Les trois web

Par le 30/03/09 | 15 commentaires | 8,859 lectures | Impression

De la démocratie numérique par Nicolas Vanbremeersch“A l’occasion de la parution de De la démocratie numérique au éditions du Seuil (Amazon, Fnac, Place des libraires), Nicolas Vanbremeersch, fondateur de l’agence de communication Spintank, plus connu sous son pseudonyme de blogueur politique, Versac – qui vient d’ailleurs d’ouvrir un nouvel espace de débat sur Meilcour.fr -, nous a confié les bonnes feuilles de son livre. Dans ce court essai, Versac ne propose pas un guide concret sur la démocratie électronique, mais plutôt une réflexion sur le web et son fonctionnement, sur ce que l’expérience du réseau transforme dans l’espace démocratique. Une réflexion qui affirme la complexité et la puissance du web et explique comment les médiations traditionnelles qui structuraient notre société sont en train de se redéfinir via le numérique. Pour étayer son propos, Nicolas développe la théorie “des trois web”. C’est sur cette intéressante explication du fonctionnement du web que nous avons choisit de nous arrêter. Extrait.

Comment comprendre cet espace public que forme le Web, dans ses grandes fonctions ? À quelles logiques répondent les lieux qui composent ce territoire ? (…) Ce qui structure cette représentation, c’est la vocation dominante de chaque espace, et deux axes de dynamique qui l’animent. (…) Ce schéma n’intègre pas (mais on pourrait l’adapter) d’autres fonctions que l’on remplit sur le Web (le commerce, la pédagogie, les applications et logiciels qu’on y trouve). Il s’intéresse à la parole, à la connaissance, à l’information.

Les trois web

Deux axes structurent cet espace. Le premier (l’ordonnée) est assez simple : il va du froid au chaud. Du statique, permanent, au dynamique, à l’actuel. Tout en haut se trouve la nouvelle, celle de la naissance du bébé transmise à des proches sur un blog, ou l’humeur du moment sur son profil Facebook, comme l’annonce, quelques minutes après son avènement, du record du monde d’Usain Bolt aux Jeux olympiques. Tout en bas, on est dans une logique de données : bases de données de tous types, informations encyclopédiques, pages de présentation statiques et articles quasi invariants (on pense à ces présentations d’entreprises inchangées depuis des années ou aux articles universitaires).

Bien entendu, il n’y a pas de séparation nette entre l’actualité et le fonds de données. C’est d’ailleurs un des immenses bénéfices du Web que de permettre cette connexion entre la logique d’archive et celle de l’immédiateté. Une encyclopédie n’est pas morte, sur le Web : elle vit d’ajouts et modifications incessants, Wikipédia nous le rappelle tous les jours, en subissant des milliers de corrections et d’ajouts. Il y a néanmoins deux types extrêmes, deux approches, deux moteurs qui animent différemment les logiques de publication, de don au public de l’information : l’immédiateté et l’archivage.

Le deuxième axe est plus complexe, et sans doute aussi plus structurant. À l’extrême droite, on est dans l’ancien monde, issu de l’espace public traditionnel, celui des autorités instituées et des émetteurs d’information professionnels : universitaires, journalistes, entreprises. Peu surprenant, ces mondes ont adopté, à leur démarrage, une approche de communication et de publication identique à celle qu’ils pratiquaient hors ligne. L’information y est organisée, descendante, et suit un modèle hiérarchique. L’essentiel est la publication : l’interaction n’y est pas présente ; l’individu non plus, et à peu près aucun processus n’existe effectivement, en ligne, autour de cette information. Je suis universitaire : je poste sur ma page ou sur une banque de données un article téléchargeable. Le Web indexe cette donnée. Point. Je suis journaliste : je publie un article écrit par mes soins. Je suis un parti politique : je mets sur mon site une page expliquant mon programme. Le contenu n’est souvent, sur ces sites, pas propre au Web : le Web sert ici de lieu d’archivage de contenus numérisés. On est dans une logique médiatique : le Web est utilisé comme un moyen de diffusion.

