Sciences, techniques et société : des solutions trop simples

« En voulant répondre par un arsenal de solutions techniques à des questions de société, les scientifiques qui formulent ces propositions et les politiques qui les reprennent à leur compte semblent manifester à l’égard des sciences et techniques une confiance qui mérite d’être mise en question, au-delà du « fichage des bébés ». »

Résoudre les problèmes de délinquance par la détection très précoce des troubles de comportement des enfants à partir de trois ans : cette proposition, extraite d’un rapport d’expertise collective de l’Inserm (synthèse .pdf) suscite une levée de boucliers de psychologues et de pédopsychiatres et une mobilisation citoyenne, stigmatisant le déterminisme de la démarche ; l’émotion est d’autant plus vive que le ministère de l’Intérieur, prévoit, dans son projet de loi sur la prévention de la délinquance, précisément, une détection précoce, et trouve dans ce rapport une légitimation scientifique. La pétition Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans, qui a recueilli plus de 80 000 signatures, est, en soi, un phénomène internet : le web semble être le principal vecteur de la campagne, le site (dépouillé de tout logo) est particulièrement rustique et efficace, il y a là un bon exemple des nouvelles pratiques citoyennes favorisées par le réseau. Mais c’est bien sur le fond que ce débat nous intéresse, bien qu’il soit éloigné de nos compétences. Les dispositifs qui sont mis en question (détection de comportements agressifs chez l’enfant de 3 ans, tests neuropsychologiques, rééducation,…) ne sont pas mauvais « dans l’absolu », ils sont appropriés à certains types de situations, à des contextes, à des moments, c’est le fait de les ériger en système (avec fichage par l’Etat à la clé) et en solution (censée faire baisser la délinquance) qui fait polémique. En voulant répondre par un arsenal de solutions techniques à des questions de société, les scientifiques qui formulent ces propositions et les politiques qui les reprennent à leur compte semblent manifester à l’égard des sciences et techniques une confiance qui mérite d’être mise en question, au-delà du « fichage des bébés ».

Le progrès des sciences et des technologies résout-il les problèmes de société ? Ce malentendu, construit sur l’ambivalence du mot « progrès » (politique et social, scientifique et technique), a la vie dure. Si la recherche permet d’améliorer les traitements médicaux, elle permet aussi les folies de l’alimentation industrielle ; notre crédulité à l’égard du « meilleur des mondes » est le meilleur allié des dérives scientistes, toujours plus vivaces, et face auxquelles la prophylaxie par l’éthique n’est pas vraiment suffisante ; il est utile de se souvenir (et le XXe siècle était une façon de payer pour le savoir) que la science et la technique sont autoportées par leurs progrès, érigés en buts et non en moyens ; ainsi l’utopie ultime de la recherche médicale, version « sans conscience », est-elle la santé absolue, et en l’occurrence la santé mentale absolue, vue comme le calibrage et la standardisation des pommes et des tomates. Le corps social doit être assez musclé pour que la médecine soit « sa » médecine et ne réponde pas seulement aux objectifs du business pharmaceutique ou génétique, du « toujours plus loin » scientifique et technique ou de son instrumentalisation politique (entendons-nous bien, les succès de la recherche médicale sont son honneur, chacun leur est reconnaissants et il serait terrible de s’en priver ! ! !). Chacun de nous ne pouvant devenir un expert en tout, une citoyenneté éclairée est difficile à faire vivre, et l’usager est vu comme un frein au changement, un obstacle à contourner.

