Extension du domaine de la pub

Octobre 1994. HotWired, le site web du magazine de référence de la cyberculture, affiche un bandeau énigmatique : « Have you ever clicked your mouse right here ? you will » (1). En cliquant, l’internaute intrigué était redirigé sur le site d’AT&T. Considéré comme la première publicité de l’histoire du web, cette bannière allait non seulement définir un format standard, au pixel près (468×60), mais aussi donner le modèle de l' »e-pub » : interactive, ludique et cherchant, littéralement, à prendre l’internaute par la main, mais aussi à le suivre à la trace.

Le premier bandeau de pub du web

Mai 2005. Le Bureau de Vérification de la Publicité (BVP), chargée de l’élaboration de la déontologie et de l’autodiscipline publicitaire, annonce une refonte de sa recommandation en matière de publicité sur internet. Applicable à compter de ce mois de septembre, elle édicte entre autres que « la publicité en ligne doit veiller à respecter le confort de navigation de l’internaute« , que « tout annonceur, émetteur d’un message publicitaire sur l’Internet, doit être clairement identifiable« , comme doit l’être la publicité elle-même. A ce titre, la première pub de l’histoire du web n’aurait pas été possible.

Les professionnels de la publicité en ligne reviennent de loin. D’abord perçus par de nombreux pionniers de l’internet comme les parangons de la marchandisation du web, et donc, à ce titre, comme des ennemis à abattre, ils ont ensuite du faire face à l’explosion des spams, adwares et autres spywares, orchestrée par d’autres pros, moins éthiques, de l’ePub. Ils n’en sont pas moins très optimistes aujourd’hui quant aux perspectives offertes à leur business.

Stop Pub, merci d’épargner ma boîte aux lettres !

AdBusters, le magazine antipub

Petit retour en arrière : jusqu’au 11 septembre 2001, et le climat sécuritaire qui a suivi, les cookies (2) étaient perçues -aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd’hui- comme l’un des bras armé de Big Brother. DoubleClick, le leader des régies publicitaires sur l’internet, avait reçu un Big Brother Awards pour ses vélléités de « tracking » des internautes après avoir racheté Abacus, la plus importante des bases de données marketing américaine. Aujourd’hui, Big Brother a globalement recouvré ses atours étatiques, et ce n’est pas tant le tracking publicitaire qui effraie les gens que la possibilité de croiser les innombrables bases de données des sociétés privées, ou encore leur interconnexion avec les fichiers administratifs.

Mouvements altermondialistes aidants, l’esprit no-logo et antipub (AdBusters en VO) a néanmoins acquis un poids politique, et économique, non négligeable. D’autant que l’internet a donné aux simples citoyens les moyens de pouvoir peser sur le débat public, à l’instar de jeboycottedanone.com, entre autres détournements publicitaires plus ou moins critiques envers les marques. Ce qui n’empêche pas les créatifs, notamment de l’ex-« nouvelle économie », de récupérer dans leurs publicités les nouvelles tendances, y compris contestataires ou subversives, ainsi que les grandes figures de la rébellion (qualifiée en 2001 de « tendance à la mode » par l’Institut des cadres dirigeants).

A raison de 4 000 messages commerciaux par jour, soit 350 000 de la naissance à 18 ans, l’omniprésence de la publicité est telle que sa critique dépasse d’ailleurs les seuls cercles altermondialites ou militants. Le gouvernement français lui-même a lancé un autocollant « Stop Pub, merci d’épargner ma boîte aux lettres !« , afin d’enrayer le flot incessant de prospectus (de l’ordre de 40 kg par an et par foyer). Le succès fut tel que le stock initial d’un million d’exemplaires fut écoulé en un mois, et ce sont finalement trois millions de stickers qui furent distribués en 2004. Mais c’est sur l’internet que l’esprit, sinon le combat, antipub, s’est le plus et le mieux déployé, notamment à cause du spam.

Arrêtez d’ennuyer les gens !

