Villes 2.0 : la ville complexe… et familière

La ville évolue en permanence. Elle se complexifie du fait de l’individualisation des modes de vie, de la personnalisation et la segmentation des services, de sa fragmentation dans l’espace (l’extension des « banlieues ») et le temps (la ville 24/24)… Et le numérique ajoute à cette complexité !

En multipliant les occasions et les manières de communiquer avec d’autres personnes ou d’autres services, il élève le bruit ambiant. Il ajoute à l’espace physique des couches, des extensions numériques à partir desquelles se créent de nouvelles formes de représentation, d’échange, de mobilité, de services, de surveillances. Enfin, le numérique introduit sa propre complexité dans la ville : les machines, les écrans, les réseaux ont besoin d’espace, ils doivent être entretenus et réparés, ils ne fonctionnent pas toujours bien ensemble, il faut apprendre à bien s’en servir…

Dans sa complexité, la ville que l’on habite est également familière, parce qu’on s’y crée des repères, parce qu’elle se constitue également de quartiers, de carrefours, d’édifices, d’itinéraires, de médias, d’autorités, de personnes… que l’on connaît et reconnaît. La ville est intensément cartographiée, documentée, équipée de signaux et autres repères, et son usage assisté à l’aide de médiateurs, depuis les agents de police jusqu’aux tenanciers de bars, sans oublier le passant auquel on demande son chemin. Dans le numérique, nos habitudes, nos répertoires, nos échanges de messages, nos archives, contribuent également à cette familiarité.

Paris vue via les utilisateurs de  FlickR

Mais peut-on aller plus loin ? Dans quelle mesure les réseaux et les outils numériques peuvent-ils contribuer à rendre plus familière cette ville plus complexe ? Peuvent-ils même donner une nouvelle dimension à cette familiarité, une dimension qui, par exemple, ferait qu’on se sentirait chez soi en découvrant une nouvelle ville, ou aiderait à faire de belles rencontres tout en évitant les mauvaises ?

C’est l’objectif de ce second « grand défi » du programme Villes 2.0 : exploiter les outils du numérique et du web 2.0 pour rendre cette ville plus familière, sans perdre les bénéfices en terme de personnalisation, de malléabilité, d’innovation… dont la complexité est la conséquence. Comment faciliter l’accès aux ressources de la ville, les parcours et les actes quotidiens. Comment rendre la ville plus lisible, plus aisément navigable ? Comment entretenir ou recréer des formes de sociabilité en exploitant les possibilités sociales des outils numériques ? Comment améliorer l’adéquation entre l’offre et la demande de services urbains ?

Le champ est vaste. Pour que les territoires, les citoyens, les entreprises puissent l’explorer, il faudra cependant franchir trois barrières.

Révéler l’hyperlocal

L’abondance d’information d’un territoire donné est éparpillée sur une multitude plateformes qui en renforce la complexité apparente (informations officielles ou touristiques, cartes diverses, mais aussi petites annonces, photos, vidéos, sites sociaux, « graffitis numériques » associés à des lieux…). Ces gisements de données hyperlocales demeurent largement inexploités, pour ne pas dire invisibles : les moteurs de recherches ne savent pas indexer du contenu local, les portails locaux n’existent pratiquement nulle part, la recension des pratiques numériques locales est inexistante. Comme le soulignait Hubert Guillaud dans « Révéler l’hyperlocal » : passé le nombre de connexion Adsl, de points d’accès publics et de sites publics, on ne sait pratiquement rien de ce qu’il se passe de numérique sur le territoire. Pourtant, peut-on encore imaginer bâtir des services, des politiques publiques sans mieux comprendre les relations numériques qui traversent une région, un quartier, ni les représentations numériques qui l’expriment ?

« Voir » et faire voir la ville 2.0

Voir lHors de l’écran, la ville 2.0 ne se voit pas. De nouvelles formes de signalisation des réseaux, des contenus, des personnes ont besoin d’apparaître pour révéler le numérique derrière l’espace physique : rendre visible les formes de connectivité disponibles, rendre accessibles, dans l’espace physique, les informations numériques qui le décrivent ou l’enrichissent. Comment inventer les signalétiques urbaines qui nous permettront de mieux interagir avec l’invisible ? Comment inventer les signalétiques numériques qui nous permettront de mieux interagir avec le visible ? Comment rendre cohérents les signes et les informations accessibles au travers de toutes ces interfaces ? Quels nouveaux signes inventer ? Comment personnaliser l’affichage des « bons signes » en fonction des besoins de chacun, sans parcelliser à l’extrême l’expérience de la ville, qui est aussi celle une expérience collective ?

A l’heure où se développent les mondes virtuels, les mondes miroirs (des représentations exactes de notre monde, type Google Earth, augmentées d’informations qui rétroagissent sur les territoires qu’ils représentent), où se profile la réalité augmentée (la superposition d’informations contextualisées et dynamiques sur notre perception du monde physique) et le lifelogging (nos actions enregistrées et disponibles à l’exploitation), l’interopérabilité de ces univers, de ces MetaUnivers, avec le monde physique est aussi une question d’importance. Comment passer des uns aux autres ? Comment mes requêtes locales vont-elles impacter l’espace physique ?

