuent sérieusement à ces sites y consacrent plus d’énergie qu’ils ne pourront jamais en recevoir en retour, mais ils continuent en partie à cause du pouvoir culturel que représentent ces outils. L’influence d’un participant s’étend bien au-delà d’un simple vote, et l’influence collective de la communauté surpasse de loin le nombre de ses participants. C’est l’essence même des institutions sociales, l’ensemble dépasse la somme de ses composants. Le socialisme traditionnel visait à propulser cette dynamique par le biais de l’État. Désormais dissociée du gouvernement et accrochée à la matrice numérique mondiale, cette force insaisissable s’exerce à une échelle plus importante que jamais.</p>
<p><strong>III. La collaboration</strong></p>
<p>La collaboration organisée peut produire des résultats dépassant ceux d’une coopération improvisée. Les centaines de projets de logiciel Open Source, tel que le serveur Web Apache, en sont le parfait exemple. Dans ces aventures, des outils finement ciselés par la communauté génèrent des produits de haute qualité à partir du travail coordonné de milliers ou dizaines de milliers de membres. Contrairement à la coopération traditionnelle, la collaboration sur d’énormes projets complexes n’apporte aux participants que des bénéfices indirects, puisque chaque membre du groupe n’intervient que sur une petite partie du produit final. Un développeur motivé peut passer des mois à écrire le code d’une infime partie d’un logiciel dont l’état global est encore à des années-lumière de son objectif. En fait, du point de vue du marché libre, le rapport travail/récompense est tellement dérisoire (les membres du projet fournissent d’immenses quantités de travail à haute valeur ajoutée sans être payés) que ces efforts collaboratifs n’ont aucun sens au sein du capitalisme.</p>
<p>Pour ajouter à la dissonance économique, nous avons pris l’habitude de profiter du fruit de ces collaborations sans mettre la main à la poche. Plutôt que de l’argent, ceux qui participent à la production collaborative gagnent en crédit, statut, réputation, plaisir, satisfaction et expérience. En plus d’être gratuit, le produit peut être copié librement et servir de socle à d’autres produits. Les schémas alternatifs de gestion de la propriété intellectuelle, parmi lesquelles Creative Commons ou <a href="http://www.gnu.org/licenses/">les licences GNU</a>, ont été créés pour garantir ces libertés.</p>
<p>En soi, la collaboration n’a bien sûr rien de spécialement socialiste. Mais les outils collaboratifs en ligne facilitent un style communautaire de production qui exclut les investisseurs capitalistes et maintient la propriété dans les mains de ceux qui travaillent, voire dans celles des masses consommatrices.</p>
<p><strong>IV Le collectivisme</strong></p>
<p><img src="http://www.internetactu.net/wp-content/uploads/2009/07/socialisme_ancien-nouveau.png" alt="Le socialisme ancien et nouveau" title="Le socialisme ancien et nouveau" hspace="6" vspace="6" align="right" width="250" />Alors qu’une encyclopédie peut être rédigée de façon coopérative, nul n’est tenu pour responsable si la communauté ne parvient pas au consensus, et l’absence d’accord ne met pas en danger l’entreprise dans son ensemble. L’objectif d’un collectif est cependant de concevoir un système où des pairs autogérés prennent la responsabilité de processus critiques, et où des décisions difficiles, comme par exemple définir des priorités, sont prises par l’ensemble des acteurs. L’Histoire abonde de ces centaines de groupes collectivistes de petite taille qui ont essayé ce mode de fonctionnement. Les résultats se sont révélés peu encourageants (quand bien même on ne tienne pas compte de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Jim_Jones">Jim Jones</a> et de la « famille » de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Manson">Charles Manson</a>).</p>