Non content d’avoir contrarié le développement du marketing par e-mail, et terni l’image de la publicité sur l’internet, le spam est également devenu l’un des principaux vecteurs de propagation des virus, chevaux de troie, malwares et autres spywares. L’autorégulation du marché ayant démontré ses limites, de nombreuses instances multilatérales (de la Commission européenne à l’ONU en passant par l’OCDE) et gouvernements ont décidé de se saisir du problème. Dans un rapport intitulé « The Decade in Online Advertising, 1994-2004 » (.pdf), DoubleClick rapporte ainsi que le Congrès américain a, ces dernières années, voté des lois aux sujets du télémarketing, du marketing par fax et des espiogiciels (spywares, en VO), en bien sûr du spam. En mars dernier, Edmond Thomas, responsable des nouvelles technologies à la Federal Communications Commission (le CSA américain), lançait quant à lui aux membres de l’American Association of Advertising Agencies un avertissement : « Arrêtez d’ennuyer les gens. Vous en êtes quasiment arrivé à forcer les régulateurs à s’impliquer« .

AdBlock, a content filtering plug-in for the Mozilla and Firebird browsers

En attendant, la société civile s’est organisée. D’abord parce que l’internet n’a pas été pensé ni conçu pour être un vaste centre commercial, et que, à l’instar des signataires du Manifeste du Web indépendant, rédigé en 1997, nombreux furent les pionniers du Net à dénoncer ces « sites commerciaux aux messages publicitaires agressifs, destinés à ficher et cibler les utilisateurs« . D’autres se mirent à combattre activement la publicité par e-mail, dans la mesure où, entre autres choses, « c’est le destinataire qui paye les coûts de transport« , comme le rappelait dès juillet 1994 Pierre Beyssac (l’un des co-fondateurs de Gandi).

Créé en 1996, JunkBusters fit pour sa part de la lutte contre la publicité un véritable modèle économique. Son système de « liste noire » d’adresses (mails et URL) utilisées par les spammeurs et les régies publicitaires est aujourd’hui utilisé par des centaines de logiciels du même genre, gratuits, ou payants, qui font l’ordinaire de l’internaute prévoyant. AdBlock fait partie des plug-ins les plus téléchargés du navigateur Firefox ; Microsoft a lancé un logiciel anti-spyware gratuit et, tout comme AOL, se fait le porte-drapeau des internautes en faisant condamner des spammeurs en justice ; les barres d’outils des moteurs de recherche intègrent toutes une fonction anti pop-up –fonctionnalité, si l’on peut dire, de plus en plus délaissée par les pros de la pub en ligne- et les FAI proposent tous, gratuitement ou non, des filtres antispam. En tout état de cause, et du fait de l’internet, la lutte contre la publicité est devenue un véritable marché.

Pub en ligne : +78 % d’investissements en un an

Les professionnels de la publicité sur l’internet, eux, se sont adaptés. Dans son historique de l' »e-Pub« , le Journal du Net rappelle que si la surface moyenne d’une publicité a enflé de 173 % en dix ans, c’est aussi que le taux de clic est passé d’une moyenne de 10 à 40 % entre 1994-95 à près de 0,1 % en 2000. Ce qui n’empêche pas la banque d’affaires Morgan Stanley d’avancer que la publicité sur l’internet afficherait un potentiel de croissance situé entre 400 % et 1 000 %. L’institut Jupiter Research avance pour sa part que le marché atteignait 9,3 milliards de dollars fin 2004 -un milliard de plus qu’en l’an 2000, au plus fort de la bulle internet-, et qu’il pourrait frôler les 19 milliards de dollars en 2010.

La France n’est pas particulièrement plus mal lotie : selon le JDNet, « les investissements publicitaires en ligne ont progressé de 78,3 % entre les mois de juillet 2004 et 2005« . Ainsi, et après avoir délaissé le secteur dans la foulée de l’explosion de la bulle internet, les grands comptes réinvestissent aujourd’hui le secteur : dans son rapport sus-cité, DoubleClick rapporte que, fin 2004, 30 % des bandeaux de pub émanaient de sociétés répertoriées dans le classement Fortune500 des entreprises les plus riches, celles-là même qui avaient contribué, d’une part à créer la bulle internet à la fin du siècle dernier, d’autre part à la faire imploser, en cessant d’investir dans les valeurs high tech et les sites internet.

