Bram Cohen : « BitTorrent est de plus en plus populaire, et cette tendance va continuer »

Bram Cohen, inventeur de BitTorrent, est parfois considéré comme l’un des génies – mauvais ou bons – qui ont contribué à changer la face de l’internet. Pourtant, loin des lieux communs qui devraient faire de lui l’avocat d’une utilisation forcément illicite du P2P, il nous livre une vision lucide de l’avenir de cette technologie.

Bram Cohen (http://www.bitconjurer.org) est le créateur de BitTorrent.

Internet Actu nouvelle génération : Comment en êtes-vous venu à imaginer BitTorrent ?

Bram Cohen : De mon expérience des réseaux. Le calcul de base était simple : une énorme part de la bande passante n’est pas utilisée, donc utilisons la.

Iang : Quelle est votre réaction au constat selon lequel BitTorrent est l’un des d’outils utilisés pour enfreindre les lois en matière de protection des droits d’auteur ?

Bram Cohen : Personnellement, je reste très éloigné de toute idée portant atteinte au copyright. Je n’ai pas été capable d’empêcher les utilisateurs de Bit Torrent de pratiquer des infractions au copyright, mais je ne pense pas que j’aurais pu, non plus, les empêcher d’avoir des relations sexuelles ou de consommer de la drogue.

Iang : Dans une interview accordée au New York Times en février (http://www.nytimes.com/2004/02/12/…/12shar.html), vous disiez que « utiliser BitTorrent pour des échanges illégaux de fichiers est franchement stupide parce que l’outil n’est pas anonyme, et ne peut le devenir ». Pensez-vous qu’un jour viendra où BitTorrent sera plus utilisé pour des usages légaux qu’il ne l’est pour des échanges illégaux ?

Bram Cohen : C’est peut-être déjà le cas, en fait. Il est difficile de suivre tous les déploiements de BitTorrent, mais il y en a beaucoup de très importants et parfaitement légaux.

Iang : Pourrait-on imaginer que le protocole BitTorrent soit inclus de façon native dans les grands navigateurs Web, au même titre que HTTP ou FTP ?

Bram Cohen : Oui, en principe, cela aurait beaucoup de sens. Mais dans la mesure ou ces navigateurs sont à peine capables d’être compatibles avec des modules qui traitent ce qu’ils ne savent pas décoder, je ne retiens pas mon souffle…

Iang : Pour revenir sur la question des droits d’auteur, on a assisté récemment à un durcissement législatif, avec le projet de loi du sénateur Orrin Hatch intitulé « Inducing of Copyright Infringement Act » (NDLR : ce projet, qui fait grand bruit outre atlantique, prévoit d’introduire la notion, pour un logiciel ou une personne, « d’induire » à violer le copyright, http://www.wired.com/news/business/0,1367,63969,00.html). Cela vous fait-il peur ?

Bram Cohen : Le copyright est par essence très vaste dans ce qu’il régule. Les lois que nous voyons en ce moment sont simplement son aboutissement logique.

Maintenant, oui, ce projet législatif est terrifiant, dans la mesure où il est si vague qu’il pourrait permettre d’attraper n’importe qui. Si quelqu’un assure un service d’hébergement, et que quelqu’un l’utilise pour du piratage, est-ce que l’hébergeur a « induit » le piratage, même s’il n’en avait aucune connaissance ? Si quelqu’un construit un immeuble qui sera loué par des gens qui violent les droits d’auteur, le promoteur immobilier sera-t-il responsable ?

On peut même aller plus loin, et considérer le meurtre. Tout le monde est d’accord pour dire que le meurtre est une mauvaise chose et doit être puni avec la plus grande sévérité (même si ici, aux Etats-Unis, il est fréquent d’écoper de peines de prison plus longues pour détention de drogue que pour un meurtre, mais c’est un autre problème). On s’attend donc à ce que quiconque impliqué de près ou de loin dans un meurtre soit également puni autant que possible, et pourtant cette notion « d’induire » quelqu’un à commettre un meurtre n’existe pas.

Prenons le cas de Jenny Jones. Un jour, elle avait deux invités à son talk show, et a piégé l’un d’entre eux, en faisant admettre à l’autre, à l’antenne, qu’il avait le béguin pour lui. Celui qui avait été piégé n’avait aucune idée de qui se passait durant le show. J’ai vu des séquences de cette émission, qui n’ont jamais été diffusées, et c’était l’une des choses les plus sadiques et embarrassantes que j’aie vu. Plus tard, celui des invités qui avait été piégé a assassiné l’autre.