Au-delà, plus près de notre domaine et plus généralement, notre tendance à apporter des réponses techniques à des questions non-techniques n’a pas tendance à s’arranger, 50 ans après les travaux « pessimistes » de Jacques Ellul sur le sujet. Parties prenantes, à notre corps défendant, du bluff technologique et de la pression de la nouveauté, et souvent enthousiastes à l’idée que l’innovation technologique va rendre le monde meilleur, nous ne sommes sans doute pas bien équipés côté contrepoison. Il ne s’agit pas de verser dans le masochisme et l’autoflagellation, ni de tirer dans le dos des innovateurs alors même que nous tentons chaque jour de les soutenir ; mais il est vrai qu’il n’est pas très facile de trouver l’équilibre entre notre fascination souvent fertile pour les possibilités technologiques et la vigilance nécessaire pour qu’elles ne nous tiennent pas lieu d’horizon. Il est permis de se demander, au moment où se déploient l’e-administration, les TIC dans l’éducation, le télétravail ou la communication mobile permanente, si ces solutions répondent toujours à des problèmes qui se posaient réellement. Réforment-elles l’Etat ? Améliorent-elles les pratiques pédagogiques, les apprentissages ? Rendent-elles la vie plus simple ? Il est acquis, par exemple, que les outils coopératifs ne créent pas la volonté de travail coopératif, même si ils peuvent en favoriser le développement, ou que les machines à voter ne régénèrent pas la démocratie. Il est patent que la dématérialisation des marchés publics ne répondait pas à un besoin urgent des organismes publics ni de leurs fournisseurs, même si des dynamiques fertiles peuvent en émerger. Le Dossier médical partagé semble, à son tour, une réponse technique maximale, coûteuse et pleine d’incertitudes, mais menée à marche forcée, à des questions qui n’étaient guère techniques : espérons que le contexte de dialogue et de concertation qui semble exister autour de ce projet permette d’élaborer des outils maîtrisés et adaptés aux besoins les plus évidents, et non des systèmes techniques auxquels praticiens et patients devraient s’adapter. De la même façon, face aux légitimes inquiétudes sur les risques d’utilisation d’internet par les mineurs, les outils techniques de contrôle parental sont nécessaires (et il est juste d’en encourager le développement et la mise à disposition gratuite) mais risquent fort de devenir autant de Lignes Maginot si la société, les parents et les enseignants pensent pouvoir se défausser grâce à eux de la responsabilité parentale et pédagogique.

L’ »acceptabilité » est une notion souvent maniée par les entreprises technologiques pour désigner la capacité d’adaptation et de digestion des utilisateurs. Cette notion peut s’avérer toxique, si elle devient un pari sur l’absence de vigilance du public, sur sa docilité constante face au techno-push permanent et à l’innovation jetable. Une innovation durable prend probablement davantage au sérieux la réalité des besoins et des attentes, la réactivité croissante des utilisateurs, l’autonomie des pratiques face à l’offre. Chercheurs et innovateurs se rendront service en misant sur l’appropriation consciente plutôt que sur la fuite en avant. Quant aux politiques publiques, elles ont, dans notre domaine comme dans d’autres, tout à gagner à une élaboration concertée et au grand jour.

Jacques-François Marchandise

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8 commentaires

  1. Bonjour,
    J’aime bien votre point de vue.
    J’avais lu aussi le bluff technologique à l’époque c’était intéressant mais ici vous faites mieux apparaître l’idée de l’instrumentalisation et de la séparation de la réponse technique à une question non technique.
    De mon point de vue c’est essentiel car ça permet d’éviter une guerre stérile pro vs con technologie.

    Au delà de cet aspect orienté technologie, il faudrait voir aussi le débat du tout rationnel (toute les réponses à toutes les questions sont attendues de la raison, est ce juste?).
    Cette question est bien traité je pense dans l’ouvrage « traité du zen et de l’entretien des motocyclettes » de Robert M.PIRSIG (paru en format poche Points du Seuil)

    De façon plus globale l’approche mémétique peut aussi apporter au débat:
    Le principe de Lucifer d’Howard Bloom

    Comment les systèmes pondent: Une introduction à la mémétique de Pascal Jouxtel, Jean-Michel Besnier
    Cordialement
    Herbe

  2. Oui votre point de vue mérite attention, mais on ne peut pas manquer de remarquer la dérive comportementale des enfants gavés de violence quotidienne par les jeux et la télévision, enfants que les parents, souvent d’origine modeste, ne peuvent plus contrôler et qu’il serait bon d’aider à comprendre les premiers signes de cette dérive pour les aider à y palier . Cela me pait une bonne voie.

  3. @SATCHMOFRA:
    vous préférez que votre enfant soit violent ou se défoule dans un jeu? bien sûr, il y a des limites à tout, mais c’est au parent de ne pas acheter de jeu ‘déconseillé au moins de xxans » à son petit bout de 12ans.
    idem pour la télé, c’est au parent de ne pas se servir de la TV pour se débarasser de gamin et avoir la paix.

    répétez après moi « je suis responsable, je suis responsable, je suis quelqu’un de responsable ».

    l’essentiel est là, le reste n’est qu’excuses mal placées, refus de se remettre en question.

