La coordination des groupes

Par Jean-Michel Cornu le 16/09/05 | 11 commentaires | 15,561 lectures | Impression

Document préparé par le groupe Intelligence Collective de la Fing à partir des contributions et relectures de François Ansermet, Godefroy Beauvallet, Jacques Chaurand, Jean-Michel Cornu, Bruno Decroocq, Laura Garcia, Malo Girod de l’Ain, Isabelle Gonon, Thierry Groussin, Yann Le Guennec, Emmanuel Josse, Daniel Kaplan, Arnaud Lafont, Janique Laudouar, Pierre Levy, Pierre Magistretti, Daniel Memmi, Jean-Christophe Mielnik, Roger Nifle, Joël Quinqueton, Jean-Michel Penalva, Michel Paillet, Bernard Prieur Smester, Sebastien Sauteur. Rapporteur : Jean-Michel Cornu. Version finale du 19 août 2005

Sommaire

  1. Aller au-delà de la gestion centralisée d’un groupe
  2. Faire converger les intérêts individuels et collectifs en modifiant l’environnement
  3. L’intelligence de l’autre : quand les membres du groupe se coordonnent eux-mêmes
  4. Construire ensemble une vision et une culture partagée
  5. Prendre en compte le fait que tous les comportements ne sont pas coopératifs
  6. En guise de conclusion : la difficulté de passer d’une forme de coordination à l’autre

Annexe 1 : Tableau des tâches de coordination
Annexe 2 : Comment aller plus loin ?
Annexe 3 : Lexique des mots clés introduits

1. Aller au-delà de la gestion centralisée d’un groupe

Le monde est complexe

L’effet global n’est pas la somme des actions individuelles

Dans notre monde, les hommes échangent entre eux, les groupes interagissent entre eux, nous disons qu’il est « complexe ». Ce terme fait peur car il est souvent confondu avec « compliqué » qui signifie « difficile à comprendre ». En fait dans la complexité, chaque action élémentaire est souvent simple et le résultat global obtenu peut également être simple. Ce qui est difficile à appréhender est l’effet obtenu par la somme des actes individuels. Des nouvelles propriétés émergent des interactions entre les parties. La difficulté réside dans le passage du personnel au collectif et du collectif au personnel.

La fin de la connaissance totale

Lorsque l’on parle d’un groupe constitué de personnes, le fait qu’elles interagissent entre elles rend l’ensemble complexe. Nous devenons de plus en plus interdépendants : nous utilisons de plus en plus de moyens d’échanges parfois très sophistiqués, mais surtout, nous dépendons des autres. Le monde, ou à une échelle plus réduite un groupe, n’est pas une simple collection d’être humains. Le fait que ceux-ci échangent entre eux fait émerger cette complexité. Il n’est plus possible alors d’englober la totalité d’un groupe ou d’un domaine à traiter de la même façon que nous le faisions auparavant. Le rêve des encyclopédistes d’appréhender seul l’ensemble des savoirs simplement en les rassemblant dans le même ouvrage s’est envolé.

Ce que l’on comprend de la complexité

Les sciences de la complexité étudient le fonctionnement de tels systèmes qui ne peuvent plus être décrits comme la somme des actions individuelles. Elles présentent plusieurs particularités :

Nous allons dans ce texte, chercher à comprendre comment un groupe de personnes peut se coordonner pour produire collectivement un ensemble cohérent.

La gestion centralisée imposée aux membres d’un groupe

La façon la plus habituelle dans notre société de gérer un groupe, est de disposer d’un « chef » qui concentre entre ses mains un certain nombre de pouvoirs et de responsabilités. Il impose alors à chaque membre des actions à faire et des résultats à obtenir.

Les limites de cette approche

Cette approche centralisée a des limites. Elle permet de traiter un travail qui est décomposable en tâches relativement autonomes, mais dès que les tâches sont interdépendantes la complexité apparaît. L’intelligence du groupe est alors réduite à l’intelligence du chef. Nous pouvons parler d’action collective constituée d’une collection de tâches mais pas d’intelligence collective. Une seule personne ne peut alors plus appréhender l’ensemble de ce qui se passe.

