Pekka Himanen : Les enjeux de notre créativité

Retour sur quelques présentations des Entretiens du Nouveau Monde industriel qui se sont tenu les 3 et 4 octobre à Beaubourg.

« Qu’est-ce qui caractérise la culture de la créativité ? », se demandait le philosophe Pekka Himanen, auteur de L’Ethique hacker. « Qu’est-ce qui est derrière le mouvement open source en tant que nouvelle forme d’innovation sur l’internet ? » Ou cette communauté trouve-t-elle la force de sa créativité ? Pourquoi un garçon de 21 ans se met-il à construire un système d’exploitation sans argent ni aucune aide et finit par créer un système capable de défier Microsoft, le leader des systèmes d’exploitation ?

Selon Linus Torvald, les forces motrices de la communauté open source sont :

  • la survie ;
  • le pouvoir d’enrichir les interactions, c’est-à-dire la puissance de l’expérience, la capacité de combiner les interactions pour en créer de nouvelles ;
  • la puissance de la passion créatrice.

Le moteur des gens est de développer leur potentiel, de se dépasser. Ce moteur ne vient pas de l’extérieur, mais relie chacun à sa propre source d’énergie, à ce qui a de la signification pour lui. « On est à son meilleur moment, sous son meilleur jour, on se réalise à son meilleur potentiel quand on réalise ce qui nous motive. » Leur force supplémentaire, c’est que les interactions créatives s’auto-alimentent : la confiance créée le sentiment de sécurité à partir duquel les gens se retrouvent et peuvent prendre des risques et jouer avec de nouvelles idées. « La communauté d’enrichissement », comme l’appelle Pekka Himanen, permet de favoriser la reconnaissance et l’appartenance. Quant à la créativité, elle favorise l’énergie et le plaisir. Il n’y a pas que l’argent qui est moteur dans la motivation des gens, rappelle avec insistance le philosophe. La Confiance, la Communauté et la Créativité constituent la culture de la créativité, qu’il résume d’une formule : « création = C3.

Pendant longtemps, Pekka Himanen explique qu’il a essayé de trouver la métaphore visuelle pour dire à quoi ressemble la communauté Linux, sans y parvenir. Puis, il a déniché cette vidéo d’Ella Fitzgerald et Count Basie, lors du festival de jazz de Montreux en 1979. Dans la musique, chacun de ceux qui jouent encourage l’autre à aller plus loin, à se dépasser, comme Ella Fitzgerald et Count Basie dans cet extrait. Dans les communautés open source, c’est la même « émulation » qui fonctionne, autour de l’enthousiasme des uns et des autres, qui encourage à son tour une boucle d’inspiration et d’enthousiasme. On est embarqué, on prend le rythme les uns des autres. Ce qu’il appelle « un enrichissement mutuel par les processus d’interaction », sujet de son prochain livre.

Les réseaux glocaux d’innovation
Ce qui caractérise ces réseaux d’innovation, c’est leur « glocalité », c’est-à-dire quand ils composent avec des interactions à la fois locales et globales. Pour asseoir sa démonstration, Pekka Himanen produit une carte de la production globale de contenu sur l’internet (voire une ancienne présentation de l’auteur qui les reproduits) qui montre combien la production de contenu est concentrée. Les Etats-Unis produisent 50 % du contenu de l’internet alors qu’ils ne représentent que 5 % de la population du monde. Même aux Etats-Unis, le contenu n’est pas produit d’une façon uniforme. Il y a quelques centres meneurs comme la Silicon Valley, New-York, Los Angeles, Boston et Chicago. 5 villes qui produisent 20 % des contenus mondiaux d’internet. Même à New-York, cette production est concentrée essentiellement sur Manhattan.

La production de contenu sur internet aux Etats-Unis et à New York

On peut bien sûr se demander pourquoi l’internet se trouve physiquement quelque part, pourquoi nous n’avons pas déjà transcendé les limites de l’espace et du temps comme nous le promettaient ces technologies ? Et de continuer sa démonstration en affichant d’autres cartes, comme celle des centres d’innovation ou celle des publications scientifiques qui font à leur tour apparaître la concentration autour des mêmes pôles.

Pour expliquer ce phénomène, Pekka Himanen introduit deux concepts tirés de l’oeuvre du sociologue américain, Randall Collins : l’énergie émotionnelle et le capital culture. C’est dans des interactions en face en face qu’on peut créer la plus forte « énergie émotionnelle ». Si Martin Luther King avait envoyé le texte de « J’ai fait un rêve » par e-mail, aurait-il eu la même portée ? On a assurément besoin d’avoir l’écho de notre créativité, il faut un espace pour l’entendre, pour qu’elle soit plus forte que celle des autres. La Silicon Valley est un exemple d’un lieu où se manifeste cette double logique, notamment autour de l’université de Stanford où elle est née. La Silicon Valley est un espace très concentré, même si elle produit des technologies sensées nous libérer des contraintes de l’espace et du temps. Sur quelques kilomètres, sont implantées les entreprises les plus innovantes comme le Xerox Parc, les HP Labs… Simplement parce que les étudiants ont essaimé leurs sociétés juste à côté de l’université de Stanford. La Valley concentre plus d’un tiers de la capacité de capital-risque américaine. « Mais pourquoi est-ce que cela reste ainsi ? », s’interroge Pekka Himanen. Parce que la vraie logique de la créativité repose sur une concentration locale qui libère le capital culture et l’énergie émotionnelle, et qui s’auto-alimentent l’un l’autre, vague technologique après vague technologique.

Et demain
Nous sommes confrontés à des défis fondamentaux, conclut Himanen. « Peut-on imaginer que les gens entrent en relation les uns avec les autres autour d’autre chose que les technologies open source ? Comment résoudre les défis politiques, éthiques et sociaux auxquels nous allons être confrontés ? Comment relier notre potentiel créatif aux plus grands défis économiques et sociaux de notre temps ? », se demande-t-il.

Pour Pekka Himanen, il y a trois grands défis auxquels nous sommes confrontés :

  • Clean : les technologies propres pour arrêter le changement climatique.
  • Care : les problèmes de santé, afin de façonner une société qui prenne soin des gens.
  • Culture : résoudre le problème de la coexistence multiculturelle et des incompréhensions qu’elle engendre.

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Pour cela, Himanen travaille avec le réseau Global Dignity, un réseau de personnes qui réfléchissent à trouver une forme plus digne à la mondialisation. « A quoi sert notre créativité si elle ne nous aide pas à rendre le monde plus digne ? » Il y a effectivement encore du travail.

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3 commentaires

  1. Il me semble qu’une dimension de la communauté importante reste celle du sens. L’open source retire de l’équation la finalité financière, alors la création s’établit pour répondre à un besoin entièrement. Il n’y a pas de finalité d’asservir, d’accaparer, de vendre des options, des mises à jour, etc…

    C’est à mon sens une force de rassemblement.

  2. Merci pour l’information.
    Serait-il possible d’avoir en quelques lignes, l’essentiel de ce livre.

    Serait-il aussi possible d’avoir le titre et l’éditeur ?

    Avec mes remerciements

  3. Ce livre ne m’est pas connu.
    Je travaille sur des questions d’innovation par interculturalité.

    Je pense que l’interculturalité est aussi un moyen de solliciter la connaissance.

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