À l’opposé, la logique sociale domine. Je suis un individu, et j’échange avec d’autres pour concocter une recette de cuisine, j’apprends les résultats du bac du neveu, je monte un procès avec d’autres clients mécontents de ma banque, je poste des photos, espérant recevoir des encouragements d’autres amateurs, je discute, simplement, du temps qui passe avec d’autres inconnus ou amis, sur mon réseau social. La publication correspond à une publicité des échanges sociaux. On n’est pas dans une logique de médiation, mais de sociabilité directe. C’est la rue, le café, le dîner chez des copains, le dialogue, mis sur la toile.

L’espace entre ces deux opposés est évidemment ce qui constitue le cœur du Web. Et c’est de la rencontre de ces logiques et de ces acteurs, individus, institutions, entreprises, professionnels du savoir et de l’information, que naît l’espace public en ligne. Leurs logiques ne sont pas les mêmes, et leurs connexions pas nécessairement naturelles. Chacun ne cherche pas à aller vers l’autre, mais c’est dans cette rencontre que réside l’immense nouveauté du Web : la confrontation d’une logique sociale et d’une logique d’information. L’opposition ou la rencontre entre une logique descendante, de l’auteur au lecteur, de l’émetteur au récepteur, sans voix ni voie de retour, et celle d’une relation entre individus de plain-pied.

Le Web documentaire

Ce que j’appelle le Web documentaire, ce sont ces millions de pages statiques, froides, ayant essentiellement une vocation d’information de référence. Ici, le contenu domine, seul, non malléable, définitif, sur lequel l’internaute qui le visite n’a pas de prise. Logique documentaire, encyclopédique, donc, principalement, pour ce qui constitue le fonds du Web. On est ici dans un espace qui rappelle le monde hors ligne : domination du contenu, pas d’interaction, si ce n’est celle de la consultation, du choix d’accès. Souvent, ce qui se trouve dans le Web documentaire ne vient pas de cet espace : c’est juste une mise à disposition d’une connaissance ou de contenus venus d’ailleurs.

En volume, ce Web est immense, et apporte déjà la nouveauté de l’abondance de l’information. L’autre nouveauté, c’est l’égal accès de tous à cette information. À une portée de main, articles universitaires, archives de journaux, présentations de sociétés, rapports de syndicats, tracts, images, vidéos de patrimoine visuel sont ici.

Les bénéfices de cette mise à disposition sont immenses pour celui qui les cherche, mais l’accès est évidemment complexe. Le projet de numérisation Google Scholar et son pendant européen Europeana répondent à cette ambition de mise à disposition des contenus. Leur enjeu est non seulement de les numériser, et de les publier, mais aussi de les rendre accessibles, qu’on puisse s’y déplacer comme on cherche dans le Web. Ces contenus ne sont pas propres au Web. Ils dérivent de l’espace public traditionnel, tout en y retrouvant une nouvelle forme de publicité.

(…) Il y a peu, la Revue des Deux Mondes, plus vieille revue intellectuelle d’Europe, a rendu accessible son fonds en ligne. (…) Pour autant, pas de changement d’approche : on se contente de mettre à disposition (…) : on se met à disposition, mais on n’agit pas, proprement, sur cet espace. On crée un pont, voilà l’essentiel, du monde ancien, pour exister dans l’espace de la connaissance.

Le Web documentaire est le règne de l’expert, qui délivre son savoir, sans se soucier de sa préhension par autrui. Depuis sa chaire, il met ce qu’il sait et dit, a su, a dit. Mais il ne descend pas. C’est le lieu de l’artiste, qui, bon gré mal gré, sait qu’il lui faut rendre disponible sa création en ligne, faute de quoi il mourra, mais ne participe pas à des échanges. (…) Beaucoup d’experts, artistes, producteurs d’idées des espaces traditionnels se cantonnent à cette logique. Produire ailleurs, et mettre à disposition. Pour autant, ce n’est pas l’unique vocation du Web. Il est aussi, pour ces producteurs de connaissance, un espace qui a vocation à accueillir cette connaissance se faisant, à côté de celle produite dans des schémas issus d’un monde où il n’existait pas.

