Les projets alternatifs des territoires  : enjeux de la consolidation

La rencontre, consacrée aux projets alternatifs des territoires, qui se déroule le 25 juin 2004 à Paris, à l’initiative de la Fing et sous le parrainage du ministère délégué à la Recherche, de la Datar et de la Caisse des dépôts et consignations, est sans doute une étape importante de notre maturation collective en matière de projets territoriaux. Plusieurs centaines d’acteurs s’y sont inscrits, pour échanger leurs expériences, rencontrer leurs fournisseurs ou leurs clients de demain, mûrir leurs choix d’investissements. Nous atteignons le moment où les projets "technologies alternatives" s’intègrent aux projets de réseaux "classiques" et sont à considérer, au-delà de l’innovation expérimentale, sous l’angle de la pertinence territoriale et de la consolidation.

Les collectivités territoriales, pour les plus avancées, se posent la question de la pérennité économique et technologique de leurs projets, et des perspectives d’usages et de services qui s’offrent à elles ; celles qui abordent ces projets cherchent à bénéficier de l’expérience des premières et à affiner leurs critères de décision. Toutes partagent une énergie, une volonté d’avancer et de ne pas attendre que leurs réseaux se fassent sans elles, et toutes sont confrontées à des interrogations légitimes, qui sont parfois autant de freins. Les acteurs technologiques attendent de voir leurs paris se concrétiser et leurs offres se déployer, trouvant parfois le temps long et la compétition rude ; mais en deux ans, la maturation des technologies sans fil, des courants porteurs en ligne, des offres satellitaires et de tout ce que l’on a appelé "technologies alternatives" est considérable, tant pour la collecte que pour la desserte de proximité. Les opérateurs de télécommunications et de services, quant à eux, ont vu changer à grande vitesse la donne de la concurrence, avec un opérateur historique à la pugnacité retrouvée, une autonomie de mouvement grandissante des territoires, mais aussi un enrichissement des contours de l’offre sur les réseaux à haut débit, avec l’arrivée de la téléphonie IP, de la télévision, bref, le surgissement du triple play . Avec ces possibilités nouvelles et les assouplissements réglementaires, les questions se sont enrichies et les projets territoriaux méritent plus que jamais la confrontation d’idées et le partage d’expériences.

Cette maturation de la relation entre territoires et offreurs n’en est encore qu’à ses débuts. Pour beaucoup, l’usage des technologies alternatives est aujourd’hui le recours contre l’absence de desserte Adsl : une solution de survie avant d’être une solution de développement. La problématique à laquelle sont confrontés ces territoires n’est donc pas seulement celle de leur périmètre direct, de ce qu’ils peuvent faire pour et à l’intérieur de leur "premier kilomètre" (http://www.fing.org/index.php?num=3006,2), ni du simple "accès à l’internet" de leurs consommateurs. C’est aussi celle de leur relation aux réseaux de collecte intermédiaire et leur accès à des réseaux métropolitains, départementaux et régionaux dont ils sont aujourd’hui coupés et qui deviennent de vrais espaces de services numériques. Les réseaux neutres de collecte, quand ils existent, vont permettre aux opérateurs de services d’alimenter les boucles locales à prix compétitifs. L’émergence de micro-projets, riche d’enseignements et souvent instructive par l’équilibre partenarial qui s’y invente et la dynamique qui s’y exprime, n’exonère nullement les acteurs départementaux, régionaux et nationaux de l’urgence de stratégies cohérentes et consolidées pour un meilleur maillage des infrastructures et des services : un mauvais scénario serait celui des "taches de léopard", du saupoudrage de projets isolés, sans mutualisation, sans économie d’échelle, dispersant les moyens et promis à l’essoufflement. Par ailleurs, quand ces réseaux alternatifs sont supplétifs de l’Adsl d’aujourd’hui et des réseaux de demain, certains savent déjà les concevoir comme temporaires, démontables.

