Données sensibles : Eric Besson prône la mise en place d’un « voile de l’ignorance »

Lancé par le premier ministre en avril 2008, l’exercice de prospective France 2025 a réuni 8 groupes de travail, 350 experts, afin de tracer une « cartographie du futur« , et proposer un « GPS de l’action publique« .

France 2025Faute d’avoir pu consulter les rapports des groupes de travail -qui n’ont semble-t-il pas été rendus publics (1)-, le rapport final, remis par Eric Besson juste avant qu’il ne passe du secrétériat d’Etat chargé de la prospective au ministère de l’Immigration, mérite un moment d’attention, au moins pour les deux grandes notions qu’il évoque.

Favoriser les « classes créatives » à la française

Le rapport souligne ainsi l’évolution du rapport au travail, et l’importance de la notion de « classe créative » élaborée par Richard Florida et qui réunirait ceux qui, sans se considérer consciemment « comme une classe ont en commun une philosophie de la vie qui met l’accent sur la créativité, l’individualisme, la différence et le mérite » :

Ces personnes s’emploient à résoudre les problèmes d’une façon créative, en s’appuyant sur des sommes complexes de connaissances pour régler des problèmes précis, ce qui exige généralement un degré élevé d’instruction et, par conséquent, un capital humain de grande qualité. Ce qu’on attend généralement d’eux, c’est de penser par eux-mêmes. Ils appliquent ou allient des façons d’aborder les problèmes d’une façon particulière adaptée à la situation, font preuve d’un grand discernement, tentant peut-être quelque chose de radicalement nouveau de temps à autre.

Une approche que d’aucuns pourraient rapprocher de l’approche qu’ont les Américains de la « culture hacker« . Traduit en français par Eric Besson, cette « classe créative » prend une tout autre teneur, et tournure. Celui qui n’était alors pas encore secrétaire général adjoint de l’UMP la résumait en effet comme suit :

Cent ouvriers peu qualifiés qui choisissent ou qui sont contraints de se former pour passer d’un secteur en déclin à un secteur d’avenir contribuent, collectivement, autant à la richesse de la France que le créateur d’une entreprise de même taille, ou que l’expert qui publie l’étude sur laquelle se fonde le précédent pour construire son projet.

Mettre sur le même plan 100 chômeurs en reconversion, un chef d’entreprise et l’expert qui lui permet d’élaborer son « business modèle » est d’autant plus étranger à la culture économique française que « la France se caractérise par une faible coopération entre dirigeants et employés et, au total, des relations marquées par la défiance« . Un état des lieux qualifié par Besson de « scénario noir à éviter« .

Il conviendrait pour cela d’inventer de nouvelles organisations, relations et innovations sociales, afin d’augmenter la réactivité et la souplesse des entreprises, et de développer les réseaux, contenus et usages du numérique. Sans être inscrite noir sur blanc, la référence au web 2.0 apparaît en filigrane, « les nouvelles technologies favorisant une gestion plus décentralisée, qui repose sur l’autonomisation des employés et sur une participation active des salariés« .

Reste que le concept même de « classe créative » est aussi décrié par certains plusieurs chercheurs (.pdf), qui dénoncent « son approche statistique pseudo-scientifique » sa « perspective reaganienne de l’économie« , qui serviraient surtout les intérêts du consultant qu’est aussi Florida, mais aussi le fait qu' »il n’existe pas l’ombre d’une donnée empirique pour étayer aucune des hypothèses centrales de la théorie de la classe créative » :

Cette exhortation à la mise en oeuvre de politique en faveur de la classe créative n’est-elle pas qu’une forme nouvelle de la tendance libérale à la réduction de l’Etat providence pour les plus démunis parallèlement aux incitations fiscales pour les entreprises et les plus riches ?