Dans ce type de groupe, il est possible de mobiliser les personnes – c’est à dire de leur demander d’exécuter une ou plusieurs tâches élémentaires – mais on ne peut leur imposer de s’impliquer. Pour cela, il faudrait que les acteurs se sentent concernés par l’ensemble du projet. La gestion imposée de façon centralisée est mal adaptée à la complexité et à l’implication des personnes qui considèrent que tout ce qui ne leur est pas demandé est « le problème » du chef ou des autres.

Vers une approche à la fois individuelle et collective

Notre société a d’abord été globalisante, la personne y était négligée au profit du groupe. Nous sommes maintenant passé à la vision opposée d’une société individualiste. Cette fois c’est le sentiment collectif qui y est négligé, même s’il sert souvent d’alibi pour obtenir plus d’un individu. L’enjeu consiste à articuler à la fois l’individu et le groupe dans une approche complexe.


Au niveau individuel, il faut soit :

Pour permettre au groupe d’exister il faut à la fois :

Cette problématique constitue l’enjeu de “faire ensemble”. Mais la question est de savoir qui fait en sorte que ces différents aspects se développent : un chef qui dit ce qu’il faut faire, un coordinateur qui pilote la culture ou bien les membres du groupe ? Nous verrons différents cas de figure dans la suite de ce document.

2. Faire converger les intérêts individuels et collectifs en modifiant l’environnement

Que cherche une personne dans un groupe ?

Comprendre ce qui nous réunit

Pour mieux comprendre comment réconcilier l’intérêt collectif et l’intérêt des personnes, il nous faut avant tout saisir les motivations des individus à s’insérer dans un groupe. Ces motivations sont en partie communes (les buts partagés). Elles peuvent aussi être propres à une personne et aller dans le sens du groupe (envie de contribuer) ou au contraire en diverger. Un des exemples classique est le besoin de reconnaissance, le besoin d’exister à travers le groupe. Il peut pousser à s’imposer dans le groupe, à ne pas s’y impliquer ou bien au contraire être un moteur très positif pour participer aux buts communs.

S’imposer pour exister

Au-delà de l’intérêt propre qu’il peut retirer des résultats collectifs, chacun peut vouloir exister à travers le groupe. Il cherche alors à se « faire un nom » au sein de la communauté, même si cela est le plus souvent « non dit » ou même « non conscient ». Ce besoin d’être visible peut produire plusieurs réactions différentes comme la tentation de prise de pouvoir ou l’opposition systématique. La peur d’être dilué dans le groupe mène à une vision totalisante du groupe. Pourtant, même lorsque le coordinateur se positionne en « dictateur bienveillant » avec les meilleurs sentiments, il ne peut « contrôler » le groupe sans réduire à néant sa complexité et son intelligence collective.

Ou bien ne pas s’impliquer

Lorsqu’elle ne peut se faire un nom dans le groupe, une personne risque alors d’avoir une implication moindre. Elle ne participe pas aux actions ou bien le fait avec le minimum d’implication. La phrase clé souvent utilisée par un participant qui limite son action est : « c’est leur problème ».

Une des façons déguisées de ne pas s’impliquer dans un groupe – y compris pour un coordinateur – est de se cacher derrière une approche technologique. Les outils, y compris bien souvent les outils de coopération, prévus pourtant pour faire avancer les projets et les idées, peuvent devenir un prétexte pour nous défausser de notre responsabilité.

Les différents types de relations entre l’individu et la communauté

Différentes directions…

En fonction de son degré d’implication, de sa vision des intérêts collectifs et des ses propres intérêts, une personne peut aller dans le même sens ou dans un sens différent de celui du groupe :

  1. Le passager clandestin : un membre peut ne pas être impliqué et ne pas agir dans le contexte du projet collectif ;
  2. Le cavalier seul : un membre peut aussi agir suivant ses intérêts propres, indépendamment des intérêts du groupe. Son action va dans une direction qui peut être positive, négative ou autre pour le groupe ;
  3. La coopération : heureusement, un membre peut également aller dans le même sens que le groupe dont il partage les objectifs ;
  4. Le conflit d’intérêt : parfois une personne doit choisir entre aller dans le sens opposé à celui du groupe ou d’autres membres ou bien agir contre ses propres intérêts.

