Les sciences sociales et le web 2.0 : Cyworld attendrit les Coréens (6/7)

A l’occasion de la parution du dernier numéro du Journal of Computer-Mediated Communication (JCMC), consacré aux réseaux sociaux en ligne (Social Networks Sites, SNS), Dominique Cardon, sociologue au laboratoire Sense d’Orange Labs, a résumé, détaillé et commenté, depuis Facebook, les articles les plus importants de cette parution. L’occasion de revenir, avec lui, critique au poing, sur l’état de la recherche actuelle sur les réseaux sociaux en ligne.

En dépit de la domination planétaire de MySpace et Facebook, il existe de fortes variations nationales et culturelles dans l’appropriation des différentes plateformes relationnelles et de multiples résistances à l’extension de leur empire : Bebo en Angleterre, QQ en Chine, Mixi au Japon, Skyblog en France, etc. L’intérêt de l’article que Kyung-Hee Kim et Haejin Yun consacrent au site coréen Cyworld (« Cying for Me, Cying for Us : Relational Dialectics in a Korean Social Network Site » – « Les dialectiques relationnelles sur un réseau social en ligne coréen ») est d’introduire des variables culturelles dans l’analyse des usages des SNS. Lancé en 1999 (mais réellement sous forme de SNS en 2001), le succès de Cyworld est impressionnant : 50 % des Sud-Coréens et près de 90 % des 24-29 ans ont un compte Cyworld.

L’article rapporte les résultats d’une enquête qualitative auprès de 49 utilisateurs actifs (ils consultent leur page une fois par jour, passent 4 heures par semaine sur le site et ont entre 20 et 30 ans). La perspective retenue est inspirée des travaux de psychologie de la personnalité et notamment d’un modèle théorique appelée « relational dialectics approach » (approche par la dialectique relationnelle), d’après un livre de Leslie Baxter et Barbara Montgomery. L’idée est de voir comment les usages de Cyworld permettent de thématiser les contradictions de la culture relationnelle coréenne en les manifestant de façon plus explicite.

Une minipage de Cyworld

La première contradiction, qui exprime d’une certaine manière toutes les autres, oppose connexion et autonomie : aucune relation ne peut se former en sacrifiant l’autonomie individuelle (au risque de voir l’individu se perdre lui-même), mais l’autonomie individuelle ne peut non plus se concevoir sans un acte de séparation avec les autres. La seconde contradiction oppose nouveauté et prédictibilité : une relation s’épuise si l’on est constamment capable de prévoir le comportement de l’autre. La troisième contradiction oppose ouverture et fermeture : la confidence rapproche de l’autre mais augmente la vulnérabilité des personnes. Les auteurs discutent ainsi les nombreuses modélisations de la relation sociale (virtuelle ou non) qui sont aujourd’hui en circulation dans la partie psychologique du champ de recherche des communications médiatés par l’ordinateur (Computer Mediated Communication, CMC).

Mais ils y mêlent des réflexions sur la manière dont chaque culture imprime sa marque sur la façon de créer et de nourrir le lien dans les échanges électroniques. Le modèle relationnel coréen est dominé par la notion de yon, qui qualifie le lien entre deux personnes comme obligé et inaltérable et l’ancre dans une structure collective fermée. Les relations avec les parents, les frères et sœurs, l’épouse et ceux qui ont une influence déterminante sur la vie de l’individu sont qualifiées de yons. Ils garantissent une solidarité de tous les instants et sont une ressource immédiate en cas de besoin. Or Cyworld a été conçu comme un espace relationnel destiné aux réseaux interpersonnels réels des personnes. Le service propose un système de vérification d’identité basée sur le courriel et le nom propre, ce qui permet d’éviter les inscriptions multiples. Aussi les réseaux relationnels de Cyworld s’encastrent-ils profondément dans la sociabilité quotidienne, familiale et amicale des participants. Les « meilleurs amis » de Cyworld sont aussi appelés ilchons. Or, dans la culture coréenne, il existe une stricte hiérarchie des relations : le terme « ilchon » (1-chon) marque les relations de premier rang entre parents et enfants, alors que les « 2-chon » marque les relations avec les grands-parents et les « 3-chon » les relations avec tantes et oncles, neveux et nièces. En reprenant le terme d’ilchon, les concepteurs de Cyworld montraient tout à la fois qu’ils invitaient à ce que les systèmes relationnels soient faits de liens de proximité, tout en contestant implicitement le caractère hiérarchique et strictement familial de ce modèle relationnel fermé. Cyworld exploite donc le vocabulaire des liens du sang, tout en l’élargissant vers un modèle électif basé sur de fortes affinités et une réelle réciprocité.