Plusieurs facteurs contribuent, selon la régie, à ce renouveau de la publicité en ligne. Tout d’abord, le fait que jamais, depuis l’apparition du téléviseur noir et blanc, un média n’avait ainsi réussi à pénétrer 50 % des foyers américains en aussi peu de temps ; en l’occurence, 8 ans pour l’internet, quand il en fallut 9 pour la radio, 10 pour les magnétoscopes, 17 pour les PC, 39 pour la télévision par câble et… 70 pour le téléphone. Aujourd’hui, un foyer américain dispose en moyenne de 90 chaînes de télévision : alors qu’en 1968 il suffisait de passer un spot de pub sur CBS, NBC et ABC pour toucher 80 % des Américains de 18 à 49 ans, leur audience cumulée (avec celle de Fox, apparue entre-temps) n’était plus que de 52 % en 1994, et de 31 % en 2004, en prime time.

A en croire DoubleClick, les 2/3 des achats américains de voiture sont précédés d’une consultation de moteurs de recherche ou de sites web spécialisés, auxquels seraient attribués un achat de voiture sur cinq. AOL avance de son côté que 42 % des internautes ont modifié leur intention d’achat, en terme de marque, du fait de leur surf. Il s’agit donc de courir après l’internaute, ou plutôt de le précéder, en tout cas de l’accompagner. Le format bandeau inauguré par AT&T a ainsi été supplanté par le skyscraper, ou « gratte-ciel », qui couvre la quasi-totalité de la hauteur de l’écran. Les avantages sont nombreux : non seulement ils permettent de limiter le nombre de publicités affichées par pages, et contribuent donc à enrayer l’enflure de bandeaux et boutons à laquelle on assistait parfois, mais il les rendent également plus attrayantes, parce que multimédia, ce que les publicitaires appellent le rich media, d’autant plus « rich » qu’elles ont entre autres objectifs de faciliter la traçabilité et l’étude comportementale des internautes.

Matt Carmichael, rédacteur en chef d’Advertising Age, l’une des publications de référence en la matière, avançait pour sa part en l’an 2000 que « le futur de la publicité interactive (…) réduira la possibilité de voir apparaître sur mon écran TV une publicité pour des serviettes hygiéniques (…) parce que le futur n’est pas du ressort de la convergence des médias, (mais) de la convergence des données« . Les annonceurs déclaraient d’ailleurs cet été qu’ils attendaient des moteurs de recherche qu’ils leur fournissent encore plus de données personnelles. DoubleClick se targue pour sa part d’être capable d’aggréger et d’analyser, entre autres données, les fréquences, temps d’exposition et nombre de lecteurs par publicités, les taux et ratio de clics, types d’interactions par exposition, la perception de la marque par les internautes touchés (appréhension, mémorisation, compréhension, appréciation, vélléité d’achat), mais aussi le mouvement des yeux des internautes…

Du « régime » de Saddam Hussein à pub’ minceur

« Autre tendance profonde, selon le JDNet : des publicités sans cesse mieux intégrées au contenu. Les annonceurs ont fini par réaliser qu’une trop grande intrusivité dans le parcours des internautes avait un impact néfaste sur leur publicité. » L’un des meilleurs exemples de ce type d’interconnexion de la publicité et du contenu nous est « offert » par les solutions de liens contextuels telles qu’AdSense & Adwords de Google et Overture de Yahoo. Elles permettent d’afficher, au-dessus ou à côté des réponses apportées aux requêtes effectuées sur les moteurs de recherche, mais aussi sur les pages web des sites affiliés, des annonces ciblées en fonction des mots-clefs recherchés ou des sites consultés. Non seulement ce type de publicité ne s’embarrasse pas de visuels et reste relativement discret, mais elle est aussi censée s’adapter au profil de l’internaute, tout en s’affichant sur des centaines de milliers de sites niches, en sus des moteurs de recherche, et non sur les seuls webs grands publics. Apparue après la bulle internet, elle totalise d’ores et déjà 40 % des investissements publicitaires outre-atlantique.

