« La vie mobile » à l’étude

Le rapport « The Mobile Life » rend compte d’une enquête auprès de 16 500 utilisateurs de mobiles au Royaume-Uni, réalisée à la demande du distributeur Carphone Warehouse, et avec la collaboration de deux centres de recherche. Il trace un portrait pas totalement suprenant, mais néanmoins saisissant, de la manière dont « les mobiles transforment notre mode de vie » – ou dont ils nous permettent de le transformer.

Le plus étonnant, pourtant, est que l’étendue de ce changement ne s’appuie pas sur une utilisation particulièrement intensive. Les utilisateurs interrogés passent en moyenne 2,8 appels par jour et envoient 3,6 messages. Bien sûr, cette moyenne cache des écarts importants, mais il reste que nous passons tous l’immense majorité de notre temps à ne pas utiliser notre mobile. Alors, qu’est-ce qui le rend si important ?

L’intimité, d’abord. Le mobile est personnel, près du corps. Il « contient » nos correspondants – 36 % des utilisateurs (mais 64 % des moins de 25 ans) y stockent plus de 50 numéros – qui sont ainsi instantanément joignables. Sauf s’il est utilisé à titre professionnel, il sert pourtant avant tout à communiquer avec la famille proche et un cercle très restreint d’amis : seuls 5 % des plus de 60 ans et 25 % des moins de 25 ans sont en contact régulier avec plus de 10 correspondants. Le mobile est protecteur, on se sent plus sûr, seul(e) en ville avec son mobile, on l’installe sur la table du café ou même, on s’en saisit et simule une conversation pour éviter d’être abordé par un intrus (55 % des femmes de moins de 25 ans). Du coup, le mobile devient vite intrusif. Les utilisateurs du mobile à titre (entre autres) professionnel sont nombreux à se trouver trop disponibles aux exigences de leur employeur ; la très grande majorité des parents considèrerait « normal » de pouvoir connaître la localisation de leurs enfants grâce au mobile, même (pour 56 %) sans leur consentement. Mais l’intimité, c’est aussi une part d’opacité : plus du quart des jeunes adultes interrogés, hommes et femmes confondus, reconnaissent que le mobile leur permet d’entretenir des relations à l’insu de leur conjoint.

La flexibilité, ensuite. Le mobile est l’outil d’un emploi du temps, de circuits relationnels et de pratiques sociales ou professionnelles extrêmement flexibles, constamment réorganisés et renégociés. On n’éteint pratiquement jamais son mobile, sauf dans quelques contextes très particuliers (au cinéma, lors d’une cérémonie formelle…) – seuls 14 % des utilisateurs prennent soin de l’éteindre (et 11 % de le passer en mode « silencieux ») quand ils font l’amour ! Plus de la moitié des jeunes adultes se sont fait draguer par SMS et un sur cinq a envoyé ou reçu un SMS destiné à rompre une relation. Entre amis, surtout parmi les jeunes, le mobile évite d’organiser les rencontres à l’avance et permet de tout décider – qui, quand, où – sur le moment et dans le flux.

Aussi, quand Kate Fox du Social Issues Research Centre (Centre de recherche sur les questions sociales) parle, dans le rapport lui-même, du mobile comme « la nouvelle place du village », au sens où il reconstituerait dans la ville moderne la proximité sociale du village – ainsi que le sentiment d’étouffement qui peut l’accompagner – on peut apprécier l’image, sans la suivre complètement. Le mobile accompagne un changement voulu (ou a minima assumé) de mode de vie, il nous permet d’explorer de nouveaux territoires, il n’est pas le moyen de « corriger l’isolation sociale, la fragmentation et l’aliénation caractéristiques des sociétés modernes post-industrielles« .

Le Mobile Life Report consacre d’ailleurs une place importante à observer comment les règles sociales qui déterminent ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans l’usage du mobile, se dessinent et se négocient petit à petit. On éteint ou réduit au silence son mobile au cinéma ou au théâtre, moins souvent au restaurant ou en réunion, rarement lors d’une rencontre en face à face ou en vacances (sauf pour ceux dont le mobile est un outil professionnel). Il est considéré comme inapproprié de tenir une conversation ou de « texter » lors d’une cérémonie (telle qu’un mariage ou un enterrement, précise l’enquête) ou à table à la maison, moins au restaurant, pas du tout dans un bar ou dans un train. Il est mal vu de communiquer avec des collègues de travail quand on est en vacances, mais plutôt moins de communiquer avec la famille pendant un déplacement professionnel. On s’inquiète d’être surveillé, mais on s’affirme prêt (à 81 %) à communiquer à la police des photos que l’on aurait prises avec son portable… Comme l’indique dans son intéressant texte de conclusion Carsten Sorensen, responsable du « réseau de recherche sur les interactions mobiles et les appareils sociaux omniprésents » (mobility@lse), « les gens sont engagés dans une négociation constante à propos de l’étiquette appropriée aux usages du mobile (…) Le téléphone mobile a pris une importance considérable dans nos vies, et il est essentiel que nous apprenions comment vivre avec lui« .

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6 commentaires

  1. « (…) seuls 14% des utilisateurs prennent soin de l’éteindre (et 11% de le passer en mode “silencieux”) quand ils font l’amour ! »

    Lorsqu’on assiste à une cérémonie, on sait quand elle commence, il y a un protocole…

    Pour l’amour, j’espère que c’est différent ! Les chiffres de 14 et 11% me paraissent même élevés !

  2. (Merci Gorane pour cette remarque de gros beauf)
    Il faudrait approfondir sur le véritable autisme de dépendance lié à cet appareil.

  3. C’est un appareil à l’image de ses créateurs autisto-ingénieurs pour le compte de grandes entreprises de téléphonie mobile.

  4. 1 Les médecins en parlent de plus en plus. Mais il faut tendre l’oreille car LES MEDIAS e relaient pas l’info. Je vous laisse en inférer les causes…

    2 Il me semblerait intéressant de mettre en perspective les informations de ce rapport avec l’Histoire des sociétés qui a vu la plupart des bouleversements sociaux suite a des introductions de nouveaux modes de communication.

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