Enjeux 2005

Difficile exercice que celui des prédictions. Pour la première fois, l’équipe d’InternetActu.net a cédé à ce petit jeu, qui, comme nous vous l’avons montré dans les nombreuses brèves de cette semaine, se démultiplie sur le web. Nombre d’entre vous regretterons sans doute toutes les technos, les services et usages que nous avons forcément oublié. Nous aussi.

Nous avons juste voulu mettre en exergue certains aspects qui nous sont chers, certaines questions qui nous tiennent à coeur. Ca ne veut pas dire que les autres ne nous intéressent pas, au contraire, mais indiscutablement que nous allons continuer à vous parler de celles que nous évoquons ici toute cette année.

Meilleurs voeux.

La rédaction

Sommaire
– Edito : 2005 année SF par Daniel Kaplan
RFID par Cyril Fiévet
Robotique domestique par Cyril Fiévet
Les blogs par Cyril Fiévet
La parole à l’image par Cyril Fiévet
La monétisation personnelle des contenus par Hubert Guillaud
Accompagner les pratiques par Hubert Guillaud

RFID
Le 1er janvier 2005 est une date importante, peut-être même historique, pour l’industrie de la distribution. Elle marque l’obligation, pour tous les fournisseurs du géant Wal-Mart et du ministère étasunien de la Défense, de livrer tous leurs produits accompagnés, au niveau des cartons ou des palettes, d’étiquettes à radio-fréquence, les fameux « tags RFID ». Nous sommes sur le point d’assister à une transition massive, qui consiste à abandonner les codes-barres au profit d’étiquettes sinon intelligentes, du moins capables d’émettre des informations à distance.
Certes, il faudra du temps pour que cette transition s’effectue pleinement, et atteigne le niveau du produit unitaire dans chaque supermarché. Mais RFID ne se limite pas à l’optimisation des chaînes de distribution, loin s’en faut, et ce serait sans doute une erreur de sous-estimer l’impact potentiel de cette technologie, aux applications aussi nombreuses que variées.

Pour ne citer qu’un exemple, on gardera à l’esprit un jouet, commercialisé depuis fin 2004, destiné aux enfants de deux ans et plus. Le jouet se présente sous la forme d’une cuisine miniature en plastique, équipée comme une vraie. Il s’accompagne de faux aliments, également en plastique, mais intégrant des puces RFID. L’enfant, en approchant ces objets d’un lecteur sans fil incorporé sur le jouet, peut découvrir le nom des aliments représentés – énoncé à haute voix et en trois langues – ainsi que des conseils culinaires. Cette version technologique de la dînette inclut une centaine de phrases, déclenchées par les mouvements de l’apprentie-cuisinière.

Cet exemple permet de concevoir combien RFID est une technologie à part. Potentiellement, elle peut servir à tout, et peut même devenir parfaitement pervasive et omniprésente, à un point jamais atteint par une autre technologie sans fil auparavant. Et par delà les discours réducteurs, et malgré tout l’intérêt de la technologie, il semble important d’en suivre les développements, dans tous les domaines, tout en soulevant les questions ou inquiétudes légitimes qu’elle peut susciter auprès des consommateurs ou des citoyens.

La robotique domestique
On a tort de considérer les robots domestiques comme des gadgets étranges, qui seraient l’apanage quasi exclusif des japonais. Bien que l’Europe soit largement absente de ce marché naissant, ce dernier est bel et bien en train de devenir une réalité. Le dernier rapport consacré à la robotique rendu par la Commission Economique des Nations Unies pour l’Europe n’a pas seulement rappelé qu’à fin 2003, le parc de robots domestiques se montait à 1,3 millions d’unités. Il a également souligné que ce nombre allait vraisemblablement être multiplié par six en trois ans.

Il existe déjà une large variété de robots destinés à un usage personnel. Parfois qualifiés de « robots de nouvelles génération », ces machines sont parfois utilitaires (tondeuses, aspirateurs), parfois dédiées au divertissement (Robosapien, Aïbo), mais se distinguent par leur simplicité d’utilisation, leur caractère mobile et leur autonomie, leur conférant une forme « d’intelligence ». Pourtant, le plus troublant reste à venir. Dès 2005, il est probable que les premiers robots humanoïdes à usage domestique soient commercialisés (au Japon). L’arrivée de ces machines pas comme les autres au sein des foyers marquera une étape clé dans l’histoire des technologies. Pour la première fois, des machines autonomes, de la taille d’un enfant et dotée au minimum d’une tête et de bras, seront capables de se déplacer seules au sein d’un environnement humain, et de communiquer de façon quasi naturelle avec les membres de la famille.

