Réseaux sociaux contre réseaux humains : l’Amérique a-t-elle perdu la « netwar » ?

La supériorité technologique est-elle d’une importance fondamentale pour assurer la victoire militaire ? Ou ne s’agit-il que d’un facteur parmi d’autres, et peut être pas le plus déterminant ?

L’avenir de la technologie militaire est radieux
Robot Démineur photo extraite de la Feuille de route des systèmes sans pilotesEn tous cas, l’armée américaine semble accorder une confiance immodérée au progrès technologique. Par exemple, très récemment, le département de la Défense américaine a rendu public un imposant rapport (.pdf) intitulé : Feuille de route des systèmes sans pilotes : 2007-2032. Le document explique comment l’armée américaine va développer, acquérir et intégrer des technologies sans pilotes (aériennes, terrestres ou sous-marines) dans les 25 prochaines années. Aujourd’hui, ces appareils sont surtout utilisés pour la reconnaissance et la surveillance, l’identification de cibles, le déminage et la reconnaissance chimique, biologique, nucléaire, explosive… Quatre champs d’application qui devraient être renforcés par les progrès à venir en matière de capteurs, pour parvenir à toujours mieux identifier les mines ou les engins explosifs, comme en matière d’intelligence artificielle, pour augmenter l’autonomie des systèmes, explique Roland Piquepaille.

Soyons en sûrs : l’avenir de la technologie militaire est radieux. Des robots et des « super-soldats » parcourront demain le champ de bataille. Si toutefois il y a encore un champ de bataille, car aujourd’hui la nature de la guerre subit d’importante mutations, et les méthodes de combats conventionnelles (que ces armes futuristes cherchent à perfectionner, mais ne dépassent pas) ne pourraient bien n’être qu’un élément au sein de stratégies beaucoup plus globales impliquant la culture, les médias ou les rapports humains. La technologie, dans ces domaines, ne pourrait apporter qu’un avantage limité. Pour exemple la récente déconvenue éprouvée par les partisans de la « netwar ».

Dans un récent article pour la revue Wired, Noah Shachtman, spécialiste des questions militaires pour le magazine, dresse en effet un long bilan de la stratégie américaine « basée sur le réseau » (network centric) qui a dominé les choix militaires depuis la guerre en Afghanistan en 2002.

Dans l’esprit technophile qui anime l’armée US, la stratégie favorisée depuis quelques années vise à utiliser les technologies de l’information pour rendre les troupes sur le terrain plus fluides, plus mobiles et plus adaptables, en distribuant l’information à l’instar du swarming, un concept qui décrit un ensemble de comportements auto-organisés d’individus leur permettant de se comporter comme des entités plus fluides et adaptables.

« L’armée américaine pourrait utiliser des capteurs sur le champ de bataille afin de repérer les bonnes cibles et les bombarder, écrit-il. Des dizaines de milliers de combattants pourraient agir comme un organisme unique, coordonné et doté d’une conscience de soi. De meilleures communications permettraient aux troupes d’agir rapidement avec intelligence, court-circuitant les hiérarchies dépassées. » Cette guerre ne serait pas seulement plus efficace, elle serait aussi plus morale, ne tuant que les personnes visées et évitant les victimes civiles.

Des idées qui séduisirent en leur temps Donald Rumsfeld, lequel lança un grand plan de restructuration des armées tenant compte de cette nouvelle stratégie, et s’empressa de la mettre en pratique sur le terrain, en Afghanistan d’abord, en Irak ensuite.

Quelques années plus tard, quelles leçons tirer de la mise en oeuvre de ces principes ? La conclusion de Shachtman est sans appel : « l’armée américaine est toujours engluée en Irak. Elle est encore bloquée en Afghanistan, combattant un front taliban renouvelé. Donald Rumsfeld a été renvoyé du Pentagone. Dan Halutz, le chef des forces de défense israélienne, adepte lui aussi de la guerre en réseau, et qui mena la désastreuse guerre au Liban, a également été renvoyé. Depuis les six dernières années, les armées les plus sophistiquées technologiquement se sont engagées dans trois combats contre des forces apparemment primitives – et n’ont pas gagné une seule fois. »

Pourquoi les choses ont-elles si mal tourné ?
A Fallujah, on scanne lEn fait, au début ça a plutôt bien marché. Il n’a fallu que quelques semaines pour briser la résistance des armées talibans ou des troupes de Saddam Hussein. C’est lors de la suite des évènements que tout s’est gâté. D’un côté, les systèmes de communication se sont montrés moins fiables et surtout, leur usage s’est avéré moins déterminant que prévu ; d’autre part, les combattants de l’autre bord ont fait – souvent à partir de rudimentaires cybercafés – un usage finalement plus efficace des technologies numériques.

Le constat d’échec de Schachtman rejoint sur bien des points les analyses d’un John Robb, spécialiste du terrorisme et des nouvelles formes de guerre, et auteur du fascinant blog, Global Guerrillas, qui a développé le concept de « guerre open source ». « Les insurgés, expliquait-il dans un article écrit en 2005 pour le New York Times, utilisent une approche de la guerre inspirée des communautés open source (similaire au processus de développement décentralisé désormais dominant dans l’industrie logicielle), qui se révèle être extrêmement rapide et innovante. Des informations d’ordre technique ou tactique se répandent aisément d’un point de l’insurrection à un autre, aidées en cela par les systèmes relativement efficaces de transport et de communication irakiens – c’est prouvé par les progrès extrêmement rapides observés dans la fabrication des bombes artisanales. Cela implique que les cycles d’innovation des combattants irakiens sont plus rapides que ceux de la bureaucratie américaine (comme le montre par exemple la difficulté que nous éprouvons à fournir les équipements de protection nécessaires aux hommes et aux véhicules en Irak). »

Autrement dit, ce n’est pas l’approche réseau qui aurait échoué, mais l’incapacité de l’armée américaine à en poursuivre la logique jusqu’au bout, au contraire de ses adversaires. Mais un autre facteur a manqué, selon Shachtman, pour permettre la victoire. La méconnaissance du terrain, l’ignorance des « réseaux sociaux » déjà en place qu’il aurait fallu utiliser pour faire passer ses idées et ses messages dans la population. La solution serait donc là : pénétrer la population locale, comprendre ses règles de fonctionnement.