La mise à disposition des contenus documentaires, souvent, ne s’adapte pas encore au Web. On publie des articles aux formats imposés par des décennies de contraintes issues du papier. Les richesses du Web sont peu exploitées, et les instances productrices d’information, de connaissance, peinent à adapter leurs modes et formats de production, et leurs logiques de diffusion. L’article de revue de 4 000 signes est-il une règle inviolable ? L’insertion de liens html dans un article est-il un signe de détérioration du travail de l’auteur ? La chanson doit-elle se penser en albums de dix titres, chacun de trois minutes, données issues de la contrainte physique du CD et de la radio ?

Progressivement, sous l’impact du développement du Web, cet espace documentaire va s’élargir, devenir l’espace de référence. La manière de formuler les idées va s’adapter à l’économie propre à cet espace. Une revue, un article universitaire, un rapport annuel d’entreprise devront s’ajuster à cet univers, qui sera celui de référence, comme l’univers du papier l’est aujourd’hui. Les revues universitaires et intellectuelles seront numériques, les textes y seront hyperliés, et les travaux seront menés sans doute directement sur cet espace, en y intégrant une dimension collaborative, un échange public en ligne, entre contributeurs. Wikipédia, autant dans son processus que dans ses formes, préfigure, expérimente ce que peut être le réservoir de connaissance de demain, le Web documentaire.

Le Web documentaire constitue ainsi un fonds, accessible, disponible, mais n’ayant – aujourd’hui – largement pas de vie propre en ligne, faute d’interaction et de circulation. Ce qui lui donne vie et grâce, ce sont les autres espaces du Web, le Web de l’information, et le Web social. Celui qui ne participe pas directement aux logiques interactives du Web n’est pas mort : il laisse simplement à d’autres le soin d’opérer les mécanismes de tri, de hiérarchisation, d’accès.

Le Web de l’information

Le Web de l’information partage avec le Web documentaire cette approche non interactive, mais se situe dans l’actualité et le chaud. C’est ici le règne du journaliste. (…) Sur le Web de l’information, on trouve donc des sources, qui ne participent pas pleinement à la logique d’interaction et de collaboration du Web, qui émettent des contenus chauds. Encore une fois, on est dans la transcription de contenus issus de l’espace public traditionnel, essentiellement médiatique, vers le Web.

L’évolution s’accélère, néanmoins. Peu à peu, sous l’impact d’une concurrence accrue, les journalistes comprennent la nécessité d’adapter leur approche aux spécificités de ce média. Il y a trois ans, le site Internet du New York Times était en grande partie composé d’articles issus du journal papier. Les liens proposés ne renvoyaient qu’à d’autres pages internes du site lui-même, jamais vers l’extérieur, vers d’autres contenus. Aujourd’hui, le site du New York Times est devenu pluri-médias. Il intègre des formats multiples, du texte, de la vidéo, mais aussi des données, consultables en ligne, des cartes, des graphiques, des compilations de données. Le journaliste, également, change de posture.

De source unique, le journaliste, en ligne, se retrouve en concurrence permanente. Son contenu est apposé, mis à disposition des internautes à côté de milliers d’autres. On n’y accède pas uniquement à travers la Une de son média, mais par les liens de blogs, de sites multiples, par des moteurs de recherche et des e-mails envoyés. L’article (ou la vidéo), définitif dans le monde des médias de diffusion, se retrouve, par nature, plus malléable, évolutif. Et, surtout, l’internaute, qui a déjà du pouvoir sur l’information, puisqu’il se déplace librement entre les sources et effectue ses propres recoupements, de simple spectateur de celle-ci, devient pleinement acteur. Il ne fait pas que lire, mais vote, commente, relie, passe à ses amis, ou veut exercer une correction, un commentaire, un complément. Il peut le faire avec le journaliste, ou, plus souvent, sans son consentement.