  4. Bonjour
    Effectivement la question se pose depuis longtemps.
    Vous donnez me semblet–il de nombreuses pistes de réflexion.
    Le maniement de l' »acceptabilité » par les entreprises liées aux technologies électronique fait partie très clairement d’une démarche commerciale. On dit marketing pour faire plus chic, mais il s’agit tout simplement de susciter des marchés pour écouler des produits et faire des profits gigantesques à ‘échelle planétaire.
    C’est très simple, fait avec beaucoup d’astuce, et parfois avec un parfait cynisme.
    on peut se reporter par exemple au rapport du Groupement des Industriels de l’Electronique de 2004 qui a valu à ses auteurs un très mérité prix Big Brother.
    la récompense est ainsi justifiée sur le site des Big Brother Awards :
    « Prix Orwell Novlang
    Le discours le plus manipulateur est revenu au GIXEL, un groupement d’industriels spécialisé dans les composants et les matériels électroniques. Dans un « Livre Bleu » (paru en 2004) à la franchise hallucitante, ces fins stratèges ont fait des propositions pour doper leur secteur. Mais comme «la sécurité est très souvent vécue dans nos sociétés démocratiques comme une atteinte aux libertés individuelles (…) il faut donc [les] faire accepter par la population», et ce dès «le plus jeune âge»… Au point d’évoquer le contrôle biométrique dans les écoles même pour «manger à la cantine». (Un tel dispositif a valu le Prix Orwell Localités 2003 à deux écoles privées d’Angers.)
    « http://www.bigbrotherawards.eu.org/2004/

    mais comment lutter contre cette vampirisation de notre vie au profit du portefeuille de quelques uns ?

  5. Tout à fait d’accord avec votre vision de l' »acceptabilité ». J’aimerais toutefois tenter de recadrer le problème posé au niveau social en ajoutant que cette notion d' »acceptabilité » n’est, en fin de compte, qu’un mode de transfert au niveau individuel des exigences globales -sécurité, performance économique, progrès, notamment- auxquelles nos sociétés modernes ont à répondre vis à vis des individus qui les composent (le progrès est retenu également comme une contrainte puisqu’il est la justification majeure, nécessaire et indispensable, du technologique). En regardant un peu de près ce qui se passe autour de nous, on peut retrouver des traces de cette gestion de l » »acceptabilité » à tous les niveaux d’échange dans nos sociétés, matériel, financier et même moral, dès lors qu’il s’agit de mettre l’individu en situation de demande-dépendance indispensable à la création des besoins. Dès lors, il n’est pas étonnant, que les besoins de « cadrage » de cet individu iront d’autant plus croissant qu’il aura à sa disposition des outils de plus en plus avancés et puissants notamment en termes d’information et de communication. Sans doute moralement critiquable mais en fin de compte, une vraie manne pour le tout technologique, dont la position s’avère à peu près idéale : à la fois incendiaire (au niveau individu dont le rôle de la technologie n’est pas de gérer la diversité ! ) et pompier (au niveau société, pour limiter le risque lié de « subversibilité » à l’accroissement de « liberté individuelle » qu’est censé apporter le nouvel outil ).

  6. Bonjours. Je dois avouer qu’il y a de l’inspiration dans cet article, mais c’est le genre d’article qui n’est pas facilement accessible à tous. Je me suis équiper de mon dictionnaire afin de le lire. Pourtant je ne pense pas etre en dessous de la moyenne nationale. De plus je pense qu’il aurait le merite d’etre mieu connu et d’aventage publié que sur ce seul site. Pour cela, et ce n’est qu’une suggestion, pourquoi ne pas le rendre légèrement plus accessible? pour le commun des mortels (comme moi). De sorte ,que le fond soit le meme mais que la forme soit plus « aéré »… Car c’est en l’état le type même d’article qui permet de réequilibrer la balance, mais faute de légèreté n’est pas ou tres peu entendu. C un peu comme lorsqu’on essais parler à un poisson rouge…il percoit qq chose…(ca reste dans le mysticisme je penses).et c domage que les personnes qui ont un « VRAI » raisonnement ne soit jamais entendu par faute de « punch-attitude ». y’a un concept à creuser …mais je suis totalement hors sujet la.

  7. Cet article est intéressant et très pondéré et la notion « d’acceptabilité » me semble pertinente. Il n’en reste pas moins que ce qui est « sidérant » c’est de constater à quel point certains experts sont prés à se faire les « instruments » de politiciens qui, sous prétexte qu’ils sont « démocratiquement » élus sont disposés à satisfaire une « demande sociale de sécurité » alors que cette quête sociale de sécurité n’est probablement que la justification « idéologique » de leur emprise sur les citoyens. C’est parce que des politiciens pourris ont été démocratiquement élus par des « citoyens » irresponsables que l’insécurité sociale c’est installée et vraiment, nous faire croire que des « experts psychiatres, médecins ou autres » pourraient aider la société à proposer des solutions « techniques » à cette « insécurité là revient à demander au principaux bénéficiaires de cette situation de tuer la « poule aux oeufs d’or » qui nourrit tout le monde

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