Futur 2.0 : La robotisation des objets

La couverture du livreA l’occasion de la parution de Futur 2.0 (Amazon, Fnac), et en partenariat avec FYP éditions, la rédaction vous propose durant quatre semaines une sélection d’articles extraits de cet ouvrage, qui nous a semblé dans la continuité des réflexions que vous avez l’habitude de trouver sur InternetActu.net. Dans cet intéressant panorama dirigé par Philippe Bultez Adams, Maxence Layet et Frédéric Kaplan, vous découvrirez bien d’autres contributions remarquables et synthétiques sur demain : Futur 2.0 est un ouvrage de vulgarisation abordable et richement illustré où chercheurs, philosophes, sociologues et artistes racontent concrètement les enjeux technologiques, socioculturels, économiques et écologiques de notre avenir.

Double page de l'article dans Futur 2.0Prenons un objet ou une infrastructure de notre quotidien, une lampe, un meuble ou un bâtiment. Augmentons sa perception de son environnement en le dotant de capteurs ou tout simplement en lui permettant d’enregistrer les interactions usuelles dont il fait l’objet (pression d’un bouton, branchement à une prise électrique) : cet objet commence à avoir un « monde » qui lui est propre.

Ajoutons maintenant une mémoire et cet objet devient historique : il se rappelle ce qui lui est arrivé. À ce stade, les micro-événements sont simplement enregistrés sans analyses supplémentaires.

Les techniques d’intelligence artificielle peuvent alors entrer en scène. À partir d’une histoire, une séquence de micro-événements, il est possible pour la machine de construire un prédicteur, une machine à anticiper les événements futurs en fonction des contextes présent et passé. Il s’agit de dégager, dans les événements passés, les structures récurrentes qui caractérisent l’histoire de l’objet. Pour cet objet capable d’anticipation, il est alors possible de définir certaines situations à rechercher, d’autres à éviter. Si l’objet a des possibilités d’action sur son environnement, il peut, grâce à son système de prédiction, anticiper la valeur potentielle d’une action dans un contexte donné. Il devient ainsi potentiellement autonome dans ses choix.

Dans quel cas une telle « robotisation » serait-elle intéressante ? Imaginez une table qui se rappellerait des interactions ayant lieu à sa surface ou de la structure des conversations auxquelles elle assiste. Imaginez un livre qui mémoriserait l’attention que son lecteur porte sur chacune de ses pages. Imaginez un bâtiment qui garderait la trace des trajectoires quotidiennes de ses occupants. Imaginez qu’à chacun de ces objets nous donnions des objectifs et des possibilités d’actions. La « robotisation » des objets ouvre la voie à un « enchantement », à un « ensorcellement » de notre quotidien.

La technologie invisible
Quelles formes auront ces objets « robotisés » ? Seront-il vraiment des objets devenus « robots », comme la table imaginée par Ian Gonsher ? Seront-ils au contraire semblables en apparence aux objets et aux meubles qui peuplent aujourd’hui notre quotidien, mais dotés de pouvoirs nouveaux ? Selon le principe que tout bon outil doit se faire oublier lors de l’activité qu’il permet d’entreprendre, Mark Weiser, du centre de recherche américain Xerox PARC, militait pour une technologie devenue invisible, hors de notre champ conscient. C’est ce type de magie que les recherches sur l’intelligence ambiante et les technologies calmes nous promettent. Demain, elles permettront peut-être d’« augmenter » les meubles et les objets de notre quotidien.

À mesure que la technologie semble disparaître, omniprésente mais incorporée dans les objets de nos environnements habituels, elle permet aussi de rendre visibles certains aspects de nos interactions quotidiennes qui, jusqu’à présent, n’étaient pas directement observables. Prenons l’exemple de cette table « augmentée ». Un prototype développé dans notre laboratoire est utilisé quotidiennement pour nos réunions. Équipé de micros et de diodes lumineuses, il propose en temps réel une image de la conversation à laquelle il « assiste ». Des territoires lumineux se dessinent en fonction des temps de parole de chacun, offrant une cartographie des échanges autour de la table. On peut en un coup d’œil savoir qui a parlé le plus, et avec qui. La simple présence de ce « miroir de groupe » invite chacun des participants à s’autoréguler.

