L’e-santé dépend des patients, pas du net, ni de l’informatique

En conclusion de sa thèse de doctorat sur L’usage de l’information numérique en médecine générale, Florence Gonod Boissin reconnaît qu’elle n’a pas pu « observer ni apprécier pleinement l’appropriation des TIC par les médecins« . En effet, l’informatisation des cabinets médicaux et leur connexion à l’internet aux fins de télétransmission, activement soutenues par les autorités depuis le début des années 2000, ne changent rien ou presque en terme d’usage, et ne modifie pas les « pratiques d’information » des médecins.

Nous serions en effet « à un stade hybride entre le temps de la recherche et développement et le temps des premiers usages« , et « l’internet médical ne demeure qu’un support d’information et de communication externe et ne s’insère pas encore vraiment dans l’activité d’information des médecins généralistes« .

L’internet a certes « facilité les échanges d’ordre administratif liés à la gestion des patients, et participe du « bouleversement des frontières spatio-temporalles de l’hôpital« , mais les usages n’en sont qu’à leurs balbutiements et il n’y aurait pas de réelle communauté médicale virtuelle.

Les médecins ne s’en servent pas pour leur formation continue, estiment qu’ils n’ont pas le temps de chercher des informations et préfèrent passer des coups de fil à leurs confrères, reportent aux générations ultérieures l’utilisation accrue de l’internet et des ordinateurs, et perçoivent plus l’informatisation de leurs cabinets comme une contrainte administrative que comme une évolution positive de leur métier.

Les médecins ne s

Mais alors, s’interroge Florence Gonod Boissin, « comment ce professionnel de santé dont le rôle est avant tout la proximité et l’écoute du patient, dont l’apprentissage se passe au chevet du malade, comment ce médecin pourra-t-il ­- devra-t-il ? – ­intégrer la machine informatique, cette machine qui altère la communication humaine, directe, entre individus et qui efface toutes les manifestations non langagières telles les postures, les mimiques, les odeurs, les tics… et autres silences éloquents ? »

Paradoxalement, ce sont les patients qui, de plus en plus acteurs de leur santé, développent de nouveaux comportements chez les médecins. Il se retrouvent en effet obligés d’interpréter les résultats de leurs recherches personnelles, et donc aussi de les orienter vers les « bonnes » sources d’information.

Propos choisis, extraits des deux enquêtes qualitatives qu’elle a menées entre 2003 et 2005 :

  • « J’entends souvent dire les patients qu’ils ne supportent pas que leur médecin passe son temps à tapoter devant son écran, cela altère la relation ».
  • « Je ne suis pas réfractaire : j’ai un diplôme en informatique, mais l’ordinateur est une perte de temps, et de fiabilité. Quand ça tombe en panne, mon associé est perdu et demande à ses patients de rappeler quand on ne sera plus en panne. »
  • « La médecine, c’est du bidouillage ! Les patients attendent une réponse spécifique, si vous crachez une ordonnance type, cela ne convient pas…. Alors que si vous l’ écrivez devant eux, ils ont l’impression d’une réponse adaptée à leur cas individuel, d’être une une personne différente. »
  • « Je ne suis pas si sûre que les patients s’informent tant que ça. Ceux qui ont des maladies chroniques, oui, plus, surtout les jeunes. Mais ceux-là s’informent plutôt bien, parfois ils en savent plus que moi ! Ceux qui s’informent s’informent plutôt bien. Surtout les pathologies un peu rares, qu’on ne voit pas tous les jours. Mais cela ne m’incite pas à plus de curiosité, je vais pas aller chercher un truc pointu sur une pathologie que je reverrai jamais dans ma vie… »
  • « On constate effectivement qu’ils s’informent plus mais souvent cela nous donne encore plus de travail parce qu’il faut prendre le temps de rectifier, d’expliquer ce qui a été mal compris. »

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2 commentaires

  1. Il est vrai, comme le souligne votre article, que « l’appropriation des TIC par les médecins » n’en est encore qu’à ses balbutiements. En cause de nombreux facteurs dont à mon sens le plus problématique est celui de l’usage. En effet, seul un besoin fort et des services permettant à ces professionnels surchargés de gagner du temps ou d’acquérir des connaissances qui ne sont pas disponibles ailleurs pourrait modifier la situation.
    Il existe par exemple une initative récente appelée BlogFMC (http://www.blogfmc.fr) qui donne la parole aux médecins sur une problématique sensible, celle de la formation continue. Ce service pourrait permettre à tout médecin qui le désire de passer du monde des « coups de fil aux confrères », consommateur de temps, au mode des TIC et du partage d’informations à une nouvelle échelle et pour un public élargi.
    Saluons donc cette initiative qui va dans le bon sens car intégrant, information et communication sur un thème transversal mais aussi possibilité de contribution directe par tout médecin le souhaitant.

  2. bonjour, on comprend l’inquiétude des médecins concernant les informations que les patients pourraient trouver sur internet, mais en fait ce que recherche le patient est l’avis du médecin à propos de ces éléments, mais personnalisé au cas du patient. Il n’y a pas de concurrence entre internet et le médecin- à moins qu’il ne s’agisse d’un médecin qui ignorerait systématiquement l’évolution de la discipline.
    Deux références intéressantes pour vos lecteurs : http://www.blogfmc.fr un réseau social entre médecins qui discutent de la fmc avec des vidéos où les médecins disent que l’internet et FMC c’est un couple important et http://www.denisesilber.com où vous trouverez référence à un article dans Hépato-gastro « les médecins, patients, et internet » que j’ai écrit .

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