Homo mobilis

Passionnant dossier de The Economist consacré à notre futur nomade.

Les impacts de la mobilité

Le dossier évoque notamment les transformations que la mobilité engendre dans le travail : « Au début, les communications d’équipe deviennent plus « transactionnelles », efficaces, mais impersonnelles. Un e-mail laconique peut engendrer des malentendus. Et il manque d’espace pour les heureux hasards », explique Pip Coburn, directeur d’un cabinet de consultants qui travaillent à distance. Mais ces désagréments sont faciles à réparer. Son équipe se réunit désormais régulièrement pour le plaisir, comme s’ils étaient une bande d’amis. « Le groupe est devenu plus soudé et chacun a une connexion plus profonde avec l’ensemble de l’organisation », estime-t-il.

Heureusement, l’article ne tisse pas que des louanges au travail distant et revient longuement sur la disparition des frontières entre le travail et la vie personnelle. Une perte de distinction entre espace de travail et espace familial qui se ressent jusque dans nos façons de concevoir l’architecture, l’urbanisme et le trafic : alors qu’on a longtemps construit des espaces spécialisés (les bureaux à côté de la salle des imprimantes…), nous entrons dans une architecture qui conçoit désormais l’espace comme étant multifonctionnel, explique l’architecte du MIT William Mitchell. Nous ne passerions d’ailleurs plus que 40 % de notre temps de travail derrière notre bureau, signale le cabinet de consulting immobilier Jones Lang LaSalle.

Des changements de pratiques qui n’impactent pas que nos lieux de travail, mais aussi la ville dans son ensemble. Aux Etats-Unis, les bureaux commencent à délaisser les banlieues où ils avaient fini par s’implanter au profit à nouveau des centres-villes et de petites villes excentrées où se créent de petites communautés à la recherche d’un style de vie. Même le flot de trafic pendulaire quotidien se dilue dans la flexibilité des horaires. « Les nomades déposent leurs enfants à l’école et passent toute la journée d’un endroit à l’autre, avec des arrêts à la salle de gym, au bureau de poste et ainsi de suite. Tout au long de la journée, ils restent connectés à leurs collègues, aux membres de leurs familles, et de plus en plus leurs mouvements individuels ne dégagent plus de tendances collectives. »

Ce que change la connexion permanente

Dans « Les liens familiaux », les auteurs rappellent, à la suite de Richard Ling, sociologue chez Telenor, l’opérateur Norvégien, et auteur de Nouvelles technologies, nouveaux liens : comment les communications mobiles reforment de la cohésion sociale, que nos outils mobiles, loin d’isoler les gens, les rendent plus proches de leurs familles, de leurs amis. L’échange aujourd’hui à tendance à être fréquent et court, comme si les gens étaient en permanence physiquement ensemble, même entre les moments où ils ne le sont pas. Selon Richard Ling, la moitié des appels et des messages qui sortent des mobiles norvégiens sont à destination de 3 à 4 personnes qui se situent à moins de 10 kilomètres de l’appelant. Pour l’essentiel, ce sont des appels de « micro-coordination », pour se retrouver ou se coordonner. Mais ces communications vont bien plus loin que ne le laisse supposer leur aspect utilitaire, précise Manuel Castells, notamment auprès des plus jeunes, plus autonomes à construire leur communauté certes, mais aussi plus surveillés par leurs parents par ce moyen, puisque toujours à un clic d’eux.

« Le problème avec cette connexion permanente est qu’elle exclue les gens physiquement présents. Dans des situations qui auraient avant été des opportunités pour discuter avec des étrangers – attendre un bus ou un avion -, les gens passent le temps en envoyant des messages à leurs connaissances. Plus les liens forts se renforcent, plus les liens faibles se distendent. ». Dans certains cas, évoque Richard Ling, elle conduit à ce qu’il appelle la « solidarité délimitée », c’est-à-dire, « quand les interactions deviennent si tournées vers soi-même qu’elles empêchent les interactions avec le reste de la société. »

Passons sur l’article qui traite du « développement d’un monde de témoignage » qui évoque le passage de la surveillance à celui de la sousveillance, thème assez balisé, pour nous attarder sur l’excellent article qui décrit l’arrivée de l’Homo mobilis.

Les impacts linguistiques, psychologiques, générationnels et comportementaux de la mobilité

Pour Sherry Turkle, psychologue au MIT, qui étudie les liens entre les hommes et leurs gadgets, les outils mobiles sont en train de faire émerger un nouveau type de personne. A l’époque du téléphone filaire, les gens se disaient : « J’ai une émotion, alors il faut que je passe un appel ». Les jeunes d’aujourd’hui, semblent penser différemment estime-t-elle : « J’ai envie d’avoir une émotion, alors il faut que je passe un appel ». En tant qu’espèce, Sherry Turkle pense que nous courrons le risque de laisser le nuage de connectivité social qui nous entoure nous voler une part de notre nature humaine.

