Les sciences sociales et le web 2.0 : L’identité comme signal (3/7)

Par le 08/02/08 | Aucun commentaire | 8,401 lectures | Impression

A l’occasion de la parution du dernier numéro du Journal of Computer-Mediated Communication (JCMC), consacré aux réseaux sociaux en ligne (Social Networks Sites, SNS), Dominique Cardon, sociologue au laboratoire Sense d’Orange Labs, a résumé, détaillé et commenté, depuis son blog sur Facebook, les articles les plus importants de cette parution. L’occasion de revenir, avec lui, critique au poing, sur l’état de la recherche actuelle sur les réseaux sociaux en ligne.

L’article le plus élaboré du numéro du JCMC est sans doute celui de Judith Donath du Media Lab intitulé “Signals in Social Supernets” (“Signaux dans le supernet social”). L’auteure y présente une réflexion, introduction d’un livre à paraître, qui vise à trouver des solutions de design encourageant la confiance et la loyauté dans les présentations de soi sur les plateformes relationnelles. Pour cela, elle fait appel à la “théorie du signal”. L’idée de cette théorie est que nous ne pouvons jamais savoir avec certitude si les informations qu’affichent les personnes sont vraies ou fausses, mais que nous pouvons en revanche nous fier à des signaux qui indiquent avec plus ou moins de fiabilité la présence de la qualité revendiquée. Or, les communications médiatisées génèrent beaucoup de tromperies (deceptions), parce que tout y est signal. Quand le coût de la tromperie est faible, nous tolérons facilement les exagérations. En revanche, lorsque son coût est élevé, il est important que les signaux envoyés par les autres sur leur fiabilité soient justes et pertinents. Une conversation dans un groupe de discussion demandera peu de preuves d’identité, tant que la conversation restera civile, mais si un conflit survient, des vérifications d’identité seront demandées aux fauteurs de trouble et la politique de modération du groupe sera renforcée. La théorie du signal, qui vient de l’économie et de la biologie, s’attache donc à modéliser les relations entre signaux et qualités, afin de déterminer le régime de confiance que les personnes peuvent avoir envers les informations qu’elles s’échangent sur elles-mêmes. Pour qu’un signal soit fiable, il faut que le coût de la tricherie soit supérieur à ses bénéfices.

Cette perspective est très utile pour analyser les SNS. Les présentations de soi sur les fiches des plateformes relationnelles sont des signaux conventionnels dont le lien avec les qualités effectives des personnes est arbitraire. L’histoire de l’internet l’a déjà abondement montré : tricherie, mensonge et exagération sont monnaie courante dans les déclarations d’identité virtuelle. Cependant, soutient Judith Donath, “l’une des plus précieuse contribution des SNS est leur potentiel d’ajouter de la confiance à des liens faibles”. En effet, les présentations de soi, lorsqu’elles sont soumises au regard de son réseau social se trouvent contraintes par le regard et le jugement potentiel des autres. Dit autrement, alors que dans un internet sans réseau social, le coût de la tromperie est très faible puisqu’il ne peut pas être sanctionné par les proches, il devient beaucoup plus difficile de tricher lorsque les informations que l’on affiche sur soi vont être également lues et entérinées par des personnes qui vous connaissent dans la vraie vie. L’affichage du réseau social peut donc être compris comme un dispositif renforçant la confiance dans les informations que les individus produisent sur eux-mêmes.

Mais ce principe général doit cependant être nuancé selon les différentes manières dont le design des sites permet d’ajouter de nouveaux amis. Lorsqu’il est possible de multiplier sans fin le nombre de ses “amis”, cette garantie de confiance peut disparaître. C’est notamment le cas sur les sites où le coût de l’amitié pour l’utilisateur est très faible. Sur Orkut par exemple, il suffit de cliquer sur quelqu’un pour qu’il devienne votre ami. Sur LiveJournal, le lien amical est aussi unilatéral. En revanche, les membres de aSmallWorld doivent être sûrs de la réponse des gens auxquels ils demandent de devenir leur ami, puisqu’ils peuvent être bannis de la plateforme si plusieurs personnes leur refusent leur amitié. Les plateformes relationnelles, c’est leur grande force, mêlent indistinctement liens forts et liens faibles. Or une abondance de liens faibles, comme sur MySpace, dégrade considérablement la garantie que peut apporter la présence du réseau social quant à la fiabilité des informations. Constatant que les utilisateurs sont réticents à différencier par des catégories leurs amis pour séparer les liens fort et faibles (ce qui créerait de délicats problèmes de susceptibilité auxquels les utilisateurs préfèrent ne pas se confronter), Judith Donath propose une exploration de différentes solutions de design permettant de mesurer et d’afficher la qualité différente des liens selon la nature des interactions avec les autres : par exemple le nombre de courriels échangés, la fréquence de la visite d’une page d’un ami, ou les commentaires laissés sur sa page. Comment Flow par exemple est un outil qui permet de visualiser à l’intérieur d’un réseau social la densité (et donc la force) des liens d’un individu avec les autres.

Prolongeant cette réflexion sur l’utilité de la théorie du signal, Judith Donath cherche à expliquer pourquoi les participants aux SNS multiplient ces actions qui semblent vaines et futiles : changer constamment de statut, laisser des commentaires rapides et un peu infantiles, jouer à toutes sortes de jeux et de quizz, raconter ce qu’ils sont en train de faire, ce qu’ils écoutent, ce qu’ils lisent et avec qui ils sortent… Elle interprète cet activisme comme une parade indispensable pour signaler que l’on est à la mode. Avec la mobilité de l’information, l’obsolescence immédiate des tendances, la fragmentation des sous-cultures, etc., les signaux identifiant qu’une personne est à la mode ne cessent de changer. Cette mobilité oblige les personnes à se distinguer en signalant constamment aux autres qu’ils sont en mouvement, en faisant référence à des goûts, des attitudes, des produits, des états d’esprit qui montrent que l’on ne suit pas la tendance mais qu’on la crée. Judith Donath n’est pas loin d’expliquer la naissance d’une forme nouvelle de spam sur les SNS (que l’on pense par exemple à l’affiliation à des groupes servant simplement d’affichage d’idée ou d’humeur sur Facebook) par cette nécessité de constamment produire à destination de son réseau des signes de distinction. Elle indique aussi, de manière assez juste, que c’est le même phénomène qui conduit les personnes à produire des messages codés ou privés sur les SNS, qui ne peuvent être interprété que par les quelques-uns qui possèdent les codes contextuels adaptés. “La mode est un des moyen de préserver sa vie privée, tout en signalant ses croyances et ses affiliations à de possibles connexions”

Dans le même esprit, Judith Donath interprète les comportements “à risque” sur les SNS : révéler des choses intimes, mélanger des réseaux sociaux différents. Ils ne sont pas seulement un effet de la méconnaissance des risques que prennent les gens en s’exposant devant les autres : “Ils peuvent indiquer que leur avenir est tellement sûr qu’aucune indiscrétion provenant d’un site de réseau social ne le mettrait en péril, ou bien ils peuvent montrer leur aliénation par rapport à un avenir où la discrétion est nécessaire. Pour ces utilisateurs, l’intérêt est dans le risque lui-même.”

L’auteure pointe là une question sans doute centrale pour traiter de la question de la pudeur et de l’impudeur sur les réseaux sociaux : savoir jongler avec son identité est une compétence sociale inégalement distribuée.

Dominique Cardon

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