Le « voile de l’ignorance » : un « choix de civilisation »

Le rapport souligne également une « tendance prononcée au ‘désenchantement du progrès’ : face aux innovations, nos concitoyens ont tendance à en surestimer les risques, et à en sous-estimer les bénéfices« . Le principe de précaution ne semble pas emporter les suffrages de Besson :

Savoir que l’usage d’une technologie comporte un risque est une chose, une autre est de pouvoir évaluer ce risque et, par exemple, de savoir s’il est très supérieur ou au contraire très inférieur au risque que prend, par exemple, un Français qui utilise une automobile quotidiennement (2).

Eric Besson note cela dit, quelques lignes plus loin, que « les perfectionnements de la génétique et des nanotechnologies devraient permettre des progrès notables, comme le diagnostic précoce d’un nombre croissant de maladies« , privilégier une médecine plus préventive que curative, et donc relativiser les statistiques globales au profit d’une « individualisation des risques« , ce qui n’est pas sans poser problème :

Cette prédictibilité et cette individualisation peuvent avoir leur revers. Mal comprises, elles risquent de mener certains à des diagnostics simplistes, et conduire à stigmatiser comme malade une personne n’ayant même pas développé le premier signe de pathologie. Surtout, ces nouvelles technologies (…) pourraient donner la possibilité de discriminer des individus selon le risque qu’ils présentent.

Eric Besson propose dès lors de « maintenir intact le « voile d’ignorance » (3) qui nous interdit de désigner par avance lequel d’entre nous coûtera le plus cher à la société (et de) définir des verrous -et des sanctions lourdes lorsque ces limites seront transgressées- qui interdisent la collecte et la diffusion de l’information sur certains des aspects les plus intimes de notre vie« . Un « choix de société » qui relève de la « décision politique« , sinon d’un « projet de civilisation« .

Les possibilités accrues de traitement de l’information pourraient également accroître à l’excès la notion de responsabilité. Ceux qui, présentant un risque de diabète, n’auraient pas suivi scrupuleusement les prescriptions que le corps médical aurait définies pour leur bien risqueraient de se voir sanctionnés (par exemple, en payant plus cher leur protection sociale), avant même l’apparition du moindre signe de pathologie. Le veut-on ? Souhaiterons-nous fixer des limites à ces pratiques ou bien les conditionner à des obligations préalables d’information et de prévention ?

Le scénario rejoint ici celui de la levée du voile d’ignorance, mais en le conjuguant avec une notion de culpabilité. La promotion de la responsabilité ne doit pas aller trop loin. Autant une société d’assistanat et d’irresponsabilité absolue n’est pas un modèle souhaitable, autant la responsabilité totale peut induire un modèle de société tout aussi repoussant.

Vers une « carte d’identité génomique » ?

Des politiques qui seront cela dit, et tout comme les entreprises, juges et parties, non seulement parce qu’ils seront tous deux maîtres d’oeuvres, et destinataires, des informations collectées, mais aussi parce qu’il est question de redéfinir la notion de « service public » afin, entre autres, de développer la « coproduction de la sécurité » par une « multiplication d’offres professionnelles par les entreprises de sécurité et d’assurances« , voire une « privatisation de l’espace public« .

Eric Besson note ainsi que « les Etats et les entreprises disposeront de moyens massifs de collecte et de traitement des informations sur chacun (qui) iront au-delà de la carte d’identité numérique ; elles pourraient inclure une sorte de « carte d’identité génomique », au fur et à mesure qu’établir une carte génétique coûtera de moins en moins cher« .