Aliénation ou appropriation

La présence croissante du numérique dans la ville est aussi inquiétante.

On connait déjà les craintes sanitaires suscitées aujourd’hui par les antennes de téléphonie mobile et demain par la démultiplication des réseaux d’objets communicants. On s’inquiète aussi des risques de surveillance généralisée, de surexploitation des données, de sur-sollicitation commerciale, professionnelle ou informationnelle, de déshumanisation, d’extension des fractures sociales autour des pratiques plus que de l’accès… Pour beaucoup, la ville numérique désigne plutôt sa technocratisation, c’est-à-dire une forme d’aliénation dans laquelle le citadin serait asservi et surveillé par les systèmes sociotechniques, plutôt qu’une forme où le numérique renforcerait son libre arbitre et ses liens avec la collectivité.

Notre présence dans la ville 2.0 nécessite de penser et mettre en place des dispositifs de régulation adaptés, allant du personnel au collectif. Nous devons borner les possibilités de contrôle dont nous dotent les technologies d’informatique « omniprésente ». Nous devons avoir la possibilité de régler notre degré de présence et de visibilité dans la ville numérique. Mais nous devons aussi, ce qui est au moins aussi difficile, inventer les manières de donner prise aux citoyens sur les dispositifs numériques installés dans la ville.

Pour mieux comprendre les questions que suscitent ces défis, le programme Villes 2.0 souhaite encourager des projets et des expérimentations sur le terrain. N’hésitez pas à nous contacter.

Thierry Marcou, Fabien Eychenne, Daniel Kaplan

Les Caractéristiques d’une ville « complexe et familière »

Une ville où l’on se repère

  • On navigue sans se perdre, on sait où l’on se trouve, on accède efficacement aux ressources de la ville, au besoin en se faisant aider par d’autres.
    (Signalétique ; Cartes des lieux et des temps ; Tags ; Réalité augmentée ; Scanners de villes ; Géolocalisation ; Guidage ; Cartes multicouches ; Médias localisés ; Audioguides touristiques …)
  • On repère les services et y accède, d’où l’on veut, à nos heures.
    (Cartographies de la « ville vécue » ; Geomarketing ; Localisation ; Multicanal, intercanal ; Signalétique personnalisée ; Service et personnel mobiles…)

Une ville où l’on se trouve et se retrouve

  • On retrouve les autres, on fait vivre nos relations, on crée de nouveaux liens.
    (Réseaux sociaux ; Réseaux, blogs de quartiers, d’immeubles ; Communautés ; Nouveaux lieux publics ; « Présence » ; Metavers…)
  • On s’aide, on s’entraide, on trouve de l’aide.
    (Nouvelles proximités, nouvelles médiations ; Réseaux sociaux, de quartiers, d’immeubles ; Information « hyperlocale » ; Partage ; Systèmes d’échange locaux…)
  • On se retrouve soi-même, on ramène à soi, on appartient à quelque chose, on peut se perdre, faire jouer le hasard, s’isoler, se préserver, faire silence.
    (Déconnexion, connexion et visibilité sélectives ; Avatars ; Groupes, guildes ; Errance « assistée »…)

Une ville qui se raconte

  • La ville a une identité, une personnalité, qui existe par-delà ses habitants tout en évoluant avec eux.
    (Médias locaux ; Patrimoine et lieux symboliques ; Représentations de la « ville vécue »…)
  • La ville s’exprime, elle a des choses à dire à tous ou à quelques-uns, elle agrège les contenus produits par tous.
    (Ecrans publics ; Espaces partagés ; Débats ; Démocratie ; Evénements, fêtes…)

Une ville qui régule la communication

  • La ville est sûre, fiable et efficace, on n’y a pas peur, on n’y perd pas son temps, on peut se fier à l’information, notre attention est sollicitée à bon escient.
    (Sélectivité, ciblage de l’information ; Personnalisation ; Réputation ; Echange de recommandations ; Synchronisation ; Tiers de confiance…)
  • Les services peuvent exploiter les nouvelles formes de présence et de mobilité des citadins, dans le respect de leurs demandes et des limites qu’ils fixent.
    (« Permission marketing » ; Connexion invitée ; Proactivité ; Ciblage coopératif ; « Présence » ; Contextualisation…)

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5 commentaires

  1. It’s fantastic that InternetActu.net writes these strong summaries about pervasive computing projects in France. I would love to show the world that really exciting things are happening in France, but cannot keep on translating long pieces of rather specialised French text into English (as I have done in the past on Putting People First). How can we solve this? I am curious to hear what your thoughts are on this.

