Pourquoi le jeu reste-t-il une activité culturelle “différente” ?

Par le 02/02/07 | 6 commentaires | 3,538 lectures | Impression

Récemment, deux évènements ont secoué la communauté internationale des gamers, qui posent chacun à leur manière la question de la situation du jeu dans la culture contemporaine. Le premier est la sortie de Left Behind : Eternal Forces adapté du best-seller évangéliste Left Behind, qui met en scène la guerre ultime entre les chrétiens (de la tendance évangéliste) et les armées de Satan (tous les autres). Left Behind : Eternal forces se situe ainsi après le retour du Christ, qui a emmené en son paradis tous les justes dignes de le suivre. Pour ceux qui restent, deux solutions : se repentir et rejoindre l’armée de Dieu, ou au contraire celle de Satan. Pas de juste milieu en cette fin des temps, et, comme on dit “ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous” et “ceux qui ne font pas partie de la solution font partie du problème”. A charge pour le joueur, dans ce jeu de stratégie en temps réel, de convertir les derniers hésitants à la vraie foi et de combattre les mécréants de toute sorte. Des associations diverses ont demandé, sans succès, le retrait du jeu des gondoles de Wal-Mart, la très importante chaîne de détaillants américains.

L’autre évènement, c’est l’exclusion d’un jeu du festival Slamdance 07, une manifestation pourtant peu encline au conformisme puisqu’il s’y présente films, animations et jeux au contenu volontiers subversif, ou, en tout cas, indépendant. Il est vrai que le programme rejeté (pour des raisons politiques, car le jury l’avait nommé parmi les finalistes) poussait le bouchon assez loin : Super Columbine Massacre RPG, comme son nom l’indique, invite le joueur à prendre la place d’un des deux adolescents qui commirent la fameuse tuerie de Columbine en 1999, au cours de laquelle de nombreux élèves trouvèrent la mort. Avant de crier à l’exploitation commerciale éhontée, précisons que le jeu est un “freeware” et que ses graphismes sont loin de se situer dans la veine “gore” de certains shoot-them-up (c’est d’ailleurs aussi le cas des graphismes d’ Eternal Force, très “soft”) : les personnages et les décors sont stylisés, dessinés dans le style des jeux Nintendo des années 90. Clive Thomson, qui a testé Super Columbine Massacre pour Wired, s’est dit très impressionné par la recherche documentaire effectué par l’auteur du jeu, Danny Ledonne, et par sa représentation d’une psychologie adolescente perturbée : “Ledonne, écrit-il, a remarquablement su peindre le paysage émotionnel des deux protagonistes, qui passe de l’auto-apitoiement à la mégalomanie prétentieuse et à la rage aveugle, et inversement .” Pour Ledonne, ce jeu lui a donné l’opportunité de faire à la fois “un réquisitoire sérieux contre la fusillade et une métacritique sur les conventions du jeu vidéo” . Et de raconter que lors de son adolescence, juste après les évènements de Columbine il avait lui même été classé par son école comme un “tueur potentiel” à cause de ses opinions volontiers dissidentes.

On le voit, on aime ou on n’aime pas, mais l’intention ne se trouve pas dans le voyeurisme pur et simple, et encore moins dans un commercialisme sans scrupules.

La question n’est de toutes façons pas de savoir si l’on approuve ou non le contenu de tel ou tel jeu “sulfureux”, ou même de juger de sa qualité artistique (pour donner un point de vue personnel, Super Columbine Massacre m’a paru verbeux et la portée philosophique de sa “métacritique” m’a quelque peu échappé). Mais on ne peut que s’interroger sur la différence de traitement accordé à ce médium par rapport à d’autres plus traditionnels, comme la littérature ou le cinéma. Après tout, Left Behind, le livre, est un best seller aux Etats-Unis, il a donné naissance à des films et même une série TV, et il n’a jamais été question d’interdire la vente de l’ouvrage ou des DVD dérivés en magasin. Quant à Super Columbine Massacre RPG, il suffit de comparer son éviction de Slamdance à la remise de la palme d’or au film Elephant de Gus Van Sant à Cannes en 2003.

