UPFing’08 : Dans un Japon déjà vieux

A l’occasion de l’Université de printemps de la Fing qui s’est tenue à Aix-en-Provence du 5 au 6 juin 2008 sur le thème du vieillissement et des nouvelles technologies, InternetActu.net revient sur quelques-uns des enseignements majeurs de ces 2 jours. Pour ceux qui souhaitent aller plus loin : les vidéos, les comptes-rendus et les présentations sont déjà disponibles en ligne.

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« Le Japon est le leader mondial du vieillissement », s’amusait Daniel Kaplan, délégué général de la Fing, « parce que cela fait longtemps que les Japonais vivent très vieux et ont beaucoup moins d’enfants que les autres ». Plus sérieusement, il est pourtant vrai que le Japon se pose la question de son vieillissement depuis longtemps et commence à retourner, ce qui jusqu’ici a été perçu comme un handicap, en avantage, pour développer, autour de ce problème, une véritable industrie du vieillissement dont l’innovation est assurément le fer de lance.

Christelle Ghekière (le blog), directrice de Seniorsphère, cabinet de conseil en stratégie marketing qui aide les entreprises à définir des produits et des stratégies adaptées aux seniors, a été invitée au Japon récemment pour découvrir comment le pays s’adapte au vieillissement de sa population. Car « le Japon est l’un des pays les plus vieux du monde ». C’est un pays en décroissance démographique, nous rappelle-t-elle en introduction de sa présentation. De ce constat, appelé à devenir un problème inéluctable, le gouvernement a souhaité le transformer en défi et considérer le vieillissement de la population comme un élément de croissance pour l’économie. Dès 1996, avec la conférence « pour une société vieillissante idéale », le gouvernement a mobilisé l’Etat, les gouvernements régionaux, les villes et les entreprises autour de cette problématique. Comment faire face à ce vieillissement, comment faire pour qu’il devienne « positif pour l’économie » ? Quelles règles peut-on mettre en place pour inventer des produits et des services afin de faire face au défi du vieillissement et permettre aux personnes âgées de vieillir le plus longtemps possible chez elle. « Et ce point-là est important. Car c’est au développement de l’autonomie que ce plan s’est tout d’abord attaqué », insiste Christelle Ghekière. Bien sûr, ce plan s’est aussi adressé à toutes les étapes du vieillissement, des jeunes seniors aux plus dépendants, et s’est aussi intéressé à tous les thèmes de la société : santé, éducation, emploi, niveau de vie…

L’âge de la retraite au Japon est de 65 ans et tend à augmenter. « Ceci dans le contexte un peu particulier », explique Christelle Ghekière, « du fait que les retraités japonais considèrent que leur « métier » est de veiller à leur santé, de faire attention à eux-mêmes. Ils considèrent que leur responsabilité est de ne pas coûter à la société. » Un état d’esprit qui permet assurément de faire levier sur les comportements responsables.

Reste que dans « une économie de vieux », il faut que toute la ville soit adaptée aux besoins des habitants de plus de 70 ans ? Au Japon, ces « villes de vieux » existent déjà, comme le montre le quartier de Sugamo à Tokyo, où l’on ne croise quasiment que des personnes de plus de 65 ans. Tout y est adapté : le merchandising des magasins est différent du reste de la ville, les prix sont écrits en gros pour qu’on n’ait pas à utiliser ses lunettes. La signalétique et les indications sont adaptées. Le mobilier urbain également : il y a des bancs, des tables et des chaises au milieu des rues piétonnes pour permettre aux personnes âgées de s’arrêter, de discuter et de se reposer.