Aujourd’hui, toujours d’après Shachtman, c’est le projet des « systèmes pour le terrain humain » (Human Terrain Systems) dans lequel l’armée a investi 41 millions de dollars, qui constituerait un début de solution. Des spécialistes des sciences sociales, répartis au sein des unités militaires, seront chargés de comprendre la culture locale. Eux aussi disposeront de tout un équipement informatique d’analyse des réseaux. Mais ceux-ci serviront à cartographier les interactions humaines, et plus seulement les objectifs militaires. « La guerre continuera à tourner autour des réseaux, explique Shachtman, mais certains de ces réseaux seront maintenant sociaux, et relieront non plus des ordinateurs, des drones ou des blindés, mais des tribus, des sectes, des partis politiques, et même des cultures entières. »

La guerre des réseaux sociaux
Jolie conclusion, mais qui pourrait se heurter elle aussi à une nouvelle gamme de difficultés. Celles-ci sont soulevées par un des contributeurs au blog Mind Hack, Vaughan Bell. Bell reproche à l’article de Wired de rendre compte sans aucune distance de la nouvelle stratégie du Pentagone. Il rappelle que l’usage de l’anthropologie à des fins militaires est loin de faire consensus parmi les universitaires, qui voient là une brèche majeure à l’éthique scientifique selon laquelle de tels chercheurs ne devraient pas nuire à la culture qu’ils étudient. Au sein de la communauté anthropologique, certains ont commencé à parler « d’anthropologie mercenaire », d’autres manifestant même la crainte qu’avec de tels projets militaires, le moindre chercheur sur le terrain finisse par se retrouver accusé d’espionnage. La polémique fait rage. Pour la directrice du programme Human Terrain Systems, Montgomery McFate, s’exprimant pour le New York Times : « J’ai été accusée de militariser l’anthropologie, mais en fait, nous cherchons à anthropologiser l’armée. » D’autres, comme le professeur Roberto Gonzales, de l’université de San José, pensent que « ceux qui se mettent au service des intérêts à court terme des militaires, des centrales d’espionnage et de leurs fournisseurs finiront par nuire à notre discipline dans son ensemble ».

Le débat s’est terminé par une déclaration dans l’American Anthropological Association affirmant que : « Dans le contexte d’une guerre largement reconnue comme un déni des droits de l’homme, basée sur une information erronée et sur des principes non démocratiques, le bureau exécutif considère le projet HTS (Human Terrain System) comme une application problématique de l’anthropologie, essentiellement pour des raisons éthiques. (…) Le bureau exécutif considère le projet HTS comme un usage inacceptable de l’expertise anthropologique. »

Sans doute l’armée américaine devrait-elle commencer à cartographier les réseaux sociaux universitaires, afin d’en mieux saisir les coutumes locales…

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2 commentaires

  1. « Sans doute l’armée américaine devrait-elle commencer à cartographier les réseaux sociaux universitaires, afin d’en mieux saisir les coutumes locales… »

    Sans doute aussi les chercheurs en sciences sociales doivent-ils comprendre eux-mêmes que les méthodes et les analyses qu’ils emploient pour cartographier divers groupes sociaux ne sont en rien crédibles s’ils ne les appliquent pas à leur propre groupe…

  2. Il ne fait aucun doute que les SHS (Sciences Humaines et Sociales) aient pu depuis l’entre-deux guerres largement servir tant au développement agressif des techniques de communication persuasive qu’aux opérations de conquête culturelle.
    Certains anthropologues, au service notamment des multinationales du pétrole (Bolivie, année 70 par ex), ont discrètement ouvert la voie d’un utilitarisme de la connaissance humaine des plus cyniques.
    Avec ce débat animé, il y a de quoi se réjouir qu’une telle éthique anime nos collègues états-uniens et leurs institutions académiques, pour lutter contre de telles dérives.
    En arrière-plan, se dévoile encore une fois une stratégie typique : dévaloriser ce dont certaines forces ont besoin, pour mieux se l’approprier.
    Ainsi, les Sciences « Molles » sont-elles toujours discréditées et négligées (moyens, reconnaissances…) alors même qu’elles deviennent indispensables pour compléter les sciences dures et leurs technologies appliquées, comme le vérifient trés concrêtement ces axes de recherche militaires.
    Cela laisse présager d’une mise à contribution bien plus importante des SHS, qui ont déjà pu côtiser au colonialisme hier territorial, aujourd’hui économique et militaire, voire civilisationnel (cf le management.)

    (Au passage, j’avais constaté en France ce phénomène de dévalorisation/spoliation) avec le mouvement des intermittents et intellectuels précaires, matière première d’un capitalisme cognitif ayant tout intérêt à déstabiliser les porteurs de matière grise qui ne pourraient, une fois démunis de leurs ressources, que se ranger à son service et faire de leur mieux pour accroitre la créativité source des richesses immaterielles actuelles de nos sociétés post-industrielles.)

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