…au sein d’un groupe ou même d’une seule personne du groupe

Le plus souvent, on rencontre ces différents cas de figure dans un groupe. Il y a au départ par exemple une collaboration dans un but commun dont chacun attend un résultat collectif, mais certains intérêts peuvent diverger ou les besoins particuliers des participants peuvent s’y exprimer indépendamment des objectifs du groupe. Même si comprendre pourquoi un passager devient clandestin est important, le pourcentage de passagers clandestins est souvent constant, si bien que les supprimer d’un groupe pousse des personnes qui étaient auparavant actives à devenir les nouveaux passagers clandestins…

Chaque membre du groupe peut également présenter ces différentes facettes, s’associant aux buts collectifs, poursuivant également ses objectifs personnels ou bien encore en étant confronté à un conflit d’intérêt. Pour prendre en compte à la fois la dimension collective et la dimension individuelle des groupes complexes, nous devrons intégrer ces différentes « directions » de l’action individuelle. Cette liste des différentes stratégies des acteurs est surtout utile pour mieux comprendre pourquoi une personne s’implique et, lorsqu’elle le fait, pourquoi elle coopère ou non. Nous avons tous à la fois une capacité à nous impliquer et à coopérer et un côté plus égoïste, même si la balance entre les deux varie suivant les personnes. Il est cependant possible de mettre en place un environnement favorable pour faire ressortir de préférence le côté coopératif des participants d’un groupe.

Quand l’environnement pallie le manque de concertation

L’environnement favorise ou pénalise certaines actions

Nous avons vu qu’une demande directe imposée à des personnes réduit l’intelligence collective du groupe à l’intelligence de celui qui donne les ordres. Une autre façon de procéder consiste à remplacer la transmission explicite du message par une modification de l’environnement. Dans ce cas il est possible de favoriser les actions individuelles allant dans un certain sens et de pénaliser d’autres types d’actions tout en laissant cependant une latitude à chaque membre du groupe. Ce dernier point est important pour que chacun puisse ouvrir de nouvelles pistes.

Une action globale même sans concertation entre les membres

Cette approche, appelée « stigmergie », permet une coordination entre les membres même sans concertation. Elle ne fait pas appel à une vision globale de chaque membre. Par exemple ce sont les phérormones qui guident les termites dans la construction de la termitière, sans qu’aucun d’entre eux n’ait une vision du résultat complet à obtenir. Bien sûr, l’être humain dispose d’une intelligence individuelle, mais il est également soumis, tout comme les insectes sociaux et même si c’est de façon partielle, à l’influence de son environnement.

Trahir ou coopérer en fonction de ce que l’on anticipe de la réaction de l’autre

Lorsqu’une action globale a lieu sans concertation entre les membres, les membres n’ont pas de vision globale et chacun cherche à maximiser son intérêt personnel ou bien sa vision personnelle par rapport à ce qu’il “projette” du collectif. Lorsqu’il s’agit de personnes, elles peuvent choisir suivant deux réactions – jouer le jeu ou au contraire trahir – suivant la façon dont elles anticipent la réaction de l’autre. La théorie des jeux étudie différent cas de figure dans le cadre des « jeux de coordination ». Elle ne prend pas en compte la dimension culturelle que nous verrons plus loin, mais permet de comprendre certains mécanismes aboutissant à la coopération ou à la non-coopération. On distingue deux résultats particuliers :


Essayer plusieurs fois pour comprendre l’autre et découvrir les meilleures stratégies

Il existe cependant une façon d’atteindre cet optimum. Pour cela, il est nécessaire de “rejouer” en conservant la mémoire des coups et en utilisant des stratégies. Ainsi, chaque membre du groupe apprend comment l’autre réagit et affine sa stratégie en fonction de cela. Mais la réaction de chacun dépend elle-même de la façon dont il comprend les réactions des autres. Nous sommes dans un système d’interactions complexes et l’équilibre final dépend de l’histoire de ces différentes interactions. Sur le long terme chacun découvre non seulement les réactions de l’autre mais également l’efficacité des différentes stratégies. La mémoire des meilleures solutions permet de faire converger les comportements vers l’optimum. On parle alors d’apprentissage par renforcement.