Le Web de l’information subit une rupture profonde. L’information ne s’émet plus de manière définitive. Les médias perdent des fonctions essentielles, qui fondaient leurs organisations et leurs modèles économiques. L’hyperconcurrence est là. Les médias perdent peu à peu le monopole de médiation de l’information au profit de l’internaute lui-même. Ils perdent, également, le monopole de l’origine de l’information au profit de nouveaux acteurs, tous émetteurs, en des endroits multiples, sur leurs blogs, leurs sites.

(…) Enfin, le journaliste n’est plus seul à hiérarchiser et sélectionner l’information. D’une économie de rareté, celle des médias contraints par le temps ou l’espace, l’information est plongée à présent dans un monde d’abondance, où quelques journalistes d’une rédaction ne peuvent pas disposer du poids nécessaire pour décider, seuls, de ce qui mérite couverture, de ce qui est important. Les internautes le font avec eux.

La chaîne de production de l’information éclate, et chaque média doit trouver des solutions pour garder une attractivité sur ces fonctions. Collecte ou émission de l’information originale, traitement, sélection, qualification, hiérarchisation ne sont plus le monopole de professionnels, mais sont partagés avec les internautes. Cela appelle des réinventions, une intégration de nouvelles formes de collaboration. Depuis environ trois ans, elles sont clairement à l’œuvre dans le monde du Web. L’adaptation n’est pas simple : des années d’équilibres économiques, de savoir-faire, sont remis en question. L’absence de barrières à l’entrée sur le marché de l’information facilite une concurrence vive, l’arrivée permanente de nouveaux acteurs, avec lesquels les médias doivent composer, contraints d’évoluer. Des frottements existent, entre journalistes et blogueurs, entre médias et nouveaux intermédiaires de l’information (moteurs de recherche, portails, outils d’agrégation…). La concurrence ne se limite pas à l’intérieur de l’espace public numérique : lui-même entre en concurrence avec la radio, la télévision, la presse écrite, en offrant une alternative plus riche, plus fonctionnelle, plus rapide dans sa mise à jour, plus personnalisée.

La révolution ne fait que commencer. On a cependant dépassé un premier stade, celui de l’irruption inattendue d’un espace nouveau. Le Web se normalise, entre dans le quotidien de professionnels qui ont souvent eu du mal à l’appréhender. Les jeunes générations de journalistes, qui travaillent avec cet espace en arrière-plan depuis leurs débuts, apprennent à leurs anciens à travailler avec. Évidemment, la mutation s’accompagne d’un discours souvent dur des anciens contre le Web. Sous les discours prophétiques, sous les bénéfices incroyables du Web pour l’information se cache une mise en péril des intermédiaires plus si nécessaires que sont les médias.

Le netbashing, la condamnation du Web ou sa désignation comme tête de turc, responsable de toutes les dérives des médias, reste à la mode. On entend souvent dans la bouche de patrons de presse ce discours, qui veut que le Web serait un lieu de moindre contrôle, de diffusion d’informations fausses, d’excès, de violations de déontologie, de maljournalisme. C’est l’inverse que j’observe : le Web agit souvent comme un moyen formidable d’approfondissement, de plus grand détail sur l’information, de correction plus rapide des erreurs, comme un accès approfondi, plus riche, à l’actualité. Les quelques grands cas récents d’erreurs journalistiques françaises ne sont d’ailleurs pas le fait d’internautes, ni spécifiques au Web. Elles relèvent d’une difficulté nouvelle, mais d’un travers ancien : le journaliste doit composer avec une concurrence folle. Pour y survivre, on peut miser sur la qualité, la déontologie, l’insertion dans un écosystème d’information ; ou bien préférer le scoop ou l’absence de vérification, et la fuite en avant.

Le Web de l’information, c’est ce monde vaste, où chacun accède à ce qui se passe. Le bouleversement qu’il provoque est grand, et ce d’autant plus qu’il doit également composer avec le formidable développement de la troisième sphère : le Web social.