A partir de ces éléments, l’enquête de Kim et Yun fait bien apparaître la manière dont le site révèle et joue de ces contradictions. Les auteurs insistent notamment sur l’opposition entre le souci de réalisation personnelle qui s’exprime dans la restitution des sentiments et de la vie quotidienne des personnes sur leur minihompy (la page personnelle de Cyworld) et leur volonté d’entrer en contact avec les autres et de gérer leurs relations sociales par le truchement du site. Les éléments d’expression identitaire ont pris une importance décisive sur Cyworld à travers la personnalisation de la minihompy : achat d’objets virtuels, petits messages, musiques, décorations et habits pour les avatars. La minihompy fait l’objet d’un véritable travail de projection identitaire : « Après y avoir posté leurs propres réflexions, les participants reconnaissent qu’ils sont plus aptes à sympathiser avec eux-mêmes et confortent leurs propres sentiments à partir d’une perspective exprimée à la troisième personne. »

Cependant, cet usage réflexif de la page de Cyworld rend souvent problématique la révélation d’un excès d’intimité envers des tiers. Cette contradiction entre examen de soi et échange avec les proches explique l’usage massif de stratégies de protection, de secret (en réservant les accès à des proches) ou bien d’euphémisation à travers des phrases vagues et simplement allusives. Ce dernier trait épouse une dimension centrale de la culture relationnelle en Corée, le noonchi, qui exprime à la fois la réserve et la capacité à lire entre les lignes, à ne pas expliciter des choses qui doivent être perçues de façon simplement tacite. Le succès des minihompies s’explique par cette capacité à transmettre des sentiments personnels et intimes à travers des décorations et des signes qui ne font pas l’objet d’une verbalisation. Cette forme expressive indirecte est, par exemple, importante pour résoudre des conflits et des tensions, comme en témoigne une interviewée : « J’ai eu une querelle avec mon amie. Nous ne nous sommes pas parlé pendant plusieurs jours. Puis j’ai écrit dans son minihompy mes sentiments et mes pensées que je ne parvenais pas à lui dire en face, et elle m’a répondu dans mon minihompy. Nous avons alors été capables de résoudre notre conflit »

Les auteurs rendent ainsi sensibles la manière dont Cyworld épouse certaines propriétés de la culture des relations coréennes, pour en amplifier des traits (comme la communication des émotions à travers la minihompy) et les adapter au processus d’individualisation dans un contexte fortement communautaire. On peut ainsi expliquer l’impressionnant succès de Cyworld par la manière dont il a su prendre en charge certains aspects expressifs des processus d’individualisation en Corée qu’il était difficile de verbaliser dans les interactions face-à-face, notamment les dimensions émotionnelles et introspectives de l’échange avec des partenaires que l’on choisit. On mesure aussi les spécificités de ce contexte socio-culturel sur les usages sud-coréens du site (et qui sont difficilement reproductibles ailleurs). L’individualisation sur Cyworld veut d’abord dire rendre plus facile l’expression de ses émotions et s’émanciper graduellement d’un système relationnel entièrement assis sur les liens familiaux. On est très loin des relations opportunistes et des échanges proliférants de MySpace !

Dominique Cardon

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