N’ayons pas la mémoire courte en croyant que cet ostracisme frappe essentiellement le jeu vidéo. Le jeu a toujours fait peur. Même des activités aussi hautement intellectuelles que le Go étaient regardées avec suspicion dans la Chine antique. Le jeu, lorsqu’il est pratiqué par un adulte, est fondamentalement associé au vice. Sans remonter à l’antiquité chinoise, certains se souviendront probablement, juste avant la vogue des jeux vidéos, des polémiques qui ont accompagné le développement des jeux de rôles de type Donjons et Dragons ou L’appel de Cthulhu. Eux aussi durent essuyer leur salve de critiques, souvent formulées par des fondamentalistes religieux mais aussi par des psychologues laïques qui y voyaient une dangereuse échappatoire au monde réel (on parlait de suicides chez des adolescents ayant perdu leur “personnage”, de schizophrénie…). Pourtant plus encore que dans le cas de Super Columbine Masssacre RPG ou Left Behind : Eternal Forces , on ne peut parler ici non plus d’une imagerie particulièrement violente ou de réalisme exacerbé. Au contraire, il est difficile de concevoir activité plus abstraite que ce groupe de gens regroupés autour d’une table et perdus dans des calculs complexes dignes d’un expert comptable.

Pourquoi le jeu inspire-t-il une telle méfiance ? Peut-être parce que, plus que tout autre médium, ce dernier remet en cause la stabilité psychologique de celui qui s’y adonne le poussant à devenir quelqu’un d’autre, à réagir différemment selon les contraintes dans lesquelles il est plongé. Un communiste convaincu se conduira en capitaliste sans vergogne s’il se trouve embringué dans une partie de Monopoly. Un doux pacifiste déclenchera guerre sur guerre dans Civilization, s’il s’avère que ses voisins possèdent des ressources dont il a besoin. Et un athée militant multipliera les temples dans ses cités pour augmenter son niveau de culture. Que se passera-t-il s’il incarne un tueur forcené ?

Tous les média développent l’empathie, la compassion au sens étymologique du terme (“souffrir avec”). La littérature, la peinture, le cinéma nous font sentir comme un autre, voir comme un autre, et même penser comme un autre. Mais seul le jeu nous demande de vouloir et de nous comporter comme un autre… De toutes les facultés psychologiques, la volonté est celle que nous associons le plus facilement à la conscience. Le jeu serait-il alors une sorte de possession ? S’il nous ramène à l’enfance, c’est moins à ce vert paradis qu’adultes nous nous plaisons à regretter qu’à cette période trouble où les contours de notre personnalité, et donc de notre stabilité et de notre comportement moral, n’étaient pas encore pleinement fixés.

Bien avant les ordinateurs et les jeux vidéo, l’écrivain Roger Caillois avait ainsi catégorisé les jeux : Alea (le hasard), Agon (le combat), Mimicry (le simulacre), et Ilinx (le vertige). Si les deux premières catégories n’appellent guère de commentaires, les deux autres sont plus mystérieuses. Mimicry, c’est jouer à “faire semblant”, comme le font les enfants mais bien plus rarement les adultes. Ilinx, c’est par exemple tourner sur soi jusqu’à ce qu’on perde le sens de son environnement, c’est jouer à tomber, à plonger, à danser… Mimicry et Ilinx ce sont aussi deux aspects les plus sauvages du jeu, moins susceptibles de se plier à un ensemble de règles qu’Agon et Alea, les plus proches aussi des démonstrations extrêmes des fêtes païennes, des carnavals, des cultes de possession. Il se peut que l’aspect effrayant des jeux d’aujourd’hui (sur ordinateur, mais aussi les jeux de rôles “sur papier”) vienne du fait qu’ils incarnent une forme moderne de Mimicry et d’Ilinx, catégories avec lesquelles notre civilisation s’est toujours trouvée mal à l’aise.

Il est aisé de voir comment agit Mimicry, nous permettant d’agir par l’intermédiaire d’une personnalité autre. Mais Ilinx ? Quel lien entre les hystéries du carnaval de Rio et le regard fixe du joueur sur son écran ? La fascination sans doute, l’impossibilité de s’arrêter, le phénomène d’ivresse que ces phénomènes engendrent. Peut être le mot “Ilinx” gagne-t-il à être remplacé par le terme contemporain “d’immersion” ? C’est la capacité d’immersion du programme qui hypnotise le joueur, et plus spécifiquement le “gameplay” (bien plus important que les graphismes ou les sons) dosage subtil de récompenses et d’épreuves qui pousse sa victime à vouloir toujours “continuer encore quelques minutes”, et à investir de plus en plus sa personnalité d’emprunt. Pour Steven Berlin Johnson, l’auteur du brillant Everything Bad is Good for You (Tout ce qui est mauvais est bon pour vous), le jeu serait une formidable pompe à activer les circuits de récompense du cerveau, qui distribuent un neurotransmetteur particulièrement apprécié par notre système nerveux, la dopamine. Gagner des épreuves, obtenir des armes nouvelles, découvrir des portes ouvrant sur de nouveaux mondes : autant d’évènements activant le circuit de récompense dont la dopamine serait la clé chimique.

