UPFing07 : l’homme augmenté

492533511_570c1264fa.jpgL’avènement annoncé d’un nouveau cycle technologique (NBIC, Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique, Cognition) ne va pas sans faire naître tant de fols espoirs que de grandes angoisses quant à l’avenir de notre espèce. L’homme pourra-t-il modifier sa nature pour le meilleur, accélérer son développement, vaincre le vieillissement et la mort ? Ou au contraire y perdra-t-il jusqu’à son identité, devenant un rouage passif d’une machine sociale qui exigera toujours plus de performances, plus de productivité ? C’est en jouant avec sa propre nature que l’apprenti sorcier risque le plus de se brûler les doigts.

La session sur « l’homme augmenté » a commencé par une présentation des élèves de l’Atelier de design numérique de Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci) qui consistait en une série d’affiches publicitaires fictives impliquant, d’une façon ou d’une autre, « l’augmentation » d’une faculté humaine. A l’examen de ces affiches, les participants ont remarqué plusieurs choses : l’une des plus importantes est que les étudiants, délaissant l’esthétique « cyborg », (à l’exception d’une publicité pour un œil bionique), ont évité de présenter des produits futuristes directement implantés dans le corps, préférant des systèmes restant en « surface », susceptibles d’être placés ou enlevés selon les désirs de leur propriétaire. Une autre observation faite par Olivier Auber tient à la présence, sur la plupart de ces affiches, de marques commerciales, comme Sony ou TF1. Cela implique-t-il que ces technologies se trouveront obligatoirement entre les mains du grand business ? Deviendra-t-on consommateur ou consom’acteur ?

Les membres de l’atelier se sont ensuite posé la question du sens du mot « augmenté ». On sait ce que signifie le fait d’augmenter un ordinateur ou une voiture mais augmenter un être humain ? Ne faudrait il pas parler plutôt de modifications, lesquelles peuvent s’exercer dans différents sens ? Le cycliste qui se dope « augmente » ses facultés physiques, mais mourra plus jeune. Certains considèrent que la suppression du sommeil constitue un progrès. Mais d’autres préfèreraient faire des rêves lucides. Quel lien y a-t-il entre « réparation » et « amélioration » ? C’est souvent en étant « réparé » qu’on se retrouve « augmenté », à l’instar de L’homme qui valait trois milliards. Mais que devient un homme ainsi « perfectionné » ? Une personne dont les deux jambes ont été amputées et munie de prothèses robotiques peut elle courir aux jeux olympiques  ? Un transsexuel peut-il jouer au tennis dans la catégorie « femmes » ? etc.

Du Memex au double cerveau
Jean-Gabriel Ganascia, professeur d’intelligence artificielle et de sciences cognitives à l’université Pierre et Marie Curie a présenté ses vues sur les techniques d’amélioration, externes (comme l’exosquelette qui décuple la force physique) ou internes (comme l’implant sous cutané qui peut permettre de manipuler un objet distant), notamment dans le domaine intellectuel.

Pour augmenter les perceptions, Steve Mann poursuit un travail depuis les années 70 qui va plus loin que ce que peuvent faire des implants. Ses étudiants portent des lunettes qui leur permettent de partager l’expérience d’un autre à distance. La réalité virtuelle aussi permet d’éprouver la plupart des perceptions (en excluant les sensations olfactives) à distance. Mais notre cerveau sera-t-il en mesure de suivre cette multiplication des sources d’information, cette explosion des perceptions ? Une augmentation des facultés intellectuelles s’avérera-t-elle nécessaire pour rester dans le mouvement ? Jean-Gabril Ganascia imagine, comme dans sa nouvelle,Le soixante-cinquième anniversaire d’Isidore Alpha (.rtf), un moyen de séparer les hémisphères du cerveau, comme le font les dauphins, afin qu’il y en ait toujours un qui fonctionne lorsque l’autre dort. Ou alors, on peut employer des moyens externes comme l’imaginait Vannevar Bush, qui, dans les années 30, avait inventé le « memex », un système de classification externe de la mémoire personnelle, et ce avant même la généralisation des ordinateurs. Le « memex » a donné par la suite naissance à l’hypertexte de Ted Nelson, puis au Web. Dans son article As we may think (1945), Vannevar Bush imagine d’ailleurs des augmentations plus « intrusives », la connaissance se déversant directement dans le cerveau via un système électronique, nous permettant d’apprendre en dormant par exemple.