L’arrivée de ces « assistants robotiques » n’est pas le seul fait notable dans l’émergence de la robotique domestique. Mais ils participeront sans doute fortement au fait d’en comprendre les enjeux ou les implications, notamment dans le domaine social et culturel.

Les blogs
Bien qu’il s’agisse d’un phénomène ancien, notamment aux Etats-Unis, les blogs ont fait irruption sur le devant de la scène française en 2004. Dans les trois derniers mois de l’année, les articles sur le sujet se sont multipliés dans la presse, qu’elle soit féminine, économique ou généraliste. Conférences, émissions de radio ou de télévision ont ajouté encore à la démocratisation du sujet. Les communautés de blogs se sont multipliées, à commencer par celles ouvertes par des chaînes télévisées (M6 notamment) ou des quotidiens (plate-forme de blogs mise à disposition de ses abonnés par Le Monde, par exemple). Et l’on a découvert en décembre qu’un ancien premier ministre s’était lui aussi pris au jeu du journal personnel ouvert à tous sur le web, entraînant une nouvelle déferlante dans les médias nationaux.

Pourtant, si cet engouement médiatique pourrait laisser croire qu’il s’agit d’une mode passagère ou, comme cela a parfois été dit, d’un « gadget » plébiscité par des journalistes désoeuvrés ou des hommes politiques en mal de reconnaisance, on peut présager que les blogs, qu’ils soient français ou étrangers, sont encore largement en devenir. Il est vrai que s’ils font désormais partie intégrante du paysage médiatique, les blogs doivent encore prouver qu’ils peuvent avoir un impact réel, positif ou négatif, et ce dans au moins trois domaines essentiels : le journalisme (et la qualité de l’information), l’entreprise et le débat démocratique.

Mais, loin d’être une mode, le blogging est une évolution naturelle de l’internet, pour laquelle les usages ou les technologies sont tout sauf figés. Déjà, beaucoup de blogueurs anglo-saxons se tournent vers l’audio ou la vidéo pour continuer à s’exprimer. Qu’importe le (multi)media, pourvu qu’on ait la parole…

Les internautes disposent donc désormais, et pour la première fois, d’une véritable opportunité de s’exprimer, et surtout de se faire entendre, tout en demeurant à l’écoute des autres. L’action de bloguer est donc tout autant individuelle que collective, via cette formidable caisse de résonance qu’est en train de devenir la blogosphère.

Ainsi, si les blogs sont avant tout un format de publication, ils constituent également un usage qui correspond, à n’en pas douter, à la partie la plus significative du phénomène dont il s’agit. Il nous appartient d’être à l’écoute de cette résonance, parfaitement inédite à une telle échelle.

La parole à l’image
Les blogs ont pu laisser croire – faussement – à un vaste mouvement vers l’écrit. Beaucoup de blogs sont peu illustrés et se composent principalement de textes. Pourtant, l’image, qu’elle soit fixe ou animée, va continuer à jouer un rôle considérable sur le web. Il est aujourd’hui usuel, voire banal, de disposer d’un appareil photo numérique au sein de son téléphone mobile. Jadis un simple gimmick, cette fonctionnalité est désormais une composante importante du terminal portable que chacun d’entre nous emporte avec lui en permanence. Plus généralement, la photo argentique est bel et bien en train de disparaître : à l’échelle mondiale, les deux tiers des appareils photo vendus sont numériques ; en Europe les appareils photo traditionnels ne représentent plus que moins de 10 % des ventes. Le numérique a tué l’argentique. Avec les conséquences que cela suppose en matière d’usage. Comme le préfigure Flickr ou de multiples autres services, la photo numérique prend tout son intérêt lorsqu’elle est publiée en ligne, lorsqu’elle est partagée. Blogs, moblog, diaporamas personnels, albums publics ou limités aux proches, photos pouvant être annotés, commentés ou dupliqués, tout cela participe d’une évolution notable de l’internet.