« Vous trouvez ça exagéré ? » Les outils ont toujours joué un rôle important dans la définition de l’homme, rappellent les journalistes de The Economist. L’Homo habilis a survécu, car il a utilisé des outils primitifs faits d’os et de pierre. L’Homo erectus a lui appris à domestiquer le feu. Et Homo sapiens a réalisé des percées étonnantes tant dans le matériel (la roue) que le logiciel (le langage).

Dès à présent, les sous cultures des plus jeunes se définissent de plus en plus autour du mobile, utilisant et composant leur argot depuis les capacités des téléphones mobiles. Richard Ling, encore, a étudié pourquoi les jeunes Norvégiens avaient tendance à substituer des lettres dans leurs écrits, notamment sous l’influence des écrits électroniques. Le Pew internet & American Life project vient d’ailleurs de publier une étude sur l’influence du langage texto dans les communications adolescentes qui montre que les adolescents américains disent séparer clairement leurs communications électroniques de leurs autres écrits (mais l’étude ne nous donne que le sentiment des adolescents, et ne dresse pas de constat sur la distance entre leur perception et la réalité de leurs écrits).

Naomi Baron, une linguiste de l’université de Washington, auteur de Always on : le langage dans un monde en ligne et mobile, y voit des tendances plus inquiétantes. L’attitude de la société à l’encontre du langage a changé, estime-t-elle. Jusqu’à présent, la grammaire, la syntaxe et l’orthographe étaient importantes, et les règles devaient être observées. Mais ce consensus se brise. A l’heure des médias électroniques, surtout quand on doit écrire sur de minuscules écrans, n’importe quoi de ce qu’on écrit, linguistiquement parlant, est acceptable. Si l’orthographe est en déclin, pense-t-elle, c’est aussi à cause de la mentalité dominante de la culture nomade (et orale) pour qui la langue n’a pas d’importance. Nous entrons dans l’âge du « n’importe quoi linguistique », parce que les gens écrivent beaucoup plus qu’ils n’ont jamais écrit, et que pour en écrire plus, ils doivent écrire plus vite.

Parce que la langue est le principal vecteur de la pensée, tout cela à des conséquences, estime Naomi Baron, comme elle le voit avec ses élèves qui rédigent leurs dissertations sans même se demander comment ils vont conclure. Cette critique rejoint celles d’autres sociologues et psychologues sur les comportements nomades, soulignant qu’alors que les utilisateurs plus âgés s’en servent pour se micro-cordonner, être plus efficace et passer plus de temps entre eux, les plus jeunes sont tout le temps en train de se micro-coordonner. Ce qui a pour conséquence qu’ils finissent par éviter de prendre un engagement dans l’espoir d’avoir toujours une meilleure opportunité.

Ce pessimisme est certainement exagéré. Regardez la télévision : la génération télé était vouée à devenir une génération sans imagination allongée sur son canapé, alors qu’elle est celle qui battit l’internet. Même si les jeunes d’aujourd’hui ne lisent l’Iliade ou Shakespeare que par extraits voire pas du tout, précise Manuel Castells, de l’université de Californie du Sud, ils sont également à l’origine d’une culture foisonnante, du mixage et du mashup. « Faut-il croire qu’en réaction, devenue adulte, cette génération découvrira le bouton « off » ? », se demandent les journalistes de The Economist. C’est probable !

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5 commentaires

  1. Oui les petits nouveaux ne fonctionnent pas comme nous, mais est-ce vraiment une nouveauté ? tout comme les craintes qu’on ne les éduque finalement pas comme il faut (comme on voudrait qu’ils soient. ? Est-il pertinent des juger à l’aune de ce que nous sommes ? ne sommes-nous pas un peu trop prétentieux de ce que nous avons construit ?
    Bref, beaucoup de plans sur la comète, mais comme ta conclusion le dit très bien, ils fabriqueront leur monde et c’est très bien comme ça. Reste la question de la transmission, mais je ne me fait pas trop de souci avec des oeuvres et des histoires qui ont déjà su passer les générations…

  2. Milles mercis : conclusion excellente, pour un article passionnant et riche qui donne envie de lire les articles originaux !

    J’y cours (je suis encore sur « on »).

    Hugo

  3. bonjour,je suis abonnée mobilis et je vous écris pour dire que cest pas normal que des appels venant de l’etranger soient masqués, car depuis que j’ai mon mobile je refuse de répondre aux appels anonymes et comme je suis régulierment contactée de l’etranger je n’arrive pas à identifier mes correspondants,pour cela j’aimerais que mobilis fera en sorte que tous les appels entrant(de l’étranger)soient identifiés et que les numéros ne soient plus masqués. je vous rappelle que quasi la totalité des appels masqués viennent des pays d’afrique et les pays arabes aussi, et quand ces meme appels aboutissent à des numéros appartenannt à d’autres opérateurs (concurrent) les numeros s’affichent sans le moindre probleme. si le probleme persiste chez mobilis j’aurai le choix entre djezzy et nedjma car ce probleme n’existe pas chez ces deux derniers que je felicite

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