TIC et développement durable : la voie du désir ?

Par le 08/03/07 | 12 commentaires | 7,315 lectures | Impression

On assigne parfois aux technologies de l’information et de la communication (TIC) la mission de contribuer à la transformation de notre mode de croissance pour le rendre plus économe, moins polluant, plus attentif et réactif aux risques, voire plus solidaire. D’un point de vue rationnel, il existe de bons arguments en ce sens. Mais force est de constater que dans l’ensemble, aujourd’hui, ça ne se passe pas comme ça.

Dechets informatiquesLe développement du numérique et des télécommunications accompagne et accélère celui de la mobilité des personnes et des marchandises, ainsi que la dispersion géographique des chaînes de production. Il raccourcit les cycles d’innovation, et donc d’obsolescence des produits. L’idéal du télétravail a surtout contribué à l’étalement périurbain qui engendre des déplacements plus longs et presque tous automobiles. L’électronique produit de nouveaux types de déchets parfois toxiques, souvent difficiles à recycler. Un avatar de Second Life consomme à peu près autant d’énergie qu’un Brésilien… On pourrait prolonger longtemps cette énumération.

Parce que, précisément, le lien entre TIC et “développement durable” ne va pas de soi, de nombreux mouvements, projets, ateliers, sites et forums travaillent à l’établir.

Dans ces travaux, les technologies mesurent, organisent, tracent (par exemple les filières alimentaires), fluidifient, accélèrent jusqu’au temps réel, par exemple dans la gestion des risques. Au croisement de la raison et de la volonté, ces approches sont pertinentes et utiles, quoiqu’un peu trop ignorées des spécialistes habituels du développement durable.

On voudrait cependant esquisser ici une piste complémentaire : celle du désir et du plaisir. Nous avons plus d’une fois écrit notre conviction selon laquelle la formidable croissance de l’internet avait pour principes actifs, non pas la raison et l’automatisation, mais l’imaginaire et le désir. Peut-on alors s’appuyer sur cette énergie-là pour favoriser les transformations comportementales profondes qui sont nécessaires à notre avenir commun ?

Quelques pistes, pour ouvrir la discussion.

La téléaction légère. Pourquoi n’organisez-vous pas plus souvent de vidéoréunions ? Parce que, quel que soit le nombre de professionnels qui vous disent que c’est simple, vous savez, vous, que ça ne l’est pas du tout ! Quelques 20 ans après les premiers produits commerciaux, il reste très difficile d’organiser sur un coup de tête, où qu’on se trouve, une vidéoréunion de qualité, qui marche pour tout le monde.

Dans un monde qui a tellement soif de relations, on ne peut pas prôner une réduction des déplacements et accepter que la qualité, la spontanéité de la relation distante, soient à ce point inférieures à celles de la rencontre physique. Plus encore, il faut faire de la télérelation et de la téléaction, non pas un choix majeur et structurant, mais un choix mineur, constamment disponible et réversible, un choix d’impulsion et de plaisir. Il reste beaucoup à faire pour améliorer, voire repenser, des outils qui demeurent à l’âge de bronze.

Le libre covoiturage. Culpabiliser les automobilistes, pénaliser ceux qui voyagent seuls, produit peu de résultats car beaucoup de conducteurs n’ont pas le choix, tandis que d’autres se braqueront par simple et saine mal-pensance. Le système simple, social, réversible imaginé par les chercheurs de Nokia, dont Hubert Guillaud rend compte (ou encore le projet Carpuce présenté au Carrefour des Possibles) valorise l’automobiliste qui possède un mode de transport accessible aux autres. Il l’aide à rendre ce moment partagé sûr, plaisant, rémunérateur et peu contraignant, jusqu’à organiser des “correspondances”. Il laisse en permanence ouverte la possibilité de ne pas partager. Beaucoup des innovations intéressantes en matière de transports publics et d’intermodalité s’appuient ainsi sur le brouillage des frontières avec les transports individuels, pour rendre les premiers plus personnalisés, souples et agréables, et les seconds plus “citoyens” sans pour autant les montrer du doigt.

L’objet social. Dans son ouvrage Shaping Things (à paraître en avril 2007 chez FYP Editions sous le titre Objets bavards), Bruce Sterling propose de faire de l’”intelligence” des objets, non pas quelque chose de magique qui nous éloigne un peu plus de leur essence, mais l’inverse : une relation vivante avec l’objet, son origine (les matériaux qui le composent, les hommes qui l’ont fabriqué, ceux qui l’ont utilisé…), son devenir immédiat, ce qu’en font les autres, sa fin et son recyclage à venir… Si, par exemple, l’”empreinte écologique” fait partie de cette relation de plaisir et d’utilité, des choses nouvelles peuvent arriver. Prolongeant la démarche, certains imaginent que les capteurs disséminés dans l’espace pourraient partager et rendre accessibles leurs informations (température, bruit, humidité, composition de l’atmosphère, images de télésurveillance…), que d’autres pourront corréler, interpréter, publier, à des fins économiques, sanitaires, militantes, etc.

Il n’y a derrière ces premières propositions ni théorie générale du développement durable, ni critique des autres démarches : simplement la volonté d’ouvrir d’autres portes, en s’appuyant sur le désir et le plaisir plus que sur la sagesse et la raison.

Ces sujets étant appelés à nous occuper de plus en plus dans les années à venir, toutes les remarques et les idées seront les bienvenues : et vous, quels petits ou grands changements intégrant les TIC, mêlant plaisir et désir, imaginez-vous pour la planète ?”