<p>Or, une étude approfondie du noyau dirigeant de Wikipédia, Linux ou <a href="http://about.openoffice.org/index.html">OpenOffice</a>, par exemple, montre que ces projets sont plus éloignés de l’idéal collectiviste qu’on pourrait le croire vu de l’extérieur. Des millions de rédacteurs contribuent à Wikipédia, mais c’est un nombre plus restreint d’éditeurs (environ mille cinq cents) qui est responsable de la majorité de l’édition. Il en va de même pour les collectifs qui écrivent du code. Une myriade de contributions est gérée par un groupe plus réduit de coordinateurs. Comme <a href="http://www.kapor.com/bio/index.html">Mitch Kapor</a>, membre fondateur de la Mozilla Open Source Code Factory, le formule : « au cœur de toutes les anarchies qui marchent, il y a un réseau à l’ancienne ».</p>
<p>Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Certaines formes de collectivisme tirent avantage de la hiérarchie, alors que d’autres en souffrent. Des plateformes tels qu’Internet et Facebook, ou même la démocratie, qui servent de substrat à la production de biens ou à la fourniture de services, profitent de l’absence quasi totale de hiérarchie, laquelle réduit les obstacles à l’intégration et permet la répartition équitable des droits et responsabilités. Lorsque des acteurs puissants émergent, la structure dans son ensemble souffre. D’un autre côté, les organisations bâties pour créer des produits ont souvent besoin de dirigeants forts, et de hiérarchies organisées capable de se projeter dans l’avenir : l’un des niveaux se concentre sur les besoins immédiats, l’autre sur les cinq années à venir.</p>
<p>Par le passé, il était quasi impossible de construire une organisation qui exploitait la hiérarchie tout en maximisant le collectivisme. Désormais, les réseaux numériques fournissent l’infrastructure nécessaire. Le Net donne la possibilité aux organisations concentrées sur le produit de fonctionner collectivement, tout en empêchant la hiérarchie d’en prendre totalement le pouvoir. L’organisation qui conçoit MySQL, une base de données Open Source, n’est pas animée par un refus romantique de la hiérarchie, mais elle est bien plus collectiviste qu’Oracle. De la même manière, Wikipédia n’est pas un bastion d’égalité, mais elle est largement plus collectiviste que l’encyclopédie Britannica. Le cœur élitiste que nous trouvons au centre des collectifs en ligne est en fait un signe que le socialisme sans État peut fonctionner à grande échelle.</p>
<p>La plupart des occidentaux, moi y compris, ont été endoctrinés par l’idée que l’extension du pouvoir des individus réduit forcément le pouvoir de l’État, et vice versa. Pourtant, dans la pratique, la plupart des politiques socialisent certaines ressources et en individualisent d’autres. Les économies de marché ont pour la plupart socialisé l’éducation, et même les sociétés les plus socialisées autorisent une certaine forme de propriété privée.</p>
<p>Plutôt que de voir le socialisme technologique comme une sorte de <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_%C3%A0_somme_nulle">compromis à somme nulle</a> entre l’individualisme du marché libre et une autorité centralisée, on peut le considérer comme un système d’exploitation culturel qui élève en même temps l’individu et le groupe. Le but, largement désarticulé mais intuitivement compréhensible, de la technologie communautaire consiste à maximiser l’autonomie individuelle et le pouvoir de ceux qui travaillent ensemble. Ainsi, on peut voir le socialisme numérique comme une troisième voie rendant les vieux débats obsolètes.</p>
<p>Ce concept de troisième voie est également rapporté par <a href="http://www.benkler.org/">Yochai Benkler</a>, auteur de The Wealth of Networks (<em>NdT : La richesse des réseaux</em>), qui a probablement réfléchi plus que quiconque aux politiques des réseaux. Il affirme voir « l’émergence de la production sociale et de la production collective comme une alternative aux systèmes propriétaires et fermés, basés sur l’État ou le marché », notant que ces activités « peuvent accroître la créativité, la productivité et la liberté ». Le nouveau système d’exploitation, ce n’est ni le communisme classique et sa planification centralisée sans propriété privée, ni le chaos absolu du marché libre. C’est au contraire un espace de création émergeant, dans lequel la coordination publique décentralisée peut résoudre des problèmes et créer des richesses, là où ni le communisme ni le capitalisme purs et durs n’en sont capables.</p>
