Les sciences sociales et le web 2.0 : BlackPlanet, la communauté paralysée (5/7)

A l’occasion de la parution du dernier numéro du Journal of Computer-Mediated Communication (JCMC), consacré aux réseaux sociaux en ligne (Social Networks Sites, SNS), Dominique Cardon, sociologue au laboratoire Sense d’Orange Labs, a résumé, détaillé et commenté, depuis Facebook, les articles les plus importants de cette parution. L’occasion de revenir, avec lui, critique au poing, sur l’état de la recherche actuelle sur les réseaux sociaux en ligne.

La contribution de Dara N. Byrne (« Public Discourse, Community Concerns and Civic Engagement : Exploring Black Social Networking Traditions on BlackPlanet.com » – « Expression publique, affaires communautaires et engagement civique : explorer les traditions de réseautage social sur Blackplanet.com ») essaye d’analyser les effets du renforcement des liens communautaires sur l’internet dans les formes de participation et d’engagement civique. Son enquête porte sur la communauté noire et sur le site BlackPlanet qui, en janvier 2007, comptait 15,8 millions d’utilisateurs enregistrés depuis sa naissance en 1998. Dara Byrne soutient qu’il s’agit là d’un SNS puisque les utilisateurs ont une fiche individuelle et que les forums tiennent une place décisive dans la vie du site. Il y aurait surement à discuter pour savoir si c’est bien web 2.0-certified, mais là n’est pas l’intérêt du papier. A la différence des autres papiers, l’auteure propose une analyse sociologique du développement offline des réseaux, associations, espace de rencontres de la communauté noire américaine et cherche, ensuite, à savoir si les formes en ligne d’investissement communautaire peuvent favoriser et accélérer l’engagement citoyen.

L’enquête propose une méthodologie assez précise d’analyse stastistique des forums pendant une période allant de septembre 2006 à février 2007. L’auteure procède en trois étapes. Elle commence par sélectionner les plus populaires des 18 forums de BlackPlanet, mais surtout elle essaye ensuite de mesurer la popularité relative du forum et la longueur des fils de discussion en fonction de la présence de sujets relatifs à la race dans le titre qui lance un fil de discussion. Les forums les plus populaires sont : Relationships (Relations, 55 % des fils de discussion), Heritage and Identity (Patrimoine et identité, 9 %), Religion and spirituality (Religion et spiritualité, 6,6 %), Current events (Actualité, 4,2 %), Women (Femmes, 3 %), etc. L’auteure montre clairement que les fils de discussion sont plus longs et plus nourris lorsque le sujet de la discussion porte sur la communauté noire.

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BlackPlanet fonctionne bien comme un site communautaire dans lequel les engagements sont plus intenses autour des thématiques propres de la communauté. Dara Byrne propose enfin de regarder si les discussions communautaires invitent à l’engagement dans des formes d’action concrètes offline. Or, son enquête conclut que si les participants discutent bien de l’engagement de la communauté noire, ils le font d’une manière théorique et détachée et que lorsque dans une discussion quelqu’un propose de se mobiliser, il est souvent considéré comme extravagant. En prenant les exemples du Darfour et du cyclone Katrina, elle montre comment ceux qui proposent des formes d’actions concrètes (aider les victimes du cyclone, envoyer des lettres aux sénateurs, mobiliser la communauté noire pour le Darfour, etc.) sont systématiquement taxés d’irréalisme. L’article permet ainsi de relativiser les discours euphorique sur la force du réseau comme outil de mobilisation. En raison de sa taille, de son souci de réunir l’ensemble de la communauté autour de services, de l’absence de leader influent ou de sous-groupe fortement mobilisé, BlackPlanet n’apparaît pas comme un espace de recrutement pour l’engagement civique.

Dominique Cardon

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