Quand la pub contextuelle dérape

L’intégration de la publicité pourrait même aller plus loin encore. A la manière de ce que propose IntelliTXT aux Etats-Unis, AdIntext, qui devrait être disponible en septembre, propose en effet d’insérer des liens publicitaires au sein même des contenus éditoriaux. Sa technologie d’analyse du texte et de son contexte a été développée par Datops, une société spécialisé dans l’intelligence économique, le « Risk Media Intelligence » et le « Homeland Security ». De prime abord, le lien entre publicité et antiterrorisme n’est pas franchement évident. Louis Gay, président de Datops, s’en est expliqué dans 01Net : « Nous avons investi neuf millions d’euros sur les dix dernières années dans la mise au point de ce type de technologies. Dans ce domaine, tout l’art consiste à pouvoir repérer dans une base de données les mots qui peuvent faire l’objet d’une sponsorisation. Par exemple, si vous devez placer une publicité pour les produits de régime, vous n’allez pas l’intégrer dans un article qui parle du « régime » de Saddam Hussein« …

Il est en effet courant de voir apparaître des publicités contextuelles allant à l’opposé même du contenu aux côtés duquel elles s’affichaient, telles ce bandeau pour des croisières apparaissant sous la photo d’un ferry écrasant d’autres bateaux. Au-delà de ce type de « faux amis » se pose la question, non seulement de la lisibilité du contenu, mais aussi du statut de la publicité par rapport au contenu. Si, pour Fred Cavazza, il s’agit d’un moindre mal parce qu' »associer des messages publicitaires à des mots-clés est une solution moins intrusive (les pubs ne sont affichées qu’au survol de la souris) et plus élégante (c’est autant de place gagnée sur l’écran que l’on peut exploiter)« . Pour Raphael Goetter, d’Alsacreations, une communauté dédiée aux normes et à l’accessibilité du Web en général, ce type de vrais-faux liens apporte « tout ce qu’il faut pour bien embrouiller les esprits des débutants sur le web« , déjà bien embrouillés.

Une étude de Pew Internet and American Life Project révélait en effet en début d’année que 82 % des 2200 Américains interrogés ne faisaient aucune différence entre les liens « sponsorisés » par des annonceurs et ceux résultant d’une requête effectuée dans un moteur de recherche. A la manière de ces sondages de téléspectateurs qui, pour décrire leur télévision idéale, dressent le portrait d’Arte -ce qui n’empêche pas TF1 de rester en tête des hits parades-, la moitié de ces mêmes internautes avançaient pourtant qu’ils n’hésiteraient pas à délaisser les moteurs de recherche qui ne distingueraient pas clairement les liens publicitaires de ceux légitimement rapportés par le moteur.

2,7 % des actus de Google News sont des pubs

Voire : en 2003, le quotidien The Register dénonçait le fait que l’on trouvait des communiqués de presse aux côtés des dépêches d’actualités répertoriées par Google News. Un porte-parole de la société rétorquait qu’elle entendait par ce biais pouvoir relayer le plus d’opinions possibles, ce qui ne justifie pas pour autant le fait de les mettre au même plan (le portail d’actualités de Yahoo distingue, quant à lui, les communiqués des articles de presse). Aujourd’hui, sur près de 3 millions de dépêches référencées par la version américaine de Google News, on dénombre (ce 28 juillet) un peu plus de 83 000 communiqués de presse, soit 2,7 %. Ce mélange des genres ferait hurler les lecteurs de la presse papier. Pas ceux du web. Et ce n’est pas près de s’arranger.