<p>Les systèmes hybrides qui mélangent les mécanismes marchands et non marchands ne sont pas nouveaux. Depuis des décennies, les chercheurs étudient les méthodes de production décentralisées et socialisées des coopératives du nord de l’Italie et du Pays Basque, dans lesquelles les employés sont les propriétaires, prennent les décisions, limitent la distribution des profits et sont indépendants du contrôle de l’État. Mais seule l’arrivée de la collaboration à bas prix, instantanée et omniprésente que permet Internet a rendu possible la migration du cœur de ces idées vers de nombreux nouveaux domaines telle que l’écriture de logiciels de pointe ou de livres de référence.</p>
<p>Le rêve, ce serait que cette troisième voie aille au-delà des expériences locales. Jusqu’où ? <a href="http://www.ohloh.net/">Ohloh</a>, une entreprise qui analyse l’industrie de l’Open Source, a établi une liste d’environ deux cent cinquante mille personnes travaillant sur <a href="http://www.ohloh.net/p">deux cent soixante-quinze mille projets</a>. C’est à peu près <a href="http://www.sec.gov/Archives/edgar/data/40730/000119312509045144/d10k.htm">la taille de General Motors</a> et cela représente énormément de gens travaillant gratuitement, même si ce n’est pas à temps complet. Imaginez si tous les employés de General Motors n’étaient pas payés, tout en continuant à produire des automobiles !</p>
<p>Jusqu’à présent, les efforts les plus importants ont été ceux des projets Open Source, dont des projets comme Apache gèrent <a href="http://fedoraproject.org/">plusieurs centaines de contributeurs</a>, environ la taille d’un village. <a href="http://www.linuxfoundation.org/publications/estimatinglinux.php">Selon une étude récente</a>, <a href="http://fedoraproject.org/">la version 9 de Fedora</a>, sortie l’année dernière, représenterait soixante mille années-homme de travail. Nous avons ainsi la preuve que l’auto-assemblage et la dynamique du partage peuvent gouverner un projet à l’échelle d’une ville ou d’un village décentralisé.</p>
<p>Évidemment, le recensement total des participants au travail collectif en ligne va bien au-delà. YouTube revendique quelques trois cent cinquante millions de visiteurs mensuels. Presque dix millions d’utilisateurs enregistrés ont contribué à Wikipédia, cent soixante mille d’entre eux sont actifs. Plus de trente-cinq millions de personnes ont publié et étiqueté plus de trois milliards de photos et vidéos sur Flickr. Yahoo héberge près de huit millions de groupes sur tous les sujets possibles et imaginables. Google en compte près de quatre millions.</p>
<p>Ces chiffres ne représentent toujours pas l’équivalent d’une entière nation. Peut-être ces projets ne deviendront-ils jamais grand public (mais si Youtube n’est pas un phénomène grand public, qu’est-ce qui l’est ?). Pourtant, la population qui baigne dans les médias socialisés est indéniablement significative. Le nombre de personnes qui créent gratuitement, partagent gratuitement et utilisent gratuitement, qui sont membres de fermes logicielles collectives, qui travaillent sur des projets nécessitant des décisions collectives, ou qui expérimentent les bénéfices du socialisme décentralisé, ce nombre a atteint des millions et progresse en permanence. Des révolutions sont nées avec bien moins que cela.</p>
