La culture : entre bien commun et marchandise

Florent Latrive est journaliste à Libération, spécialiste de la propriété intellectuelle. Il est l’un des animateurs de Freescape  : Biblio du Libre et de la liste de diffusion Escape_l, tous deux consacrés aux débats sur cette question. Il vient de publier aux éditions Exils, sous licence Creative Commons, Du bon usage de la piraterie, un livre disponible gratuitement en téléchargement et payant en librairie.

InternetActu.net : Votre dernier livre, Du bon usage de la piraterie est la fois disponible gratuitement en téléchargement, et au prix de 18 euros en version imprimée. Ce modèle est-il généralisable ? Si l’on peut admettre que la démarche – très nouvelle en France – ne nuise pas aux pionniers (en termes de ventes), en serait-il de même si tous les éditeurs (et tous les auteurs) proposaient leurs livres simultanément en version électronique gratuite et en version imprimée payante ?

Florent Latrive : Le modèle de l’édition aujourd’hui est généralisé et ce n’est pas pour autant qu’il est satisfaisant : le nombre d’auteurs qui parviennent à vivre de leur plume est ridicule ; les librairies sont engorgées ; le taux de rotation des oeuvres est ultrarapide et la plupart des livres disparaissent au bout de quelques mois. Vous me permettrez de ne pas être obsédé par les ventes : ce qui compte pour moi c’est la diffusion. La mise en ligne du livre a deux avantages immenses : primo, les lecteurs peuvent s’en faire une idée, le goûter, avant d’éventuellement en faire l’acquisition. Et deuxio, le texte poursuit son existence après avoir été bouté hors des librairies par les tombereaux suivants…

Cette dernière notion me parait fondamentale et l’objectif de vider les cimetières de l’édition est crucial : pour l’atteindre, le choix n’est pas aujourd’hui entre "100  % en ligne" et "rien en ligne". Entre les deux extrêmes, il existe une myriade de possibilités :  pour n’en citer qu’une seule, pourquoi ne pas imaginer des textes mis en ligne six mois après leur parution, une fois le gros des ventes réalisées ? Les modèles économiques de la culture ont toujours été portés par l’hybridation entre le gratuit et le payant, l’accès libre et les péages. C’est sur la meilleure façon de parvenir à cette hybridation qu’il convient de travailler, afin d’obtenir le meilleur compromis possible entre les deux objectifs fondamentaux de la propriété intellectuelle : la plus grande circulation possible des oeuvres d’un côté, et la protection et la reconnaissance des auteurs de l’autre.

InternetActu.net : A terme, cela ne remet-il pas en cause le rôle d’intermédiaire tenu jusqu’à présent par les éditeurs de livres ?

Florent Latrive : Je ne suis pas un éradicateur d’intermédiaires, fantasmant sur la symbiose entre l’auteur et le public. L’éditeur, comme tant d’autres acteurs de la culture, a un rôle primordial. Ne serait-ce que celui de regonfler le moral de l’auteur quand il s’effondre – ou de le calmer quand il s’emballe. On peut toujours accoucher seul, mais c’est toujours plus facile aidé par une sage-femme, voire un obstétricien quand l’enfant se présente par le siège. Quant au rôle économique des éditeurs, il demeurera. Mais il devra évoluer et s’adapter.

InternetActu.net : Quel serait votre conseil aux maisons d’édition traditionnelles, désireuses de s’adapter à l’émergence de ces nouveaux modèles, et l’apparition de nouvelles licences de type CC, constituant autant d’alternatives au droit d’auteur ?

Florent Latrive : Discutez avec Pascal Nègre, le patron d’Universal Music France, et faites l’inverse de ce qu’il professe !

InternetActu.net : En matière de musique, vous expliquez qu’il est absurde de qualifier tous les utilisateurs de P2P de "pirates", et que "La guerre lancée par les industries culturelles contre le P2P devient un combat contre leurs propres clients". Quel pourrait-être un modèle viable, ne limitant pas trop les libertés  individuelles (et en particulier celle d’échanger sa musique avec ses amis) tout en permettant aux artistes d’être rémunérés pour leur travail ? Que pensez-vous de Weed, qui vise à faire se rejoindre deux univers – que tout oppose en principe : le P2P et le DRM ?

Florent Latrive : Je n’ai aucune sympathie pour les DRM. Ce ne sont rien d’autres que des verrous destinés à limiter artificiellement la circulation des oeuvres et des savoirs. Ils sont l’équivalent dans le domaine culturel de "Terminator", l’OGM stérile de Monsanto qui avait déclenché une bronca il y a quelques années : là où l’échange, la reproduction, et la copie sont naturelles, la technologie est appelée en renfort pour empêcher, interdire, contrôler. Le tout-DRM qui se profile aujourd’hui (des puces anticopies dans les téléviseurs et les magnétoscopes ; des dispositifs de contrôle sur les morceaux de musique…) nous conduit tout droit à une société culturelle en pay-per-view, sans place pour l’échange et le partage. C’est une voie sans issue : c’est grâce à l’échange et au partage que la notion de public, un collectif réuni autour d’une oeuvre et actif, peut exister. Et ces pratiques n’ont jamais empêché la rémunération organisée des auteurs et ayants-droit : la rémunération pour copie privée, la licence légale, la taxe sur les photocopieurs et d’autres mécanismes encore donnent des pistes pour penser certaines voies de rétribution sans brider les échanges.