Eric Besson souligne également « le risque que l’angoisse sécuritaire ne conduise la société à adopter des conceptions déterministes, en matière de criminalité et de délinquance« . Le rapport « Technologies et vie quotidienne » anticipe ainsi une « ville sûre » passant par « un essor des technologies et services de localisation, de communication, de reconnaissance (biométrie), de prévention et d’anticipation« . Une vision que Besson « ne partage pas (…) Hormis des cas extrêmes de récidives, l’imputation de faits délictueux par une logique probabiliste me semble poser des questions qui mériteraient une analyse plus approfondie ! »

Evoquant le maillage et l’interconnexion silencieuse des puces et identifiants de l' »internet des objets« , Eric Besson est formel : « il s’agit d’éviter qu’il ne livre sur chacun de nous des informations que nous aurions souhaité ne pas divulguer (ce) pourquoi le « droit au silence des puces » mérite non seulement d’être proclamé, mais surtout mis en oeuvre de façon effective. »

Reste à savoir si ses propositions en matière de « silence des puces » seront suivies d’effets, mais aussi et surtout quelles seront les décisions politiques en matière d’interconnexion de données, et si les choix « politique (et de) civilisation » qu’il appelle de ses voeux sera bien celui du « voile de l’ignorance« , et donc de la présomption d’innocence, ou bien celle de la levée de ce même voile, et d’une société basée sur la responsabilité totale, et donc la « culpabilité« .

Notes :
1. Contacté, le secrétériat d’Etat à la prospective n’a pas été en mesure de répondre à nos questions, qui portaient sur la mise en ligne de la série de rapports des groupes d’experts, et sur les suites à attendre du compte-rendu qu’en a fait Eric Besson.

2. Les statistiques à ce sujet évoque le chiffre de 87,9 tués par million de Français, la moyenne européenne étant de 88,5. Si, en France, on dénombre toujours 6 morts pour 100 accidents corporels, en vingt ans, le nombre de tués aurait été divisé par plus de 2, alors que la circulation augmentait de près de 80 %.

3. Pour le philosophe libéral américain John Rawls, le « voile de l’ignorance permet de mettre en place une forme d’égalité, et donc de justice sociale, dans la mesure où personne ne connaît « sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social, pas plus que personne ne connaît le sort qui lui est réservé dans la répartition des capacités, et des dons naturels, par exemple l’intelligence, la force, etc.« . Pour Amartya Sen, prix Nobel d’économie, il en va aussi d’une conception politique de la justice : « les inégalités existantes sont vécues comme étant socialement justes. Les règles de justice sociale définies par Rawls sont des règles d’équité. L’équité ne s’oppose point à l’égalité puisqu’elle découle d’une configuration différente du système des inégalités. La recherche de l’équité » devient la quête d’une forme supérieure d’égalité« .

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5 commentaires

  1. Je reviens juste sur les deux dernières assertions présentées à tord, à mon humble avis, comme une alternative logique indépassable:

    voile => présomption d’innocence

    OU

    non voile => responsabilité => culpabilité

    Il faut sans doute interroger ce que signifie au juste « voile OU non voile ». Est-ce si tranché que cela? Dans quel contexte politique, culturel et de croyance, cela serait valide ou non?

    Il faut aussi interroger les => présentées comme évidentes. Par exemple, un individu réputé protégé par le voile saurait pertinemment que ce voile peut être levé selon les circonstances. Le sentiment que cela induit est celui typique du prisonnier soumis à un système carcéral panoptique. Rien à voir avec la « présomption d’innocence ».

    Quant au « non voile », je ne vois pas dans quel contexte il pourrait impliquer la « responsabilité »? Ou alors qu’entend-on au juste par responsabilité.?

    S’il s’agit véritablement d’un enjeu de civilisation, cela ne serait pas du luxe de faire appel à de véritables logiciens pour démêler ce fatras, par exemple à ceux de l’école de l’Interactionnisme logique dont on trouve de remarquables représentants au CNRS et à l’ENS.

    Suivre les pistes sur:
    http://perspective-numerique.net/wakka.php?wiki=InteractionismeLogique

  2. Il serait bon, aussi, de pouvoir lire les rapports que commente là Eric Besson; parce qu’on n’a pas la matière première de ses pensées…

    Pour ce qui est de la notion responsabilité => culpabilité, Besson écrit qu’il s’agit bien d’une dérive, pas d’un enchaînement ni logique ni souhaitable.

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