<p>On pourrait s’attendre à de la démagogie de la part de ceux qui construisent une alternative au capitalisme et au corporatisme. Mais les développeurs qui conçoivent des outils de partage ne se voient pas eux-mêmes comme des révolutionnaires. On n’est pas en train d’organiser de nouveaux partis politiques dans les salles de réunions, du moins pas aux États-Unis (en Suède, le Parti Pirate s’est formé sur une plateforme de partage, et il a remporté <a href="http://en.wikipedia.org/wiki/2006_Riksdag_elections">un piètre</a> 0,63% des votes aux élections nationales de 2006).</p>
<p>En fait, les leaders du nouveau socialisme sont extrêmement pragmatiques. Une étude a été menée auprès de <a href="http://www.stanford.edu/group/floss-us/">deux mille sept cent quatre-vingt-quatre développeurs</a> Open Source afin d’analyser leurs motivations. La plus commune d’entre elles est « apprendre et développer <a href="http://www.infonomics.nl/FLOSS/floss1/stats_7_1.html">de nouvelles compétences</a> ». C’est une approche pratique. <a href="http://muse.jhu.edu/login?uri=/journals/anthropological_quarterly/v077/77.3coleman.html">La vision académique</a> de cette motivation pourrait être : « si je bosse sur du code libre, c’est surtout pour améliorer le logiciel ». En gros, la politique pour la politique n’est pas assez tangible.</p>
<p>Même ceux qui restent et ne participent pas au mouvement pourraient ne pas être politiquement insensibles à la marée montante du partage, de la coopération, de la collaboration et du collectivisme. Pour la première fois depuis des années, <a href="http://www.youtube.com/watch?v=uuwgHNtyD54">des pontes</a> de la télévision et des grands magazines nationaux osent prononcer le mot tabou « socialisme », désormais reconnu comme une force qui compte dans la politique des États-Unis. À l’évidence, la tendance à la nationalisation de grosses portions de l’industrie, à l’établissement d’un système de santé public et à la création d’emplois avec l’argent du contribuable n’est pas dû en totalité au techno-socialisme. Ainsi les dernières élections ont démontré le pouvoir d’une base décentralisée et active sur le Web, dont le cœur bat au rythme de la collaboration numérique. Plus nous tirons les bénéfices d’une telle collaboration, plus nous nous ouvrons la porte à un avenir d’institutions socialistes au gouvernement. Le système coercitif et totalitaire de la Corée du Nord n’est plus, le futur est un modèle hybride qui s’inspire de Wikipédia et du socialisme modéré de la Suède.</p>
<p>Jusqu’où ce mouvement nous rapprochera-t-il d’une société non capitaliste, Open Source, à la productivité collaborative ? Chaque fois cette question apparue, la réponse a été : plus près que nous le pensons. Prenons <a href="http://fr.wikipedia.org/wiki/Craigslist">Craigslist</a>, par exemple. Ce ne sont que des petites annonces classées, n’est-ce pas ? Pourtant, ce site a démultiplié l’efficacité d’une sorte de troc communautaire pour toucher un public régional, puis l’a amélioré en intégrant des images et des mises à jour en temps réel, jusqu’à devenir soudain un trésor national. Fonctionnant sans financement ni contrôle public, connectant les citoyens entre eux sans intermédiaire, cette place de marché essentiellement gratuite produit du bien et du lien social avec une efficacité qui laisserait pantois n’importe quel gouvernement ou organisation traditionnelle. Bien sûr, elle ébranle le modèle économique des journaux, mais en même temps il devient indiscutable que le modèle de partage est une alternative viable aux entreprises à la recherche permanente de profits et aux institutions civiques financées par les impôts.</p>
<p>Qui aurait cru que des paysans précaires pourraient obtenir et rembourser des prêts de cent dollars accordés par de parfaits étrangers vivant à l’autre bout du monde ? C’est ce que réussit Kiva en fournissant des prêts de pair-à-pair. Tous les experts de santé publique ont déclaré sous le sceau de la confidentialité que le partage, ça convenait pour les photos, mais que personne ne partagerait son dossier médical. Pourtant, <a href="http://www.patientslikeme.com/">PatientsLikeMe</a>, où les patients mettent en commun les résultats de leurs traitements pour échanger et mieux prendre soin d’eux-mêmes, a montré que l’action collective peut contredire les médecins et leurs craintes concernant la confidentialité.</p>