C’était bien sûr un cas de meurtre sans préméditation (qui ne peut résulter en peine d’emprisonnement). Le jury a proposé une grosse somme d’argent, mais cela n’a servi a rien car il a été démontré que Jenny Jones n’était pas responsable.

Nous avons donc ici un cas dans lequel il est parfaitement clair que sans Jenny Jones, la victime serait toujours en vie, et le meurtrier aurait probablement vécu toute sa vie sans commettre de crime, et pourtant Jenny Jones n’était pas responsable.

Allons-nous créer une situation dans laquelle un show télévisé n’est pas responsable d’avoir « induit » un invité à en tuer un autre, mais peut être responsable d’avoir mentionné qu’il est facile de violer le copyright sur l’internet, donc d’avoir « induit » des téléspectateurs à le faire ?

Iang : Quelle est votre vision sur l’avenir du P2P ? Va-t-il disparaître, au contraire se généraliser largement, ou trouver un véritable modèle économique ?

Bram Cohen : BitTorrent est de plus en plus populaire, et cette tendance va continuer. Nous pourrions voir apparaître d’autres applications de P2P, mais elles s’éloigneront aussi du type d’interfaces à la Napster.

Mais l’intérêt des médias pour le modèle économique du P2P est ridicule. Tout le monde veut savoir comment devenir riche, mais la vraie question est : où se dirige cette technologie dans l’avenir ? Il est fréquent qu’une technologie progresse sans que quiconque ne s’enrichisse avec.

Iang : D’accord, mais on peut se demander si le P2P sera principalement une technologie « alternative » (principalement utilisée par des « pirates », ou ceux qui veulent « combattre le système ») ou au contraire un « standard », adopté par tout le monde, y compris les grandes entreprises, les distributeurs de logiciels, les majors de l’industrie du disque, ou même les gouvernements. Qu’en pensez-vous ?

Bram Cohen : Il y a deux aspects dans la question. Pour répondre à la deuxième partie, je pense que oui, les grandes entreprises, les distributeurs, les gouvernements, et mêmes les majors vont commencer à utiliser la technologie. Même si pour ces dernières, il va falloir qu’elles se débarrassent d’abord de leur obsession en matière de DRM. On m’a déjà demandé de développer un système de DRM, mais je ne le fais pas car je ne vend pas d’huile de serpent (*), et ils sont visiblement plus intéressés par des gens moins techniques mais plus obséquieux que moi.
[(*) NDLR : en langage hacker, « Snake Oil » se réfère à de mauvais systèmes cryptographiques, non efficaces, non appropriés, ou commercialisés sans considération de leur efficacité réelle, http://www.interhack.net/people/cmcurtin/snake-oil-faq.html]

A la question de savoir si BitTorrent continuera à être utilisé pour enfreindre les droits d’auteur, cela dépend du niveau que l’on parviendra à maintenir pour faire respecter la loi. Les sites BitTorrent sont par nature faciles à trouver, non anonymes, et centralisés. Et pourtant, on trouve un très gros site dédié au piratage, Suprnova, dont l’adresse a été mentionnée dans le New York Times il y a plusieurs mois, qu’on peut trouver en moins de cinq minutes sur le web, et qui est toujours en ligne. Le gamin qui gère le site (qui dit être un étudiant en Europe de l’Est) le fait comme s’il s’agissait d’un vrai business, et il est probable qu’il gagne beaucoup d’argent avec ça. Si la MPAA (« Motion Picture Association ») et les autres ne sont même pas capables de se coordonner pour circonscrire Sloncek (NDLR : Sloncek est le créateur et l’administrateur de Suprnova), quelle légitimité ont-ils pour se plaindre du fait que les violations de copyright en ligne continuent ?

Iang : Pour finir, que faites-vous aujourd’hui ?

Bram Cohen : J’ai travaillé pour Valve Software (*) pendant un moment, mais maintenant je me consacre à nouveau à BitTorrent à plein temps.
[(*) NDLR : Valve Software est spécialisée dans le développement de logiciels dans le domaine du divertissement. On lui doit, notamment, les jeux Half-Life et Counter-Strike, http://www.valvesoftware.com].

Propos recueillis par Cyril Fiévet

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