Le Web social

Une sphère immense de cet espace public qui se forme en ligne n’est pas faite de matériaux bruts, anciens ou récents, mis à disposition par des experts ou journalistes, transmis de l’autre monde. Cette sphère-là est celle qui relie directement les internautes. Elle répond à une logique d’échange, de partage, de conversation, de rencontre. Le Web social, c’est cet immense espace où nous, internautes, sommes producteurs de multiples informations et contenus, rendus publics en ligne, où la motivation essentielle est celle du partage. Je blogue, je partage mes favoris avec d’autres internautes, je poste des photos en ligne sur Flickr dans un groupe de passionnés des mêmes sujets que moi, je mets à jour mon profil sur Facebook en signalant une actualité ou un lien, je corrige une notice sur Wikipédia, je commente la vidéo qu’un ami a postée sur Youtube ou Dailymotion, je vote pour une information sur Digg.com. Tout cela, je le fais dans une logique relationnelle, en réseau avec mes pairs.

Le Web social est devenu un sujet d’intérêt, de discours intense depuis quelques années, à tel point qu’on ne considère presque plus que lui. On parle ainsi de « Web 2.0 » pour caractériser cette évolution du Web qui joue la carte de la mise en réseau des internautes producteurs de contenus, de liens, d’interactions de tous types. Le terme de « Web 2.0 » me semble faux : il induirait une rupture avec une première étape dans l’histoire de l’Internet. Or, dès ses débuts, le Web contenait cette logique : les premières pages publiées sur le Web l’ont été par des internautes, acteurs de domaines dont ils n’avaient pas la charge professionnelle. Les premières applications du Web ont été des fonctions sociales : la discussion, le commentaire en commun, la prise de nouvelles, le partage d’information, directement entre individus. Les toutes premières pages Web publiées ressemblaient, à vrai dire, à un blog ou à un Facebook, en moins élaborées. Deux éléments, outre les aspects technologiques, me semblent justifier une évolution. La première tient à la concentration sur l’individu, plus que sur le collectif : les premières applications de partage social en ligne (les listes de discussion, les newsgroups, les forums de discussion) étaient collectives. Les nouveaux services (blogs, réseaux sociaux) replacent l’individu au cœur de l’action, en lui permettant de se mettre en réseau avec d’autres. La nouveauté tient également à l’adoption de standards d’échange et de partage de la relation. Un blog, un réseau social, Twitter, Flickr, ce sont avant tout des logiques de normes d’information, de flux standardisés, de codes qui se sont imposés rapidement comme des usages appréhensibles par un grand nombre. Sans ces standards, cette homogénéité des formats et de l’information, sans cette qualification (encore rudimentaire aujourd’hui), il n’y aurait pas de « blogosphère », mais des millions de sites ne pouvant pas dialoguer, se mettre en réseaux. Pour former société, il faut adopter des codes, des règles, se conformer à des pratiques communes. Le Web dispose de ses propres pratiques, de ses standards d’information : le billet de blog, le commentaire, le tag (l’étiquette textuelle que l’on appose pour qualifier une information).

La figure emblématique de cet espace est le blogueur. C’est une réduction ; des millions d’individus ne tiennent pas un blog, mais contribuent, par les petites choses qu’ils font en ligne, à alimenter le Web d’un discours et d’une multiplicité de contenus : photos, vidéos, liens, commentaires, messages de tous types, construction d’articles à plusieurs sur des wikis, ces pages modifiables par tous (et dont l’application sur l’encyclopédie Wikipédia est la manifestation la plus emblématique), rencontres, profils personnels et tartes à la crème (virtuelles) envoyées à la figure d’amis sur Facebook constituent cet espace, immense et formidablement divers. (…)

Ce qui relie cette diversité, néanmoins, tient à trois logiques essentielles, qui distinguent cet espace des deux autres (le Web documentaire et le Web de l’information).

D’une part, chacun peut participer, pourvu qu’il soit connecté. Chacun participe, d’ailleurs, à son niveau. La participation à ces espaces n’est pas uniforme, et se vêt d’habits multiples, qui correspondent à autant de fonctions distinctes. On publie des articles, des photos, des vidéos, on commente, on note, on transmet, on relie. Les moyens d’expression sont aussi variés que les personnes qui souhaitent le faire.

