Autrans 2004 (2e partie) : Thierry Gaudin, les enjeux de la société cognitive

Thierry Gaudin (http://www.gaudin.org), prospectiviste, président de Prospective 2100 (http://2100.org) a impressionné l’auditoire des dernières rencontres d’Autrans lors de sa conférence inaugurale. En mettant en perspective les questions de bien communs publics, de coopération et d’appropriation sociale, il a proposé quelques thèmes de réflexion qui devraient nous accompagner longtemps : celui de la société de la reconnaissance (plutôt que de la connaissance), celui de la place des « communs » et de la propriété intellectuelle et celui des « crises » passées et à venir de la société de la connaissance.

Ce compte rendu fait suite à celui que nous avons consacré à Christian Huitema, également intervenant aux rencontres 2004 d’Autrans.

Thierry Gaudin (http://www.gaudin.org), prospectiviste, président de Prospective 2100 (http://2100.org) a impressionné l’auditoire des dernières rencontres d’Autrans lors de sa conférence inaugurale. En mettant en perspective les questions de bien communs publics, de coopération et d’appropriation sociale, il a proposé quelques thèmes de réflexion qui devraient nous accompagner longtemps : celui de la société de la reconnaissance (plutôt que de la connaissance), celui de la place des « communs » et de la propriété intellectuelle et celui des « crises » passées et à venir de la société de la connaissance.

Ce compte rendu fait suite à celui que nous avons consacré à Christian Huitema, également intervenant aux rencontres 2004 d’Autrans.

Voir aussi sur le site d’Autrans
Cet article a également été traduit en Espagnol pour le site Tendencias 21.

Sommaire

Inquiétudes sur l’évolution de l’espèce humaine
Vers la civilisation cognitive
Société de la reconnaissance ou de la désinformation ?
Quels « communs » dans la société cognitive ?
La place centrale de la propriété intellectuelle
Réponses officielles et officieuses aux crises
Question : quelle guerre dans l’économie de la connaissance ?

Inquiétudes sur l’évolution de l’espèce humaine

Si l’on souhaite que la population du monde se mette en équilibre avec la planète, il faudrait que nous soyons 3 milliards sur la planète dans deux siècles. Ce scénario ne tient pas compte de certaines évolutions technologiques, telles que la possibilité d’habiter les mers. Mais il pose la question de nos rapports avec la nature.
Or nous devrions considérer la nature comme un jardin et l’homme comme un jardinier. Mais les connaissances de la nature ne sont pas celles de l’homme des villes. Pour connaître la nature il faut vivre auprès d’elle et constituer un patrimoine commun de connaissances sur la nature.

Vers la civilisation cognitive

Nous entrons dans un autre monde, une civilisation cognitive (mais rappelons que l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie du Sud-Est et le nord de l’Amérique Latine n’ont pas encore 10 lignes de téléphone pour 100 habitants). En revanche on voit que les pays qui ont passé ce seuil ont aussi basculé depuis des régimes autoritaires vers des régimes démocratiques, car le réseau ne permet plus ce contrôle centralisé. S’agissant de l’internet, les 10 % de la population mondiale ont été passés en 2002, mais pas partout !
Or on constate que depuis septembre 2002, le comptage de l’internet (source NUA) n’est pas réactualisé. Pourquoi ? Parce qu’il est de plus en plus difficile de compter, à cause des spams, des firewalls, de l’opacification générale dans laquelle se fait cette expansion.
La mondialisation n’est pas non plus un phénomène nouveau. Il y a déjà eu plusieurs mondialisations : celle de la route de la soie (on pense en créer une en fibre optique) ; la seconde mondialisation « marine », celle de Christophe Colomb (apparition des cartes) ; celle de l’internet, numérique, est la troisième.
Notre analyse des sociétés contemporaines est une analyse de transformation des systèmes techniques. Ceux-ci changent peu souvent. La précédente transformation était la révolution industrielle. Aujourd’hui c’est la révolution cognitive dont le substrat technique croise écologie, biotechnologie et optoélectronique, électricité et polymères – les nanotechnologies formant en quelque sorte l’intersection. Cette révolution n’en est encore qu’à ses débuts. Ces pistes technologiques sont liées entre elles. C’est vrai, non seulement d’un point de vue scientifique avec les nanotechnologies, mais aussi dans l’action : comment les TIC peuvent-elles contribuer à l’équilibre entre l’homme et la nature ?

Société de la reconnaissance ou de la désinformation ?