Plus on essaie, mieux c’est… à condition de ne pas forcer les choix

Pour que le groupe converge vers une solution, il faut un grand nombre de choix individuels, c’est à dire un grand nombre d’acteurs et un grand nombre d’itérations. Une solution est atteinte lorsque chaque acteur n’a plus qu’un seul choix. Il ne s’agit pas forcément de la meilleure mais d’une solution qui s’en approche. Il faut également que le choix des acteurs ne soit pas forcé pour augmenter le coté aléatoire des réponses, sinon, le système converge plus rapidement mais s’éloigne de la bonne solution.

Les « ant algorithms », proches des algorithmes génétiques étudient comment des ensembles de choix individuels convergent vers des effets positifs ou non pour l’ensemble d’un groupe. Ils montrent que l’on peut aboutir à une solution optimum ou s’en rapprocher sans avoir à explorer toutes les possibilités. Cette approche est adaptée aux problèmes statistiques complexes comme la production d’emplois du temps dans un établissement scolaire ou encore le problème du voyageur de commerce (qui doit parcourir un ensemble de ville en minimisant son parcours). Lorsque l’on n’a pas de solution globale à un problème complexe, il est possible de simuler un ensemble de choix individuels qui converge peu à peu vers une solution. Les ant algorithms sont également particulièrement efficaces pour les problèmes dynamiques, dans lesquels les conditions changent en cours de jeu.

Un peu de connaissances pour gagner du temps

Une façon de « gagner du temps » est de connaître l’efficacité a priori des différentes stratégies. L’une d’elle augmente les chances d’atteindre l’optimum de Pareto. Il s’agit de coopérer la première fois, de voir comment réagit l’autre, puis d’appliquer à chaque fois la stratégie utilisée par le partenaire la fois précédente (cette stratégie est appelée « donnant-donnant »). Elle fournit une information comme quoi on est prêt à coopérer à condition que l’autre coopère également. Mais l’efficacité d’une stratégie dépend de celle employée par le ou les partenaires. Il est donc nécessaire de s’adapter en fonction des circonstances.

Une conséquence des itérations : l’intelligence de l’autre

Une des conséquences intéressantes de cette approche par itérations, est que la personne, à défaut d’obtenir une vision globale, acquière une “intelligence de l’autre” en comprenant ses intérêts et la façon dont elle réagit. Cela lui permet de ne plus simplement réagir en fonction de ses intérêts propres mais de trouver une approche qui prenne en compte les deux intérêts (on parle alors de stratégie « gagnant-gagnant » ou « Win-Win »).

Coordonner en mettant en place un environnement favorable

Agir sur l’environnement plutôt que directement sur les acteurs

Dans un système complexe, comme nous l’avons vu, il est difficile de relier les actions élémentaires et les effets obtenus globalement. Si les actions individuelles sont imposées par une personne de façon centralisée, alors l’intelligence du groupe se réduit à l’intelligence du chef. L’environnement également coordonne les actions individuelles en favorisant certains comportement et en pénalisant certains autres. Même lorsque les membres ne peuvent pas se concerter, ils peuvent établir des stratégies. Avec un grand nombre d’interactions, celles-ci convergent vers une solution proche de l’optimum.

Il devient possible pour une personne de coordonner un groupe en modifiant l’environnement de façon qu’il favorise la convergence dans un sens défini.

Quelques règles pour coordonner un groupe

A partir des éléments indiqués précédemment nous pouvons proposer quelques règles qui permettent de faire converger un groupe.