D’autre part, la sociabilité est au cœur de ces logiques. J’ai remarqué que nombre de personnes sous-estiment la part de rencontres et de relation qui sous-tend ces échanges. Souvent, quand on me questionne sur ma pratique du blog, on me prend pour une sorte d’écrivain virtuel, seul devant sa feuille de papier numérique. Or, dans toutes ces pratiques, c’est l’échange qui nourrit et qui fait vivre. Un blog, ce sont des rencontres et des échanges, qui ont un caractère très social. Les skyblogs d’adolescents – Skyblog est la plateforme de blogs créée par la radio Skyrock – sont des pratiques de groupe qui sont des prolongations des logiques tribales propres à l’adolescence ; les forums de discussion thématiques entretiennent une hiérarchie et des relations interpersonnelles fortes ; les blogueurs d’une ville aiment à se rencontrer autour d’un verre ; les commentateurs d’un blog forment une microsociété, avec des rites et des reconnaissances propres à un groupe constitué de manière lâche.

La relation est au cœur de la motivation. Sans elle, ces productions ne sont rien.

Enfin, la publicité devient un principe dominant. Ce qui est véritablement nouveau, finalement, c’est le principe de publicité des échanges et des productions de soi. C’est un peu un mystère, que des sociologues explorent, mais qui reste partiellement insoluble : comment se fait-il que ces millions de gens laissent ainsi accessible au tout-venant une part d’eux-mêmes ? La réponse tient souvent aux bénéfices associés à cette publicité. Ils sont immenses. Se rendre disponible en ligne, bloguer sur ses sujets, poster des photos dans la toile, c’est permettre la rencontre, l’échange. Découvrir un blogueur talentueux et avoir la possibilité de se mettre en relation directe avec lui est un plaisir difficile à décrire, jubilatoire, tant l’accès est aisé. Ce principe de publicité de soi est extrêmement varié, dans ses modes d’expression, mais contient en germe un fait nouveau : un volume immense de personnes se édiatise en ligne, rendant accessible à tout le monde, de manière anonyme ou affichée, des bouts de soi, des productions personnelles. C’est un fait majeur que cette médiatisation de soi, qu’elle soit sur un blog, sur Youtube ou sur un réseau social comme Myspace ou Facebook.

Nicolas Vanbremeersch

Extrait de De la Démocratie Numérique, Le Seuil, 2009 (Amazon, Fnac, Place des libraires).

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6 commentaires

  1. par john fizz

    c’est bien grebert pourra repiquer pour ses cours!

  2. par leafar

    Il ne s’agit pas de Google Scholar mais de google books
    tres bon article.

  3. par duff

    Heu, cela à l’air de largement baissé en qualité éditorial ici.
    On dirait un article écrit en 1998.
    bon allez je vais voir ailleurs pour connaitre les derniéres avancées

  4. par versac

    leafar : scholar est aussi un projet de numérisation de livres et textes universitaires. Europeana se rapproche plus de scholar, à ma connaissance, mais je ne suis pas un spécialiste du sujet.

    duff : ah merde, en 1998, y’avait myspace, flickr, un usage massif des blogs, les réseaux soaciaux, et tout le toutim ? Ceci-dit, désolé, hein, mais ce livre a un objectif de vulgarisation, et n’est pas un bouquin de geek, sur ce qui est nouveau.

  5. par leafar

    @Versac, c’est assez vrai si l’on considère qu’Europeana se concentre sur un usage universitaire. Ce qui serait tres dommage au demeurant. Mais bon ne jouons pas sur les mots, c’est intéressant de faire une approche synthètique et vulgarisante.

    PS: duff, il faut savoir contextualiser l’info. C’est intéressant de voir aussi comment est vulgariser ce qui n’est même pas encore tout à fait théoriser.

  6. par Enro

    Plutôt d’accord avec Leafar, la comparaison Google Books / Europeana est probablement la plus pertinente.

    Et pour continuer à chipoter : la plateforme Skyblog n’existe plus (pour des questions de marque déposée) et s’appelle désormais simplement Skyrock.

    Très bonne synthèse sinon…