Personne ne dit que trouver le juste équilibre sera simple. Mais il est impératif de s’y efforcer car le choix du tout-DRM privilégie l’onanisme culturel et vise à transformer le public en collection de consommateurs individuels passifs. La culture, qui a toujours oscillé sur une voie étroite entre bien commun et marchandise, serait ainsi définitivement renvoyée à ce seul dernier statut : que certains défenseurs de l’exception culturelle soient alliés aux multinationales du divertissement dans ce combat est un paradoxe qui m’afflige.

InternetActu.net : Plus généralement, n’y a-t-il pas un risque de voir naître une nouvelle "guerre de religions", opposant d’un côté ceux qui tentent d’éradiquer le P2P et refusent globalement d’admettre l’évolution des usages de l’internet et leurs bénéfices potentiels, et de l’autre les "ultras du libre", qui adoptent une position résolument libertaire et visent à imposer la liberté (voire la gratuité) dans tous les domaines ?

Florent Latrive : On aime toujours ramener les débats à leurs extrêmes. Aujourd’hui, les ultras de la propriété intellectuelle ont l’oreille des gouvernements et parviennent obtenir sans cesse plus de lois favorisant leur vision du monde (allongement de la durée du copyright, protection juridique des DRM, application de droits de propriétés dans des champs jusque là épargnés..). Ce que vous appelez les "ultras du libre" n’ont en revanche que leurs pratiques comme moyen de faire avancer leurs idées. Combat inégal ? Certes pas : l’institution ne l’emporte que rarement sur les usages. Il faudra donc bien que les Etats explorent de plus en plus les nombreuses propositions, expérimentations, réflexions qui accompagnent aujourd’hui le développement de nouvelles formes de création et de circulation des savoirs.

Mais pour cela, il faudra aussi cesser d’employer à tort et à travers des termes comme "gratuit" : nombre d’intermédiaires culturels aujourd’hui agitent ce mot en sous-entendant que la gratuité impliquerait le dénuement financier des auteurs. C’est faux : la gratuité de l’école n’implique pas le bénévolat des professeurs et la gratuité de l’enregistrement d’un film à la télé entraîne un paiement indirect via une redevance sur la cassette VHS. La gratuité est aussi un choix politique : elle renvoie à l’organisation d’un accès universel le plus large possible et marque la victoire de la valeur d’usage sur la valeur d’échange. La plupart de ceux qui hurlent contre la "gratuité" sont en fait obsédés par le paiement à l’acte. Il serait temps qu’ils se posent la question de leur rapport pathologique à l’argent…

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1 commentaire

  1. Bonjour,
    je fais partie d’une association-label péageoise qui s’appelle Taenia-solium. Nous avons sorti le mois dernier une compilation gratuite (CD, jolie pochette, texte d’explication) et réalisée sans subvention. Elle est également téléchargeable sur le site http://www.taenia-solium.net .
    Cet article soulève des questions importantes. Effectivement la mise à disposition gratuite de culture est un acte politique ! La culture est de plus en plus « consommée », et j’ai pu le constater , le fait de « fournir » quelqu’un gratuitement en lui donnant un Cd le fait réfléchir ! D’abord, l’individu se retrouve tout heureux qu’on lui fasse un cadeau ensuite il se pose tout plein de questions… Et là, à nous de répondre : non , nous ne sommes pas une succursalle de la DRAC, nous ne percevons aucune subvention ; non les artistes figurant sur la compile ne sont pas déclarés à la Sacem (qui je le répète est un organisme privé au fonctionnement obscur) ; oui nous avons payé le presseur et l’imprimeur en organisant des concerts avec les groupes « amis », parties prenantes du projet ; oui, c’est une expérience extrêment ENRICHISSANTE !
    Le seul moyen est de se rassembler, de fournir des efforts ensemble : groupes, associations, lieux de diffusion, « auditeurs »… la gratuité est possible !

    Effectivement, nous n’avons que nos pratiques pour faire avancer nos idées, et c’est beaucoup ! (On va peut-etre faire réagir quelques gens avec nos 2000 exemplaires ?)

    merci de défendre la gratuité !

    pour recevoir la compile :

    en écrivant à TAENIA SOLIUM, 49 rue de la république, 26 300 Bourg-de-Péage (on peut joindre 1€ 50 par disque pour les frais de port),

    > dans les lieux suivants :
    LE CHAPITONOM, 4 traverse des 400 Couverts, Grenoble
    LE 102, 102 rue d’Alembert, Grenoble
    LA PLAGE, grand rue, Valence
    URUBU, rue Vernoux, Valence
    LA BOUCHERIE CHEVALINE, 24 rue Pécherie, Romans.

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