A ce sujet Jean-Gabriel Ganascia note comment une technique d’amélioration peut avoir une importante postérité culturelle. En effet les premiers théoriciens de l’hypertexte faisaient souvent référence aux neo-structuralistes français, comme Foucault , Barthes, Derrida… Mais avec le web on est passé d’une surlecture à une sous-lecture : les philosophes français des années 60 utilisaient la métaphore de l’hypertexte pour mieux analyser ce qu’ils avaient lu, alors qu’aujourd’hui, l’hypertexte sert surtout à lire plus vite.

Dans un futur lointain, certains imaginent même qu’on pourra « télécharger » le contenu d’un cerveau biologique vers une machine. Conservera-t-on alors notre identité ? Le philosophe Derek Parfitt a imaginé la mémoire d’un individu A transférée vers un individu B et réciproquement. L’un d’eux meurt. Qui est le survivant ?

Par delà la « barrière de la peau »
Daniela Cerqui, anthropologue à l’université de Lausanne, qui a notamment travaillé sur le thème du cyborg avec Kevin Warwick s’est prononcée, elle, sur les systèmes symboliques et les valeurs propres à l’homme augmenté.

Selon elle, ceux qui travaillent sur les notions d’augmentation et de « réparation » utilisent les mêmes outils, les mêmes concepts. « A la Commission européenne des gens réfléchissent aux limites des implants – et s’aperçoivent qu’il est impossible de faire une différence claire entre utilisation des techniques à des fins de réparation et à des fins d’amélioration. On est habitué aux lunettes et par conséquent on a constitué en handicap la myopie ou la presbytie. Mais qui nous dit que demain la normalité ne sera pas une vision de 15/10, par exemple ? »

La question de la nature humaine se définit de manière mouvante. Revenant sur les travaux de Kevin Warwick, Daniela Cerqui répond aux critiques qui considèrent que se faire implanter une puce au lieu de la porter sur soi ne constitue pas une avancée significative. Selon elle, la « barrière de la peau » symbolise le franchissement d’un tabou. C’est lorsqu’on se fait intégrer un élément artificiel dans le corps qu’on devient véritablement un « cyborg ».

Le groupe a abordé ensuite avec Jean Louis Frechin, professeur à l’Ensci, la question de la position du designer dans un contexte de fabrication de « l’homme augmenté ». Celui-ci a confié ses inquiétudes quant à la croyance que dans des domaines aussi délicats, l’utilisateur se voit élevé au statut de « créateur ». Cette « massification du facteur Cheval« , pour faire référence à cet emblème de la construction populaire, peut constituer une dérive. Il s’avoue ainsi perplexe sur le mythe du self producing symbolisé par l’arrivée des imprimantes 3D ou tout un chacun serait capable de fabriquer des produits « forcément meilleurs » que ceux du marché. Les modes de régulation qui s’appliquent à l’internet sous un mode complètement acentré, multipolaire, co-construit et co-régulé avec et par les usagers ne peuvent que difficilement s’appliquer aux systèmes des objets : cela implique un aspect plus irréversible, avec d’autres normes, d’autres responsabilités sociales ou légales. Dans le numérique, on efface et déforme. Cela ne signifie pas que la régulation soit inutile : les sphères de l’internet et du web ne sont pas pour autant des sphères absentes de régulation. Les normes, les protocoles, les modes de financement, les droits, etc. y existent et y ont cours.

Quels services pour l’homme augmenté ?
483663499_21b1238615.jpgLes participants se sont ensuite divisés en trois groupes, chacun tentant de répondre à des questions perçues comme fondamentales et soulevées pendant le débat.

Un premier groupe, qui comprenait notamment Jean-Louis Frechin, Daniela Cerqui et les étudiants de l’Ensci, s’est intéressé au tabou de la « barrière de la peau ». Peut on concevoir des services, des « augmentations » qui resteraient « externes », n’impliquerait pas la transformation en Cyborg ?