    C’est merveilleux que votre site InternetActu.net continue à publier ce genre de synthèses sur le thème de projets de numérique pervasive (?) en France. J’aimerais beaucoup à montrer tout le monde qu’il y a des projets tellement fascinant en France, mais je ne peux – malheureusement – pas continuer à traduire de longues pièces de français assez spécialisé en anglais (comme j’ai fait dans le passé récent sur Putting People First). Comment affronter ce problème? Je suis curieux de connaître vos pensées sur ce thème-ci.

    Merci beaucoup.

  2. Je trouve cette réflexion tout à fait passionnante.

    Travaillant avec mon équipe depuis près d’un an sur le lancement d’un concept de réseau social mobile favorisant la recherche et le partage de lieux (bars, restaurants, hôtels…) au travers de communautés d’intérêts, je suis heureux de constater que ces propos rejoignent notre sentiment.

    La complexité du monde (et de la ville) actuels renforce l’individualisme et la construction d’environnements et de repères parallèles aux seins desquels les technologies de l’information jouent des rôles clés.
    En parallèle de cette monté de l’individualisme et du besoin de personnalisation il semble que nous puissions observer le renforcement d’un sentiment d’appartenance à des groupes et des communautés.
    Les technologies de l’information et de la communication rendent ainsi l’homme mobile, connecté avec ses environnement familiaux, professionnels et amicaux.

    La ville doit donc intégrer les technologies numériques de manière intelligente et réfléchie, dans le respect de la vie privée de ses habitants. Les technologies devraient aujourd’hui permettre de libérer une information de masse (contenu généré par les utilisateurs), au service de demandes particulières (carte de plus en plus renseignées et précises).
    Ceci étant, la ville peut se réjouir de la convergence de la technologies et des usages. L’intégration bien pensée et maîtrisée des TIC devrait la rendre à terme moins complexe, conviviale et familière… Tel en est tout du moins l’enjeu…

    Travaillant ainsi depuis près d’un an sur la création d’un service convivial, personnalisable, évolutif et déportalisable, mon équipe et moi-même tentons de répondre aux nouvelles attentes et aux nouveaux usages des urbains qui souhaitent allier personnalisation et mobilité, afin d’accéder instantanément, quand ils le désirent, à une information de qualité, qu’ils peuvent ensuite rapidement échanger avec leur réseau.

    Il est certain que le risque d’aliénation souligné dans cet article est bien présent. Nous avons travaillé longuement sur la question pour construire une plateforme à la fois objective et informative, communautaire et respectueuse de la vie privée.

    Je ne m’étendrais pas plus longtemps sur notre concept, ceci n’étant pas l’objet initial de ce commentaire.
    Je serais toutefois heureux de participer à la réflexion autour du « second grand défi » lancé par le programme Ville 2.0.

    Merci!

  3. Merci pour votre travail sur ce concept sympa. de ville complexe et familière que vous transmettez chaque fois plus clairement.

    Quelques réflexions en passant:

    >> pour être familière la ville mérite d’être équilibrée socialement et peut être faut-il insister un peu plus sur la nécessaire lutte contre la fracture sociale numérique. A défaut elle restera bien complexe, mais sans doute peu familière.

    >> Cette réserve étant levée, l’écart entre le monde numérique et le monde réel (pour peu qu’ils se distinguent totalement) sera d’autant plus important que les moyens des intéressés seront faibles (faute de moyens on est souvent un peu limité pour découvrir le vaste monde) . Un nombre significatif d’individus devront s’accomoder du grand écart entre un monde numérique ouvert, quasi-illimité et anonyme et une vie souvent limitée au quartier assortie d’un contrôle social renforcé avec sans doute quelques conséquences psychologiques et sociales.

    >> Dernier point, le web 2.0 et ses développements s’accomodent volontiers d’une mise en scène autour d’une symbolique un peu simpliste de la ville et des paysages. En réalité c’est un peu un univers à la Dysney qui se dessine en référence sur la toile. Dans le même temps les urbanistes ignorent le phénomène -même la notion de centralité virtuelle leur est étrangère- et poursuivent inlassablement leur travail sur des modèles du passé. Ne risque-t-on pas d’aboutir à une incompréhension mutuelle croissante?

  4. Bravo pour votre article.
    Je vous signale notre modeste expérience collective (15 partenaires) visant à rendre plus intelligible l’économie et les territoires de l’Ile-de-France à travers un service cartographique en ligne gratuit en français et en anglais.
    http://www.econovista.com

    Cordialement

    V. Gollain

  5. Très beau travail de synthèse sur la ville 2.0 et ses enjeux. Cette clarté est précieuse pour penser le futur… et y résister là où on le doit.
    Dommage que les dimensions politiques soient occultées ici et s’évanouissent derrière un discours social-démocrate soft qui fasse l’impasse sur l’accessibilité réelle de cette ville à ceux qui n’auront pas les moyens (financiers ou cognitifs) d’articuler les technologies nécessaires pour en faire un langage d’appropriation, de prise sur le monde qui nous attend. On rêve la ville des Ipadistes et des technobobos sans s’aviser de ceux qui la subiront sans y participer.
    Ça n’enlève rien à la force prospective de cet article.

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