Mais cela nous pose aussi un véritable défi, celui de l’indexation, qui ne pourra sans doute qu’être partiellement résolu par les méta-données. D’autant qu’aux photographies s’ajoute la vidéo, qui elle aussi se démocratise rapidement. Tout internaute peut facilement devenir vidéaste, et diffuser sur le réseau ses propres productions, s’apparentant à une forme de télévision personnelle, sans nécessiter d’infrastructures coûteuses (voir notre dossier, « La télévision, le véritable impact du P2P »). Là aussi, notre capacité à archiver, indexer et accéder à ces millions d’heures d’images est un enjeu clé du web de demain.

Du reste, cet afflux massif d’images va probablement nous conduire à reconsidérer l’idée même que nous nous faisons du web. Nous avons pris l’habitude de mesurer la taille de la Toile en « pages web » et Google affiche fièrement qu’il en indexe plus de 8 milliards. Si ce n’est pas déjà le cas, le nombre d’images numériques disponibles en ligne – et pour l’essentiel publiées par des amateurs – va supplanter le nombre de pages web, et cela dans des proportions considérables. Le web sera peut-être bien davantage une vaste banque de données mondiale d’images qu’un recueil de pages.

La monétisation personnelle du contenu
Nouvel eldorado ou nouveau mirage de l’internet, la monétisation personnelle du contenu devient le point de mire de beaucoup d’acteurs de la publication personnelle notamment. Les premiers succès de certains blogs anglophones qui permettent à leurs auteurs de vivre de leurs écrits posent la question avec d’autant plus d’acuité. Cela est-il possible pour tous ? Les gens vont-ils pouvoir vivre, dégager un revenu de leurs activités en ligne comme nous le prédisait déjà la nouvelle économie ? Les 430 000 personnes qui vivent des revenus des ventes qu’ils accomplissent sur eBay nous interrogent tous.

Toute une « écologie » de services et de web services se met en place dans ce but : Amazon propose à chacun de récupérer une partie des ventes qu’ils généreront via leur site, les Google Ads promettent d’envoyer de l’argent à ceux qui transformeront le plus de clics depuis les bannières de publicité dont ils pareront leur site… Sans en vivre vraiment, tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui finance au moins son hébergement – voir un peu plus – de cette manière. Et cette écologie semble chaque jour se structurer un peu plus dans le même sens : Google et Yahoo ! n’expérimentent-ils pas comment transformer la recherche localisée en espèces sonnantes et trébuchantes ?

Ce qui semble certain c’est que la petite commission sur les clics commerciaux, la « redirection transformée », semble être la nouvelle promesse de l’internet.

Pour certains c’est peut-être une articulation entre l’économie du don et l’économie de marché qui est en train de voir le jour. Pour d’autres, il s’agit uniquement du capitalisme unipersonnel poussé à son paroxysme. Il va être difficile d’y voir clair dans ce dossier sensible, sans compter que les échecs ne seront pas forcément imputables au fait que le modèle ne marche pas – et inversement. Sans compter qu’il n’y a certainement pas « UN » modèle unique et idéal, mais bien des situations, des facteurs endogènes et exogènes au succès comme à l’échec qui promettent que toute transposition des modèles sera encore et pour longtemps difficile.

Accompagner les pratiques
Les études le disent : depuis 2000 la fracture numérique n’a pas décru en Europe. Non seulement elle est une expression de la fracture sociale, mais plus encore elle traduit des différences de compétences dans l’utilisation des outils informatiques et internet qui ne se résorbent pas. Pour la majorité d’entre nous, une fois résolue la question de l’accès, la pratique des TIC est encore embryonnaire : mail, surf. La diffusion de nouvelles pratiques est souvent lente : elle se fait par granularité, de proche en proche, avec beaucoup d’auto-formation et d’auto-apprentissage pour les plus compétents et beaucoup d’accompagnement pour les autres. Il n’en sera pas autrement demain.

