Concentration et créativité : un difficile équilibre

Par le 11/06/08 | 9 commentaires | 9,750 lectures | Impression

Une récente enquête sur les “seniors” remet en cause non seulement nos conceptions sur le vieillissement du cerveau, mais également notre vision de l’intelligence et de la créativité. Ainsi, nous explique le New York Times, le cerveau des plus de 60 ans fonctionne plus lentement que celui de leurs cadets : mais ce n’est pas pour les raisons qu’on croit, et étrangement, ce n’est pas à leur détriment.

On a soumis à un groupe de cobayes une série de textes à lire qui étaient émaillés de mots qui n’y avaient pas leur place, se trouvaient totalement hors contexte. Non seulement les plus âgés ont mis plus de temps à lire ces paragraphes, mais lorsqu’ils tombaient sur l’un des mots intrus, leur lecture se ralentissait encore plus, alors que cette perturbation n’avait que peu d’effets sur la lecture des plus jeunes.

On a fait ensuite passer aux sujets un test de créativité, le RAT (Remote Associates Test) qui consiste à associer trois mots qui ont peu de rapports entre eux, en en trouvant un quatrième qui les unit tous. Mais, contrairement au RAT classique, ce quatrième élément avait déjà été introduit comme mot étranger lors du test précédent. Par exemple, le terme unissant “Salle”, “Bulle” et “Sels” étant “Bain”, ce dernier mot avait déjà été rencontré lors des lectures. Dans ce domaine, le groupe des seniors se montra plus efficace que celui des jeunes. Pour les chercheurs, “notre étude avait pour but de déterminer si une distraction susceptible de gêner dans une première tâche pouvait en fait améliorer les performances dans une seconde, si la distraction y devient significative. Pour les adultes plus âgées, la réponse est clairement positive, la distraction bénéficie à l’exécution de la tâche suivante. Pour les plus jeunes, la situation est différente, ils n’ont rien gagné à la distraction à laquelle ils avaient été exposés précédemment.”

Selon les auteurs de l’étude, la capacité à être distrait serait justement un facteur de créativité. Elle serait le signe “qu’un plus grand nombre d’informations arrive à la conscience”.

D’après Jacqui Smith, professeur de sciences sociales à l’université du Michigan, “ces recherches correspondent bien à la définition que nous donnons de la “sagesse”. Si les personnes plus âgées se montrent en mesure d’absorber plus d’informations sur une situation, et si elles sont capables de la combiner avec une plus grande connaissance des choses en général, elles se retrouvent alors en possession d’un bel avantage”.

Se peut-il donc qu’on acquière avec l’âge des mécanismes de pensée plus subtils ?

Bien sûr, les sceptiques objecteront que Rimbaud a écrit ses meilleurs poèmes avant 17 ans, que la plupart des grandes découvertes scientifiques ont été effectuées par de jeunes chercheurs. Mais il existe peut-être plusieurs paramètres à prendre en compte. Peut-être cette créativité accrue est-elle compensée par un dynamisme déclinant, ou par un conservatisme renforcé par le désir de tenir des positons acquises ? Ou encore, peut être notre société ne privilégie-t-elle pas (pour les plus jeunes comme pour les plus âgés, d’ailleurs), les modes de pensée créatifs et que du coup cet avantage cognitif ne possède-t-il pas de contexte adéquat pour s’exprimer ?

Mais cette conclusion va encore plus loin qu’une réflexion sur la nature du vieillissement. Comme le remarque Jonah Lehrer, l’excellent journaliste de Seed Magazine et auteur de Proust was a neuroscientist un livre sur la valeur de l’art en science, cela met directement en cause nos visions de la nature de l’intelligence et interroge certaines ambitions de “l’homme augmenté”.

La plupart des travaux sur l’amélioration de la cognition concernent justement le renforcement des capacités d’attention et de concentration. Ainsi, bon nombre des fameuses “smart drugs” agissent surtout sur ces fonctionnalités (les autres sont plutôt destinées à améliorer la mémoire). C’est le cas des deux les plus connues : le Modafinil et la Ritaline, cette dernière étant fameuse pour être donnée (et parfois imposée) aux enfants souffrants du désormais célèbre “trouble déficitaire de l’attention“. Mais la Ritaline a depuis longtemps quitté le monde de la médecine pour devenir une “drogue de confort” disponible au marché noir. Selon un sondage informel de la revue Nature, 35% des scientifiques à y avoir participé (essentiellement Américains) avouent avoir utilisé de la Ritaline, du Provigil ou des beta bloquants pour améliorer leurs performances intellectuelles. Cependant, si ces recherches se confirment, il se pourrait que nos apprentis génies ne prennent pas les bons remèdes.

“Certains de mes amis qui utilisaient largement la Ritaline à l’université avaient l’habitude de plaisanter sur les avantages qu’elle présentait pour les longues nuits de bachotage, alors qu’elle semblait supprimer toute forme d’originalité”, raconte Lehrer.

Et de conclure : “Lorsqu’on se concentre sur une tâche particulière – comme écrire un article – on demande au cerveau de cesser de prêter attention à une multitude de pensées apparemment sans relation avec le travail en cours, ainsi qu’à une multitude de stimuli venus d’en dessous (le cerveau inconscient est bourré de distractions potentielles). Cependant, ce sont ces mêmes pensées qui peuvent apparaitre comme autant d’interruptions ennuyeuses qui s’avèrent aussi être le moteur de la créativité, parce qu’elles permettent d’établir de nouvelles connexions entre des idées apparemment sans rapport entre elles.”

Entre l’augmentation artificielle de l’attention et la créativité, il va peut être nous falloir choisir.

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5 commentaires

  1. par ber

    Pour améliorer la concentration et la capacité de penser il existe des techniques de méditation 100% gratuites et transportables partout sur soi; particulièrement une est “la culture de l’attention”; c’est bien-sur un vrai travail plus éfficace que l’apport chimique en pillule parceque des solutions sont mémorisées et ainsi on fait les liens directements et pour innover il suffit d’interroger l’état, la force et la durée; le cerveau innove tout seul sans besoin de rien et on regarde cet objet c’est tout.

  2. En complément, signalons l’étude d’Ipsos sur la mémoire et la concentration relatée par Geooffrey Dorne ou eMarketing.fr, qui montre que la concentration est plus difficile pour les plus jeunes…

  3. par ber

    Juste pour aller plus loin avec R.Sussan et H.Guillaud :
    Les plus jeunes pourrons tirer partit avantageusement des technologies EEG, les casques interface neuronale … voir Articles Internet Actu et ailleur (pas le temps de rechercher les liens)

  4. par Bar Loïc

    Article intéressant qui confirme ce que je pense. L’organisation d’activités externes au travail ainsi que la possibilité de travailler certaine fois dans des lieux insolites peut contribuer à augmenter la créativité.

    Pour illustrer mes propos, je peux prendre une expérience personnelle, lorsque je veux trouver des idées je sors du burreau, je prend mon vélo et je vais travailler en plein centre ville au milieu des gens : les couleurs, les actions, etc. peuvent simuler mes idées.

    C’est réel!

  5. par ber

    c’est réel sauf qu’il y a l’illusion qu’ il faut voyager pour trouver la vérité alors qu’elle se trouve aussi ici sur place, là où l’on se trouve, dans le présent … mais la vérité et donc la créativité demande à être regardé en face, sans y mettre son désir compulsif de vouloir la contrôler.