Jouer pour perdre

Interviewé dans Libé, Pierre Bongiovanni, vieux briscard des arts multimédias, se plaint du désintérêt des artistes pour les nouvelles technologies : « des innovations inouïes se préparent dans les labos (implants logiciels dans le corps, poussières intelligentes, compréhension des processus émotifs, etc.), pourquoi les artistes n’anticipent pas et ne décident pas de se mêler de tout cela ? S’ils ne préfigurent pas, s’ils n’inventent pas d’autres chemins, alors ils ne servent qu’à servir la soupe« .

De là naquit Sklunk, une revue mensuelle en ligne dédiée aux arts, aux politiques, aux sociétés. Au sommaire du n°1, qui vient de sortir, un très intéressant dossier sur le détournement des jeux vidéos et les nombreuses manières qu’ont artistes et hacktivistes de « détourner et parodier les tics et esthétiques standards, conduire le joueur sur le chemin de la réflexion critique, changer la récompense en échec, établir de nouveaux systèmes de justice sociale (ou) utiliser la violence simulée pour dénoncer la violence réelle« .

MetaPetAinsi, et alors que Velvet-Strike, un « patch » pacifiste de Counter-Strike, propose de bomber des graffitis pacifistes sur les murs des différentes scènes du jeu, avec Metapet, une mascotte travailleuse obtenue en implantant le gène de l’obéissance d’un chien dressé dans un humain, « le gagnant perd toujours : « gagner » selon des paramètres compétitifs signifie « perdre » les valeurs humaines« . Escape from Woomera, dérivé de Half Life, invite pour sa part les joueurs à endosser le personnage d’un réfugié tentant d’échapper à un centre de rétention où ils sont maltraités : « si le joueur épuise son capital d’espérance, il se suicide. S’il arrive à s’échapper, les gens de la ville la plus proche le dénoncent et il retourne en prison… Ou il se suicide« .

A ceux qui verraient dans ces détournements quelque chose de cynique ou cruel, le palestinien Rawdan Kasmiya, auteur de deux jeux vidéos inspirés de l’histoire et de l’actualité en Palestine, rétorque que les joueurs devraient a priori être à même de « percevoir la différence entre un jeu vidéo basé sur la vie de personnes réelles qui essayent de survivre et un jeu vidéo de propagande politique comme America’s Army qui tente d’inspirer l’enthousiasme des futurs « marines » pour justifier ses assauts contre des pays très éloignés de leur terre natale« . On pourrait de même se demander lequel, d’un Metapet ou d’un énième clone des Sim’s, de Woomera ou d’un quelconque First Person Shooter, est en fait le plus cruel, ou choquant.

WoomeraLes auteurs d’Escape from Woomera avancent ainsi que « ceux qui pensent que le jeu incite les réfugiés à s’évader, ou les gouvernements à violer les lois internationales et les accords de l’ONU, montrent une totale ignorance de l’univers des jeux vidéo. Placer un joueur à l’intérieur d’un monde fictif (en lui permettant de prendre des décisions et d’assumer des rôles) n’a rien à voir avec la manipulation. Les études réalisées n’ont jamais montré de relation entre les actions virtuelles d’un jeu et les actions réelles d’un joueur. L’adage « les jeux vidéos violents font les enfants violents » n’a jamais pu être prouvé. Si nous appliquons la logique de Ruddock au jeu le plus fameux de ces dernières années (Grand Theft Auto III), dont l’axe central est l’incitation à violer la loi, alors nous devrions croire également que leurs promoteurs (Rockstar) seraient prêts à tolèrer ces exactions dans la vie réelle« .

Si, comme en témoigne cette célèbre et troublante citation, faussement attribuée à un ancien directeur de Nintendo, « les jeux vidéo n’ont aucune influence sur les enfants. Je veux dire que si Pac-Man avait influencé notre génération, nous serions tous dans les salles obscures, mastiquant des pilules et écoutant des musiques électroniques répétitives« , Gonzalo Frasca, créateur de jeux vidéos politiques et de ludology.org, un blog consacré aux recherches universitaires en la matière, note pour sa part que « les jeux vidéos représentent un excellent moyen pour véhiculer des messages politiques (et) aider les joueurs à avoir une meilleure compréhension des situations complexes« .

Le dossier : Détournez les jeux vidéo !

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