<p>L’habitude de plus en plus répandue qui consiste à partager ce que vous pensez (<a href="http://twitter.com/">Twitter</a>), ce que vous lisez (StumbleUpon), ce que vous gagnez (<a href="http://www.wesabe.com/">Wesabe</a>), bref tout et n’importe quoi (le Web) est en train de prendre une place essentielle dans notre culture. En faire de même en créant des encyclopédies, des agences de presse, des archives vidéo, des forges logicielles, de façon collaborative, dans des groupes rassemblant des contributeurs du monde entier sans distinction de classe sociale, voilà ce qui fait du socialisme politique la prochaine étape logique.</p>
<p>Un phénomène similaire s’est produit avec les marchés libres du siècle dernier. Chaque jour, quelqu’un demandait : « Y a-t-il quelque chose que les marchés ne peuvent pas faire ? ». Et on établissait ainsi une liste de problèmes qui semblaient nécessiter une planification rationnelle ou un mode de gouvernance paternaliste en leur appliquant une logique de place de marché. Dans la plupart des cas, c’était la solution du marché qui fonctionnait le mieux, et de loin. Les gains de prospérité des décennies récentes ont été obtenus en appliquant les recettes du marché aux problèmes sociaux.</p>
<p>Nous essayons aujourd’hui d’en faire de même avec la technologie sociale collaborative, en appliquant le socialisme numérique à une liste de souhaits toujours plus grande (jusqu’aux problèmes que le marché libre n’a su résoudre) pour voir si cela fonctionne. Pour l’instant, les résultats ont été impressionnants. Partout, la puissance du partage, de la coopération, de la collaboration, de l’ouverture, de la transparence et de la gratuité s’est montrée plus pragmatique que nous autres capitalistes le pensions possible. À chaque nouvelle tentative, nous découvrons que le pouvoir du nouveau socialisme est plus grand que nous ne l’imaginions.</p>
<p>Nous sous-estimons la capacité de nos outils à remodeler nos esprits. Croyions-nous réellement que nous pourrions construire de manière collaborative et habiter des mondes virtuels à longueur de temps sans que notre perception de la réalité en soit affectée ? La force du socialisme en ligne s’accroît. Son dynamisme s’étend au-delà des électrons, peut-être même jusqu’aux élections.</p>
<p>Kevin Kelly</p>
<p><em>Traduction Poupoul2, Daria et Don Rico pour le Framablog.</em></p>
<p><a href="http://www.framablog.org/index.php/post/2009/07/02/socialisme-2-0">Nous vous invitons à réagir à cet article sur le Framablog où la traduction a été originellement publiée</a>.  </p>

	<a href="http://www.internetactu.net/tag/cooperation/" title="coopération" rel="tag nofollow">coopération</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/open-innovation/" title="open innovation" rel="tag nofollow">open innovation</a>, <a href="http://www.internetactu.net/tag/open-source/" title="open source" rel="tag nofollow">open source</a><br />
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		<title>Nanomatériaux : Il y a plein de place pour le débat en bas de l’échelle</title>
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		<pubDate>Tue, 16 Jun 2009 09:10:27 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Jean-Michel Cornu</dc:creator>
				<category><![CDATA[Confiance et sécurité]]></category>
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		<description><![CDATA[L’agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Affset) rendait publique, en octobre dernier, ses travaux sur les risques éventuels des nanoparticules (Nanomatériaux : concilier l’innovation et la sécurité sanitaire). Elle souhaite ainsi contribuer à l’information et la formation du public. Mais où en est débat public dans ce domaine ? 