Un autre signe de la maturation des esprits est dans le passage d’une vision expérimentale à une exploitation pérenne, donc tout d’abord à une demande de qualité : l’usager n’est pas là pour essayer le prototype, et quand il accepte de l’essayer à titre temporaire, il ne supporte pas que l’expérimentation dure trop longtemps ou, pire, soit interrompue sans explication. À mesure que la dynamique de l’usage monte en puissance, les opérateurs mais aussi les territoires deviennent offreurs de services, et non seulement d’infrastructures. La pérennité recherchée signifie aussi et surtout un modèle économique, marchand et/ou public et collectif : que celui qui investit les fonds en recueille les fruits. En matière d’aménagement du territoire, le retour sur investissement est rarement direct, et la performance est souvent à trouver du côté d’un meilleur accès aux soins, à l’éducation, aux services publics, d’une meilleure attractivité du territoire pour les entreprises et pour les jeunes, de déséquilibres fonciers atténués pour les habitants. En matière d’offre privée, la rentabilité ne se conçoit certainement pas sur le seul court terme, tant il est nécessaire de donner aux publics, individuellement et collectivement, un contexte de services attirant et rassurant, pour voir s’inventer les usages. La complémentarité des démarches marchande et non-marchande est complexe à trouver sur les réseaux les plus limités en ressources, où la coexistence demande régulation ; mais dès lors que le débit sera suffisamment élevé, la trilogie téléphone-télévision-internet peut rendre l’équilibre possible à condition que l’acteur public soit le garant de la neutralité des infrastructures.

Dans tous les cas, la question à se poser, dès le début et dans le temps, est celle de la valeur ajoutée : l’offre d’internet échappe enfin au duo épuisé des technologies (l’offre) et des usages (la demande) pour proposer une vision plus complète de l’offre (les services privés et publics) et des pratiques (la consommation, l’appropriation, le détournement, l’enrichissement). La surprenante capacité des usagers à faire autre chose que la consommation prévue, à coproduire la technologie, les services, les contenus, voire même à stimuler le déploiement des réseaux, n’est pas quantifiable. Mais elle explique que cette phase de maturité ne nous laisse pas simplement face à un classique dialogue offre-demande. Il est certainement souhaitable que les élus prennent en compte cette fertilité de l’appropriation du réseau par chacun de ses acteurs, par le tissu économique et social, comme un vecteur de dynamique qui incite encore davantage qu’ailleurs à la concertation et à la mobilisation, comme c’est souvent le cas dans les projets alternatifs des territoires. Il semble également souhaitable (et c’est de plus en plus fréquent) que les projets « réseaux » et les projets "services et usages" convergent davantage, que les moyens investis le soient de façon plus équilibrée entre ces dimensions, et que les efforts d’infrastructures ne soient pas d’abord consacrés à l’accès à la consommation d’un internet lointain, mais fondés par la création de valeur que permet la mise en réseau.

Jacques-François Marchandise et Philippe Parmantier

La rencontre, consacrée aux projets alternatifs des territoires, qui se déroule le 25 juin 2004 à Paris, à l’initiative de la Fing et sous le parrainage du ministère délégué à la Recherche, de la Datar et de la Caisse des dépôts et consignations, est sans doute une étape importante de notre maturation collective en matière de projets territoriaux. Plusieurs centaines d’acteurs s’y sont inscrits, pour échanger leurs expériences, rencontrer leurs fournisseurs ou leurs clients de demain, mûrir leurs choix d’investissements. Nous atteignons le moment où les projets "technologies alternatives" s’intègrent aux projets de réseaux "classiques" et sont à considérer, au-delà de l’innovation expérimentale, sous l’angle de la pertinence territoriale et de la consolidation.

Les collectivités territoriales, pour les plus avancées, se posent la question de la pérennité économique et technologique de leurs projets, et des perspectives d’usages et de services qui s’offrent à elles  ; celles qui abordent ces projets cherchent à bénéficier de l’expérience des premières et à affiner leurs critères de décision. Toutes partagent une énergie, une volonté d’avancer et de ne pas attendre que leurs réseaux se fassent sans elles, et toutes sont confrontées à des interrogations légitimes, qui sont parfois autant de freins. Les acteurs technologiques attendent de voir leurs paris se concrétiser et leurs offres se déployer, trouvant parfois le temps long et la compétition rude  ; mais en deux ans, la maturation des technologies sans fil, des courants porteurs en ligne, des offres satellitaires et de tout ce que l’on a appelé "technologies alternatives" est considérable, tant pour la collecte que pour la desserte de proximité. Les opérateurs de télécommunications et de services, quant à eux, ont vu changer à grande vitesse la donne de la concurrence, avec un opérateur historique à la pugnacité retrouvée, une autonomie de mouvement grandissante des territoires, mais aussi un enrichissement des contours de l’offre sur les réseaux à haut débit, avec l’arrivée de la téléphonie IP, de la télévision, bref, le surgissement du triple play . Avec ces possibilités nouvelles et les assouplissements réglementaires, les questions se sont enrichies et les projets territoriaux méritent plus que jamais la confrontation d’idées et le partage d’expériences.