Orienter dans un sens voulu

Faciliter la convergence des stratégies vers une solution proche de l’optimum

Favoriser la convergence des intérêts individuel et collectif pour maximiser la coopération

Ces quelques exemples de règles montrent la difficulté du rôle de coordinateur. Il doit à la fois favoriser un sens et prendre en compte le fait que tout le monde ne va pas dans ce même sens. Il doit développer les opportunités dans le groupe mais également gérer les contraintes.

Les limites de cette approche

Cette approche où le coordinateur agit sur l’environnement plutôt qu’en imposant des actions aux membres du groupe ne fait pas appel pour les acteurs à une vision globale. On parle alors « d’intelligence en essaim » (swarm intelligence).

Le coordinateur lui-même ne peut pas avoir une vision absolue du système. Bien qu’il n’impose qu’indirectement la direction à prendre en jouant sur l’environnement, il est parfois appelé « dictateur bienveillant ». Il ne contrôle pas tout mais la réussite du groupe dépend encore énormément de lui et de sa capacité à développer un environnement favorable.

Mais il existe une autre limitation bien plus pernicieuse dans cette approche. Le coordinateur recherche un environnement qui favorise une convergence entre les intérêts individuels et l’intérêt collectif en faisant l’hypothèse que les membres du groupe poursuivent des buts personnels et ne disposent pas d’une vision globale. Il peut être aidé en cela par la théorie des jeux. Mais en focalisant son attention sur les stratégies individuelles, il la détourne de l’émergence d’une intelligence de l’autre pourtant permise par le processus itératif. Comme le dit Jean-Louis Le Moigne dans une présentation intitulée Confiance et Complexité (.pdf) : “Croire à l’intelligence de l’autre, c’est la faire naître et la développer ; La nier, c’est la détruire.”

Sans doute, l’approche que nous venons de décrire ne représente qu’une étape transitoire pour aboutir in fine à un groupe capable de se coordonner lui-même.

3. L’intelligence de l’autre : quand les membres du groupe se coordonnent eux-mêmes

L’auto-organisation des groupes

Le coordinateur n’est pas le seul à faire converger les intérêts individuels et l’intérêt collectif. Il existe d’autres modes de coordination qui s’ajoutent ou remplacent la coordination traditionnelle :

Les différents modes de coordination (par un coordinateur agissant sur l’environnement, par des règles acceptées et portées par les membres, par “l’intelligence de l’autre” des participants) se combinent pour former une régulation globale dont l’équilibre peut varier suivant l’étape de maturité à laquelle se trouve le groupe.

Changer sa vision pour acquérir un “savoir être”

Une véritable stratégie gagnant-gagnant

Dans ce que nous avons appelé « l’intelligence de l’autre », les membres du groupe élargissent leur vision. Ils ne se limitent plus seulement à rechercher leur intérêt immédiat mais plutôt à faire converger leur intérêt avec ceux des autres. Avec cette stratégie à moyen et long terme tout le monde est gagnant car la réussite de chacun passe par la réussite du groupe. Nous avons vu qu’une personne ne peut appréhender totalement l’ensemble des intérêts du groupe et de chaque membre du groupe. Cependant, si chacun est attentif à faciliter les interactions, l’ensemble du groupe peut converger beaucoup plus rapidement. Dans ce cas, il devient possible pour les membres et non plus seulement pour le coordinateur, de chercher à modifier l’environnement pour faire se rapprocher les intérêts individuels et collectifs.

Pour faciliter l’émergence de l’intelligence de l’autre

L’intelligence de l’autre ne nécessite pas seulement un « savoir-faire », mais surtout un « savoir-être ». Développer cette approche nécessite donc à la fois :

Par ailleurs, avant même qu’il ne soit modifié par les membres eux-mêmes, l’environnement doit dès le départ favoriser cette intelligence de l’autre en favorisant l’implication, l’autonomie et la responsabilité et en pénalisant le “cavalier seul” et les prises de pouvoir.

De l’intelligence individuelle pour l’intelligence collective

Une approche qui nécessite de l’intelligence individuelle

Cette approche par la “transformation des personnes” nécessite une grande intelligence individuelle, alors que la stigmergie n’est qu’une simple réponse à l’environnement où l’intelligence individuelle n’est pas indispensable.