L’association Vivagora a déjà organisé plusieurs cycles&#8230;]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p>L’agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (Affset) rendait publique, en octobre dernier, ses travaux sur les risques éventuels des nanoparticules (<a href="http://www.afsse.fr/index.php?pageid=452&#038;newsid=398&#038;MDLCODE=news">Nanomatériaux : concilier l’innovation et la sécurité sanitaire</a>). Elle souhaite ainsi contribuer à l’information et la formation du public. Mais où en est débat public dans ce domaine ? </p>
<p>L’association <a href="http://www.vivagora.org">Vivagora</a> a déjà organisé plusieurs cycles d’échanges sur ce sujet depuis 2006. Trop souvent pourtant, le grand public se sent éloigné de ces sujets jugés à tort trop futuristes. Cela crée le risque d’une bipolarisation entre d’un coté les industriels et de l’autre des militants. </p>
<p>Pour éviter de reproduire les erreurs du débat sur les OGM, il est urgent de disposer d’informations transparentes sur l’état actuel des connaissances comme le propose par exemple l’Afsset, mais également que toutes les parties concernées aient la possibilité et le souhait de participer. </p>
<p>Les chercheurs s’impliquent de plus en plus dans le débat. Après l’école CNRS d’éthique des sciences en mars 2007 destinée à donner aux chercheurs les informations et les outils nécessaires (y compris philosophiques), un groupe informel de chercheurs a organisé à Grenoble le 9 octobre dernier un colloque ouvert au public et aux organisations syndicales (<a href="http://nanoparticules2008.insight-outside.fr">Comment appréhender les risques des nanoparticules d’aujourd’hui et de demain</a>). </p>
<p>De leur coté, les politiques (y compris au niveau territorial) et les associations se mobilisent pour organiser des conférences, des consultations et des débats pour produire des recommandations (voir par exemple <a href="http://www.cite-sciences.fr/francais/ala_cite/expositions/nanotechnologies/debat-nanotechnologies/cahiers-acteurs.php">les 14 synthèses de débats et travaux dans <em>Nanotechnologies : le point sur les débats, des orientations pour demain</em></a> issus des Cahiers d’acteurs publiés par la Cité des sciences et de l’industrie en 2007). </p>
<p>Mais tous ces échanges auront peu d’impact si l’information n’arrive pas suffisamment au niveau du grand public. Beaucoup considèrent que le sujet est trop complexe ou nécessite un temps trop long pour accéder à un niveau de compréhension suffisant pour participer au débat. Ce qu’il faut comprendre des enjeux, des promesses et des risques liés aux nanosciences et nanotechnologies est cependant tout à fait accessible.</p>
<h3>Les nanoparticules, à la fois si banales et si anciennes</h3>
<p>On peut dater l’origine du débat au 29 décembre 1959, lorsque Richard Feynman, devenu ensuite prix Nobel de physique, a prononcé un discours intitulé : <em>&#8220;il y a plein de place en bas de l’échelle&#8221;</em>. Il voulait signifier ainsi que le champ des possibles s’ouvrait extraordinairement avec la maîtrise technologique des tailles extrêmement petites comprises entre un et cent milliardièmes de mètres (on parle de nanomètres, cent mille fois plus petit que l’épaisseur moyenne d’un cheveu).  </p>
<p>Pourtant, des particules ou des objets de cette taille existent depuis longtemps autour de nous. Des <em>&#8220;particules ultra fines&#8221;</em> peuvent être produites par exemple lors de la combustion d’une cigarette (particules de 10 à 500 nm), dans un moteur diesel (entre 60 et 80 nm) ou avec un simple barbecue. Les chercheurs ont même trouvés des nanotubes de carbone datant du néolithique, il y a 10 000 ans dans une carotte de glace au Groenland. </p>
<p>Aujourd’hui, dans des conditions classiques, nous sommes entourés de nanoparticules, en moyenne dix mille par centimètre cubes d’air. Une bougie allumée produit chaque seconde 3,6 billions de nanoparticules. Si les nanoparticules sont à la fois si banales et si anciennes, pourquoi alors suscitent-elles tant d’intérêt ? </p>