Mais paradoxalement, si le “gameplay” est au centre de l’activité ludique, les autres éléments, décors, graphismes, mais aussi contenu passent au second plan. Clive Thompson, à propos de Left Behind : Eternal Forces , note : “c’est le paradoxe de vouloir faire un bon jeu de stratégie chrétien. [...] Il aura finalement plus de points communs avec les autres jeux de stratégie qu’avec le message du christianisme. Le gameplay fait toujours oublier le contenu culturel”. On juge un roman sur ses qualités littéraires, pas sur les idées qu’il veut défendre. De même, c’est l’écriture cinématographique qui détermine la valeur d’un film, pas son idéologie. Deux des oeuvres pionnières de l’histoire du cinéma, Potemkine et Naissance d’une nation, véhiculent des philosophies plus que douteuses. Si vraiment c’est cette combinaison de Mimicry et d’Ilinx qui caractérise le jeu, les débats idéologiques sur Super Columbine Massacre ou Eternal forces, tout intéressants qu’ils fussent, restent cependant secondaires. Ils nous montrent surtout la façon dont on continue de percevoir le jeu dans nos cultures, comme un simple support destiné à “faire passer” un message plus sérieux, plutôt qu’une nouvelle forme d’expression possédant ses propres règles, que seuls des joueurs sont capables de réellement apprécier.

Rémi Sussan

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6 commentaires

  1. par bernard

    personnellement je joue pour l’apprentissage que permettent les jeux et des degrés d’experiences sociales plus que pour la culture ou l’idéologie idoine dont des pans entiers sont encore à transposer ; mon conseil dans cette activité culturelle ” différente” : prenez le temps du choix par le renseignement ( RIP : rules of rose )

  2. par Guillaume

    Je peux comprendre que l’on se méfie d’une trop grande propension à la censure. Mais il est trop facile de dire ” La question n’est de toutes façons pas de savoir si l’on approuve ou non le contenu de tel ou tel jeu “sulfureux”. Pourquoi ?
    Remplacer le thème de ce jeu par l’Holocauste et osez me dire que vous auriez le même point de vue, que ce jeu aurait des vertues éducatives.
    Quel bien ce jeu peut-il faire ? Quel est le but de cette démarche ?
    Et la comparaison avec Elephant est hasardeuse, ce film met en scène les derniers instants de ces enfants fauchés au tout début de leur vie. Une fin brutale, incompréhensible. Ces enfants ne sont plus, ils auraient pu être les vôtres, ceux de vos amis ! Comment réagisseriez-vous si vous aviez perdu quelqu’un dans ces circonstances en voyant ce jeu ? Ne pourrait pas considérer cette question comme étant tout aussi pertinente ?

  3. par Rémi Sussan

    Guillaume,
    peut être serez vous interessé par cette page:
    http://kotaku.com/gaming/feature/columbine-survivor-talks-about-columbine-rpg-171966.php
    C’est une interview d’une personne qui fut grièvement blessée lors du massacre de Columbine. Son avis sur le jeu n’est pas spécialement tendre, mais son point de vue reste mesuré.
    Pour répondre à votre question, il ne s’agit pas de dire qu’il faut éviter de critiquer l’idéologie d’une oeuvre, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou ludique. L’apologie de l’Holocauste, du racisme (“naissance d’une nation”…), du massacre d”enfants ou de l’intolérance religieuse (Left Behind), entre autres; doit être dénoncée, quelque soit le medium utilisé. J’insiste juste sur cela: quelque soit le medium utilisé.
    Le cas de Super Columbine Massacre RPG est différent. Ici, le concepteur du jeu a condamné fermement la fusillade.Il est fréquent, dans la littérature ou le cinéma, de voir la situation par les yeux du criminel, et cela ne passe pas spécialement pour de l’apologie: on cherche simplement à faire comprendre au lecteur/spectateur comment telle personne en est arrivée là. Peut on utiliser le jeu de la même manière, où tout usage du jeu dans ce domaine aboutit-il forcément à une forme, soit de trivialisation (je fais ca pour m’amuser), soit d’apologie (je joue le criminel, donc j’approuve le criminel)? Le jeu peut il être utilisé pour explorer des psychés, y compris des psychés malades ou monstrueuses, comme cela a été fait des milliers de fois dans les autres formes artistiques? Ou le jeu est il différent, et pourquoi?