D’une part parce que les internautes ne passent que 5 % de leur surf sur les moteurs de recherche, et donc que Google gagne 3 milliards de dollars par an avec des gens qui consacrent 95 % de leur temps de connection à faire autre autre chose, et que cet « autre chose » ne laissera pas longtemps insensible les régies pub et autres acteurs du marketing comportemental. D’autre part, et sur le modèle de la longue queue, pour qui « le futur des marchés culturels réside dans les millions de marchés de niche cachés au fin fond du flux numérique« , plutôt que sur les hit parades, parce que les liens contextuels permettent à de nombreuses PMI et PME, qui n’auraient pas les moyens de s’offrir une campagne de publicité « traditionnelle », de rentrer elles aussi dans le jeu publicitaire. Leur succès est d’autant plus fulgurant que de très nombreux sites et blogs, bien que ni commerciaux ni professionnels, adhèrent aux programmes d’affiliations de ces régies publicitaires, espérant pouvoir arrondir leurs fins de mois en affichant de tels bandeaux de liens contextuels.

Ce dernier point est loin d’être anodin : il y a encore quelques années, les webmasters amateurs ou indépendants qui restaient chez des hébergeurs « gratuits » affichant de la publicité en contrepartie de cette gratuité passaient pour les derniers des ringards. Aujourd’hui, cela ne semble plus déranger grand monde, quand bien même peu sont ceux qui gagnent vraiment de l’argent par ce biais. Dans son dossier sur la monétisation des blogs (judicieusement sous-titré « ne dites pas à ma mère que je suis dans la pub, elle croit que je suis blogueur« ), Cyril Fievet rapportait que, si quelques blogueurs et internautes s’élèvent encore contre ce mélange des genres, « la publicité fait partie intégrante du web d’aujourd’hui. Et, contrairement à une idée reçue, la majorité des utilisateurs, à commencer par les plus jeunes, ne semblent pas gênés outre mesure par cet état de fait. (…) On peut même se demander si, à l’inverse, le fait, notamment pour un adolescent, de voir s’afficher sur ses pages personnelles des bandeaux publicitaires pour des marques à forte notoriété et bien ancrées dans « l’univers jeune » n’est pas valorisant« .

Mineurs, internautes et pros de la conso

Plus d'un quart des 6-8 ans sont déjà internautes

En juin dernier, l’institut IPSOS rendait public des extraits de Kids’ attitudes 2005, observatoire des 6-14 ans, qui tempère le propos : « élevés à l’internet et aux jeux vidéo, ces « préados » grandissent avec les valeurs véhiculées par les nouvelles technologies, – partage, échange, instantanéité, gratuité« . D’autant que 28 % des 6-8 ans, 48 % des 9-10 ans, 68 % des 11-12 ans et 80 % des 13-14 ans sont connectés à l’internet. Signe des temps, et de leur regard critique sur le marketing en général et la publicité en particulier, leur rapport aux marques relève certes d' »puissant vecteur d’intégration sociale, mais aussi d' »une nécessité pour éviter l’exclusion : ‘j’aime pas la marque mais j’en mets pour ne pas me faire charrier’, ‘sans marque t’es un clochard’« .

Appelés « screenagers », « echo boomers », partie prenante d’une « génération du millénaire », numérique ou encore « génération Y », nés entre la fin des années 70 et la fin des années 90, ils constituent le groupe démographique le plus important aux États-Unis depuis le baby-boom de l’après-guerre. Ils ont non seulement grandis avec l’internet, mais, rapporte le Council for Advancement and Support of Education, « sont habitués à voir les fournisseurs de produits et de services rivaliser d’ingéniosité pour répondre à leurs besoins (et) ont été formés pour être la génération de consommateurs la plus exigeante de toutes« .

Yann Dacquay, cofondateur d’une agence spécialisée sur les 12-25 ans, avançait (.pdf) déjà, en 2001, qu’ils étaient « de moins en moins sensibles aux discours commerciaux idéalisant la marque » et que, de plus en plus informés, ils décryptent les démarches marketing et se comportent en « véritables professionnels de la consommation« . Au point qu’il conseillait aux annonceurs de « ne pas adopter de discours commercial direct, de ne pas construire une marque pour eux mais avec eux, de laisser le jeune s’approprier la marque » et, bien entendu, d' »être interactif« .