<p>Fabriquer des objets de plus en plus petits présente de nombreux avantages. Les transistors inclus dans les circuits intégrés de nos appareils électroniques sont gravés avec une finesse de 65 nanomètres, et même 45 nanomètres pour les plus récents. Des systèmes mécaniques, hydrauliques, optiques ou énergétiques, aujourd’hui principalement de taille micrométrique, permettraient un champ immense d’application si nous arrivions à les réaliser à une taille nanométrique. </p>
<p>Déjà, des nanograins d’oxyde de fer auxquels on a ajouté des agents anticancéreux sont acheminés au plus près des tumeurs pour éviter les inconvénients d’une chimiothérapie sur l’ensemble du corps (les études cliniques commencent actuellement sur l’homme). </p>
<p>Mais c’est dans le domaine des nanomatériaux que les résultats sont les plus immédiats puisque certains sont commercialisés depuis plusieurs années dans des pneus, des cosmétiques, des emballages alimentaires…</p>
<h3>Environ 2000 nanoparticules manufacturées sont d’ores et déjà commercialisées</h3>
<p>Il faut comprendre que la plupart des matériaux qui nous entourent sont constitués d’agglomérats de grains fins, comme les pâtés réalisés sur la plage par les enfants qui sont constitués de grains de sable. Ainsi, les objets en aciers qui nous semblent si durs sont en réalités constitués d’agrégats d’aciers, en général d’une taille micrométrique (un millionième de mètre). </p>
<p>Mais très souvent, les propriétés d’un matériau dépendent de la taille des grains qui les constituent : le cuivre devient de plus en plus dur au fur et à mesure que les grains deviennent plus fins, le dioxyde de Titane devient opaque aux ultraviolets mais transparent à la lumière visible (il est utilisé pour des crèmes solaires afin d’éviter un voile blanc disgracieux sur la peau). </p>
<p>Les nanoparticules ne sont pas toujours agglomérés dans des &#8220;nanocomposites&#8221;. Elles peuvent également être disposées en surface pour réaliser par exemple des revêtements (dans ce cas une des dimensions du matériau reste à l’échelle nanométrique), en fibres monodimensionnelles comme les célèbres <em>&#8220;nanotubes de carbone&#8221;</em> particulièrement résistants et légers, ou même sous la forme de poudres et d’aérosols. </p>
<p>Une des nombreuses particularités des objets de petite taille est que pour un même volume occupé, la surface cumulée des grains devient de plus en plus grande. Un ensemble de grains de dix nanomètres rassemblés dans une boite de 5 centimètres de coté ont une surface totale supérieure à celle d’un terrain de football. Or plus la surface est grande et plus les interactions se font avec l’environnement. </p>
<p>Ainsi, le petit lézard appelé gecko dispose sous ses pattes de très nombreux poils de taille nanométrique qui lui offrent une exceptionnelle adhérence. Des petits robots qui utilisent cette technique pour grimper sur les murs sont réalisés à l’université de Carnegie Mellon et un chercheur italien, <a href="http://staff.polito.it/nicola.pugno/">Nicola Pugno</a>, travaille même à la réalisation d’un <em>&#8220;<a href="http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/physique-1/d/les-secrets-de-ladherence-de-spiderman_12796/">costume de Spiderman</a>&#8220;</em>. </p>
<p>Mais si les nanotechnologies, avec leur surface très importante par rapport à leur volume interagissent plus facilement avec l’environnement, elles peuvent le faire également avec le vivant. Elles ont même la taille idéale pour créer des relations avec nos protéines ou nos gènes. </p>
<p>Certaines nanoparticules comme l’argent ou le cuivre peuvent provoquer des processus d’oxydation dans les cellules. Par ailleurs, le vivant utilise un système de &#8220;clé&#8221; pour activer ou inhiber un gène ou une protéine. Il arrive parfois qu’une nanoparticule ait la forme de la clé et active alors tout un processus biologique. </p>
<p>Ainsi, bien qu’environ 2000 nanoparticules manufacturées soient d’ores et déjà commercialisées, la toxicité ou l’innocuité peut être différente pour chacune d’elle. Les travaux épidémiologiques sont toujours longs, et ils sont rendus plus complexes par la difficulté de mesurer la taille et la composition des nanoparticules. Les recherches avancent cependant et nous en connaissons chaque jour plus sur de nombreux nanomatériaux. </p>