Daniel Kaplan

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9 commentaires

  1. par bernard

    le meilleur plaisir qui nous attend bientot sera surment celui du rationnement si ces attitudes incohérentes de ” l’homme tout puissant ” avec ses objets perdure

  2. par laurent Condominas

    Excellent article, et très bonne remise en question de la posture conventionnelle selon laquelle le virtuel est forcément, obligatoirement et naturellement dans la mouvance du développement durable.
    On n’a cependant pas fini de devoir revenir sur certaines illusions, sans pour autant tomber dans la systématique Théorie du complot.
    Cependant, il y a du boulot: il n’est qu’à voir comment la plupart des geeks and nerds se braquent dès lors que l’on remet un peu en peerspective les avantages et inconvénients de cet indispensable medium.
    La soi-disant universalité du Web se décompose, entre incompatibilités diverses dues aux OS, aux différentes versions des OS, navigateurs, et services de stockages en ligne: la transversalité (ou switching” ) devient de plus en plus difficile et, sans doute, bientot imposssible sauf à reclaviarder soi-même toutes ses données pour passer d’un monde à l’autre.

  3. par aur_l

    pourquoi ne pas mettre sur pied une vaste opération à travers le monde qui resencerait les besoins des uns et les comblerait par le surplus des autre ?.Avec l’évolution sans cesse croissante des TIC certains peuvent se permettre de changer d’ordinateur tous les deux ans alors que d’autres ne savent meme pas ce que c’est.Cest le cas meme avec la mecanisation agricole certain sont encore à l’ère de la daba alors que d’autres ne savent pas quoi faire des tracteurs qui sont dépassés et désuets chez eux.cela ne veut pas dired’envoyer au CAMEROUN des machines qui ne respectent pas le développement durable!

  4. par Sebastien

    Comme grand changement mélant plaisir et désir, j’imagine le retour au nomadisme, rennaissance de celui d’antan. Là où on se deplacait avec les siens pour trouver nourriture et eau, on se deplacera, toujours avec les siens, pour vivre quelques temps auprès de telle communauté, pour réaliser tel projet. Ce sera donc un plaisir que de voyager, non pas de la manière frénétique d’aujourd’hui (Paris, New-York, Tokyo, Paris en 48 heures) mais en prenant le temps de vivre et d’échanger, 3 mois ici, 6 mois là-bas… Ce nomadisme du 21ème siècle sera malheureusement réservé à ceux qui ont pu dématérialiser leur environnement de travail, et qui ont su tisser des liens relationnels avec des personnes vivant dans d’autres régions du monde. La raréfication du carburant aidant, on préférera le qualitatif au quantitatif, et ne pouvant remplacer les échanges physiques on acceptera de se deplacer plus longtemps.

  5. par ruffier

    Envoyer au CAMEROUN des machines qui ne respectent pas le développement durable…Justement, le 3 avril 2007 un chargement de 450 Kg est parti pour Yaoundé de Toulon . Je vous prie de croire, que machines obsolètes ou pas, elles sont les bienvenues là-bas ! Il existe un tel écart entre notre gaspillage ici (des ordinateurs neufs jetés en pleine nature) et le besoin des enseignants en Afrique (un crayon et une gomme, ce sont des trésors) que je me dis quelquepart : j’ai bien fait de me décarcasser pour eux ! Recenser les besoins des uns pour les combler par le surplus des autres ? Bien sûr que c’est possible. Il suffit de se renseigner, sur internet par exemple…Pour une fois que les TIC servent à quelque chose de positif, et pas de créer des centres d’appel téléphoniques à Dakar, pour nous polluer l’existence ici avec de la pub, payer des hommes et des femmes avec des clopinettes, à faire un travail abject où 9 fois sur 10 ils se font copieusement remballer !

  6. Très bon article de Daniel KAPLAN, à rapprocher des articles de Gilles BERHAULT d’ACIDD. Ayant de l’estime pour tous les deux (et leurs organisations diverses), je suggère, si ce n’est pas déja fait, qu’ils réunissenet leurs forces et celles de leurs équipes pour ouvrir le champ des Possibles et proposer des pistes de progrès sur lesquelles les ECO Entrepreneurs ont intérêt à s’engager. En présentant ensuite dans leurs diverses manifestations (soirées FING, Université d’Eté d’ACIDD, TIC 21 etc…) ces pistes et ces ECOentrepreneurs, les partenaires (dont les Business Angels devenus ECO Business Angels…) apparaîtront. Cela se fait déjà (voir liste des ECO Business Angels dans le CaAdminet) ? Pas assez… Français, encore un effort !!!

  7. André, rassurez-vous, le rapprochement se fait. Nous travaillons beaucoup et bien avec Acidd, ainsi que d’autres tels qu’Eden Energy. Nous publierons prochainement, ensemble, un “manifeste pour une mobilité libre et durable”. Le dernier thème des Mobile Mondays était “Clean techs”. Il reste beaucoup à faire, mais les alliances nécessaires commencent à s’établir.

  8. par thomas

    les tic ne sont pas écolo par nature..il reste du boulot à faire comme le fait par exemple cette asso de création de sites web et communication :

    http://www.graphtic.com

  9. par Paola

    Merci pour cet article très intéressant : je cherchais l’information de puis longtemps !

    Avant de découvrir le reste de votre blog je viens de le partager sur facebook ;-)

    Paola.