ProspecTic 11/12 : Qu’est-ce que l’éthique ?

Par le 12/12/08 | Aucun commentaire | 8,869 lectures | Impression

ProspecTicA l’occasion de la parution de “ProspecTic, nouvelles technologies, nouvelles pensées ?” par Jean-Michel Cornu, directeur scientifique de la Fing – un ouvrage pédagogique et de synthèse sur les défis des prochaines révolutions scientifiques (Amazon, Fnac, Place des libraires) -, il nous a semblé intéressant de revenir sur les enjeux que vont nous poser demain nanotechnologies, biotechnologies, information et cognition.

Maintenant que nous avons posé l’avenir des prochaines révolutions technologiques, observons les clefs pour comprendre et les défis qu’elles nous adressent.

Qu’est-ce que l’éthique ?

L’éthique se donne pour but de dire comment les hommes doivent se comporter. Elle vient du grec ethos qui signifie moeurs, habitudes. La morale vient du terme mores (moeurs en latin). Ce mot a souvent mauvaise presse, comme l’illustre la connotation négative de l’expression « faire la morale ». Elle peut être fondée par une religion, un système idéologique, mais aussi par un ensemble de choix rationnels basés sur la tradition ou la culture.

L’éthique et la morale recouvriraient donc des domaines similaires, l’utilisation du premier mot permettant de faire oublier la connotation « moralisatrice » du deuxième. Plus récemment, des auteurs ont utilisé les deux termes pour distinguer des approches différentes.

Edgar Morin utilise le terme « morale » « pour nous situer au niveau de la décision et de l’action des individus » alors que l’éthique s’intéresse à ce qui est bien pour un individu, une espèce ou une société. Pour Suzanne Rameix, « nous nous heurtons à des conflits de biens contradictoires : c’est entre plusieurs biens qu’il faut choisir, et non pas entre le bien et le mal […] Toutes ces questions conduisent à des conflits de devoir. » L’abandon de la notion de bien absolu conduit donc à des conflits dont la résolution – comme nous l’avons vu précédemment – nécessite une position qui fait appel à des capacités cognitives différentes, la pensée-2.

Une autre distinction intéressante peut se faire entre un ensemble de règles et de normes sociales propres à un groupe – appelé dans ce cas morale – et la réflexion consciente et critique à propos de la moralité des actions – appelée dans ce cas éthique. Lorsque cette approche est basée sur l’expérience du réel plutôt que sur les convictions et les idéologies, on parle d’éthique pragmatique.

Il existe enfin trois grands courants en tension :

Ces distinctions conduisent certains auteurs, comme Paul Ricoeur, à appeler « morale » l’approche déontologique basée sur des normes et des obligations, et « éthique » l’approche téléologique, basée sur la finalité, qui cherche les actions estimées bonnes.

Mais le conséquentialisme ne prend pas en compte les effets imprévus des actions, et la déontologie impose une démarche rationnelle pour construire les principes qui seront utilisés. Or nous ne sommes pas des
êtres totalement rationnels, comme l’a démontré l’économiste Daniel Kahneman, prix Nobel d’Économie en 2002. Il est donc nécessaire d’articuler ces différentes approches. Ainsi, le philosophe américain Robert Nozick, bien qu’il soit conséquentialiste et considéré comme un des principaux théoriciens du mouvement libertarien, réintroduit-il des « contraintes latérales » inviolables qui restreignent les types d’actions permises (3).

L’éthique est souvent confondue avec le juridique. Mais, si l’éthique fait appel à ce qu’Emmanuel Kant nommait la « bonne volonté », le juridique intervient dans les cas où celle-ci ne suffit pas ou n’est pas présente et il fixe des repères à l’action des hommes en société. Nous avons donc :

Il s’agit donc de deux approches complémentaires : l’éthique nécessite un choix volontaire personnel et le droit est limité par la capacité à juger de l’extérieur des valeurs. Mais l’éthique individuelle ne peut faire l’impasse sur le droit collectif, tout comme le droit est inspiré par des principes qui s’appliquent à chacun. Comme l’a montré le collectif franco-québécois Corévi (Coopération en réseau via internet), la régulation doit prendre en compte différentes approches : réglementation, autorégulation et régulation par les architectures techniques.

Cette branche de la philosophie que nous avons vue, et qui consiste à classer les actions comme plutôt justes ou injustes, est appelée éthique normative. Elle se distingue de l’éthique descriptive, qui n’est pas une philosophie, et se base sur l’observation des choix effectués par une société ou une culture. On peut également y ajouter les éthiques appliquées à un domaine particulier (éthique des affaires, bioéthique, éthique médicale, éthique de l’environnement, etc.) et la méta-éthique qui analyse les concepts fondamentaux de l’éthique (le bon, le juste, etc.).

Il existe de nombreux travaux sur l’éthique appliquée aux nouvelles technologies. Ils feront l’objet d’une présentation détaillée dans une future version de ProspecTIC.

Jean-Michel Cornu

Extrait de ProspecTic, nouvelles technologies, nouvelles pensées, FYP Editions, 2008. Si vous souhaitez lire l’intégralité de ProspecTic, vous pouvez le commander à votre libraire, sur Amazon, sur le site de la Fnac ou via Place des libraires par exemple.

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(1) Emmanuel Kant définit un « impératif catégorique » unique : « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans toute autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. »
(2) Nous avons vu que les discours (pensée-1) ne permettaient pas de sortir du conflit d’intérêts autrement que par le rapport de force, mais une discussion qui inclut une cartographie des idées exprimées (pensée-2) permet de faire converger les intérêts de chacun.
(3) Le libertarianisme est une philosophie politique qui prône la liberté absolue des individus de faire ce que bon leur semble de leur personne et de leur propriété, ce qui implique qu’ils n’empiètent pas sur cette même liberté des autres.

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