Augmenter l’homme est-ce lui donner plus de capacités propres à la machine, ou au contraire lui octroyer des caractéristiques plus humaines ? Alors que tout le monde s’accorde sur la deuxième possibilité, Daniela Cerqui, montre que pourtant, toutes les améliorations proposées vont dans le sens de l’intégration de fonctions mécaniques. Le groupe a créé des propositions de services comme : la « poubelle numérique postmortem », une boîte qui permet d’enregistrer l’ensemble de la vie d’une personne afin que ses descendants puissent ouvrir ces données pour accéder à la synthèse de l’existence de leur ancêtre. Autre idée : la cosmétique réactive sensorielle, inspirée par une des affiches des étudiants de l’Ensci qui montrait des personnages dont le visage affiche différents mots représentant leurs émotions : amour, haine, etc. Un maquillage capable de révéler les sentiments de la personne qui le porte. Lors de l’atelier, l’auteur de l’affiche a proposé d’aller un peu plus loin, non plus en affichant des mots mais en accentuant les signaux physiologiques liés aux émotions.

Le second groupe, s’est attaché à discuter des moyens de soustraire les technologies d’augmentation du « big business » : à l’heure où se pose déjà la question de la brevetabilité du vivant, peut-on imaginer de tels systèmes en s’inspirant de la logique du logiciel libre ? Faut-il libérer les codes de leurs ancrages physiques et créer des interfaces réversibles et intéropérables, comme le suggérait Olivier Auber ? Faudra-t-il documenter ces futures interfaces à la manière du logiciel libre, pour aider les autres utilisateurs, pour en pallier les travers, anticiper les risques, comme les pressions politiques…, s’interrogeait Jean-Marc Manach. Quand on dépassera le stade des améliorations médicales pour celui des modifications corporelles de l’ordre du loisir, faudra-t-il introduire des procédures de validation et de sécurité ?… Mais quelle est la capacité des citoyens à exercer leur contrôle sur les logiciels qui les entourent, s’interrogeait encore Pascal Renaud, socio-économiste à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). La liberté du logiciel est-elle une garantie suffisante ?

Le dernier groupe a essayé de créer les spécifications d’un « système d’augmentation », en s’attachant à imaginer les contours d’un dispositif permettant à tout un chacun de pénétrer l’esprit de quelqu’un d’autre de manière temporaire et consentante, à la manière du scénario développé dans le film de Spike Jonze Dans la peau de John Malkovich . Le service – baptisé Be2Be ou Be2Brain, ChamanXP ou Percept Inc ou AlterXP – reposerait ainsi sur quelques principes de base tels que le consentement du « pénétré » (celui-ci donne son aval en contrepartie d’une compensation d’ordre financière ou autre, définie à l’avance) ou la garantie pour les deux parties de non conservation des données. Il pourrait s’agir d’un service payant accessible à tous, facturé au temps mais qui pourrait aussi prendre la forme de thérapie (réapprendre à parler) ou encore de service public (de type « service militaire de coopération » où l’on pourrait « transférer » des jeunes des pays riches dans les pays en voie de développement et leur « forger » ainsi la personnalité !). Parmi les questions en suspens : imaginer des formules d’assurance au cas où le « voyage » se terminerait mal pour le « pénétré », garantir la protection des données et des sensations vécues lors du transfert, imaginer des modes de protection  : car autant le reconnaître tout de suite, le « piratage » d’un tel service porterait en lui des germes d’un vrai désastre.

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2 commentaires

  1. Pour changer les humains au sens de la maléabilité; ils se doivent de bien intégrer la notion d\’identité par rapport à la crise identitaire et du relatif apport symbolique de leur éducation.La vie nous apprend à réagir avec notre bon sens en accord avec nos acquis expérimentaux; comment pourrions nous mieux faire qu\’interragir de facon tansactionnelle avec notre milieux \’ afin que note faculté d\’adaptabilité s\’y harmonise à tous les stades du développement.Notre évolution n\’est autre qu\’une révolution d\’\’apprentissages .la plupart , pour preuve s\’identifient à ce qu\’ils ont plus que ce qu\’ils sont, la société gratifant ou liant la valeur matérielle à la réussite.

  2. C’est un excellent billet, je vous en félicite sincèrement.
    D’ailleurs, soyons large, j’apprécie la qualité de vos billets en général, je n’ai pas trouvé de telles analyses ailleurs.
    Et ne m’en voulez pas pour tentative de corruption de votre modestie ! 🙂

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