Les jeux, outils de recherche ?

stopdisaster2.jpgJamais Cascio, dans son excellent blog Open the future a écrit une analyse remarquable sur l’usage des jeux comme outil de réflexion et de simulation, notamment dans le domaine des sciences sociales et de la prospective.

« L’une des fascinantes conséquences de la constante augmentation de la sophistication des environnements virtuels ou des jeux vidéo est leur capacité à simuler des situations du monde réel. Elle permet aux utilisateurs de mettre en pratique des idées ou d’effectuer des tâches dans un environnement suffisamment réaliste pour que leurs résultats puissent servir de leçons intéressantes. »

L’idée n’est pas complètement nouvelle. Dans les années, 60, l’architecte Buckminster Fuller avait ainsi créé le « World Game« , une espèce de wargame (peacegame serait un meilleur nom) dans lequel différentes équipes collaboraient pour réaliser une utilisation optimale des ressources et « faire de l’humanité un succès dans l’univers », comme aimait à le dire Fuller.

Mais il est certain que le jeu vidéo accélère cette tendance : Cascio donne comme exemple un petit jeu en ligne, Stop Disasters, dans lequel le joueur doit organiser l’aménagement d’un territoire afin de prévenir des catastrophes naturelles possibles, tels les tsunamis, les inondations, les tremblements de terre…

Certes, précise Cascio, « Stop Disasters est présenté comme un jeu pour enfants […] Je soupçonne qu’il peut exister une demande pour des versions plus complexes […] A quoi ressemblerait un scénario de Stop Disasters sur le réchauffement global, par exemple, qui n’essaierait pas d’empêcher le changement de climat, mais en développerait les conséquences ? Si nous voulons vraiment mettre les mains dans le cambouis, nous devrions créer des scénarios pour des évènements comme l’apparition de l’usinage moléculaire (la nanotechnologie), la naissance d’une intelligence artificielle consciente, une pandémie globale, la disparition du pétrole ou l’écrasement d’un astéroïde.« .

Il existe déjà des jeux dont le but est de faire prendre au joueur conscience de certains problèmes, comme le massacre du Darfour. Stop Disasters, dans sa version actuelle, appartient encore à cette catégorie. Est-il possible d’aller plus loin, de faire du jeu un réel outil d’expérimentation en sciences humaines ?

L’usage du jeu vidéo comme instrument de recherche reste encore très confidentiel. Il y a déjà quelques années, le journaliste Alex Burns (connu des aficionados de la contre-culture comme animateur du site disinfo.com) avait bien tenté d’utiliser le Civilization III de Sid Meier comme un outil de réflexion en sciences sociales, affirmant « durant soixante heures de jeu, j’ai testé le modèle de la diffusion culturelle (comme l’expose Jared Diamond), le paradigme domination/partenariat (voire les travaux de Riane Esler), l’hypothèse de la sélection par groupes (cf. Howard Bloom) et la théorie des jeux (cf. Robert Wright). Bien que subjectifs, mes résultats permettent d’envisager le potentiel qui existe à allier des outils ‘pop’ à la profondeur critique des modèles épistémologiques. »

tng.jpgAujourd’hui, l’avenir du jeu vidéo de « recherche » semble très prometteur : pour preuve, la sortie ces derniers jours de la nouvelle version d’évaluation de Starlogo The Next Generation qui combine effectivement des éléments issus de la culture ludique et de la recherche de pointe.

Starlogo est un langage informatique créé par Mitchell Resnick au MIT dans les années 90. Il sert à modéliser les comportements collectifs ou émergents, survenant tant dans les domaines du vivant que dans les sciences sociales, et qui sont si difficiles à comprendre de manière intuitive : un « monde Starlogo » met en scène plusieurs centaines d’agents dont les interactions vont faire surgir des situations imprévues, comme les embouteillages, la synchronisation des lucioles, l’intelligence collective des termites, etc.

Bref, un fascinant outil de recherche. Pourquoi alors sortir cette nouvelle version 3D, avec support du joystick et utilisation de créatures cartoonesques à souhait ? Pourquoi renoncer au langage informatique classique pour adopter une programmation graphique qui plaira surtout aux plus jeunes ? Pourquoi la FAQ précise-t-elle que « les jeux multijoueurs ou en réseau ne sont pas supportés dans cette version, mais nous envisageons de les intégrer dans une prochaine mouture ? ». Bref pourquoi un programme apparemment réservé aux scientifiques prend-il de plus en plus l’apparence d’une machine à fabriquer des jeux vidéos pour amateurs ?