Transformer le consommateur en acteur de la publicité

C’est ainsi qu’on voit apparaître des blogueurs payés pour bloguer, sans qu’ils soient pour autant obligés de dire du bien de la société qui les embauche. Cela dit, comme le rapporte Le Monde, dans ce genre d’opérations, « le choix des « invités » est très encadré » : la marque sait qu’a priori, ils ne diront pas de mal du produit ou de leur société, quant aux blogueurs, leur intérêt n’est pas non plus de passer pour des têtes brûlées s’ils veulent pouvoir continuer à être payés pour bloguer. En tout état de cause, ils ne coûteront pas grand chose : au mieux, on leur prête le téléphone portable au sujet duquel le blog a été créé -certains se le verront même offrir si leurs contributions plaient au donneur d’ordre-, au pire on les paient, un peu.

Dans tous les cas, ils coûteront bien moins cher qu’une campagne de publicité traditionnelle, tout en se permettant des libertés en matière de ton, et de forme, que la marque ne pourrait endosser elle-même. Ce qui ne les empêche pas, bien au contraire, de toucher le coeur de cible de la marque, d’entrer en interaction avec lui, et donc de tester les réactions des consommateurs, en vue d’adapter la politique marketing du donneur d’ordre. In fine, l’objectif est de toute façon, comme le titrait le Monde, de transformer le consommateur en acteur de la publicité : pour Russ Klein, directeur marketing de Burger King, « l’important, c’est ce que les gens disent de nos marques, pas ce que la marque dit« . Et toutes les méthodes sont bonnes : BVP ou non, les agences ne s’embarrassent pas forcément de déontologie, et vont jusqu’à se faire passer pour de simples internautes, ou blogueurs, au risque d’être démasquées et donc ridiculisées, comme ce fut le cas pour le blog de Vichy.

En comparaison, la déontologie des journalistes les enjoint à « ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire ou du propagandiste ; n’accepter aucune consigne, directe ou indirecte, des annonceurs« . Ce qui n’empêche pas la majeure partie des rédactions de présenter des produits qui leur ont grâcieusement été envoyés en « service presse » par les attachées du même nom. Le phénomène touche particulièrement la presse informatique, où le poids des annonceurs se fait aussi sentir sur les choix éditoriaux. Il est ainsi relativement courant de voir en couverture le nom du dernier -ou du futur- produit ou logiciel d’un gros annonceur dont les publicités, ou les publi-rédactionnels, ornent le magazine, alors même que le contenu éditorial associé à ce titre de Une n’est qu’anodin.

Get branded ! Get paid !

Cette montée en puissance des liaisons quasi-incestueuses entre contenu et publicité ne concerne pas que l’internet, non plus que le contenu : tout est susceptible d’être sponsorisé, ou transformé en vecteur publicitaire. Un Américain ayant réussi à vendre aux enchères son front comme suport publicitaire, une société s’est ainsi spécialisée dans l’achat d’espace à tatouer sur le corps humain. TiVo ayant de son côté révolutionné la télévision en permettant à ses utilisateurs d’enregistrer, sur disques durs, les programmes télés, leur permettant de zapper la publicité, la société n’en a pas moins commencé à « tracker » ses utilisateurs, mais aussi à insérer des pop ups en mode avance rapide.

Patrick Amiel rapporte de son côté que pour remotiver les jeunes à s’engager, l’armée américaine multiplie les road shows et le sponsoring d’évènements populaires, tout en offrant « une panoplie de sites plus proches du jeu vidéo qu’autre chose : jeu de tir online, pilotage 3D de tanks, simulation de combat, commande bracelets de soutien gratuit, (…) avec notamment un programme « relationnel » permettant de nouer une relation progressive avec la marque US ARMY« . Les ados passant moins de temps à regarder la télévision qu’à jouer avec leur console, ou à des jeux en réseau, les jeux vidéos, en ligne ou non, sont considérés comme un marché très prometteur par les agences, qui commencent à placer, à la manière de ce qu’elles font déjà avec le cinéma, produits et pubs de façon plus ou moins discrètes dans les jeux. Signe de la maturité de ce secteur d’activité, MTV vient pour sa part d’annoncer la création d’une filiale spécialisée dans les advergames, ou jeux publicitaires, afin de capitaliser sur son audience. L’avenir de la publicité passera aussi, bien évidemment, par le téléphone portable, d’autant qu’on dénombre d’ores et déjà plus de mobiles en circulation que de postes de télévision et d’ordinateurs cumulés.

