L’internet influe-t-il sur le monde réel ?

Comment quelques actions collectives en ligne ont un impact sur la réalité, notamment auprès de non-utilisateurs ou de gens qui ne sont pas familier du même réseau ? Comment certains groupes se mobilisent ainsi, qui ne se seraient pas mobilisés autrement ? Quels sont les phénomènes de masse ou les signaux faibles, qui, si on enlève l’internet, ne se produiraient pas ?

On l’a déjà dit, l’internet ne fait pas à lui tout seul une révolution. S’il touche de plus en plus de monde, s’il modifie de plus en plus d’éléments autour de nous, son impact n’est pas de nature révolutionnaire. Il s’intègre petit à petit, fait sa place parmi les outils que nous utilisons quotidiennement, et son appropriation progresse encore plus lentement dans les esprits. S’il semble naturel à ceux qui sont nés avec où à ceux qui l’utilisent tous les jours, son usage et son impact restent encore bien souvent étrangers à ceux qui le maîtrisent mal, voire pas du tout.

Bien souvent, utilisateurs comme non-utilisateurs doutent de son impact réel. Ce qu’il se passe dans le virtuel ne concernerait que quelques allumés, ultraconnectés, n’aurait un impact bien souvent que relatif, limité au « cyberespace », quand ce n’est pas à quelques blogueurs qui se pâment d’importance, et encore…

Pourtant, si les exemples qui montrent le contraire ne manquent pas – le plus emblématique étant certainement la célèbre affaire Kryptonite -, force est de constater qu’il est difficile de les rassembler. Passé notre utilisation quotidienne qui nous fait passer des rendez-vous, des contrats, des achats qui déclenchent des actions pourtant bien réelles… comment quelques actions collectives en ligne ont un impact sur la réalité, notamment auprès de non-utilisateurs ou de gens qui ne sont pas familier du même réseau ? Comment certains groupes se mobilisent ainsi, qui ne se seraient pas mobilisés autrement ? Quels sont les phénomènes de masse ou les signaux faibles, qui, si on enlève l’internet, ne se produiraient pas ?

Cet impact est inconstant. Certains sujets, certaines actions, ne dépassent pas le cadre de l’internet ou peinent à rebondir dans le « monde réel ». L’audience de la plupart des blogs reste très faible et leur impact au-delà d’un cercle d’amis ou d’initiés, nul. Pire, certains semblent accablés par l’idée que l’expression des gens sur l’internet puisse avoir un impact, comme l’exprimait récemment le conseiller politique de Tony Blair. Pourtant, s’ils n’en avaient pas, est-ce que les institutions ou les sociétés s’essayeraient au slapping ?

Je vais prendre un exemple qui m’a intéressé la semaine dernière. Peut-être le trouverez-vous modeste, anecdotique, insignifiant… mais il me semble pouvoir être emblématique du moteur que constitue l’internet dans son impact du monde réel. L’affaire, racontée par Place de la démocratie et tirée du Times, a eu lieu sur FaceBook, le réseau social étudiant. Il a consisté en une simple mobilisation d’étudiants contre l’extension à plusieurs universités britaniques d’un cours testé par l’université d’Edinbourgh, censé promouvoir la vision biblique du couple et détourner les étudiants de l’homosexualité. 1400 étudiants se sont mobilisés en ligne pour réclamer l’abandon du cours moralisateur, sans contenu pédagogique, et financé par leurs frais d’inscription. Ils ont obtenu gain de cause. Bien sûr, cet exemple est anecdotique, mais il montre la puissance – même relative – du réseau, jusqu’à des petites choses de tous les jours. Comment ces étudiants auraient-ils pu faire entendre aux plus grandes universités britanniques (dont beaucoup conservent un caractère confessionnel, quoique discret) que ce cours ne leur paraissaient pas utile, sans ce moyen d’action ? Par un sit-in ? Une grève ? Une manifestation ? Une pétition ? La forme souple et légère du réseau est incroyablement efficace. Elle montre en tout cas, que bien plus qu’une collection d’espaces personnels, le web est un réseau d’action.

Reste qu’on ne sait toujours pas pourquoi certaines actions passent à l’échelle et d’autres pas (peut-être que cette tentative expérimentale nous apportera une réponse – ouf, je ne savais pas comment j’allais arriver à placer ce lien sur Internet Actu). Il faudrait lancer un répertoire de ces histoires, de ces petits exemples édifiants, quand le web a un impact au-delà du numérique, y compris – voire surtout – sur ceux qui ne l’utilisent pas. Les collecter patiemment. En faire un réservoir pour s’en servir comme autant d’exemples de bonnes (ou mauvaises) pratiques. Peut-être pourrions-nous ainsi mieux comprendre pourquoi elles fonctionnent, comment elles infusent ? Encore faudrait-il s’intéresser plus aux effets de dissémination qu’aux effets d’agrégation, plus faciles à observer.