Voila quelques traits qui dessinent les caractéristiques du vieillissement des villes. Mais les transformations vont plus loin et recomposent durablement leur développement. Les banlieues éloignées, où il a fait bon vivre avec ses enfants, sont désertées avec l’âge. Loin de tout, rien n’y est accessible autrement qu’en voiture. Alors, les plus âgés retournent vers les centres-villes, plus adaptés à leur mobilité réduite. Les cantines sont transformées en centre d’animation pour les seniors, parce qu’il n’y a plus assez d’enfants dans les écoles. On crée des zones de sports, des lieux de vie et de convivialité pour les seniors. Cela se traduit aussi par un retour vers les boutiques de centre-ville au détriment des hypermarchés, moins adaptés aux courses régulières des plus âgés. Tous les détails de la vie quotidienne se métamorphosent jusqu’aux feux de signalisation qui deviennent plus lents.

Au Japon, se sont les régions qui codifient la mise en place des services à domicile : les services de la ville évaluent votre niveau de dépendance et selon vos revenus vous permettent d’accéder à tels ou tels services. Les entreprises ont été largement invitées à se transformer pour accompagner le développement de la société de services. Ainsi par exemple, les sociétés de gaz et d’électricité sont devenues productrices de services à domicile.

seniorsphereireal.jpgAu niveau des transports, le constat est simple : les conducteurs de plus de 60 ans ont été multipliés par 2,5 en 15 ans. D’où le besoin de voitures pour seniors, avec un poste de conduite adapté à quelqu’un qui s’en extrait difficilement, avec des systèmes pour compenser la vue latérale des plus âgés qui se réduit avec l’âge… Comme la Nissan Intima qui a ses sièges qui pivotent pour faciliter l’accès. Toyota continue ses recherches autour de ses transporteurs personnels comme l’i-Real, un fauteuil pour personne à mobilité réduite qui se conduit avec le corps, l’i-Swing, ou de véritables voitures unipersonnelles comme la PM ou l’I-Unit. Là encore, les constructeurs et équipementiers travaillent à favoriser l’autonomie : développement des systèmes d’alarmes multisensorielles pour rassurer les utilisateurs, aider les conducteurs âgés à anticiper des situations complexes…

toilettesintelligentes.jpgOn retrouve encore cette attention aux plus âgés dans les transports et dans les bâtiments : les bus n’ont pas de marches, les escaliers roulants sont partout… Même chose au niveau de l’habitat : la maison devient un lieu conçu pour les plus âgés, ainsi qu’un lieu de prévention et de surveillance de la santé, comme le montre l’exemple des toilettes intelligentes de Daïwa. Les toilettes sont un lieu adapté pour prendre des mesures régulières de la santé de ses utilisateurs et permettent d’analyser quotidiennement la tension artérielle, le taux de sucre, le poids… Dans le cadre domestique, le Japon est féru de robots : des robots de compagnie, mais aussi robots de « soins », comme on qualifie déjà Paro, le robot phoque, notamment utilisé pour les personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer (voir cette vidéo de Roborama qui montre plusieurs témoignages de Japonais âgés utilisant Paro). Enfin, c’est la vie elle-même qui tend à être connectée et surveillée pour prolonger l’autonomie : détecteurs de chutes et capteurs de vie dans la maison, surveillance de la prise de médicaments, bracelets de localisation, visiophones pour entretenir les relations familiales ou amicales distantes, télémédecine, télérééducation, téléassistance, vêtements intelligents… Les systèmes d’alerte fonctionnent très bien, souligne Christelle Ghekière, car ils alertent les médecins et les secours, le réseau de soin, les familles, mais aussi les voisins qui sont les plus à même d’intervenir rapidement en cas de problème ou qui peuvent témoigner que les secours sont bien intervenus.

Au Japon, les gérontotechnologies fonctionnent déjà, conclut Christelle Ghekière. Au Japon, tout le monde travaille à la recherche d’autonomisation maximum. Mais, là comme ailleurs, les limites de ces solutions reposent tout de même beaucoup sur les capacités financières ou physiques de chacun. Ce qui est certain, conclut Christelle Ghekière, c’est que le Japon a déjà commencé à réfléchir et à agir pour intégrer le vieillissement. N’est-il pas déjà, comme le disait Futuribles en 2006, le laboratoire mondial du vieillissement ? En tout cas, il a depuis longtemps commencé à faire du vieillissement un moteur du renouveau de sa croissance.

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