Il faut tourner le dos au marketing (le PDG d’Hachette Filipacchi)

En conclusion de son historique de l’ePub, le journal du net se permettait de formuler un souhait : « Internet en 2014 ? Si on osait : une publicité en ligne qui ne serait plus un sujet de mécontentement pour les internautes…« . D’aucuns, et non des moindres, parient quant à eux pour moins de pub. Jeff Bezos, PDG d’Amazon, racontait ainsi en janvier dernier à Wired comment la campagne de publicité télé qu’il avait initié avait été un bide, alors qu’a contrario le plafonnement des prix et la livraison gratuite qu’il avait alors enclenché avaient, eux, rencontré un fort succès. Et de conclure : « aujourd’hui 70 % du budget des sociétés est dédié à la promotion des produits contre 30 % alloués à la conception, dans 20 ans, ce sera l’inverse« .

Gérald de Roquemaurel, PDG d’Hachette Filipacchi Médias, dressait pour sa part, en mai dernier, un tableau de l’avenir de la presse : disparition des grands magazines généralistes au profit de magazines pointus, même de niche, baisse des investissements publicitaires comparées à l’envolée des années 90, désaffection des jeunes lecteurs, lassés des « magalogues, c’est à dire des magazines dont la seule ambition était d’être des catalogues« … « il est temps de revenir à ce qui a fait notre force : le média des masses. En effet, c’est en incarnant les grandes tendances socio culturelles ou générationnelles que nous arriverons à retrouver de la puissance et donc, diffusion et publicité s’équilibrant mieux, un meilleur équilibre économique, mieux à même par ailleurs de renforcer notre indépendance face aux pressions toujours accrues des annonceurs (…) Pour cela, il faut tourner le dos au marketing, offrir toujours plus pour moins cher. Nous ne sommes pas des robinets, à bas prix, d’informations pratiques en continu. Dans ce rôle, nous serons toujours battus par Internet. »

Serait-ce à croire que désormais les « magalogues » seront le fait des blogueurs et internautes commentant tels ou tels produits, services, commerces ? Les professionnels du marketing cherchant à faire transformer le consommateur en acteur de la publicité, le fait de parler d’un restaurant, d’un logiciel ou d’un marchand sur son blog, ou de commenter le billet d’un tiers, relève-t’il du point de vue éditorial ou de la publicité ?

Jean-Marc Manach
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1 « Avez-vous jamais cliqué avec votre souris ici ? Vous le ferez très bientôt »

2 Fichier envoyé par le serveur, et stocké en local, permettant entre autres de personnaliser la consultation d’un site web, et donc le tracking des internautes

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2 commentaires

  1. L’e-pub a toujour posée polémique pour ses intervenants que sa soit pour les annonceurs et ou bien les internautes.
    En dépant de ma petite experience dans le domaine de la communication des entreprises, je trouve que L’e-pub est une succession logique de L’e-commerce puisque des entreprises sont devenues spécialiser dans le demaine du commerce par le web et en réalisant des profits trés importants, bien sur l’exemple le plus coté c’est celui des sociétés de service.Tous cela peut s’illuster par un matraquage soutenue des pubs web; En effet, le média dite internet dans le jargon publicitaire e-pub coûte bien moins chére qu’une autre publicité média, ajoutant qu’avec cette progression forte du nombre d’abonner au service internet qui atteint persque les 90%(ce n’est pas un chiffre exact, voila c’est juste un chiffre que je suppose) qui permet une couverture presque totale du marché Français au niveau de la cible, donc un moyen communication trés interessant pour les sociétés. Tous cela est bien réale, mais pour nous tous ces pubs nous viole en quelque sort notre libérte c’est à dire que nous conséderons internet comme un moyen ou nous pourrons s’exeprimer librement sans réstrinction extérieure.
    Mais personnelement, mois je suis pour une réglementation qui touche juste le domaine de la publicité et totalement contre une réglementation comme s’elle discutée dans le dernier congré disputé à Tunis sur Internet.

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