De fait, même avant cette version 3D, Starlogo présentait déjà une telle ambiguïté. Resnick avait pris comme base de son système le langage Logo, réservé en général à l’éducation des enfants : son but avoué était de toucher les « kids » et de leur permettre de manipuler des concepts incompréhensibles par leur parents.

Ce rapprochement entre jeu et recherche peut être la conséquence des théories psychologiques qui insistent sur le fait qu’il n’est possible de comprendre une situation qu’en agissant directement dessus, qu’en la construisant soi même. Et cela semble particulièrement vrai pour la compréhension des systèmes complexes, comme il en existe en écologie ou en sciences sociales.

Ce type de rapprochement correspond peut-être également à une volonté très présente de réduire le fossé entre le « chercheur » qui élabore des théories et des hypothèses, et le citoyen lambda, qui ne connaît pas d’autres choix qu’apprendre et accepter les travaux du premier une fois qu’ils ont été validés. L’esprit de recherche, la capacité à élaborer des hypothèses puis à les tester et les évaluer, ferait ainsi partie du bagage intellectuel de tout un chacun dans les prochaines années. Le jeu pourrait bien satisfaire cet appétit de connaissance d’un genre nouveau, que les modes traditionnels d’éducation, encore imprégnés par le notion classique de « transmission du savoir » sont bien incapables aujourd’hui de combler.

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7 commentaires

  1. Ces idées tombent pile poile au moment ou les éditeurs de jeux video s’étouffent dans leurs jeux médiocres inondés de pyrotechnie et de pipelines pour masquer la faible évolution des gameplays et des gamedesigns bien convenus; quand au plus apporté au joueur il ne lui sera pas révélé les concepts les plus puissants qui coutent plus cher à connaitre et à maitriser que le prix d’un simple jeu casual

  2. Les jeux outils de recherche ? est un thème que nous explorons depuis plusieurs années à l’OMNSH (observatoire des mondes numériques) notamment dans des domaines d’investigation psychologique, thérapeutiques ou socio-anthropologiques. De nombreux universitaires français travaillent en ce moment avec un terrain vidéoludique ou développent des jeux « serieux » qui sont des instruments de recherche comme ceux cités dans votre article.

    Par rapport à votre question sur l’esthétique du nouveau Starlogo, comme celle d’un autre logiciel du LLK nommé Scratch, mitch et son équipe ont fait le choix d’un graphisme de type 3D car les adolescents qui sont la cible de ces logiciels préféraient utiliser photoshop ou des jeux classiques et trouvaient « ringard » l’environnement Logo, NetLogo et Starlogo…

  3. Je partage l’avis sur le Starlogo a la limite du jeu et de la simulation… à ce sujet, je conseille la lecture du passionnant livre de Mitchel Resnick :
    « Turtles, Termites and Traffic Jams » – Explorations in Massively Parallel Microworlds (1994 MIT Press).

    J’ai toujours perçu l’exploration et l’expérimentation comme un lien entre les jeux et l’apprentissage (peut-être les seuls), principes fondamentaux de l’apprentissage mais aussi du gameplay captivants…

    @+ kristof

  4. Y a t-il des versions en français de logiciels de ce type ?

    Il y a une demande forte de certains jeunes ados (j’en connais) qui veulent autre chose que les jeux vidéos standards et cherchent à créer eux-même des environnements de jeux. Je parle bien d’outils sans programmation textuelle mais plutôt de programmation graphique.
    Toute piste sera bienvenue !

    Yves (chef de projet e-learning et père de famille)

  5. En français, pour Starlogo, je ne crois pas. Le programme « Squeak » en revanche possède un outil de développement de programmation graphique (Etoys) réservé aux plus jeunes (pas si simple, toutefois) et il existe une communauté dynamique qui en a entrepris la francisation(http://community.ofset.org/wiki/Ressources_Squeak_education). Squeak est bien sûr gratuit et open source. Enfin, si vous êtes prêts malgré tout à sacrifier à l’anglais, Alice (www.alice.org) est vraiment un must.

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