Quelques chiffres doivent nous faire réfléchir :

  • Unicode permet de coder 65 000 signes. C’est insuffisant pour coder tous les signes nécessaires aux 6 700 langues de la planète.
  • Une langue compte au total environ 60 000 mots (dont 6 000 usuels).
  • L’univers technologique compte 6 millions de référence.
  • On dénombre entre 6 et 30 millions d’espèces animales et végétales…

… Et de leur côté, les ingénieurs et les « managers » enferment dans 400 mots une réalité qui s’y refuse. Ils prennent le pouvoir par la réduction du vocabulaire. Aujourd’hui nous ne sommes pas dans une société de la connaissance mais dans une société de la désinformation hallucinogène. Or l’économie classique suppose des agents informés, lucides, vigilants et rationnels.
L’économie cognitive est avant tout une économie de la REconnaissance. La notion essentielle dans la révolution cognitive n’est pas la connaissance, mais la reconnaissance (qui précède la connaissance, cf. Piaget La construction du réel chez l’enfant). C’est vrai pour les humains, mais aussi pour les machines, les collectivités… La reconnaissance est d’abord une reconnaissance de soi. Ce sont ces processus qui sont à la base du fonctionnement de l’internet. Il faut donc s’intéresser à la reconnaissance et à ses processus.

Quels « communs » dans la société cognitive ?

Il faut notamment reconquérir les « communs » car il n’y a pas de société sans communs : pâtures communales dans une société agraire ; infrastructures de transport dans une société industrielle ; dans la société cognitive, quels sont ces « communs » ? Ce sont par exemple : les connaissances des végétaux et animaux ; les connaissances nécessaires pour se soigner (ex. mise du Vidal dans le public, contre lequel se sont élevés les médecins) ; les résultats d’essais des objets commercialisés (cf. Laboratoire national d’essais)…

Quelques informations qui devraient être communes :

  • Les normes : le fait qu’elles soient à la fois contraignantes et payantes est scandaleux. Du côté des normes juridiques, la mise en ligne du JO dans les années 1990 par Adminet était un véritable acte de « reconquête » ;
  • Les statistiques ;
  • Les images satellites (aujourd’hui achetées par les semenciers pour prévoir les famines et identifier ainsi leurs marchés lucratifs…) ;
  • Les images médicales…

La place centrale de la propriété intellectuelle

Dans la société cognitive, on assiste aussi à une modification des « territoires », des possessions stratégiques. Dans la civilisation agraire, l’important était la possession de la terre ; dans la civilisation industrielle, celle du capital. Dans la société cognitive, l’important est la place qu’on occupe dans le mental : d’où la bataille pour la propriété intellectuelle, les fréquences…
En plus, en matière de propriété intellectuelle, on est dans une logique winner takes all. Or nous sommes aujourd’hui dans un capitalisme de la démesure : la fortune de la famille Walton (Wal-Mart) est équivalente au Produit national brut de l’Egypte… Et les droits d’auteur ont joué un rôle central dans la constitution des principales fortunes mondiales.
La reconquête des communs pose donc la question de la propriété intellectuelle. Dans l’internet, cela se traduit par le débat sur les standards, les logiciels libres, les langages…

Réponses officielles et officieuses aux crises

Lorsqu’une société change de système technique, cela s’est déjà produit, c’est un processus lent qui s’accompagne d’une crise de jeunesse. Au début, la technologie rend des services, ça ne pose pas de problème ; puis elle commence a avoir des conséquences sur l’emploi, créant ainsi une crise sociale.
Les réponses officielles au XIXe siècle : les grands travaux et l’éducation pour tous. Au XXe et XXIe : l’internet pour tous.
La réponse des plus défavorisés est différente : par exemple les Systèmes d’échange locaux (SEL). Mais plus largement, de l’autonomie villageoise aux logiciels libres, ce qui est recherché, c’est une sorte de capitalisme à taille humaine.
On peut penser, en prospective, que le XXIe siècle va vivre trois périodes différentes, d’environ 40 ans chacune :

  • 1980-2020 : Les désarrois de la Société du Spectacle
  • 2020-2060 : La Société d’Enseignement et de grands travaux – autrement dit, on reproduira les modes d’accompagnement de la révolution industrielle
  • 2060-2100 : La Société de Création, ou « de l’Homo Coca-colensis à l’Homo Sapiens »…

Question : quelle guerre dans l’économie de la connaissance ?

Auparavant l’enjeu des batailles était la possession de la terre. Les batailles capitalistiques sont différentes, elles font des morts mais pas de la même manière – sauf les guerres pour l’approvisionnement en matières premières, qui sont les guerres d’aujourd’hui.
Aujourd’hui il y a également une bataille abstraite qui tourne autour de la propriété intellectuelle : nous la voyons se dérouler sous nos yeux, autour des contenus, des standards, des brevets…
La grande question est de savoir si le mouvement vers la liberté que représente la diffusion via l’internet va, ou non, favoriser l’effondrement du système de la propriété intellectuelle. C’est dans cet espace-là que se situe la bataille, dont l’issue ne va pas de soi. C’est une bataille coûteuse (en frais d’avocats notamment) : le ticket d’entrée pour se plaindre devant les tribunaux américains face à une contrefaçon évidente est de 2 millions de dollars… Est-ce que c’est atteignable pour les petites entreprises, pour les non-américains ?

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1 commentaire

  1. j’aimerais avoir plus d’informations sur les images satellites qui sont achetées par des semenciers pour prévoir la famine et identifier des marchés …
    Je trouve cette histoire folle ! pouvez vous me donner plus de détails . merci chantal

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