On le voit bien aujourd’hui comme hier, on a beau avoir les plus beaux services, les plus belles applications, les plus chouettes logiciels relationnels, sans personne pour les utiliser il ne se passe rien. Nous avons tous besoin d’éclairages sur les pratiques, les outils, les techniques, les méthodes, de ce savoir toujours mouvant que mobilisent les TIC – et à des échelles de compréhension et de vulgarisation différentes. Confrontés déjà à la barrière des langues (l’anglais se rajoute aux incompréhensibles langages informatiques et techniques), nous devons donc encore plus faire l’effort de l’accompagnement.

Dans beaucoup d’institutions pour que les bonnes pratiques passent à l’échelle, il faut accroître leur compréhension et accompagner leur déploiement. La question de la généralisation passe par une succession d’étapes incontournables : formation, professionnalisation, échange, accompagnement, pilotage… Accompagner l’utilisation, élargir la compréhension, diminuer l’appréhension pour éviter qu’un jour des « professionnels » ne nous imposent des solutions que nous n’avons jamais voulues ni comprises. Relier les pratiques, les encourager, les nourrir, les dépasser, leur proposer de nouvelles pistes, en comprendre le sens, la portée, les enjeux : non pas d’une manière philosophique, mais rapporté à soi…

L’accompagnement des pratiques des nouvelles technologies est encore un champ à explorer et à investir. Je ne sais pas s’il sera l’un des enjeux de 2005. Je souhaiterais seulement qu’on ne l’oublie surtout pas une fois de plus au profit des technologies et des infrastructures.

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5 commentaires

  1. La compréhension des outils passe à mon avis avant tout par une réelle compréhension de « l’espace » de travail sur le web. On a trop tendance à penser que l’internaute est de plus en plus éduqué, je pense pour ma part exactement le contraire. Il y a de plus en plus de gens qui accèdent à la toile et à sa multitude de technologies, le niveau ne peut donc pas réellement s’améliorer. Actif moi-même dans le domaine de la photographie, dans lequel je m’efforce de trouver des solutions pour que les professionnels de l’image comprennent la valeur d’Internet et surtout, oh oui surtout, arrivent à en tirer parti sans trop de migraines, je pense vraiment qu’il reste encore du travail sur la planche, et que des initiatives d’approche simple des technologies devraient vraiment se multiplier afin de permettre aux non-initiés de tirer parti de ces nouvelles approches. Et ce n’est pas aux utilisateurs de s’adapter aux technologies, mais bien l’inverse.

  2. Est-ce que le mot carnel (traduction française de blog) qui commence à se répandre ne pas être un mot de l’année 2005 ?

  3. Rien que sur les blogs, il y a trop de propos technologique alors que le plus intéressant ce sont les applications et les usages que cette modalité génère.
    Or, et c’est bien de le rappeler, l’observation, l’étude et l’accompagnement des usages reste le parent pauvre, particulièrement criant dans le domaine des investissements sur l’accès haut-débit.
    Il est tellement plus facile de parler de tuyauterie et de ne pas se préoccuper de ce qui s’y passe ensuite, de s’étendre beaucoup sur l’investissement et nettement moins sur le fonctionnement.

  4. Très bon dossier. En particulier, l’article faisant mention de la prédominance future des images et vidéos sur le Net, et celui s’interrogeant sur la fracture numérique actuelle et à venir. L’exercice de prospective est certes difficile, mais les problématiques soulevées me semble tout à fait pertinentes.

  5. Je pense en effet que l’accompagnement des pratiques des nouvelles technologies pourrait être un enjeu 2005, notamment dans la construction d’espaces ayant du sens et donc du contenu (mais pas seulement) entre « économie de marché » et « économie du don ». Par exemple, dans le champ de l’e-formation, l’accompagnement à l’utilisation des TIC pour se former me semble une nécessité, mais une fois qu’on l’a dit, comment le fait-on ? La construction de modèles et d’architectures guidant l’accès et l’utilisation des contenus sans perdre de vue les utilisateurs me semble toujours d’actualité. Le brassage des idées sur ce point me paraît être enrichissant. Quant à la monétisation personnelle du contenu, s’il faut se transformer en « porteur de bannières à clics » pour faire passer ses idées, j’avoue ne pas vraiment y adhérer… tout en reconnaissant qu’il faudrait là aussi réfléchir à des solutions créatives.

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