  4. par Guillaume

    Je comprends votre réflexion, je suis sûr que l’auteur a “condamné” cette fusillade, qu’il ne fait en aucun cas l’apologie du meurtre. Peut-être ne suis-je pas “assez subtil”, assez intelligent pour comprendre cette démarche. Mais je fais une différence claire et précise entre la découverte passive de mécanismes qui amènent un homme, un groupe d’homme à faire quelque chose de terrible et un jeu qui par définition demande une action. Voir un film sur l’holocauste, pour reprendre cet exemple est une chose, invitez à jouer le rôle des nazis en est une autre.
    Le parallèle entre le jeu et l’oeuvre cinématographique ou l’oeuvre littéraire n’est pas aussi évident que vous le laissez penser. Peut-on de la même manière dénoncer la violence d’un viol en créant un jeu qui invite à jouer le rôle du violeur ?
    Explorer la psyché est une chose, l’imiter même de manière virtuelle ne participe pas de la même démarche. En outre, je doute fort (mais cela reste ma très modeste opinion) que le jeu, qu’une activité ludique soit la meilleur voie pour étudier ce genre de phénomène lorsque le but est de reproduire des actes abominables.
    C’est aussi de notre responsabilité collective qu’il est question, de notre responsabilité envers le public jeune suscepible d’avoir accès à ces “oeuvres” (il faut pouvoir accompagner, expliquer, commenter), du respect dont nous devons faire preuve à l’égard de toutes les victimes directes ou indirectes de ces drames.
    L’imagination, la créativités de doivent pas être bridées, mais cette même imagination doit nous permettre de mesurer l’impact négatif d’une telle oeuvre, de saisir la douleur de ces personnes qui découvrent que les minutes les plus dramatiques de leur vie sont mises en scènes dans un jeu et que le “héro” est leur bourreau. Et la moralité dans tout ça ? La moralité n’est pas un gros mot. La moralité est une valeur collective, peut-être doit-on juste veiller à ne pas perdre plus qu’on ne gagne en autorisant la diffusion de telles oeuvres (je parle bien du jeu).
    Et enfin, c’est aussi un choix, individuel, le choix qui est simplement le mien de ne jamais laisser spécifiquement ce genre de jeu rentrer dans mon univers et surtout celui de mes enfants (et pour être clair, contrairement aux films et reportages, qui traitent avec une certaine pudeur, comme Elephant, de ce genre de drames).

  5. par Blackout

    personnellement je trouve que les deux jeune on grandis dans un univers il on été pris pour de la merde, et c’est tout à fait normal qu’ils aient fait ça.

    De tout façon c’est toujours comme ça, personne ne fait attention aux autres , les gens sont des nombrilistes en puissance, et le pire c’est qu’il méprisent les gens différents d’eux.

    Deux jeune en on eu mare d’être pris pour des cons, il ont avertis l’opinion public, il ont écrit des rédactions sur ce qui pouvais se produire, il on tourné des vidéos, ils ont volé dans une camionnette, mis sur leur site des choses illégales.

    Personne ne les a vraiment écouté, personne na été là pour chercher a comprendre ce qu’il se passai dans la tête de ces jeunes.

    Vient un jour ou les gens qui en on mare se révoltent. On chante avec joie de nos jour l’hymne national et on fête le 14juillet … mais c’est la même les gens qui était mépris s’en sont pris au roi et aux nobles, Mais on dit que c’est bien car on est libre !

    Deux jeune on affirmé leur idées et on les traites de connard sociopath.
    L’être humain est en effet une merde, on est même pas foutu de voir au delà de notre pif.

    Donc +1 pour colombine il en faut des tuerie, et je suis plutôt pour ! Tant que personne n’aura l’intelligence d’écouter les autres il y aura des mort.

    Guerre, révoltes, tuerie etc …. liés à un sérieux manque d’écoute dans la plupart des cas.

  6. par Pierre-Yves

    Cet article et les réactions sont très intéressants. Il est grand temps que l’on commence à poser ces questions sur le jeu vidéo et ses utilisations.

    Guillaume, votre parallèle entre un viol et un jeu demandant de jouer au viol est déconcertant. Ne serait il pas possible de créer un jeu dénonçant le viol en mettant le joueur dans le rôle … de la victime ? Idem pour Colombine. J’aurais trouvé plus intéressant un jeu nous mettant dans la position des victimes. Ca serait trash aussi, mais ça ferait avancer le débat.