De l’intelligence individuelle à l’intelligence de l’autre

Cette intelligence individuelle est utilisée non seulement pour maximiser la situation de son propre point de vue mais également pour développer au maximum une vision de l’autre et une compréhension de la façon dont l’environnement peut faire converger ou diverger les intérêts individuels et collectifs.

Cette notion de l’intelligence de l’autre permet à une personne de percevoir et comprendre :

Les motivations qui facilitent l’intelligence collective

Dépasser l’état dans lequel se trouve le groupe

Une des motivations collective pour un groupe est de dépasser l’état dans lequel il se trouve à un moment donné. Mais il y existe deux approches différentes :

Fuir une situation : Lorsque le groupe cherche à se soustraire à un mal être, à sortir de l’état actuel, il cherche alors à échapper à ses contraintes. Cette approche comporte un double inconvénient :

Aspirer à un idéal : Le groupe peut au contraire avoir des aspirations à aller plus loin vers un devenir meilleur. Il recherche alors des opportunités.

Rechercher son identité

Une autre motivation consiste à rechercher son identité par la fusion dans le groupe, par opposition au groupe ou encore a travers le groupe :

La conjugaison d’aspirations à aller plus loin et de la motivation à trouver son identité à travers les autres et le groupe facilite l’émergence de l’intelligence collective.

A-t-on encore besoin d’un chef ?

En fonction de la structure et de la maturité du groupe

Du coup, nous pourrions nous poser la question de savoir s’il est toujours nécessaire d’avoir un chef ou même un coordinateur. La réponse est variée lorsque l’on observe la nature : il n’y a pas de chef de meute chez les Lycaons (”chien-hyène”). A l’inverse il y a une seule reine dans les ruches ou les fourmilières même si elle n’assure que certaines tâches.

La question juste serait plutôt de savoir qui du coordinateur ou des membres peut assurer chacune des différentes tâches de coordination. La réponse dépend non seulement du modèle de base sur lequel se monte le groupe mais également du niveau de maturité du groupe et de ses membres.

Une structure choisie en fonction des contraintes extérieures

Un autre critère peut influencer une décentralisation plus ou moins grande des tâches de coordination : la nécessité d’obtenir des résultats en prenant en compte un certain nombre de contraintes extérieures (temps, cahier des charges…). Il faut donc distinguer différentes structurations de collectifs. Il existe de nombreuses définitions qui s’échangent et se confondent parfois. Nous proposons trois termes pour distinguer trois orientations :

Bien sûr, beaucoup de collectifs comprennent plusieurs facettes, un réseau peut initier plusieurs groupes de travail, etc. Il est également utile de comprendre la structure d’un groupe en fonction de la raison pour laquelle il s’est créé :

  1. Groupe engagé : unité de direction vers un but
  2. Groupe “solidaire” : forces de liaison entre les éléments
  3. Groupe entreprenant : source d’initiative et de motivation
  4. Groupe fonctionnel : définir une norme structurelle, modèle standard

Mais également une combinaison de ces différentes raisons.

Evolution de la coordination

Chaque tâche de coordination, en fonction de la maturité du groupe et des contraintes extérieures peut passer progressivement par les trois types de coordination que nous avons identifiés :

Le tableau en annexe présente plusieurs tâches de coordination. Il permet pour un groupe particulier de se poser la question de connaître le type de coordination pour chacun des tâches et de réfléchir à la possibilité de passer à un autre mode ainsi que le bon moment pour le faire.

4. Construire ensemble une vision et une culture partagée

Avoir une vision partagée pour “devenir ensemble”

Jusqu’à présent, nous nous sommes concentrés sur les intérêts individuels des participants à un groupe :

Mais une des clés fondamentale de l’intelligence collective est de construire une vision partagée. Comme nous l’avons vu, un participant ne peut pas avoir une vision complète du groupe ou d’un domaine à traiter, mais il est tout à fait possible de bâtir une vision commune. Cette vision commune permettra d’aller au-delà de l’aspect individuel et de s’acheminer vers la dimension collective. Il ne s’agit pas seulement de chercher à “vivre ensemble”, mais plutôt d’avoir une vision commune de ce vers quoi on souhaite tendre, du “devenir ensemble”.