Les limites de la « bulle » informatique
Le point commun de ces nouveaux objets, c’est le caractère « public » des interactions auxquelles ils invitent. Ces objets partagent le même espace social que nous, ce qui les distingue des machines informatiques auxquelles nous sommes habitués. Quand il interagit avec son ordinateur, l’utilisateur est dans « sa bulle », comme plongé dans un autre univers. Il n’est plus présent à l’espace social. Une table « augmentée » ou un robot de loisir n’invitent pas à cette évasion : ils sont là, avec nous, et chacun peut réagir à leur présence et à leurs actions.

En ce sens, les objets « robotiques » n’annoncent pas la fin de l’informatique personnelle. Ils explorent une voie nouvelle. Pour certaines activités, la « bulle » des ordinateurs personnels est tout à fait appropriée. Elle permet la concentration pour les activités d’écriture, d’analyse, de programmation, de conception et de création au sens large. En revanche, lorsqu’il s’agit d’augmenter ou d’enrichir les activités d’un groupe de personnes travaillant, jouant ou tout simplement vivant ensemble, l’informatique personnelle ne propose pas de solution appropriée. C’est ici que la « robotisation » des objets entre en scène.

La robotique de loisir nous a invités à nous interroger sur le niveau souhaitable de « présence » des machines de notre quotidien. Les objets technologiques peuvent s’efforcer de se faire oublier, mais ils peuvent aussi enrichir nos vies en affirmant leur présence ou leur autonomie.

Il me semble que deux approches s’opposent. Voulons-nous d’un monde où la technologie semble avoir disparu au profit de ses effets, nous permettant de faire des prodiges sans même nous en apercevoir ?

Préférerons-nous au contraire des environnements où les objets se rappellent à nous en s’affirmant comme des entités partiellement hors de notre contrôle ? Entre les technologies « calmes » et les technologies « piquantes », le débat est ouvert.

Au-delà des questions techniques, c’est une réflexion sur la place de la technologie dans nos vies qui va naturellement s’amorcer.

Frédéric Kaplan

Frédéric Kaplan, chercheur en intelligence artificielle, est l’auteur du remarquable Les machines apprivoisées (Amazon, Fnac). Après dix ans de recherche au laboratoire Sony CSL à Paris, il supervise aujourd’hui une nouvelle équipe dans le domaine du mobilier interactif à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL). Il explore depuis une dizaine d’année la manière dont les objets technologiques de demain pourrait être dotés d’une histoire propre, devenir différents au fur et à mesure que l’on interagit avec eux et apprendre les uns des autres constituant ainsi un écosystème en perpétuelle évolution.

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2 commentaires

  1. J’image sans peine une page qui prendrait conscience de la vie du livre s’écrivant sur elle, et même peut-être se souvenant de celui avec lequel elle aurait dialogué un jour, un jour d’hyperintelligence, un jour ou l’auteur ayant accepté de se reconnaître dans un autre, un autre au hasard, serait cette fois capable de disparaître un court lapsus de temps au profit d’une cheminée. Et alors, le sens, comme le père noël, descendrait de la cheminée.

  2. « une page qui prendrait conscience de la vie du livre s’écrivant sur elle »…
    Admirable, Murcia.
    Encore faut-il qu’unautre existe, bien sûr.

    Quant aux machines créant un espace social, il n’est qu’à revenir aux machines à peindre de Jean Tinguely, au début des années 60, je crois?

    Aux casques des salons de coiffures, alignant côte à côte des femmes indifférentes, assourdies et soumises au temps du programme de séchage.
    Qu’y a t’il de nouveau, cher Kaplan?

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