Un univers d’objets « citoyens »

Julian BleeckerJulian Bleecker, professeur assistant à la Division des médias interactifs de l’université de Californie du Sud, vient de publier un Manifeste pour les objets connectés (.pdf), élégamment sous-titré : « Pourquoi les choses sont importantes ».

Le document cultive le concept de blogjets (blogjects) forgé par Bleecker il y a quelques mois et autour duquel il a co-animé avec Nicolas Nova, le 1er février 2006, un atelier à Genève, où la Fing était présente par l’intermédiaire de Daniel Kaplan.

Qu’est-ce qu’un blogjet, un « objet qui blogue » ? C’est un objet qui, d’une part, contient en lui des informations sur lui-même, sa fabrication, sa composition et son histoire ; qui d’autre part, sait où il se trouve et laisse des traces ; qui, enfin, capte, produit et échange en continu des informations sur lui-même, son environnement et ses usages. Mais pourquoi faire ? A priori, rien de spécial, c’est-à-dire tout ce que l’on voudra, explique Bleecker, et c’est en réalité tout l’intérêt de sa vision. Car il ne s’agit pas de rendre les objets particulièrement intelligents, ni de trouver un autre nom au « machine to machine » (M2M), mais de produire et faire circuler une information facilement accessible, relativement standardisée, à partir de laquelle pourront émerger des usages et des schémas inattendus :

« Comme les blogueurs humains, les blogjets deviennent sources essentielles de sujets de conversation – en démarrant, alimentant et en devenant des attracteurs centraux de conversations portant sur des sujets qui comptent. Le fait que leur contribution à cette discussion prenne la forme d’une simple série de données communiquées en réseau a peu d’importance. Un blogjet peut démarrer une conversation à partir de quelque chose d’aussi simple qu’une mesure de la pollution des nappes phréatiques. Supposons que la transmission de ces données devienne régulière grâce çà des flux RSS, que des outils permettent de représenter graphiquement ces données, alors d’autres personnes vont créer des liens (trackbacks en bloglangue) vers cet objet. »

Pigeon blogueurEt voilà comment commence une conversation… Exemple : les pigeons qui bloguent, projet de Beatriz Da Costa : des pigeons équipés de moyens de communications et de balises GPS, qui agissent pendant leurs déplacement comme des capteurs environnementaux mesurant le niveau de pollution des villes, les données météorologiques, etc. – et mettent ensemble à disposition une masse de données dont pourraient se servir à la fois les services municipaux, les entreprises dont l’activité est sensible à la météo et les militants écologistes.

Conséquence : les objets prennent une importance nouvelle dans nos vies. Ils ne sont plus passifs, ils ne deviennent pas non plus autonomes et menaçants. Leur extension numérique ne leur sert pas non plus uniquement, comme c’est le cas dans les scénarios « Machine to Machine », à intervenir dans le cadre de processus entièrement automatisés. Comme beaucoup de blogueurs, à nouveau, ils produisent et disséminent des masses d’informations, historisées et contextualisées, dont le sens n’apparaît souvent qu’a posteriori ou après agrégation. Mais comme les blogueurs, on ne peut plus les considérer comme des citoyens passifs :

« Dans un internet omniprésent (pervasive), les objets deviendront des citoyens de première classe avec lesquels nous voudront interagir et communiquer […] Nous devrons prendre en compte les objets comme des acteurs qui assument un rôle social et comme des agents qui créent un capital social et reconfigurent la façon dont nous vivons et bougeons dans l’espace physique. »

Prototypes de blogjets, nos bagages qui nous suivent numériquement (en général) lors de leurs déplacement ou les avions dont nous suivons le vol sur Flightaware. Mais se pose surtout la question de savoir quelle importance ces blogjets auront pour nous, sur l’espace et les lieux et sur ce que ça induit en matière de co-habitation et de co-participation.

« Que se passe-t-il quand ce n’est plus seulement nous, mais aussi les objets, qui pouvons émettre, recevoir, distribuer et diffuser des informations qui produisent du sens ? Comment la façon dont nous occupons le monde réel change-t-elle ? Quelles implications et effets sur les pratiques sociales pouvons-nous anticiper ?
[…]

Quand on pense aux réseaux sociaux que l’internet facilite, on pense à des agents humains qui participent et échangent des idées. Jusqu’à présent les objets qui nous entourent ont été absent de cette sphère d’échange.

[…]
La conséquence sociale et politique de l’internet des objets est que ceux-ci peuvent participer à une conversation qui leur était inaccessible. Ce qui signifie, en termes simples, que les objets, une fois connectés à l’internet, deviendront des agents qui fourniront matière à réflexion, qui parleront des choses d’un point de vue nouveau et apporteront une perspective « objetesque » sur les questions sociales, culturelles et politiques, tant au niveau individuel qu’au plan général.

[…]
Comment l’internet des choses peut-il devenir une armature pour créer des mondes plus habitables, plutôt qu’un édifice technique pour que ma télévision parle à mon ordinateur ? Nous avons montré que l’internet était un lieu où de nouvelles formations sociales pouvaient se construire et à partir duquel il demeure au moins possible d’espérer changer quelque chose à nos vies, que pouvons-nous faire pour que ces potentialités s’appliquent aussi aux mondes dans lesquels nous vivons physiquement ? »

Via We make Money not art et Nicholas Nova.

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1 commentaire

  1. Pour relativiser la nouveauté de ces approches, voir les théèses exposées par Jean Baudrillard dans « Le système des objets » et « La société de consommation », sur les objets communiquants, les discours qui les entourent et les stratégies de différenciations entre les hommes.

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