Comme le souligne André Gunthert, en évoquant un usage personnel d’internet qui n’était pas possible il y a encore quelques temps, il nous faudrait consigner au fur et à mesure « ces déplacements mineurs dont la somme fait la matière du changement » et qui nous semblent beaucoup plus significatifs que les prophéties que développent bien des apôtres du réseau.

Hubert Guillaud

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6 commentaires

  1. L’interaction ! la Communication entre internaute, l’échange d’idée et donc l’ouverture à d’autre façon de voir les choses, et enfin l’accès à de multiple sources d’informations et de connaissances qu’il était difficile ou fastidieux de consulter avant l’appartition du Net.
    Personellement, je pense que l’Internet est une révolution, qui ouvre beaucoup de frontière. Je joue à des jeux (jeu de Go et Poker) qui me permettent defaire des rencontre avec des gens du monde entier qu’il m’aurait été impossible d’imaginer sans le net. C’est un exemple personnel, mais qui s’applique à tellement de personnes à travers le monde. Essayez de trouver quelque chose qui a réussit à épanouïr autant de personnes. Mais ce n’est que mon avis.
    Merci

  2. Toute communication, quel que soit son support physique modifie quelque chose de sa cible ou de son environnement ! La vitesse de la connexion et de l’échange change le degré mais pas la nature de la communication. Il est vrai que si le degré de changement est très fort on peut assister à un changement qualitatif… Les modes habituels , avant internet, avaient deux limitations importantes : 1/ le délai pour la presse écrite, 2/ la centralisation de l’information pour la radio ou la TV.

    Avec internet ces deux limitations ont sauté, même si tout le monde n’est pas encore personnellement connecté. Il est naturel que les usages de communication (personnels, organisationnels, politiques, etc.) se trouvent dans l’internet et y soient amplifiés, accélérés. De nouveaux usages semblables à une combinaison du téléphone (son instantané de point à point) et de la poste (écrit, image) apparaissent mais tous les services sont dès lors concernés, les services marchands et financiers en premier.

    Si les remarques précédentes sont banales et ne servent qu’à montrer les axes de l’évolution en cours, ce qui l’est moins c’est le fait que les échanges commerciaux et financiers passent par internet et sont donc de fait dématérialisés et délocalisés. Dématérialisés, tout le monde applaudit, gain de temps, d’énergie. Délocalisés, certains applaudissent mais d’autres grognent et vont grogner de plus en plus : les transactions financières et commerciales ne sont plus tracées (traçables ?) et ne donnent plus lieu à taxes et impôts. Pour des sociétés qui ont construit leur modèle social sur un financement des actions publiques sur les taxes et les impôts cette source va se tarir quasi complètement, seules les transactions ayant une contrepartie matérielle (marchandises transportées) seront traçables et devraient supporter seules la totalité des taxes et impôts… Sinon les remplacer par quoi ?

    L’ouverture, régulièrement évoquée dans les médias, de nouvelles formes de travail montre que le travail clandestin, les gains illicites, etc. ne font que croître et vont déstabiliser les sociétés ante-internet.

    Alors oui internet change la réalité et ce n’est pas fini, mais des règles doivent être inventées pour que l’internet ne se transforme pas en une jungle barbare et surtout ne transforme pas du même coup les espaces civilisés élaborés au fil des siècles. Votre message n’évoque en rien ces problèmes et c’est ce qui m’inquiète le plus : nous sommes déjà dans le mur.