<h3>Nous ne connaissons encore complètement ni les opportunités, ni les risques</h3>
<p>Connaître la toxicité n’est cependant pas suffisant. Nous sommes tous les jours soumis à des matériaux très usuels et néanmoins nocifs comme le cuivre. Il nous faut également prendre en compte l’exposition pour appréhender un risque. C’est d’ailleurs ici que se place le principe de précaution proposé par l’Afsset et d’autres organisations.</p>
<p>Cependant, il faut également prendre en compte la propension des nanoparticules à s’agglomérer (du fait de leur grande surface par rapport à leur taille qui facilite les interactions). Ces agrégats seront plus facilement bloqués lors de l’inhalation, mais ils se déposeront plus facilement sur des surfaces, pouvant entraîner une augmentation des risques de contamination par voie orale ou cutanée. </p>
<p>Il est possible de filtrer les nanoparticules pour éviter ou réduire l’exposition. Nous savons par exemple que les particules de diesel sont nocives, mais que les pots catalytiques réduisent le risque. Paradoxalement, même des particules de taille plus faible que l’espace entre les fibres du filtre peuvent être bloquées car plus les particules sont petites (et légères) et plus elles sont sensibles à l’agitation thermique et ont du mal à passer &#8220;au travers des mailles&#8221;. Un filtre arrêtant les particules de 300 nm bloquera encore plus facilement les particules de taille inférieure.</p>
<p>Nous avons également une connaissance sur la façon de traiter les produits potentiellement dangereux. C’est même le fondement de <a href="http://ec.europa.eu/enterprise/reach/reach/index_en.htm#">l’accord européen REACH</a> entré en vigueur en 2007, qui fixe les conditions de fabrication, d’importation, de mise sur le marché et d’utilisation des substances chimiques. </p>
<p>Les nanomatériaux ne sont pas explicitement nommés dans REACH, mais ils peuvent être considérés comme des substances chimiques, définies comme <em>&#8220;un élément chimique et ses composés à l’état naturel ou obtenus par un procédé de fabrication&#8221;</em>. </p>
<p>Il restera à vérifier que les nanoparticules sont bien soumises à REACH, mais il sera également nécessaire de faire des adaptations pour prendre en compte la spécificité des nanoparticules. Il faudrait ainsi adapter les seuils, que ce soit pour les valeurs à déclarer (actuellement pour des productions d’une tonne ou plus) que les valeurs d’exposition acceptables. </p>
<p>Certains considèrent qu’il ne faut pas dépasser 5 mg/m3 de dioxyde de Titane avec des grains fins et 0,1 mg/m3 pour des grains ultrafins de taille nanométrique. Une autre façon de prendre en compte ce point consiste à s’intéresser non plus au poids des substances, ni même au nombre, comme c’est le cas des fibres (telles que l’amiante), mais de fixer les limites en fonction de la surface d’interaction totale des nanoparticules.</p>
<p>Les nanotechnologies offrent des promesses sans précédent pour la médecine, la production d’énergie, l’assainissement de l’eau et beaucoup d’autres domaines. Elles présentent également des risques qui sont encore mal évalués. </p>
<p>Cependant, nous avons aujourd’hui non seulement l’arsenal réglementaire de base avec REACH mais aussi les connaissances scientifiques suffisantes pour le faire évoluer afin de mettre en œuvre un véritable principe de précaution sur l’exposition aux risques sanitaires et environnementaux. </p>
<p>Nous ne connaissons encore complètement ni les opportunités ni les risques des nanotechnologies, mais comme le dit Antoine de Saint Exupéry, <em>&#8220;quant à l’avenir il ne s’agit pas de le prévoir mais de le rendre possible&#8221;</em>.</p>
<p>Jean-Michel Cornu</p>
<p>Pour aller plus loin : </p>
<ul>
<li>Jean-Michel Cornu, <a href="http://www.amazon.fr/ProspecTIC-Nouvelles-technologies-nouvelles-convergence/dp/2916571035/internetnet-21"><em>Prospectic</em></a>, FYP éditions, 2008. </li>
<li>Dorothée Benoit Browaeys, <a href="http://www.amazon.fr/meilleur-nanomondes-Dorothée-Benoit-Browaeys/dp/228302336X/internetnet-21"><em>Le Meilleur des Nanomondes</em></a>, Buchet-Chastel, 2009. </li>
</ul>

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