Dominique Pasquier : Ce que les technologies relationnelles concentrent

Retour sur quelques présentations des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se sont tenu les 3 et 4 octobre à Beaubourg.

Dominique Pasquier, sociologue, auteur de la Culture des sentiments (sur l’expérience télévisuelle des adolescents) et de Cultures lycéennes, est une spécialiste de la sociologie de la culture et des médias et des sociabilités juvéniles. Chez les jeunes, rappelle-t-elle, la sociabilité est très resserée en terme d’âge. C’est une sociabilité très étendue avec des réseaux, et notamment des réseaux extra-familiaux, très actifs et très fournis, liés à la fréquentation de groupes réguliers (une caractéristique qui n’est pas aussi marquée une fois l’adolescence passée). Il y a un mélange entre liens forts et liens faibles à l’adolescence, avec des caractéristiques d’engagement très différentes selon le sexe. Les amitiés féminines ont tendance à favoriser le lien fort, l’exploration de soi, avec l’image, réelle, voire conformiste, de « la meilleure amie » ; alors que les amitiés masculines favorisent les groupes de liens faibles très étendus, privilégiant la relation à l’exploration de soi. Les liens faibles sont plus prescriptifs que les liens forts, notamment sur les choix et l’affichage de ses choix culturels (bien souvent mis en scène, comme l’appartenance à un groupe identifié – gothique, punk…), soulignant la force de la « tyrannie de la majorité » comme l’explique le sous-titre de son ouvrage sur les Cultures lycéennes.

La différence de sexe est une variable forte dans la sociabilité juvénile, explique encore Dominique Pasquier : la manière d’être ensemble est très différente selon le sexe. Pour les garçons, on a beaucoup de pratiques « ensemble », communes (sports, jeux vidéo…), alors que dans la sociabilité féminine, il y a une obligation de la confidence : les objets culturels servent de support commun pour parler de soi.

Les technologies relationnelles vont-elles changer le fonctionnement des sociabilités juvéniles ?
Oui, répond Dominique Pasquier. Les technologies relationnelles renforcent l’agrégation des jeunes du même âge, cassant le rapport intergénérationnel. Dans les années 70, on a connu l’autonomisation culturelle des jeunes dans les foyers, rappelle-t-elle : les parents ont encouragé les enfants à développer leur autonomie culturelle avec des pratiques individuelles (la musique, la télé…). Elle a abouti à la « culture de la chambre à coucher », cet espace privatisé dans le foyer où l’adolescent poursuit sans discontinuité les relations extérieures. Alors que la culture juvénile s’est longtemps construite contre la culture précédente, désormais règne la cohabitation culturelle au sein même du foyer. Une cohabitation qui s’est renforcée avec le développement de l’autonomie relationnelle, qui permet aux ados d’entretenir, depuis chez eux, la vie avec leur groupe d’âge. La vie que l’on partage avec son réseau social ne connait plus d’interruption. Ce qui pose bien sûr des questions sur le rapport entre générations, qui tend à devenir, lui, de plus en plus marginal.

« On a toujours constaté la nécessité d’avoir un capital relationnel important dans la sociabilité juvénile », rappelle la sociologue. « Mais le fait de devoir afficher son capital relationnel de façon quantitative, est lui assez nouveau ». Ainsi, on maximise la taille de ses répertoires de téléphone mobile, même s’ils ne correspondent pas à la réalité. On « fait du chiffre ». Cela se rapproche plus du Nouvel esprit du capitalisme qu’évoquaient Boltanski et Chiapello que des théories de Pierre Bourdieu : le capital relationnel change de nature. La comptabilisation de la relation devient une valeur importante qui permet de signaler la reconnaissance dont on jouit, qui atteste de sa puissance à agir. Reste que l’affichage du volume suppose de mobiliser du capital relationnel, or l’on sait que le réseau d’un individu est surtout lié à son origine sociale : plus on est haut dans l’échelle sociale, plus les réseaux sociaux sont étendus (quantitativement, qualitativement et géographiquement). Il y a donc une pénalité automatique pour ceux qui ne mobilisent pas plus loin que leurs connaissances directes. Enfin, l’affichage du volume favorise le modèle masculin de la sociabilité, lié aux groupes de liens faibles (où les liens forts sont peu mis en scène), au risque de renforcer le conformisme.

Non seulement il faut afficher des chiffres, mais il faut aussi afficher des réseaux utiles, qui amèneront d’autres liens et d’autres volumes, explique encore Dominique Pasquier en faisant référence aux Sentiments du capitalisme d’Eva Illouz et Jean-Pierre Ricard, qui analysent notamment les sites de rencontre et comment se fait la productivité des sentiments en observant l’influence du marketing dans la grammaire des relations amoureuses. La culture du sentiment s’est professionnalisée en objets mesurables.

Certes, les technologies relationnelles peuvent permettre aussi des ouvertures sur un monde social qui n’est pas celui du proche, du local… Mais, conclut plus pessimiste la sociologue, elles sont aussi et avant tout des technologies qui accentuent certains aspects des sociabilités juvéniles qui ne sont pas forcément les plus sympathiques.

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3 commentaires

  1. « La culture du sentiment s’est professionnalisée en objets mesurables. »
    Par définition, ce qui est numérique est mesurable, reste à savoir ce que l’on mesure et cette notion de ‘capital relationnel’ me semble ici un peu floue … Toute cette littérature sur les réseaux sociaux dans l’environnement numérique fait complètement l’impasse sur la nature fonctionnelle des applications et des systèmes techniques, c-a-d sur les objectifs qui leurs sont assignés: la captation de données. Ces données n’ont aucun sens à priori. Le sens accordé n’est pas le produit du système technique mais de modèles liés à des objectifs non explicites et qui relèvent du commerce. Commencer par expliciter ces objectifs commerciaux des technologies relationnelles observées clarifierait grandement les choses, pour tout le monde.

  2. Yes! design-syteme a bien vu!

    Les études sociologiques qui se penchent sur les « utilisateurs » n’ont aucun intérêt. C’est une étude sociologique des concepteurs et administrateurs des dits « réseaux sociaux » qu’il faut faire.

    D’ailleurs je n’ai jamais tant ri sur le web qu’en contemplant l’insondable naïveté de ce sondage Orange/Fing : http://sociogeek.com/

    Vite répondez aux questions des sociologues!
    Aidez-les à comprendre le monde!

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