  3. Une histoire complémentaire aussi tirée de Xavier Moisant. Hier les usagers des trains de banlieue n’avaient d’autre ressource pour se plaindre des fréquents retards que les traditionnels sit-ins & blocage des voies. C’est à dire que pour prendre la parole ils gênaient d’autre utilisateurs dans d’autres trains, comme l’auraient faits les étudiants d’Edimbourg en bloquant l’accès à l’Université.
    Un utilisateur du Paris-Rouen lassé des retards, a crée un blog qui a bénéficié d’une couverture médiatique importante et a surtout permis d’instaurer une nouvelle forme de dialogue en donnant la parole aux agents de la SNCF. Pour dépasser l’hostilité traditionnelle des postures (agents vs utilisateurs), internet permet de libérer la parole et ainsi d’aider à l’amélioration du vivre-ensemble.
    C’est peu mais c’est beaucoup. Demandez aux utilisateurs du Paris-Rouen comme aux étudiants écossais.
    Auteur de Génération Participation (www.generationp.eu) je ne peux que souscrire à votre analyse. Peut-être pour la première fois dans l’histoire une nouvelle Génération est née et c’est plus une classe de valeurs qu’une classe d’âge.
    http://xmo.blogs.com/train_train_quotidien/2006/01/nouveau_blog_tr.html

  4. un nouveau projet .
    Civimove est avant tout un projet humain. Il est effectivement construit sur une base technologique mais elle ne fait que récolter vos idées ainsi de faire en sorte de ne pas oublier les idées dont le style, le fond et la forme n’intéresse personne. Nous vivons dans un système où le rendement, la logique domine totalement notre style de vie. On oublie que ses super qualités ne sont sûrement pas majoritaires mais pourtant nous vivons avec faisant notre base commune. Je ne veux pas faire de critiques à ce sujet car je n’ai ni les compétences ni l’envie de me mesurer à ses géants. Ensemble faisons simplement une expérience pour voir où cela peut nous conduire, au nom d’une démocratie soi-disant parfaite, donner un peu de civisme grâce à vos idées, à vos votes et cherchons ensemble un équilibre démocratique loin de ces grands hommes formatés pour avoir une réponse à tout problème et qui nous efface derrière leur ambition, derrière leur charisme. Pourquoi ne pas représenter ses idées soient mêmes dans des conditions plus justes et ou l’outil de la critique est le même pour tout le monde c’est-à-dire le mécanisme du site civmove.

    Longtemps j’ai réfléchi sur le fait de pouvoir laisser une critique sur toutes les idées sous forme de blog, forum mais pour le moment cela ne paraît pas un bon principe car là aussi nous créerons une injustice du fait que nous n’avons pas les mêmes outils ni les mêmes compétences pour la critique. Nous cherchons à construire et sûrement pas à détruire

    PRINCIPE DE FONCTIONNEMENT
    Le projet CIVIMOVE est une expérience basée sur un travail collectif. Le but est de reconstruire la source même de la démocratie en cherchant dans chaque individu sa vision de celle- ci. CIVIMOVE récolte ces infos et leur fait subir un traitement assez complexe dans une base de donnée. Le traitement consiste à faire subir un vote des plus démocratique grâce aux votes des internautes. A chaque connexion sur le site, le programme vous oblige à voter un texte pris dans sa base du plus ancien au plus réçent et s’assure bien que vous l’ayez bien lu avec une petite sécurité. Par la suite le texte est remis dans la base par ordre de points. Les textes les moins populaires finiront par disparaître après un certain temps. Si le site arrive à connaître un certain succès, le résultat peut être très intéressant car la tendance de l’idée générale reflétera notre société. Par la suite ces infos peuvent être une base de référence à de nombreux domaines comme le droit, la politique et bien d’autres .

  5. « Il faudrait lancer un répertoire de ces histoires, de ces petits exemples édifiants, quand le web a un impact au-delà du numérique, y compris – voire surtout – sur ceux qui ne l’utilisent pas. Les collecter patiemment. En faire un réservoir pour s’en servir comme autant d’exemples de bonnes (ou mauvaises) pratiques. Peut-être pourrions-nous ainsi mieux comprendre pourquoi elles fonctionnent, comment elles infusent ? »

    En effet, c’est un travail qui paraît indispensable pour comprendre l’impact d’Internet sur nos sociétés.

    Sans attendre le résultat, j’ai fortement l’impression que lorsqu’Internet a un impact sur le monde réel, on voit qu’il a fonctionné sur le mode « réparation d’injustices ». Comme dans l’exemple des étudiants cité dans l’article. Comme dans l’affaire Kryptonite.

    Autrement dit, le net ne serait pas tant le moyen de construire que de détruire, mais de détruire ce qui apparaît aux yeux du public comme une malhonnêteté, une injustice objective. (si l’objet du débat fait intervenir du subjectif, il est difficile d’observer un impact sur le monde réel).

    En ce sens, le net serait un instrument d’équilibre de nos sociétés – il rééquilibre le rapport de forces entre les acteurs « puissants » (économiquement ou par leur pouvoir de décision) et les foules. Mais effectivement, pas une révolution.

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