Une petite histoire illustre bien ce passage de l’individuel au collectif dans la vision des participants :

Un passant voit des hommes tailler des pierres. L’un est triste, l’autre indifférent, le troisième paraît heureux. Il leur demande ce qu’ils font.

  • Le premier dit : « Je taille des pierres pour purger ma peine ».
  • Le deuxième dit : « Je taille des pierres pour nourrir ma famille ».
  • Le troisième dit : « Je taille des pierres pour bâtir une église ».

Les justifications données par chacun des hommes sont toutes aussi valides les unes que les autres. Elles conduisent à produire une action similaire, mais les motivations qui poussent à agir sont différentes. Le troisième cas est un bon exemple de la motivation de “participer à plus grand que soi” que nous avons vu précédemment.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là :

Le passant se dirige alors vers un quatrième homme qui lui aussi parait heureux et lui pose la même question et il répond :

  • « Je taille des pierres avec les autres pour construire un monde meilleur ».

Cette fois il s’agit d’une vision plus collective de “faire ensemble” et même de “devenir ensemble”

La vision de ce devenir ensemble créée un “sens” pour le groupe. Si celui-ci est souvent proposé au départ par l’initiateur, il doit être redéfini et rediscuté dès que le groupe en a acquis la capacité pour permettre à chacun de se l’approprier.
La définition de cette vision commune devient alors partagé à la fois au niveau individuel et collectif.

Comment construire une vision partagée par le groupe ?

La construction de sens partagé est une étape fondamentale pour l’émergence de l’intelligence collective.

Il existe plusieurs possibilités de construire une vision commune partagée par un groupe, depuis une vision imposée par une personne jusqu’à la co-construction volontaire par les membres du groupe.

1- Une vision commune imposée

2- Des synthèses à partir de contributions des participants

3- Un vécu commun

4- La construction volontaire et collective d’une vision partagée par les membres du groupe

5. Prendre en compte le fait que tous les comportements ne sont pas coopératifs

Même avec un sens du bien commun partagé avec le plus grand nombre, nous avons vu qu’il restait toujours des personnes qui ne s’impliquent pas (les passagers clandestins) ou des personnes qui agissent mais dans un sens différent ou même contraire au groupe. Il faut donc que l’organisation même du groupe et du projet du groupe permette de minimiser leur impact pour éviter au maximum de mettre en péril le groupe ou ses projets. Pour cela il faut :

 

En guise de conclusion

Nous l’avons vu, passer d’un point de vue à un autre n’est pas toujours aisé : lorsque nous concentrons notre attention sur un aspect, nous rendons plus difficile à voir son opposé suivant ce qu’Edgar Morin appelle des “aveuglements paradigmatiques” :

La difficulté consiste à passer d’un point de vue à l’autre. Voir les choses sous un angle nous masque les autres facettes : Développer notre intérêt ou l’intérêt du groupe ? Gérer les contraintes ou les opportunités ? Prendre en compte les attitudes non coopératives ou faciliter le développement de l’intelligence de l’autre ?

Pour collaborer avec l’autre nous devons développer notre capacité à ne pas rester à la même place, à passer d’un point de vue à l’autre. Aider à faire émerger cette vision multiple à la fois autonome et collective est sans doute une des clés pour faire émerger une société de la connaissance et de l’intelligence collective.

 

 

Annexe 1 : Tableau des tâches de coordination

Le tableau ci-dessous liste un certain nombre de tâches de coordination. Il doit permettre d’analyser en profondeur nos propres projets. Pour chacune des tâches nous pouvons nous demander le type de coordination que nous utilisons, ainsi que les critères qui doivent permettre de passer au moment judicieux à un mode plus collectif.