Cette maturation de la relation entre territoires et offreurs n’en est encore qu’à ses débuts. Pour beaucoup, l’usage des technologies alternatives est aujourd’hui le recours contre l’absence de desserte Adsl  : une solution de survie avant d’être une solution de développement. La problématique à laquelle sont confrontés ces territoires n’est donc pas seulement celle de leur périmètre direct, de ce qu’ils peuvent faire pour et à l’intérieur de leur "premier kilomètre" (http://www.fing.org/index.php?num=3006,2), ni du simple "accès à l’internet" de leurs consommateurs. C’est aussi celle de leur relation aux réseaux de collecte intermédiaire et leur accès à des réseaux métropolitains, départementaux et régionaux dont ils sont aujourd’hui coupés et qui deviennent de vrais espaces de services numériques. Les réseaux neutres de collecte, quand ils existent, vont permettre aux opérateurs de services d’alimenter les boucles locales à prix compétitifs. L’émergence de micro-projets, riche d’enseignements et souvent instructive par l’équilibre partenarial qui s’y invente et la dynamique qui s’y exprime, n’exonère nullement les acteurs départementaux, régionaux et nationaux de l’urgence de stratégies cohérentes et consolidées pour un meilleur maillage des infrastructures et des services  : un mauvais scénario serait celui des "taches de léopard", du saupoudrage de projets isolés, sans mutualisation, sans économie d’échelle, dispersant les moyens et promis à l’essoufflement. Par ailleurs, quand ces réseaux alternatifs sont supplétifs de l’Adsl d’aujourd’hui et des réseaux de demain, certains savent déjà les concevoir comme temporaires, démontables.

Un autre signe de la maturation des esprits est dans le passage d’une vision expérimentale à une exploitation pérenne, donc tout d’abord à une demande de qualité  : l’usager n’est pas là pour essayer le prototype, et quand il accepte de l’essayer à titre temporaire, il ne supporte pas que l’expérimentation dure trop longtemps ou, pire, soit interrompue sans explication. À mesure que la dynamique de l’usage monte en puissance, les opérateurs mais aussi les territoires deviennent offreurs de services, et non seulement d’infrastructures. La pérennité recherchée signifie aussi et surtout un modèle économique, marchand et/ou public et collectif  : que celui qui investit les fonds en recueille les fruits. En matière d’aménagement du territoire, le retour sur investissement est rarement direct, et la performance est souvent à trouver du côté d’un meilleur accès aux soins, à l’éducation, aux services publics, d’une meilleure attractivité du territoire pour les entreprises et pour les jeunes, de déséquilibres fonciers atténués pour les habitants. En matière d’offre privée, la rentabilité ne se conçoit certainement pas sur le seul court terme, tant il est nécessaire de donner aux publics, individuellement et collectivement, un contexte de services attirant et rassurant, pour voir s’inventer les usages. La complémentarité des démarches marchande et non-marchande est complexe à trouver sur les réseaux les plus limités en ressources, où la coexistence demande régulation  ; mais dès lors que le débit sera suffisamment élevé, la trilogie téléphone-télévision-internet peut rendre l’équilibre possible à condition que l’acteur public soit le garant de la neutralité des infrastructures.

Dans tous les cas, la question à se poser, dès le début et dans le temps, est celle de la valeur ajoutée  : l’offre d’internet échappe enfin au duo épuisé des technologies (l’offre) et des usages (la demande) pour proposer une vision plus complète de l’offre (les services privés et publics) et des pratiques (la consommation, l’appropriation, le détournement, l’enrichissement). La surprenante capacité des usagers à faire autre chose que la consommation prévue, à coproduire la technologie, les services, les contenus, voire même à stimuler le déploiement des réseaux, n’est pas quantifiable. Mais elle explique que cette phase de maturité ne nous laisse pas simplement face à un classique dialogue offre-demande. Il est certainement souhaitable que les élus prennent en compte cette fertilité de l’appropriation du réseau par chacun de ses acteurs, par le tissu économique et social, comme un vecteur de dynamique qui incite encore davantage qu’ailleurs à la concertation et à la mobilisation, comme c’est souvent le cas dans les projets alternatifs des territoires. Il semble également souhaitable (et c’est de plus en plus fréquent) que les projets « réseaux » et les projets "services et usages" convergent davantage, que les moyens investis le soient de façon plus équilibrée entre ces dimensions, et que les efforts d’infrastructures ne soient pas d’abord consacrés à l’accès à la consommation d’un internet lointain, mais fondés par la création de valeur que permet la mise en réseau.

Jacques-François Marchandise et Philippe Parmantier

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