Les tâches de coordination peuvent être assurées :

Lorsque la coordination est centralisée (chef ou coordinateur), il peut exister plusieurs cas de figure :

Responsabilités à assumer
Assumées par une personne ayant un
rôle de coordination

Intelligence individuelle

Facilitées
par le coordinateur

Coordination par l’environnement

Assumées par les participants

Intelligence Collective

Définition des objectifs
Définir les objectifs avant l’existence du groupe garantir que cela est fait dès que possible
Etre la mémoire des objectifs oui
Découper les tâches pour que la non-coopération ou l’échec de certains n’entraîne pas l’échec du groupe oui lorsque c’est possible
Actions collectives
Assurer une unité d’action
(de sens, de contexte, de projet)
si nécessaire si possible si possible
Réaliser les différentes tâches opérationnelles uniquement les tâches critiques restantes (où il n’y a pas le droit à l’erreur) autres tâches non critiques (ne pas enfermer les personnes dans des tâches et ne pas conditionner une tâche à une personne)
Identifier les tâches restant à faire au début dès que possible
Résultat des actions collectives
Vérifier que les choix faits par le groupe répondent bien aux besoins quand il n’y a personne d’autre garantir que cela est fait dès que possible
Réalisation des synthèses (Rapporteur) quand il n’y a personne d’autre garantir que cela est fait de préférence
Montrer les réalisations du groupe au groupe et à l’extérieur (faciliter “la conscience du groupe par lui-même”) au début garantir que cela est fait dès que possible
Vie du groupe
Faire converger l’intérêt individuel et collectif oui lorsque les participants sont mâtures
Faciliter l’implication des membres le coordinateur est lui aussi un mécanisme “d’échange d’estime” oui dès que possible
Définir qui assume le rôle de coordinateur au début : l’initiateur du projet faciliter la succession lorsque le groupe est mâture certains rôles de coordination ne sont plus conditionnés à une personne mais appropriés par les participants et même parfois assumés collectivement.

Annexe 2 : Comment aller plus loin ?

Quelques questions supplémentaires se posent. Elles pourront faire l’objet de travaux ultérieurs par le groupe Intelligence collective de la Fing :

Deux questions émergent encore lorsqu’on parle d’intelligence collective :

Annexe 3 : lexique des mots clés introduits

La terminologie proposée, empruntée à divers domaines, doit permettre de définir des concepts communs et aider à les partager.

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4 commentaires

  1. Voici une oeuvre collective de plusieurs acteurs et penseurs du travail collaboratif et de l’intelligence collective. Un excellent texte présentant des stratégies importantes relativement au changement de nos cultures du travail et de la communication.

    Cordialement,

    Geoffroi Garon (Biotope)

  2. par Florence Meichel

    Excellent article – Très riche d’enseignements
    Merci infiniment pour cette contribution collective qui fait avancer les choses et me conforte dans mon cheminement !

  3. par rody klein

    Le principe de la democratie n’est-il pas de choisir deliberement un chef ou de voter pour le systeme qui l’imposera ? En Occident la famille et l’entreprise privee ne sont pas fondamentalement democratiques.

    L’intelligence collective et la creativite ont peu de choses a voir avec la coordination de groupe, mais surtout avec la capacite de reperer l’autorite, dans une societe gouverne par le droit et non pas par la convivialite.

    Certes on peut se lamenter sur les limites du droit prescriptif. Mais ce n’est pas si mal, en attendant de voter pour autre chose de mieux!

    Cet article de la FING gravite autour d’une question essentielle, sans reellement s’y frotter. La liberte essentielle d’exercer le pouvoir. Ce qui du reste apparait souvent beaucoup plus important que les moyens de chercher a y echapper, incluant les discours interminables sur la cooperation.

    Mais bon, cela peut, peut etre avoir un certain sens dans la sphere publique, malgre les complexites des meandres de l’exercice du pouvoir.

    Je persiste: il est encore essentiel (de choisir) et/ou d’accepter le chef. Et de laisser au chef le soin d’etre un chef.

  4. Expérience à propos de ‘intelligence collective”
    A lire ici
    http://www.espaces-multimedia.org/filosofia/inteligencia_colectiva.htm

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